e PARTIE
( 218 ) » quitté le pont pour visiter nos blessés , lorsqu'en traversant la bat- » terie je m'entendis appeler par un canonnier toulonnais que je trou- * vais étendu dans son hamac et bandelé comme une momie. « Pays , » me dit-il , un maudit éclat de bois m'a ramé sans me prévenir : je » suis écorcbé vif depuis la nuque jusqu'aux talons ; les Esculapes » m'ont frêle comme un hunier et je meurs de soif. Un coup d'eau-de- > vie , pays ! un coup d'eau-de-vie ! » J'avais heureusement sur moi ce » qu'il demandait : j'aidai le pauvre garçon à soulever sa tête, et je crois » qu'il aurait tout avalé d'un trait si je l'avais laissé faire. Comme je » m'éloignais de lui en l'engageant à prendre patience : « Oh , ne crains » rien , pays , me répondit-il : la carcasse est avariée , mais le cœur est » fort. »
« Dans la matinée du 25 octobre, nous faillîmes échouer sur le dia- » mant, à marée basse, et le commandant fit changer de mouillage. » Cette évolution nous coûta une de nos deux ancres , et il fallut se » résoudre à passer la nuit sur la seule amarre qui nous restait : trop » faible pour résister à la force de la tempête , elle cassa à neuf heures » du soir, et nous chassâmes sur la côte, en face du fort Sainte-Cathe- » rine. Le navire toucha sur les roches et s'abattit sur le flanc. Dans » cette cruelle situation , tout ce qu'il y avait à bord d'hommes valides » vint se réfugier sur les gaillards. Le tumulte fut à son comble : plus » de mille hommes entassés , pressés , suffoqués sur un espace qui pou- » vait à peine en contenir deux cents : les uns accrochés aux cordages , » les autres se torturant de mille manières pour se cramponner à la vie » encore quelques instans ; ceux-ci étouffés et foulés aux pieds , ceux-là » précipités le long du bord ou dans la cale ; puis , une mer en furie qui >■> déferlait sur cette masse à demi expirante , éclaircissant les rangs et » balayant le pont. C'était affreux! Je me tenais près de la grande écou- » tille , au milieu des manœuvres qui entouraient un tronçon de mât. » Tout-à-coup un horrible craquement se fit entendre , toute la mem- » brure du vaisseau s'ébranla.... la quille venait de se défoncer, et l'eau,
> pénétrant de toute part , envahissait l'entrepont et la batterie basse. » Alors les gémissemens confus de plusieurs centaines de voix , un long
» cri de détresse et de mort me glacèrent le cœur Tous nos pauvres
» blessés venaient d'être engloutis. J'en vis encore deux ou trois , les » membres amputés de la veille , se traînant jusqu'au grand panneau
> pour tâcher de gagner le pont ; mais ce fut en vain , le tourbillon les
> surprit avant d'atteindre l'échelle, et la mer impitoyable, en démo- » lissant le vaisseau pièce à pièce , emporta les vivans et les morts.
» Je tins à bord jusqu'à minuit, et calculant alors que la marée
» devait être étale, je me disposais à abandonner le vaisseau ,■ quand un
» coup de mer m'enleva. Bien qu'assez bon nageur , j'eus de la peine à
» me soutenir sur les flots, tant j'étais brisé par les secousses violentes
» que j'avais éprouvées depuis deux jours. Une pièce de bois vint à mon
» aide : un compagnon d'infortune s'y tenait déjà cramponné et je la
» saisis par l'autre bout. «Courage, ami! lui criai-je, poussons ensemble
» vers la côte, dans la direction du feu que j'aperçois là-bas. » Nous
» nageâmes ainsi environ dix minutes en nous soutenant sur notre
» frêle appui, lorsque le ressac nous fit faire les plongeons. « Fond de
» sable ! nous sommes sauvés ! » s'écria mon compagnon en revenant
» sur l'eau , et au même instant une seconde lame me lança sur la
» grève ; mais mon homme avait disparu. Je me hâtai de m 'éloigner
» du rivage de peur que la mer ne m'emportât de nouveau, et me diri-
» geai vers le feu qui m'avait servi de guide. C'était celui qu'avaient
» allumé dans la soirée, en entendant notre canon d'alarme, les soldats
» d'un poste de cavalerie espagnole établis dans une petite redoute, en
» avant du fort Sainte-Catherine. La nuit était des plus sombres et
«j'entendis marcher près de moi sans pouvoir rien distinguer : « Qui
» va là? — C'est moi, c'est moi, pays! » répondit à ma voix une espèce
» de fantôme qui m'étreignit dans ses bras. L'imagination presque en
» délire , à la suite d'un combat et des terribles incidens d'un naufrage ,
» j'avoue que , sans être trop crédule , je crus voir devant moi l'ombre
( 220 ) » du canonnier toulonnais que j'avais laissé emmaillotté dans son » hamac quelques heures avant l'affreuse catastrophe qui engloutit nos
» blessés. Mais c'était bien lui; je le touchais, je lui parlais et pour-
» tant j'en doutais encore. « Pays! me disait-il, quand j'ai entendu les
> autres du faux pont qui buvaient à la grande tasse , la peur de la
> mort a été plus forte que la douleur : j'ai rompu mes amarres, et en » trois bonds je me suis élancé sur le gaillard par le panneau de l'avant ; » puis, j'ai dit bonsoir à la barque. Ton coup d'eau-de-vie m'avait res- » taure : j'ai nagé vers la terre et me voilà... Mais ça cuit tout de même ,
> pays ! » ajouta-t-il en me montrant ses épaules écorchées. Le pauvre » diable était tout sanglant : je le pris sous le bras , et nous nous traî- » nâmes ensemble jusqu'au fortin où les braves dragons espagnols se » dépouillèrent de leurs manteaux pour nous couvrir ; ils partagèrent » leur vin avec nous et avec les camarades qui vinrent se rallier autour » du bivouac, et en sauvèrent plusieurs prêts à expirer sur la plage. Des «quatorze cents hommes réunis la veille à bord de l'Indomptable, » cent-soixante seulement purent gagner la terre : la mer dévora tout
> le reste. Mon compatriote le Toulonnais était un gaillard à la fleur de
> l'âge, d'une constitution de fer : il en fut quitte pour deux mois » d'hôpital. Je ne vous raconterai pas les divers événemens qui se suc- » cédèrent durant ma résidence au port de Sainte-Marie après ce mal- » heureux naufrage , ni ma détention dans les cachots et toutes mes » autres infortunes. Ces îles Canaries , où je fus envoyé en dernier lieu » avec cinq cents Français prisonniers de guerre , devinrent pour moi » une seconde patrie. Nous n'eûmes qu'à nous louer de l'humanité des » habitans et du bon vouloir des autorités : le lieutenant du Roi , Don
> Marcelino Prat, mérite surtout une mention honorable; notez-le sur » votre carnet et ne l'oubliez pas. Ce digne homme fit en notre faveur » tout ce qui dépendait de lui ; il acheta des outils à ceux d'entre nous » qui pouvaient s'exercer à des métiers et leur permit de travailler en » ville. Le gouverneur-général et le lieutenant-colonel Megliorini ,
( 221 ) » major de la place de Sainte-Croix de Ténériffe , s'intéressèrent aussi » pour nous. Quant à moi , le hasard me procura la connaissance d'un » négociant qui trouva à m'occuper : depuis lors j'ai pris goût au com- » merce , et me suis e'tabli dans le pays. Les premières anne'es ont été > pénibles , mais maintenant ça ne va pas mal. »
L'histoire de l'ex- timonier de Y Indomptable est restée gravée dans ma mémoire , et je suis sûr de l'avoir transcrite ici presque mot à mot. Pendant ce récit, la brise s'était soutenue et continua de nous être favorable jusqu'au jour. À six heures du matin , notre barque vint mouiller devant Santa- Cruz de la Palma, la capitale de l'île. Le coupd'œil de la terre aux premiers rayons du soleil était ravissant : les principaux édifices de la ville s'étendaient le long de la plage , et , audessus, divers groupes d'habitations s'élevaient sur les pentes d'une montagne escarpée où la roche basaltique confondait sa teinte bleuâtre avec la verdure des alentours. Palma est après Ténériffe l'île la plus montueuse de l'archipel canarien; sa surface n'est pas moins tourmentée.
Il est au centre de l'île une vallée solitaire dont nous admirâmes l'imposant aspect: les habitans la nomment la Caldera; les rochers qui la cernent élèvent leurs crêtes sourcilleuses à cinq mille pieds environ au-dessus de l'abîme. Ce puissant massif forme une ligne de circonvallation d'environ six lieues d'étendue : des berges taillées à pic défendent vers l'orient et le nord les abords de l'enceinte ; à l'occident , le défilé à Adamacansis présente une rampe scabreuse qui circule le long des précipices , mais on n'oserait s'engager dans ce sentier sans en bien connaître tous les détours. Du côté du sud , les montagnes s'écartent et laissent entre elles une profonde déchirure qui se prolonge jusque sur le littoral : c'est le ravin des Angoisses (el barranco de las Angustias) , gorge étroite et dangereuse qu'il faut remonter pour pénétrer dans la Caldera.
Ce fut le 25 mai ( 1830) au matin que nous partîmes de Sania-Cruz
( 222) de la Palma. Parvenus sur le plateau de Buenavista , une campagne riante s'ouvrit devant nous; h notre gauche, les fertiles coteaux de Brena Alta bordaient les pentes du vallon que nous traversâmes pour nous rapprocher du sommet de la montagne. A mesure que nous avancions , nous laissions derrière nous les champs et leurs plantations, et la nature , libre d'entraves, se montrait dans tout son luxe. Des forêts vierges ombrageaient les ravins et s'étendaient au loin en zone de verdure. Cette variété d'arbres et de plantes fut bientôt remplacée par des masses de bruyères , et nous parvînmes enfin sur les crêtes de la chaîne qui sépare l'île en deux régions et que nous franchîmes au col de la Cumbre. En descendant vers la bande occidentale à travers des bois de pins , les villages del Paso et de los Llanos furent les premiers que nous rencontrâmes ; ensuite nous entrâmes sur le territoire & Arguai et de Tazacorte, pays plat, bien arrosé, où la culture de la canne à sucre vint me rappeler ces habitations coloniales que j'avais visitées aux Antilles.
Nous avions passé la nuit à Arguai, et le lendemain, à l'aube du jour, deux guides, que nous nous étions procurés, faisaient déjà sentinelle à notre porte, prêts à se mettre en route pour la Caldera. Nous suivîmes nos conducteurs dans le ravin des Angoisses, dont le nom n'était guère fait pour nous rassurer sur les passages dangereux qu'il nous fallait franchir. La gorge s'enfonçait entre deux montagnes inabordables que couronnaient des rochers crénelés comme des remparts ; mais, après une heure d'un trajet pénible, les bords du torrent cessèrent d'être praticables, et nous fûmes obligés de gravir sur la falaise que nous avions à notre droite pour atteindre une corniche de trois pieds de large qui suivait les contours de la montagne et dominait un prépicice d'une horrible profondeur. De distance en distance , la corniche se trouvait interrompue ; le guide qui était en ayant franchissait alors les mauvais pas avec un aplomb admirable , et , présentant l'extrémité de sa lance à son confrère resté sur l'autre rebord ,
( 223 ) nous nous aidions de cette rampe pour passer après lui. A chaque instant les obstacles devenaient plus insurmontables ; mais nos audacieux Palmeros marchaient avec une telle assurance et nous montraient tant de bonne volonté, qu'entraînés par leur exemple, nous poursuivîmes l'entreprise jusqu'au bout. Du reste, nous ne devions pas retourner à Arguai par la même route, et nos gens nous promettaient des sentiers moins scabreux de l'autre côté du ravin. Déjà nous reprenions courage , lorsqu'à un détour le chemin se rétrécit encore et les deux montagnes devinrent si rapprochées qu'à peine apercevait-on le ciel entre leurs crêtes. Le dernier ouragan avait abattu dans cet endroit un des grands arbres qui couvraient les pentes de l'autre berge, et l'énorme tronc formait un pont suspendu sur l'abîme. Il n'y avait plus moyen de suivre la corniche; il fallait traverser le seul passage que le hasard venait nous offrir et garder l'équilibre des acrobates sur ce pont aérien. La vue plongeait avec effroi dans le torrent qui roulait au-dessous, en luttant contre les rochers. Nous nous ris^ quâmes donc avec nos guides et arrivâmes sur l'autre bord sains et saufs. « Nous n'avons plus qu'une heure de mauvais chemin , me dit celui qui réglait la marche > ; mais pendant cette heure notre vie tient à un fil. Enfin les deux berges commencèrent à s'élargir; nous descendîmes par un sentier tortueux jusque sur la rive du torrent, et parvînmes au pied d'un rocher qui se dressait en obélisque à l'entrée du défilé : contraints de faire un détour pour éviter ce bloc gigantesque , nous avançons encore quelques pas , et tout-à-coup la Caldera déroule autour de nous ses formidables remparts. Jamais spectacle plus sublime ne s'était offert à mes yeux : une pyramide de basalte pareille à celle que nous avions dépassée dominait au centre du vallon; des arbres majestueux avaient pris racine sur ses assises ; plus loin , le plateau de Tabwenta couvert de fougères , de palmiers et de figuiers sauvages, apparaissait isolé au milieu de l'immense cirque comme une île de verdure, et sur les talus qui bordaient la montagne une forêt séculaire
( 224 ) formait le plus bel ornement de ce vaste panorama. Nous e'tablîmes notre bivouac sous un pin dont les immenses rameaux auraient abrité toute une caravane, et, du tertre où nous étions assis, l'air pur et frais qui circulait dans la Caldera nous apportait l'odeur balsamique des plantes. A une délicieuse soirée succéda la plus belle nuit : la partie du firmament que nous découvrions du fond du cirque formait un cercle étoile au-dessus de nos têtes, et les hautes crêtes qui nous entouraient de toute part semblaient soutenir cette resplendissante coupole. Il faut avoir écouté le bruit lointain de la cascade, le murmure du torrent , le frémissement harmonieux du feuillage , avoir entendu le cri des chèvres se perdre d'écho en écho dans les gorges de la montagne pour bien apprécier le charme extatique que nous goûtâmes durant ces heures de repos. Cependant nos yeux , fatigués d'une longue veille , finirent par céder au sommeil , et nous nous endormîmes autour du foyer qu'avaient allumé nos guides. La brise du matin nous eût bientôt réveillés ; mais le majestueux tableau que nous avions admiré le jour précédent restait caché sous une masse de vapeurs. La brume couvrait toute la Caldera, et nous ne pouvions rien apercevoir à plus de vingt pas devant nous. Une plus longue exploration devenait impossible ou du moins très hasardeuse : le départ fut donc résolu, et le défilé d'Adamacansis , que nous franchîmes à laide de nos conducteurs, vint nous ouvrir un chemin plus facile que celui de la veille. A huit heures du soir nous étions de retour à Arguai.
Une semaine après cette rude expédition, j'en entrepris une autre sur les plus hautes crêtes de l'île. Du point culminant que je parvins à atteindre (1) , l'effrayante Caldera m'apparut sous un nouvel aspect : les énormes blocs qui en accidentent le sol n'étaient plus à mes yeux que des buttes isolées dans les profondeurs de l'abîme, l'arbre immense qui m'avait prêté son abri se dessinait comme un buisson sur les bords
(1) A 7,234 pieds au-dessus du niveau de la mer.
( 225 ) d'un ruisseau, et ce ruisseau c'était le torrent impétueux que j'avais vu tomber en cascade et s épancher en larges nappes sur les rochers du Thalweg.
Nos courses dans les différens districts de l'île de Palma durèrent plus d'un mois et nous offrirent, tour à tour, des sites nouveaux et de beaux restes de cette riche végétation qui dut s'étendre autrefois, depuis le sommet des mornes jusqu'au rivage de la mer; mais ces divers itinéraires, et les observations auxquelles ils donnèrent lieu, paraîtraient déplacés dans un simple récit. J'évite des descriptions qui reproduiraient en partie ce que j'ai déjà dit ailleurs, car ce seraient encore des montagnes , des forêts , des ravins , des rochers menaçans , des accidens de même forme et des situations analogues. Je garde donc pour les géologues et les géographes ce que j'aurais à dire sur la structure de l'île (1) , et pour les botanistes tout ce qui a trait à la distribution des plantes de cette singulière contrée (2). Maintenant, il est temps de laisser ces rivages : la nostalgie commence à m'attaquer ; le souvenir de la patrie m'assiège et me tourmente Un navire fin voilier m'attend à Ténériffe Il faut partir!
« E délia madré i dolorosi omei
» Non cesserai! finchè non torni a lei ! (3) »
(1) Voy. Géogr. descript, tom, n, 1" part., pag. 12-13, 115 à 134, et la géologie de cette île, à la fin du même volume.
(2) Voy. Géogr. bot., tom. ni, Impart., pag. 25, 64 à 69, 143 à 145, 159 et 160.
(3) « Les douloureux gémissemens de ma mère ne cesseront qu'à mon retour. »
j. — (2 e partie.) 29
SEIZIÈME MISCELLANÉE.