‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 28 sur 31 · LE CAPITAINE PAOLO. — RETOUR EN EUROPE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE PAOLO. — RETOUR EN EUROPE

« Il faut lever l'ancre et partir !

» Au bruit du cabestan qu'on tourne avec courage , » Au son joyeux du fifre appelant l'équipage,

» Voyez les marins tressaillir !

» Les cris des matelots se mêlent , se confondent ; » Du haut des mâts dressés les mousses leur répondent :

» Il faut lever l'ancre et partir ! »

(Gooper , trad. du Corsaire rouge.)

« Au large! crie le capitaine Paoloà une chaloupe de la douane qui tente d'accoster le brick- goélette sur lequel j'ai pris passage.— -Capitaine , répond un officier du fisc, il faut suspendre votre départ, je suis chargé de vous visiter. — Pousse au large ou je te coule! reprend l'audacieux marin d'une voix tonnante ; après le coucher du soleil , je ne reçois qu'à coups de canon. »

Pendant cette altercation, à un ordre de son chef, l'équipage se met en branle ; le sifflet du contre-maître appelle tout le monde à la manœuvre , les ancres sont aux bossoirs ; et le navire , sous ses voiles d'appareillage , n'attend plus qu'un dernier signal pour s'élancer sous la brise qui le balance.

« Allons , enfans , il nous faut de la toile ; alerte ! brasse stribord •

laisse tomber les huniers ! borde la misaine ! assez loffé, timonier bien, comme ça! »

Chaque fois que le porte-voix a résonné, l'équipage a bondi...... ; on

se précipite aux drisses, aux écoutes ; nous filons avec rapidité.

Sainte-Croix de Ténériffe fuit derrière nous dans un reste de clarté , et la chaloupe de la douane, qui a regagné la terre , disparaît entre les lames du ressac.

11 faut voir le Triomphant, avec son allure de corsaire; comme il fend l'onde écumante! La brise fraîchit de plus belle; à chaque

( 228 ) élancement, le navire semble redoubler de vitesse, et le bruit des flots , qui bouillonne autour de ses flancs , annonce une marche qui ne doit pas se ralentir de si tôt.

Dans cet instant , le capitaine , fier de son commandement , ne donnerait pas son brick-goëlette pour un vaisseau de haut-bord. Monte' sur le couronnement de poupe , il veille à la manœuvre , promène par intervalle son regard prophe'tique autour de l'horizon, interroge le vent, observe le sillage, calcule la marche, et, en dépit de cet air de rudesse que donne le métier , un sourire décèle sa satisfaction. Puis , se tournant vers son fils : « Hé bien ! Paolito , lui dit-il , le vois-tu le marsouin? il en détache, j'espère! » C'est ainsi qu'il désignait toujours le Triomphant dans ses momens de bonne humeur.

Il était alors nuit close, et la lune ne tarda pas à éclairer notre route ; ses rayons , en se réfléchissant sur les flots , les firent briller de mille feux. Nous continuions à serrer le vent pour doubler la pointe d'Anaga : de fortes rafales se faisaient ressentir aux approches du promontoire , et l'on pouvait déjà prévoir du gros temps. Cependant les passagers n'ont pas quitté le pont depuis l'appareillage , chacun s'est blotti de son mieux sur le tillac et paraît livré à ses réflexions ; on s'est vu à peine, on a échangé quelques salutations , l'intimité ne doit venir que plus tard. J avais l'expérience de ces sortes de voyages, je savais qu'à bord la société est un besoin, et que le hasard des rencontres y improvise les connaissances. Je me résignai donc à attendre le lendemain. J'aurais bien désiré pourtant démêler ces physionomies que le mal de mer commençait à fatiguer, mais l'obscurité m'en empêchait, et force me fut de reporter mes observations ailleurs.

La mer s'était soulevée, le ciel avait pris un aspect sinistre, de grosses gouttes de pluie furent les premières annonces du grain que nous allions essuyer. Aussitôt, tout ce monde, moitié chancelant, abandonna les gaillards pour se réfugier dans les couchettes. Pour moi, curieux dans cet instant critique de juger le chef et son équipage,

( 229 ) je restai sur le pont. Le vent continuait de gronder à l'orage, et bientôt la bourrasque éclata.

Le capitaine Paolo ne démentit pas la bonne opinion que j'avais conçue de lui : debout sur son banc de quart , il suivait des yeux un nuage noir qui s'avançait sur nous. J'entendis tout à coup sa voix impérieuse dominer la tempête; ses ordres furent brefs, rapides et suivis sur-le-champ de l'exécution.

« Attention, timonier... ! haie bas le clin foc ! cargue la brigantine ! »

La goélette , couchée sur le flanc , semblait s'enfoncer sous la lame et la tourmente redoublait de fureur. « Veille aux drisses ! » cria de nouveau le capitaine en sautant à la barre. « Amène les huniers ! »

A ce dernier commandement le navire parut soulagé. Le vent continua à souffler pendant quelques minutes, puis le silence lui succéda... le grain nous avait dépassés.

Nous en fûmes quittes pour une voile déchirée et un coup de mer qui balaya le pont. Les anciens du gaillard d'avant le reçurent bravement sans souffler ; les plus jeunes en plaisantèrent , et le vieux Paolo , que son poste avait mis à l'abri , en rit , je crois , dans sa barbe.

L'atmosphère revenue à son état normal , le nord-est , cette brise fraîche et régulière qui règne dans ces parages , s'établit de nouveau. Alors tout rentra dans l'ordre, on reborda la grand'voile, et le navire, sous sa première allure , reprit un élan soutenu.

« Vous avez été marin , me dit le capitaine d'un ton d'assurance en me frappant sur l'épaule. — Qui vous l'a dit? — La drisse du grand hunier que vous avez larguée aussitôt que je l'ai commandé. Merci , car il était temps, ajouta-t-il en regardant la mâture. » Le diable d'homme , rien ne lui échappait ! « Oui , lui répondis-je , j'ai servi dans la marine impériale, mais depuis la paix je navigue en amateur. — J étais bien sûr de ne pas m 'être trompé ; allons tant mieux ! voilà le ciel qui s'éclaircit , nous venons de doubler le cap , et le Triomphant a fait son devoir ; c'est assez pour cette nuit. Au surplus , il a les reins

( 230 ) forts, le marsouin! et vous pouvez dormir tranquille. Bon soir, à demain ! » En parlant ainsi il s éloigna pour donner des ordres à son second.

Le hasard m'avait servi au-delà de mes espérances : je venais de conquérir l'amitié d'un homme que je désirais connaître à fond et dont la vie aventureuse me promettait peut-être d'intéressans épisodes. Le dévouement sans borne que les matelots paraissaient lui avoir voué , l'influence que ses moindres paroles exerçaient sur eux , l'incident qui avait hâté l'appareillage , tout m'intriguait depuis que j'avais mis le pied à bord du Triomphant. Je m'étais embarqué moimême très-précipitamment , voulant profiter pour retourner en Europe d'un bâtiment dont l'aspect m'avait séduit. Je réfléchissais alors à ce brick si fin voilier , si bien gréé , à la mâture audacieuse , aux formes flibustières , ensuite à cet équipage de vingt-cinq hommes de choix , soumis à cette discipline volontaire assez rare parmi les marins méridionaux , et pourtant vivant entre eux , et même avec le chef, dans une espèce de fraternité et de confiance mutuelle. Il y avait dans tout cela quelque chose que je ne pouvais encore tout-à-fait m'expliquer. Je gagnai mon hamac, l'imagination bercée de mille conjectures et m'endormis au roulement des vagues, au craquement des charpentes, bruit étrange d'abord, mais auquel l'oreille s'accoutume bientôt et dont la répétition monotone finit toujours par assoupir les sens.

Le jour commençait à poindre lorsque je remontai sur le pont ; la mer était tranquille , une brise rafraîchissante caressait à peine le flot , et sous ses voiles de beau temps, la sémillante goélette glissait sur l'onde comme un dauphin. Le soleil, en s élevant à l'horizon , dissipa bientôt les vapeurs du matin pour se montrer au monde superbe et radieux. Alors, du côté d'occident, un cône éclatant de blancheur apparut dans les airs : c'était le pic de Teyde, dont le sommet couvert de neige semblait toucher les cieux; une masse de nuages voilait le restant de l'île , seulement quelques montagnes un peu plus élevées

( 231 ) perçaient à travers la brume. En parcourant des yeux le cercle immense que de'crivait l'Océan, j'aperçus sous le vent les sommets de la ronde Canari a, et dans la direction du soleil, les côtes basses et prolongées de Fortaventure. Les gens de quart , accoutume's comme moi au spectacle des mers , n'étaient pas indifférens à celui qui se développait autour de nous. Le contre-maître , accoudé sur le bastingage , la tête presque hors du bord , son bonnet phrygien à la main , était là comme en extase. Je m'approchai de lui , et au léger mouvement de ses lèvres je fus de suite au fait. Il priait, le brave homme, et c'était en présence d'un des plus sublimes tableaux de la nature qu'il adressait ses actions de grâces au Dieu de l'univers. Non , je n'oublierai jamais cette tête, ce recueillement religieux, cette attitude contemplative, et si jamais j'imprime mes miscellanées en format de luxe , il me faudra une vignette pour maître Giacomo. Je m'éloignai en silence, et rôdant de l'avant à l'arrière, je cherchai à faire jaser quelque autre personne de l'équipage ; car je m'étais réveillé avec mes souvenirs de la veille , et le capitaine Paolo n'était pas là.

Encore une bonne chance : le premier que j'accoste est un matelot d'une quarantaine d'années, à la rouge trogne et à l'air réjoui; il s'avance vers les bossoirs, prêt à expédier deux vieilles poules qui lui demandent grâce. Je reconnais aussitôt dans cet important personnage l'ami de tous, l'homme nécessaire par excellence , le cuisinier du Triomphant en un mot, ou bien, si l'on veut en langage plus technique, le maître cok. Que ne m'est-il permis maintenant de m écarter de mon sujet pour dépeindre un des meilleurs types des Va tel de la mer ? Mais j'espère ne pas laisser à un autre cette noble tâche , et faire un jour appel à mes souvenirs; rien ne sera oublié, je montrerai maître Carlone dans toute sa gloire , toujours plus actif au milieu des plus nombreuses occupations, toujours plus ingénieux avec le moins de ressources , suppléant à tout et conservant, au sein de ses importantes fonctions, cette bonhomie, ce caractèx^e jovial qui attirait vers lui.

( 232 ) Maître Carlone faisait vite , bien et tout à la fois ; il buvait sec , jasait volontiers et chantait souvent tandis qu'il tournait sa broche , assaisonnait ses plats ou goûtait ses sauces. On le voyait en même temps aller , venir , rire , gronder et parfois talocher son mousse ; ses mets étaient de haut goût et toujours cuits à point et à l'heure. Son foyer était son élément , il lui avait voué une sorte de culte ; quant aux autres , il les bravait. Les vents conjurés , l'Océan en fureur ne pouvaient rien contre sa philosophie et son imperturbable sang-froid. Je me souviens encore du jour qu'il cracha de mépris, et peut-être un peu de colère, contre une lame qui vint inonder sa cuisine. Mais où m'emportent mes réminiscences? Une simple digression ne saurait suffire pour énumérer toutes les qualités de mon maître cok. Je lui promets un article à part afin de le peindre tel que je l'ai vu pendant trois mois de joyeuse caravane, heureuse époque où j'eus le bonheur de vivre sous ses lois! Revenons sur nos pas.

J'ai dit qu'il s'avançait vers les bossoirs pour sacrifier au dieu des flots : il acheva en effet ses deux poules avec l'impassibilité caractéristique d'un praticien , et les jeta ensanglantées et encore palpitantes à la face du jeune mousse qui assistait à l'exécution. « Allons , petit , plume vite ! » lui cria-t-il en riant de sa malice , et il courut à la cuisine pour attiser son feu et préparer ses grillades. Je m'approchai alors du facétieux personnage et la conversation s'engagea aussitôt. « Le capitaine Paolo n'a pas encore paru sur le pont ; est-il levé ? — Non , il s'est couché fort tard , mais l'heure du déjeuner le réveillera, me répondit-il avec un clignotement affecté. — C'est un hardi marin, que votre capitaine. — Oh ! il peut s'en flatter. Que dites- vous de l'appareillage d'hier au moment que cette chaloupe voulut venir à bord? — Je n'ai pas moins admiré la détermination du chef que la promptitude de l'équipage. Les douaniers ont été bien désappointés. » La figure du maître cok s'épanouit et je compris que mon compliment l'avait charmé. — « Le capitaine Paolo est un vieux loup de mer qu'on n'attrape pas faci-

( 233 ) lement, reprit-il d'un ton de confiance, en clignant de l'œil à sa manière. Ces maudits goélands croyaient nous y prendre , mais heureusement que l'argent est facile à cacher, et eussent- ils monté à bord, qu'ils s'en seraient retourne's les mains vides. — Ah! c'était à l'argent qu'ils en voulaient? — Et à quoi donc ? Sauf quelques pipes de vin, notre cargaison n'est pas autre chose; celle que nous avons apportée aux Canaries a été vendue par dessus le bord. — C'est-à-dire en frustrant les droits, n'est-ce pas?— Oui, comme qui dirait par contrebande. Tout a été réalisé en argent, car c'est le meilleur échange; nous avons en outre quatre-vingt mille piastres fortes en belles et bonnes onces d'or , qui ont été remises au capitaine pour compte d'une des plus riches maisons juives de Gibraltar. Or, vous n'ignorez pas que l'exportation des espèces est prohibée , et comme le Triomphant est connu pour le plus fin contrebandier de la place , voilà ce qui a donné l'éveil aux goélands. »

Ainsi tout s'expliquait, il n'y avait plus à en douter, j'étais à bord d'un smogleur, je naviguais en compagnie du fameux capitaine Paolo, depuis long- temps la terreur des gardes-côtes de la Péninsule espagnole. Le Triomphant était un de ces bricks -goélettes de la compagnie des marins indépendans formée en grande partie de Génois et de Ragusais , mais admettant aussi dans leur union cosmopolite des hommes déterminés de toutes nations. A la paix générale , le système de commerce prohibitif et réciproque, adopté par tous les gouvernemens européens , avait donné l'idée de cette contrebande à main armée , que les anciens corsairiens appelaient de la flibusterie légale. Cette société militante, connue par les uns sous le nom de Francs-Marins et par d'autres sous celui $ Indépendance maritime , avait ses règlemens et sa discipline ; elle prit naissance en 1815 et s'organisa à Gibraltar, sous la sauve-garde du pavillon britannique. Ce fut à la faveur de la situation de cette place, des franchises dont elle jouit, et de cet esprit machiavélique qui a toujours dirigé les Anglais dans leur politique commer-

i, — (2 e partie).

( 234 ) ciale comme dans les desseins de leur diplomatie, que les audacieux Liguriens s'élancèrent dans cette carrière dattrayans dangers. Une fois hors de la surveillance des ports, ils se plaisaient à faire flotter l'ancien drapeau de leur république ; ils exploitèrent pendant plusieurs années les côtes de Galice et de Biscaye, où ils avaient su se ménager de secrètes relations ; des entreprises presque toujours couronnées de succès leur inspirèrent une nouvelle audace. L'Espagne tenta vainement de réprimer ce commerce sans loi , en lui opposant un reste de marine; les hardis smogleurs bravèrent ses mesures, s'armèrent en guerre, et, dans plus d'une rencontre, les bâtimens gardes-côtes furent maltraités.

Yoilà ce que je savais déjà avant mon colloque avec le maître-cok , mais il m'était réservé d'en apprendre bien davantage.

Maître Carlone n'avait pas abandonné ses fourneaux pendant ces confidences , et le déjeûner qu'il venait de faire servir suspendit notre entretien. Le capitaine Paolo avait paru sur le pont , et je me hâtais de passer de l'arrière pour me mêler aux passagers qui commençaient à se montrer au grand jour. La partie du navire qu'occupait alors notre petite société présentait le coup d'oeil le plus animé : le capitaine , après avoir humé le vent , inspecté la voilure et consulté sa boussole , s'était assis à côté du timonier ; à mesure que son monde se groupait autour de l'habitacle où l'on avait déposé les plats , il recevait d'un air affectueux les complimens des nouveaux venus et répondait successivement par des bonjours variés d'expressions , selon la qualité et l'allure des personnages. « Soyez, le bien levé, seigneur intendant,» dit il à un grand monsieur au teint basané , qui s'avançait drapé à l'espagnole , et la tête ceinte d'un foulard des Indes. Se tournant d'un autre côté et s'adressant à un gros carme qui se rendait à Madrid pour des affaires de l'ordre , il ajouta : « Dieu vous garde , révérend père ; eh bien, que vous dit l'appétit ce matin? » Dans cet instant, une Andalouse, à l'œil vif et aux cheveux noirs, se montra au panneau de la chambre

( 235 ) et captiva tous les regards. A cette heureuse apparition , le carme leva les yeux au ciel comme pour le remercier de la présence d'un ange , et sa figure s'illumina d'un coloris de feu. Le capitaine quitta aussitôt son sie'ge pour présenter la main à dona Elvire, et lui faire prendre place au banc de quart : « Buenos dias tenga osted^ mi senora^ lui dit-il avec toute la galanterie d'un vieux Castillan. Comment avez,- vous passé la nuit P— F élis mente 1 repondit l'aimable femme, en accompagnant d'un gracieux sourire cette expression de son bonheur. Son jeune époux ne tarda pas à sortir de la chambre , et s'approcha du banc pour s'asseoir auprès d'elle , mais la place était déjà prise...... le moine nous avait tous

devancés. Dona Elvire, en véritable Andalouse, recevait à plaisir et répondait par de piquantes saillies au feu roulant de propos flatteurs qu'on lui adressait de toute part. Ce ne fut d'abord que lieux communs de circonstance dont les termes sont de convention, mais qui dans cette occasion avaient presque une valeur réelle. Je suis à vos pieds , madame ! — Je vous baise les mains. A ces premières salutations d'usage succédèrent des complimens plus explicites ; ceux du carme surtout furent très-formels : Heureux les yeux qui vous voient! lui disait-il en baissant les siens de l'air le plus humble.

Cependant, le déjeûner, qui commençait à se refroidir, vint ralentir ces galanteries , et chacun tâcha d'avoir sa part des grillades du maître-cok , et de l'excellent gâteau qu'il nous tenait préparé depuis la

Yeiile.

Rien de plus original qu'un repas à bord d'un navire sous voiles : les personnes étrangères à la navigation ne sauraient se figurer tout ce que cette scène de la vie maritime offre de pittoresque et d'intéressant. C'est ordinairement sur le pont qu'on improvise la table à bord des bâtimens où la chambre a peu d'espace , et le nôtre était dans ce cas. Cette manière de manger en plein air avait alors ses agrémens et ses avantages; le ciel, d'une pureté diaphane, nous promettait un beau jour ; un vent soutenu enflait nos voiles , et le Triomphant filait sans

( 236 ) efforts sept milles à l'heure. Nous respirions avec délice l'air bienfaisant du matin, et la fraîcheur de la brise, en pénétrant nos pores, semblait dilater nos facultés. Les émanations salines fortifient la fibre , et donnent cette énergie que l'homme de mer possède à un si haut degré ; c'est la meilleure hygiène à recommander aux passagers , qui d'ordinaire se laissent abattre par le malaise qui les tourmente, et restent plongés dans l'atmosphère nauséabonde des entre-ponts. Alors le mal empire, leurs forces sont brisées par cet état complet de prostration physique et morale , et ils ont à passer par les plus rudes épreuves.

Les nôtres avaient eu le bon sens d'abandonner leurs cabines, et, à la manière dont ils se comportèrent à ce premier repas , je prévis de suite qu'ils seraient vite amarinés: Chacun faisait bien son devoir : le révérend père s'acquittait du sien à merveille ; tout à son affaire , il semblait avoir oublié l'Andalouse, et se servait toujours le premier, sans s'inquiéter des autres. Le pâté de maître Carlone était déjà réduit à sa plus simple expression, grâce à l'appétit du frère, lorsque le secrétaire de l'intendant s'avança pour mettre à profit la dernière tranche ; mais le moine avait l'œil au morceau.... ; d'un tour de main il fit glisser sous son froc celui qu'il avait encore sur son assiette , et par un coup de fourchette adroitement lancé , il accrocha le reste du gâteau , au grand désappointement du pauvre bureaucrate.

Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens.

Plusieurs bouteilles de vin de Ténériffe circulaient à la ronde et la généreuse liqueur redoublait la gaîté des convives. J'étais assis auprès du capitaine , et notre amitié de la veille était déjà de l'intimité avant la fin du repas.

En sortant de table , toute la société se divisa en petits groupes : le carme agaçait dona Elvire , et tandis que la fringante Andalouse lui

( 237 ) tenait tête en folâtrant , son époux jouait aux cartes avec l'intendant et son secrétaire. De l'avant , maître Carlone mettait tout le monde en train ; on faisait cercle autour de lui , et à chacune de ses bouffonneries la bande joyeuse éclatait en bruyans transports.

Le capitaine Paolo ,' qui s'était retiré à l'écart pour fumer sa pipe plus à l'aise , venait de m'inviter à goûter son rhum. « C'est mon digestif d'habitude , me dit-il en me versant rasade ; allons, à vos bons désirs! — A l'indépendance maritime! » lui répondis-je en acceptant son toast. Les yeux du vieux corsaire brillaient comme deux éclairs. « Oui , reprit-il aussitôt , et la guerre à ceux qui veulent le monopole ! » Les gouvernemens ', en exerçant une odieuse fiscalité, ont rendu la » contrebande excusable ; car dès-lors la contravention à la loi n'a plus » été qu'une juste représaille sur des droits arbitraires. » J'aurais bien pu répliquer à cette argumentation tranchante, et trouver des raisons en faveur du fisc ; mais je préférai laisser mon hardi smogleur faire de l'opposition à sa manière. « Un jour , continua-t-il , les puissances ma- » ritimes, pénétrées de ces vérités, reviendront sur leurs pas et abdi- » queront leurs privilèges. Des traités de réciprocité , fondés sur des » tarifs consciencieux , rétabliront l'équilibre entre tous les intérêts , » alors seulement le commerce secret cessera avec les prohibitions qui » l'ont fait naître. Tous mes vœux depuis long-temps sont pour cette » heureuse réforme ; mais je crains fort qu'il ne soit pas réservé à notre » siècle d'en jouir. » Le capitaine cessa un instant de parler pour vider son verre , et je profitai de cette pause pour hasarder quelques mots. « Que d'obstacles et de dangers , lui dis-je , ne vous aura-t-il pas fallu » surmonter pour réussir dans la carrière où vous vous êtes lancé ! — » Un peu d'audace , de la détermination au besoin , beaucoup d'acti- » vite , voilà le principal , me répondit-il avec insouciance , la bonne » fortune ensuite a fait le reste. — Mais le sort vous sera-t-il toujours » favorable , et ne vous conviendrait-il pas de prendre du repos ? une » seule disgrâce peut vous faire perdre tout le fruit de vos courses. » Le

( 238 ) capitaine me regarda fixement, puis après un moment de silence, il me parla à peu près en ces termes :■

« Vous avez devine' ma pensée : vous allez la connaître toute entière. » Il est vrai qu'on court de mauvaises chances au métier que j'ai fait : » des attaques à main armée sur un poste défendu par des douaniers » récalcitrans ; une rencontre avec un bâtiment de guerre supérieur » en forces et bon voilier , peuvent vous entraîner dans de graves con- » flits. Les revers , en pareils cas , sont toujours suivis de conséquences » funestes, car en Espagne les lois sont sévères pour ces flagrans délits. » J'ai souvent réfléchi à tout cela , et l'horizon alors s'est rembruni » devant moi. Lorsque rien dans lé ciel n'annonce encore un sinistre , » le bruit des flots décèle l'orage; il en est peut-être ainsi de la tour- » mente qui commence à agiter le coeur, et vous savez que nous autres » marins nous croyons à ces pressentimens comme aux avis du destin. » Cependant , je dois l'avouer , si j étais seul au monde , le courage qui » m'a fait braver tant de périls ne se refroidirait pas de si tôt , et je me » laisserais aller encore à cette vie aventureuse qui a pour moi tant » d'attraits; mais j'ai à répondre de l'avenir d'un fils que j'aime par » dessus tout. Le métier ne m'a pas perverti , et les gens de bien ne » sauraient me refuser un peu de leur estime. Une heureuse sympathie » de caractère à jusqu'ici préservé mon petit Paul de tout dangereux » contactée ne le hasarderai pas davantage, et j'espère après ce voyage » le conduire dans une meilleure route. — Vous renoncez donc à la «contrebande, capitaine? — Oui, par ordre supérieur; c'est presque » dire par force , ajouta-t-il en riant. Ma position est changée aujour- » d'hui : l'Espagne se plaignait depuis long-temps des entreprises des » flibustiers de Gibraltar, qui exploitaient impunément ses côtes; les » succès nous avaient rendus audacieux : nous avions poussé la témé- » rite jusqu'à établir nos marchés à terre , sous la protection de nos » canons. Dans une de ces descentes , mon pauvre frère eut l'impru- » dence de s'écarter avec deux de nos gens , et fut cerné par les soldats

( 239 ) » du fisc. Ces trois braves , retranchés dans une méchante masure , » tinrent bons pendant quelques heures contre la forte escouade qu'on » avait dirigée contre eux ; mais, forcés de céder au nombre , ils furent » pris et fusillés sur place. J 'étais mouillé avec deux autres bricks com- » pagnons dans une petite baie de la côte de Biscaye, voisine du lieu de » l'événement. En apprenant cette fâcheuse nouvelle , notre parti fut » bientôt pris ; nous débarquâmes tout notre monde , et marchâmes » sans coup férir sur un poste de douane qu'on venait de renforcer. A » la première décharge , les goélands prirent le vol , laissant deux des » leurs étendus sur le champ de bataille : un troisième tomba en notre

«pouvoir. Malheureux douanier! . Il fut amené à bord d'un des

» bricks ; un conseil de guerre s'installa à l'instant , et le pauvre diable » fut pendu à un bout de vergue. — Pendu ! m ecriai-je avec surprise en «interrompant le capilaine. — Oui, continua-t-il avec le plus grand » sang-froid , trois pour trois , la 1 eprésaille était juste en quelque sorte. » Cependant on fut, je crois, un peu trop expéditif après la victoire, «j'aurais voulu qu'on montrât plus de générosité; mais l'exaspération » des équipages était à son comble; mon frère était chéri de tous, et » peut-être que le nom qu'il portait influa sur la décision du conseil. » Comme parent d'un de nos morts , je m'abstins de prendre part à la » délibération; mon second me remplaça, et je lui fis promettre de » voter pour la vie du douanier.... Malheureusement la majorité l'em- » porta. Du reste, tout se fit dans les règles: le procès- verbal fut signé » et envoyé à l'alcade du lieu. Cependant cette audace irréfléchie vint » entraver nos opérations ; l'affaire fit grand bruit : l'Espagne redoubla » de vigilance. Plusieurs navires de sa flottille s'armèrent contre nous, » et bientôt les chances de succès devinrent très-incertaines. De son « côté , l'amirauté de Londres , cédant aux vives remontrances du gou- » vernement espagnol , réprima des arméniens qui compromettaient » le pavillon britannique , et l'administration de Gibraltar se vit obli- » gée de se conformer aux ordres supérieurs. On limita nos équipages

( 240 ) » et notre artillerie. Le jack aux couleurs d'Angleterre nous fut dé* » fendu ; en un mot , toutes les mesures furent prises pour sauver la » responsabilité des agens de la place , et prévenir dorénavant des » coups de main trop hardis. Privés de cette sauve-garde de natio- » nalité qui nous avait été si favorable , il fallut recourir aux moyens » de nous soustraire aux entraves qu'on nous imposait ; nous nous » pourvûmes donc de nouvelles expéditions , en achetant des consuls » étrangers le droit à d'autres pavillons. Pour moi , j'en choisis un tout » pacifique ; vous allez en rire , sans doute , c'était la sainte bannière de » Jérusalem, que l'agent consulaire du pape me vendit pour cent pias- » très. La franchise de l'étendard aux croix rouges est respectée de » toute la chrétienté ; le gouvernement pontifical ne délivre chaque » année que fort peu de licences; les capitaines qui en sont nantis ont » seuls le droit de transporter en Palestine les fidèles qui font le pèleri- » nage du saint tombeau , et ce fut sous le prétexte de cette dévote » mission que je sortis de Gibraltar pour ma dernière campagne. Ce » fut aussi à cette époque que j'achetai le bâtiment que je commande » aujourd'hui. Le Triomphant m'avait plu : il avait servi de mouche à » l'escadre de lord Cochrane , lorsque ce célèbre aventurier s'était voué » à la cause de la république du Chili. Ce brick-goëlette faisait mon » affaire, il pouvait armer sur son pont quatorze caronades de bon » calibre , il venait de doubler le cap Horn , et la supériorité de sa » marche était bien connue. Quinze mille piastres m'en firent raison : » c'était donné. Mon chargement s'effectua comme de coutume ; il » consistait en tabac et autres marchandises prohibées. J'appareillai » par un joli vent d'est et un beau clair de lune. A la manière dont » mon marsouin se comporta d'abord, j'eus à me louer de mon acquisi- » tion. Au sortir de la rade , je fis mettre en panne pour attendre les » bateaux compagnons qui, trompant la vigilance de la place, ne tar- » dèrent pas à me joindre avec le restant de mon monde et le complé- » ment de mon artillerie. Le transbordement fut bientôt fait, et je pris

( 2H ) » la bonne bordée avec mes soixante-dix bons pèlerins. Au jour nais-

> sant nous nous trouvions à la sortie du de'troit , lorsque le cri du » matelot de vigie vint me prévenir que nous étions en vue d'un des » sloops du port de Cadix, chargés de la surveillance de la côte. Aussitôt » qu'il nous aperçut il hissa son pavillon , et nous mit le cap dessus

> pour nous reconnaître. Un si faible ennemi ne pouvait m'épou- » vanter , et voulant lui réserver une mystification , je fis mettre en » travers pour l'attendre. J'avais dans ma cargaison une caisse de ces » feutres blancs , à grands bords , depuis long-temps en usage chez les » Espagnols .- je donnai ordre à une trentaine de mes gens de s'en » coiffer, et d'endosser ces cabans de drap brun que nos marins portent » en hiver. Sous ce grotesque accoutrement mes lurons n'avaient pas » mal l'air de pèlerins ; et pour compléter la mascarade , je leur fis dis- » tribuer en guise de bourdons , des gaffes et des piques d'aboi-dage au » bout desquels on suspendit des bidons. Notre artillerie était masquée, » et le reste de l'équipage fut disposé aux pièces, prêt à agir dans le cas » que l'événement prît une tournure sérieuse. Le sloop fut bientôt sous » notre volée , et le porte-voix du commandant se fit entendre. « Le » nom du navire , et sa destination » , nous cria-t-on , en nous inter- » pellant d'un ton d'autorité. — Le Pauvre Pécheur^ allant en péleri-

> nage à la Terre Sainte : et j'appuyai cette réponse d'un coup de canon » dont le boulet coupa une des drisses du sloop. En même temps la

> sainte bannière de Jérusalem se déploie sur notre arrière. C'était le

> signal convenu : l'artillerie est aussitôt démasquée , et mes trente » pèlerins s'élancent d'un bond sur le bastingage , brandissant leurs » bourdons et grimaçant comme des possédés. A ce spectacle inat- » tendu , l'équipage du sloop reste stupéfait ; le chef, honteux d'avoir » été joué, veut donner des ordres, mais une panique générale s'em- >pare de ses gens, qui manœuvrent en grande hâte pour gagner » le port, comme si tous les diables étaient à leurs trousses. Pour » moi, je les laissai s'éloigner sans plus de malencontre, mes damnés

,. —(2 e PARTIE.) 31

» matelots se contentant de les poursuivre par des houras prolongés. » Cette aventure , qui avait mis tout mon monde en belle humeur » manqua me devenir funeste. Les gardes- côtes , auxquels j'avais été' » signalé, jurèrent de venger l'insulte faite à un des leurs, et j'eus » besoin de redoubler de vigilance pour tromper des ennemis acharnés » à ma poursuite. Nous arrivâmes sur la côte de Galice par une de ces » bourrasques d'hiver si fréquentes dans ces parages ; et là une autre

> contrariété nous attendait. Une rixe s'engagea entre mes Génois et » l'équipage d'un brick ragusais , parti avant moi de Gibraltar. Le » capitaine de ce navire revendiqua l'exécution d'un des articles de

> notre code qui interdisait la concurrence dans un même lieu entre » bâtimens compagnons , et voulut m'obliger d'abandonner le mouil- » lage. Je promis de respecter les ordonnances , mais je refusai de » remettre en mer par un temps forcé. Mes raisons ne purent le con- » vaincre , et il fallut décider l'affaire à coups de canon : Gênes aujour- » d'hui déclare la guerre à Raguse ! lui criai-je avant de commencer le

> branle-bas. — Accepté ! répondit-il , et les drapeaux des deux répu- » bliques furent hissés des deux côtés. Après dix minutes de combat » presque bord à bord , mon antagoniste , fort maltraité , me céda la » place. Cette échauffourée, qui nous coûta à chacun quelques hommes, » nuisit un peu aux intérêts de notre trafic, car il était urgent de hâter » nos opérations. Cinq jours s'étaient à peine écoulés depuis notre arri- » vée , que nous étions déjà sous voile pour regagner le détroit , que » nous embouquâmes par un temps brumeux. Arrivés à la hauteur de » Tarifa , nous tombons sur un brick de guerre prêt à nous passer au » vent : c'était le Jason, de la marine royale d'Espagne, qui sans doute » nous attendait au retour. L'engagement devint sérieux , et sans le » feu de ma mousqueterie et une volée de faveur qui lui occasionna une » avarie majeure , je crois qu'il m'eût fallu baisser pavillon devant une » artillerie supérieure et bien servie. Je profitai du désordre que jeta » dans sa manœuvre le contre-temps qu'il venait d'éprouver pour faire

( 243 ) » larguer toutes mes Toiles et disparaître au milieu du brouillard. Le > soir de ce dernier combat , j étais ancré dans le port de refuge, heu- » reux d'en être quitte à si bon marché ; je n'avais perdu que cinq » hommes , mais plusieurs blessés réclamaient de prompts secours.

» Ainsi finit cette campagne commencée si joyeusement ; je ne tardai » pas à désarmer. Le voyage que nous allons achever ensemble est le » seul que j'aie entrepris depuis. Une remise de fonds dans laquelle » j'étais intéressé m'a conduit aux Canaries, où, par un reste d'habi- » tude, j'ai débarqué quelques ballots de marchandises que la douane » n'a pas enregistrés ; mais le métier ne va plus et j'y renonce. Ce repos » que vous me conseilliez tout à l'heure est maintenant le seul but où » j'aspire : il faut savoir s'arrêter à propos. »

Le capitaine cessa de parler ; son récit m'avait intéressé, et je brûlais d'envie de connaître ses autres aventures dans leurs moindres détails. Il comprit mes désirs, et se plut souvent à les satisfaire ; aussi ce voyage, dont j'ai conservé tous les souvenirs , me sembla- t-il trop court. Le capitaine Paolo joignait à un courage à toute épreuve une volonté inflexible ; et pourtant , avec un caractère si décidé , il savait se plier aux mutabilités du sort 5 il avait conservé , au sein d'une vie orageuse , une franchise et une loyauté bien rares dans les gens de sa profession. Cet homme singulier était né à Yareggio, petit village de la côte de Gênes, voisin du hameau où Christophe-Colomb reçut le jour. Courant les mers dès son enfance, son éducation avait été toute nautique ; mais, doué d'un esprit naturel et d'une imagination ardente, de nombreux voyages dans les deux hémisphères lui avaient donné ce savoir de fait qui vaut parfois mieux que la science. Quoiqu'il approchât de la soixantaine lorsque je le connus, il conservait encore toute l'énergie et la force de la jeunesse ; aimant la conversation, il ne s'y livrait sans réserve que lorsqu'on avait gagné sa confiance ; alors il s'animait au souvenir de ses courses , et l'audacieux marin se montrait à découvert, toujours plus intrépide au milieu du danger le plus éminent, et conservant dans les circon-

( 2U ) stances les plus critiques cette présence d'esprit qui maîtrise la fortune et commande le succès. Distrait de ses réminiscences , le capitaine Paolo n était plus que l'homme pacifique, désintéressé et affectueux pour tous.

Le dixième jour de notre traversée , nous étions en vue du cap Spartel, et, quelques heures après, les côtes d'Andalousie se déA r eloppaient devant nous ; nous rangions de près la côte d'Afrique , en nous avançant rapidement dans le détroit. Dona Elvira , les yeux tournés vers Cadix , semblait s'animer d'une nouvelle vie. Nous venions de dépasser Tanger aux blanches maisons , et la tour de Tarifa se montrait déjà à notre gauche, lorsque tout à-coup le capitaine me dit d'un air de triomphe : « C'est ici que j'ai combattu le Jason! »

On commençait à distinguer vers l'Orient le rocher fortifié de la place ; encore quelques instans et nous allions arriver ! Une expression de bonheur se peignit sur tous les visages ; dona Elvira , toujours plus enjouée, me parut encore plus belle; le moine était rubicond; il avait porté trois santés au matelot qui le premier avait aperçu la terre , et avait bu ensuite plusieurs rasades à la mère-patrie ; il allait et venait de l'avant à l'arrière, embrassant tout le monde, sans oublier l'aimable Andalouse qu'il rencontra sur son passage. Maître Carlone, la joie du Triomphant, voulut à son tour compléter la fête; monté sur un tonneau , il se mit à racler d'un méchant violon , et l'équipage en chœur répondit au refrain du gracieux ménestrel. Mais il fallut mettre fin à ces folies, le capitaine ordonna les dispositions du mouillage, et bientôt l'ancre tomba dans la rade de Gibraltar.

Page 1