‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 8 sur 31 · LES ÉCOLES, LES COLLEGES, L'UNIVERSITÉ · texte numérisé non relu

LES ÉCOLES, LES COLLEGES, L'UNIVERSITÉ

« Otros hay que no saben nada, ni quieren saber nada , » ni creen que se sepa nada , y dicen de todos que no » saben nada , y todos dicen de ellos lo mismo , y nadie » miente. » Qoevedo.

L'instruction publique a fait peu de progrès aux îles Canaries : de sottes craintes l'ont souvent retardée dans sa marche , et aujourd'hui encore l'éducation élémentaire, confiée à des maîtres ignorans, se réduit aux rudimens de la grammaire et aux quatre premières règles de l'arithmétique. Dans les écoles qu'on appelle déprimeras letras^ le catéchisme forme une grande partie de l'enseignement ; à la fin de chaque classe l'instituteur récite le Bendito (1) , que tous les élèves répètent en psalmodiant d'un ton criard , sans trop savoir ce qu'ils disent : il en est à peu près de même de toutes les prières qu'on leur fait chanter : on use leur mémoire sans jamais parler à leur intelligence.

Je logeais à la Laguna en face d'un magister où se réunissaient chaque jour une quarantaine de gamins de bonnes maisons : la tournure du pédant était éminemment classique ; de gros souliers à boucles d'argent, des culottes courtes, un justaucorps de serge noire, et la figure la plus hétéroclite que j'aie vue de ma vie. Les fenêtres de la salle d'étude , ouvertes à tous les vents , me permettaient d'observer tout ce qui se passait dans l'école , et j'assistais pour ainsi dire aux leçons en dépit des grimaces des bambins. Mon vieux Basile avait inventé l'enseignement mutuel sans s'en douter : pour apprendre à ses élèves

(1) Bendito y alabado sea el santisimo sacramento del altar...., etc., etc.

( 48 ) la table de Pythagore , il les divisait en deux bandes sous le nom de Romains et de Carthaginois. Un enfant de Rome commençait le combat en criant à tue-tête: Deux fois deux? — Quatre ! répondaient à l'unisson tous ses adversaires, et ceux-ci, interpellant à leur tour la première bande, hurlaient d'un commun accord: Deux fois trois? puis ainsi de suite et alternativement jusqu'à ce qu'on eût épuisé le tableau numérique.

L'ingénieux magister , pour exciter l'émulation de ses jeunes gens , avait mis en usage une méthode analogue dans les leçons de grammaire. Si les Romains obtenaient l'avantage , un placard sur lequel on lisait ces mots : Roma ha vencido ! Rome a vaincu! restait suspendu au mur de la salle jusqu'à ce que Carthage eût repris le dessus. Ces guerres puniques occasionnaient souvent de petites émeutes et venaient troubler la tranquillité du quartier. Il arrivait parfois qu'un Carthaginois rancuneux prenait sa revanche au sortir de la classe, et le droit du plus fort décidait alors la querelle , si maître Basile et sa large férule n'intervenaient assez tôt pour séparer les combattans.

Les écoles appelées amigas sont destinées aux jeunes filles et tenues par des institutrices qu'on désigne aussi sous la même dénomination. On y apprend à lire, à coudre, à broder; on y fait aussi réciter les prières et le catéchisme. Sous ce dernier rapport , il est certains préceptes de la doctrine qu'il vaudrait mieux laisser ignorer aux enfans , surtout dans un climat où l'imagination , guidée par une intelligence instinctive, devance l'âge, exalte les sens et trompe toutes les prévisions. Le sixième commandement , par exemple, est énoncé avec trop de liberté dans les livres de doctrine imprimés en espagnol : ce précepte de la loi divine y est rendu par ces mots : No fornicar ! Je crois inutile d'en donner la traduction; on s'apercevra, à l'étymologie latine, qu'on a voulu désigner l'acte défendu par l'expression la plus technique. Lorsque Vamiga fait réciter le catéchisme aux jeunes filles rassemblées , il leur est enjoint de sous-entendre le sixième commande-

( *9 ) nient et d'en remplacer l'énoncé par un hm! hm! bien qu'elles aient lu le précepte dans leur livre et que la plupart en aient compris le sens. L'intonation du hm ! hm ! équivaut à deux petits soupirs. Il y a plus que de l'espièglerie dans cette réponse sous-entendue ; c'est de la mignardise dans sa plus gracieuse expression. La malignité des regards de ces jeunes filles , le sourire qui effleure leurs lèvres , le ton plaintif de leur voix trahissent leurs secrètes pensées et feraient croire qu'elles se doutent déjà de la valeur du hm! hm! Je me suis arrêté plusieurs fois devant les fenêtres basses de ces sortes d'écoles pour les écouter : le sérieux de l'amiga ajoutait encore au comique de la scène; j'en suis certain , le hm ! hm ! provoquera toujours le rire de l'homme le plus grave , de la femme la plus prude qui l'entendront pour la première fois. Un musicien de mes amis l'a noté de cette manière pour en conserver le souvenir sans altération.

hml hm!

L'abandon dans lequel se trouvait l'éducation de la jeunesse en 1 824 fit penser à l'établissement d'un lycée qui pût servir d'échelon intermédiaire, dans l'instruction publique, entre les écoles primaires et les cours scientifiques de l'université. Tous les vœux des pères de famille tendaient vers ce but , et l'on jeta les yeux sur un étranger pour organiser un plan d'étude élémentaire à l'instar de la France, et diriger le collège qu'on avait en vue. « L'instruction publique, leur dit l'étran- » ger, est la base de la civilisation : elle a fleuri sous tous les gouverne- » mens qui ont voulu le bonheur du peuple ; elle est inséparable de la » saine morale , car c'est la sagesse en principe, comme la bienfaisance » est la vertu en action. L'ignorance, au contraire, est l'origine de tous » les maux, et, dans ce temps de révolution, les lumières de la science » peuvent seules éclairer les hommes sur les suites funestes de ces » grandes calamités sociales qui bouleversent les empires , soulèvent

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