DE LEURS CHANGEMENS ET DE LEURS ALTERNANCES
La terre, que les arbres embellissaient au temps de leur végétation, s'enrichit de leurs dépouilles; des germes vigoureux , déposés dans son sein, font succéder d’autres générations à celles qui viennent de s’éteindre, et la mort des individus est comme un garant de la jeunesse éternelle des races. MirBez,
La réunion des mêmes arbres sur un espace donné, et la succession alternative d'un certain nombre d'espèces dominantes, sont des faits observés depuis long-temps : ces associations et ces alternances ont fixé l'attention de plusieurs naturalistes distingués; mais ce ne sera qu'en comparant entre elles les séries d'observations entreprises sous diverses latitudes qu'on pourra obtenir des données précises sur les lois générales de la distribution des végétaux vivans en société, et résoudre peut-être le problême de ces reproductions spontanées dont nous ne sauricns encore trouver l'explication. Bornons-nous maintenant à décrire les forêts que nous avons parcourues, fixons-en la topographie, et faisons connaître les changemens auxquels donnent lieu l'apparition successive des différentes espèces qui les peuplent.
Nos bocages d'Europe, enclavés au milieu de champs et parqués comme des troupeaux, ont pour caractère distinctif la symétrie des taillis et l’uniformité des futaies. Soumis aux vicissitudes des exploitations et modifiés selon les vues des agronomes, ces bois, souvent renouvelés, ne sont plus que des plantations dont tous les arbres ont le
même port. Ce n'est guère que sur nos montagnes Alpines et dans les contrées isolées de l'Orient et du Nord, où la civilisation et ses exigences n'ont point encore pénétré, que les forêts conservent leur primitive indépendance. Partout ailleurs, l'homme a étendu arbitrairement sa puissance, et la nature est venue se prêter à son vouloir. L'accroissement progressif des sociétés a exigé d'autres ressources, et les produits du sol ont dû se mettre en rapport avec les besoins et les goûts des populations. Alors, dans les cercles d'activité où se sont exercées les industries agricoles, le pays boisé a perdu sa physionomie originaire, pour prendre un air moins sauvage et plus en harmonie avec ses alentours.
Les îles Canaries n'en sont pas encore à cette phase; on y retrouve des forêts vierges, et, dans ces régions némorales, la nature, par sa seule puissance, maintient et régénère ce qu'elle a créé. Là, de vieux Lauriers, minés par le temps, finissent par s’affaisser sous leur propre poids, augmentent la masse de l'humus, et de nouvelles races naissent de leur décomposition. Le terreau de la forêt, incessamment engraissé par tant de dépouilles végétales, nourrit les espèces qui couvrent le sol, et conserve dans son sein les germes de celles qui doivent les remplacer. La nature préside à ces associations, et règle la marche lente de leurs alternances. Des arbres, aussi anciens que la terre qu'ils ombragent, dominent tous les autres, comme ces baliveaux qu'en laisse croître au milieu des taillis; leur tronc et leurs branches sont couverts de mousses et de lichens; au-dessus de ces dômes de feuillage, les Fougères et les autres plantes des bois entretiennent une humidité fécondante. Tantôt des masses de la même espèce entourent ces vétérans de la forêt, et tantôt des groupes d'espèces diverses cernent l'espace qu'ils semblent avoir conquis depuis des siècles. Ces arbres séculaires sont les points de départ de la végétation environnante, et leur existence vient jeter quelques clartés sur le mystère des alternances. En effet, bien que le plus grand nombre de semences germent sous l'arbre qui
les produit, les plantules qui en proviennent s'étiolent bientôt, et périssent par excès d'ombre et d'humidité, tandis que toutes celles qui prennent racine sur le terrain découvert poursuivent leur développement. Il peut arriver cependant que les germes d'autres espèces, en s'écartant aussi de leur point d'origine, se trouvent portés à côté des premiers par cette sorte d'envahissement progressif. Il s'établira dèslors une lutte entre les deux espèces, et celle qui prédominera pourra se limiter numériquement. Dans un mémoire d'une haute portée, M. de Humboldt s'est, avant nous, exprimé en ces termes : « Nous » concevons Comment, sur un espace de terrain donné, les indivi- » dus appartenant à différentes tribus de plantes où d'animaux » peuvent se limiter numériquement; comment après une lutte opi- » niâtre et après de longues oscillations, il s'établit un état d'équi- » libre qui résulte des besoins de la nourriture et des habitudes de » La vie (1).» C'est ainsi sans doute, que se forment ces agroupemens et ces circonscriptions partielles ; un Mocan peut se trouver isolé au milieu de Lauriers, ou, dans d’autres cas, s'entourer d’une nouvelle génération.
Les différentes causes de destruction qui abattent les vieux arbres laissent à découvert des parties de terrain que le soleil pénètre de ses rayons: la chaleur, en se combinant avec l'humidité, vient changer la nature chimique du sol et peut-être aussi celle de l'atmosphère par le dégagement de nouveaux gaz; alors commencent plusieurs périodes
d’alternance, d'autres plantes apparaissent à la surface, d'abord des Pteris, puis des Bruyères et des arbustes, jusqu'à ce qu'enfin la terre, rendue à sa constitution première, après plusieurs régénérations successives, se recouvre encore des mêmes espèces qu'auparavant.
Il y a dans notre raisonnement plus que de simples conjectures ; la
(1) Addition aux Nouvelles recherches sur les lois que l’on observe dans la distrib. des formes végét. Voy. Ann de chim. ct de phys., tom. xvi, p. 267.
méthode des assolemens , si bien développée par M. de Candolle, dans sa Physiologie végétale, est fondée en grande partie sur cette loi de la reproduction alternative des végétaux sociables, entrevue depuis longtemps par les agronomes, et appuyée de tous les faits que M. Dureau de la Malle à consignés dans son mémoire sur l'alternance (1). Ceux que nous allons décrire sont fondés sur dix années d'observations: ce laps de temps suffit aux îles Canaries pour juger de la durée d'une révolution dans la renaissance des bois qui ont été détruits par l'action des hommes, et pour pouvoir apprécier les phénomènes qui se manifestent pendant les différentes périodes de reproduction. Dans ces climats, où tout concourt à exciter l'élaboration de la sève, une autre économie règle la marche de la végétation; des arbres toujours verts, une croissance continue, un développement rapide, sont les conséquences de cette énergie vitale qui se déploie dans toute sa plénitude. Les variations des saisons étant moins brusques, et les intermittences de la végétation presque inappréciables, les arbres passent sans interruption par les différentes phases de la vie, et leurs rameaux se chargent à la fois de fruits, de fleurs et de nouveaux bourgeons. Les nuages, que les vents alizés chassent incessamment devant eux, s'amoncellent au-dessus des forêts, et les imbibent de leurs vapeurs. Cette rosée salutaire, en s'infiltrant dans les couches crevassées du sol, alimente les sources qui percent de toute part; elle se répand en perles brillantes sur les feuilles, on la voit filtrer goutte à goutte des rochers couverts de Capillaires ; de là cet échange continuel des émanations de la terre et de l'atmosphère, ces eaux limpides qui s'échappent en petits ruisseaux des grottes tapissées de mousses. Et, si à ces bienfaits de la nature, à cette chaleur du jour tempérée par les brises de l'Océan , on joint encore la sérénité des nuits, la tranquillité dont on jouit sous ces beaux ombrages , et cet air vivifiant qui pénètre les végétaux et qu'on respire avec
(1) Voy. Ann. des scienc. rat., vol. v, p. 353. 1825.
tant de délice, on pourra alors se faire une idée de la physionomie de cette région.
Par leur caractère atlantique, les forêts Canariennes n'ont presque plus rien de commun avec celles de nos climats; elles offrent en général des points de vue très-variés, se groupent de la manière la plus pittoresque sur les pentes des montagnes, garnissent le fond des ravins et les anfractuosités de leurs berges. Quand on arrive dans cétte région némorale, on éprouve un sentiment d'admiration mêlé de bien-être ; l'épaisseur de la fourrée ne saurait opposer un obstacle au désir de tout voir, de se procurer à chaque instant d’autres surprises et de nouvelles émotions. On erre ainsilong-temps sous ces massifs de verdure et parmi ces tribus d'arbres et de plantes qui se pressent et se confondent ; mais lorsque, parvenu sur la lisière des bois, on découvre tout-à-coup, sous un soleil radieux, les vallées de la côte, la mer et son immense horizon, il n'est pas de description qui puisse rendre un pareil tableau.
Si pourtant ces forêts offrent, dans leur ensemble, des beautés que tout observateur peut saisir d'un coup-d'œil, elles présentent aussi dans leurs détails des particularités pleines d'intérêt pour le botaniste. Placées sur les confins de la zone tempérée, elles ont déjà de grandes analogies avec celles des contrées les plus chaudes des deux hémisphères. Les Lauriers y croissent en masse comme aux Antilles et dans quelques îles de l'Archipel d'Asie; plusieurs arbres, exclus des régions septentrionales (1), sannoncent comme des espèces dont les nombreuses congénères se retrouveront plus loin; les Mocans s'ÿ montrent pour la première fois, tandis que par leurs belles dimensions d'ondoyantes fougères se rapprochent de certaines espèces d'Amérique et de l'île Bourbon ; il en est même deux qui paraissent tout-à-fait identiques.
Les Lauriers abondent partout et forment quatre espèces bien dis-
(1) Ces arbres appartiennent aux genres Ardisia, Olea, Myrsine, Pütosporum, Bochmeria, etc.
(98 ) tinctes, auxquelles viennent s'unir d'autres arbres de haute futaie et plusieurs beaux arbustes; ce sont les Arbousiers, les Myrsines et les Ilex des Canaries (1); lÆrdisia excelsa, le Rhamnus glandulosus, le V'isnea Mocanera. le Myrica Faya, le Viburnum rugosum, VErica arborea, le Cerasus Hixa , le Boehmeria rubra et V'Olea excelsa si différent de notre Olivier d'Europe. Toutefois , au milieu de ce mélange d'espèces, les Lauriers dominent toujours et forment le type caractéristique de cette région que nous avons appelée Laurifère. Répartis le plus souvent en divers groupes, ils semblent s'être réunis par espèces ; le Laurus Canariensis Nob. s'est placé en première ligne sur la lisière des forêts, les gorges des montagnes sont peuplées de Laurus Indica , le robuste Barbusano (L. Barbusano) se plaît sur les pentes escarpées des ravins, et le Til, au bois infect (L. Fætens), ombrage les alentours des sources. Ces singularités dans le mode de répartition des Lauriers se font aussi remarquer chez les autres espèces. À Ténériffe, les Bruyères en arbres sont toutes réunies dans les bocages de San Diego del monte et à l'entrée de la forêt d’Agua Garcia; l'Iex Perado, qui ne se trouve que dans cette dernière localité, y croît le long des cours d'eau et dans les endroits les plus ombragés ; les Cerisiers (Cerasus Hixa) se montrent, en grand nombre; sur divers points de la chaîne d'4naga (2) et ne se rencontrent pas ailleurs. Dans la vallée de Guimar, les Arbousiers garnissent les berges du ravin de las Aguas et sont trèsrares dans les autres quartiers de l'île; les Ardisiers et les Fayas sont à peu près dans le même cas : les premiers croissent, en masse, dans les environs de Buendvista , tandis que les seconds bordent toujours les forêts vers leur partie supérieure , et forment le passage de la région Laurifère à celle des petites Bruyères. La végétation forestière offre,
(1) Arbutus Canariensis Myrsine Canariensis.
lex Canariensis.
Ilexz Perado.
(2) Dans les bois dé las Mercedes et au-dessus de Taganana.
(99) en général, la même distribution dans les autres îles : à Canaria, les Tils, dont nous n'avions vu d'abord que quelques pieds dans la forêt de Doramas, depuis Terror jusqu'à Arucas, devinrent ensuite l'espèce dominante dans les environs de Moya; les Mocans, toujours épars au milieu des autres arbres, se sont multipliés à l'île de Fer sur les montagnes du Golfo, et y ont acquis les plus grandes dimensions.
Ces sortes d'associations des mêmes arbres, et ces cas d'isolement individuels, au milieu d’autres groupes, donnent lieu à une remarque qui n'est pas sans intérêt lorsqu'on examine les caractères de la végétation dans différens climats. En Europe, par exemple, où les anciennes forêts ont été remplacées par de nouvelles plantations, on se feraït une bien fausse idée de la végétation primitive, par celle qui lui a succédé. C'est dans les pays restés en dehors des envahissemens agricoles qu'il faut aller étudier cette végétation; partout ailleurs, le remaniement du terrain a créé des bois artificiels, et s'est prêté au mélange des espèces introduites à différentes époques. Il n'est donc pas question ici des taillis ni des futaies, que l’'agronomie a soumis à ses spéculations; ces bois, coupés à des intervalles réglés, sont devenus l'ouvrage des hommes; si ces domaines forestiers étaient abandonnés à eux-mêmes, les Chênes, les Bruyères, les Hêtres, les Pins et quelques autres espèces à bois dur, prédomineraient bientôt, et finiraient par reconquérir le terrain sans partage. L'observation est en cela d'accord avec les faits ; l'on voit rarement les arbres introduits, même les espèces européennes transplantées hors de leurs limites naturelles, soït en France, en Angleterre ou autre part, se reproduire spontanément. Les plantes régnicoles, que la nature à restreintes dans certaines limites, sont aussi dans le même cas; de manière qu'il existe cette différence entre les végétaux du sol et ceux qui lui sont étrangers, que les premiers se multiplient dès que des circonstances favorables facilitent la germination, et que les causes qui s'opposaient à leur force expansive cessent de les gêner, tandis que les
seconds, tout en s'accommodant au terrain et à la température, c'est-àdire en s'acclimatant, ne se naturalisent pas (1). Il est rare, du moins, qu'une plante exotique acquière cette spontanéité, caractère distinctif des espèces régnicoles; c'est ce qui a fait dire, avec raison, que les végétaux introduits empruntaient le sol sans le posséder. Aïnsi, le Maronnier, le plus bel ornement de nos parcs, ne peut se propager de luimême, ses fruits pourrissent sur place; la faculté germinatrice n'est pas pourtant éteinte en eux, mais cette vertu innée a besoin d'autres stimulans pour les faire croître, le sol d'emprunt qui les reçoit n'est pas à leur température, et ne peut couver, dans son sein, les graines étrangères; elles réclament un terreau préparé parune combinaison chimique que nous ne savons encore apprécier que par tätonnement, mais qui seule est capable de développer le principe fécondateur, en rendant au germe son énergie vitale. Beaucoup d'arbres forestiers s'assimilent, en cela, avec le Maronnier, et les exemples ne nous manqueraient pas pour appuyer notre raisonnement. Dans la plupart de nos provinces de France, un bois de Châtaigniers, de Platanes ou de Peupliers d'Tialie, qu'on ne renouvelle pas, ne prend aucune extension. C'est que ces arbres sont originaires de l'Europe australe; transplantés dans nos contrées, leurs graines ne lèvent plus que par semis; devenus vieux et décrépis, ils périssent sans léguer à la terre une nouvelle génération.
(1) Ges deux expressions, Acclimatation et Naturalisation , ont été souvent confondues et faussement appliquées. D’après notre manière de voir, nous ne pouvons admettre la définition du vénérable Thouin : « Naturaliser un végétal, c’est le transporter du lieu où il croît naturellement dans un autre lieu, où, » à l'aide de la culture, on parvient à l’acclimater de manière qu'il s’y multiplie comme les plantes indigènes. » Voy. Cours de cult. et de natural. des végét., publié par Oscar Leclerc. 1827. Selon nous, un végétal acclimaté donne des graines, mais elles ne se multiplient spontanément , comme celles des plantes indigènes, que lorsque l'arbre ou la plante se sont entièrement naturalisés, ce qui n’arrive que bien rarement. L’acclimatation n’est réellement maintenue que par le moyen des semis, qui seulement, et dans très-peu de cas , peut amener la naturalisation , c’est-à-dire la reproduction spontanée. Nous n’entendons parler ici que des végétaux ligneux : quant aux plantes herbacées, qui durent peu et dont la fructification est beaucoup plus rapide, celles-là ont moins à redouter les intempéries de l’atmosphère. La quantité et la ténuité de leurs graines, qui s’enterrent presque aussitôt, et dont la faculté germinatrice se développe plus promptement, leur dissémination sur un plus large espace, sont autant de chances favorables à la reproduction spontanée.
Alors, à la place qu'avait occupée la futaie, naissent spontanément des plantes et des sous-arbrisseaux que l’'ombrage avait auparavant expulsés des alentours, ensuite succèdent des Bouleaux, des Trembles ou d'autres espèces à bois blanc, puis enfin des Chênes, des Bruyères ou des Pins indigènes, selon la nature du climat et du sol. Quelque chose d'analogue a lieu aux Canaries, dans les îles où les Châtaigniers ont été introduits, cest-à-dire, à Ténérifle, à Palma et à la grande Canarie. Peu d'années après la conquête de cet archipel, les Châtaigniers vinrent remplacer dans certaines vallées les forêts de Lauriers qui boïsaient auparavant tous les versans des montagnes; mais, bien que ces arbres aient pris de suite un bel accroissement et qu'ils soient devenus très-productifs, leurs fruits ont rarement germé sur place; l'excès d'ombre et d'humidité les a presque toujours détruits. Aussi a-t-on observé que, sur plusieurs points, les bois de Châtaigniers s'éclaircissaient de plus en plus et finissaient par se perdre. Lorsque l’on cesse de les replanter, les espaces découverts sont bientôt envahis par les Ronces et les Pteris, auxquels viennent se mêler des Hypéricons et quelques Cinéraires, puis apparaissent les Bruyères, et après elles, les Lauriers et les Fayas, première annonce de la renaissance des anciens bois. On ne saurait aujourd'hui douter de ces phénomènes, que détermine la loi des alternances si bien démontrée par les judicieuses observations de M. Dureau de la Malle. C'est à ces reproductions successives et spontanées qu'est due, à la longue, la régénération du sol. Il est aussi bien des terrains en France susceptibles de redevenir ce qu'ils furent autrefois : partout où l'industrie agricole cesserait d'exercer son empire, la végétation primitive, après un certain laps de temps, reprendrait le dessus, les arbres régnicoles repousseraient de nouveau pour se ranger par groupes distincts, en faisant disparaître ces taillis mélangés d'espèces exotiques et toutes ces plantations artificielles. Qu'on parcoure les contrées encore incultes des grandes Alpes et des Pyrénées, les antiques forêts des monts Scandinaves et des
autres pays de l’Europe boréale, la chaîne des Crapack. les grands espaces boisés de l'Allemagne et de la Russie, et dans ces régions encore vierges on retrouvera la végétation des premiers temps. Là, les forêts ont conservé ces caractères originaires qui décèlent leur nature sauvage et leur spontanéité ; leur mode de distribution n'a pas changé, et, sauf les modifications dépendantes des latitudes et des localités, cette même répartition phytostatique dut embrasser jadis la majeure partie de la Germanie, des Gaules et des contrées adjacentes, avant que la terre, mille fois retournée, n'eût éprouvé tant de vicissitudes. L'histoire des changemens de la végétation européenne est peut-être un des sujets les plus intéressans à traiter, mais l'enchaînement des causes qui a entraîné la destruction des bois primitifs, n'est pas facile à saisir. Pour apprécier, par exemple, les différentes phases de la végétation sur le sol de la France, peut-être faudrait-il remonter au temps de ces antiques forêts des Druides qu'une théogonie protectrice avait rendues sacrées. À partir de cette époque, il est dans nos fastes des événemens notables qui ont puissamment contribué à modifier la végétation du pays; M. Auguste de Saint-Hilaire, dans une note de ses savans écrits, nous à indiqué ceux qui avaient eu le plus de part à ces grandes révolutions agricoles (1). Il serait superflu maintenant de nous occuper de ces recherches, et nous résumerons, en peu de mots, les considérations que nous venons d'exposer.
Nous n'admettons comme forêts primitives que celles où les arbres qui les peuplent sont dus à leur seule spontanéité. En Europe, ces forêts se composent, le plus souvent, d'une ou de plusieurs espèces domi-
(1).« Il est clair, dit-il, que les événemens qui ont dû occasioner les modifications les plus notables » dans la végétation de la France, sont : 1° la fondation de Marseille, par les Phocéens ; 2° la conquête » de Jules César ; 3° les grands encouragemens donnés à la culture de la vigne sous l’empereur Probus ; » 4 la création de certains ordres religieux, et les immenses défrichemens qui en ont été la suite ; 5° les » croisades ; 6° la découverte de l’Amérique; 7° les encouragemens donnés à l’agriculture par Henri IV » et Sully ; 8° enfin la révolution , qui a conduit une foule d'hommes éclairés à s'occuper de la culture » des terres , et qui , par le partage des biens communaux et la division des grandes propriëtés, a amené » de nouveaux défrichemens. » Tableau de la végétation primitive dans la province des Mines.
nantes, et toujours réunies par groupes. D'après les données d’un de nos plus célèbres horticulteurs, le nombre des espèces d'arbres indigènes de première grandeur qui peuplent les forêts de la France ne s'élève qu'à dix-neuf , encore faut-il retrancher de cette quantité cinq espèces propres aux terrains humides, savoir : le Peuplier noir, le Tremble, l'Hypréau, le Frêne et l'Aune. Parmi les quatorze espèces restantes, le Pin d'Alep, l'Yeuse et le Liége ne croissent que dans les pays méridionaux, de sorte que le nombre des arbres forestiers des autres provinces se trouve réduit à onze espèces, qui rarement se rencontrent réunies dans la même contrée; quatre, surtout, semblent appartenir plus particulièrement aux régions alpines : ce sont le Mélèze, l'Épicéa, le Sapin et le Bouleau (1). En général, ces diverses espèces d'arbres sont rarement mélées ensemble, elles forment chacune de petits bois à part, quelquefois des forêts entières.
Aux Canaries, ce sont bien encore des groupes d'une même espèce , mais parmi lesquels on rencontre , disséminés çà et là, des arbres différens. Ce mélange est souvent très-varié. Le nombre total des espèces forestières s'élève à vingt-deux, sur cette quantité on en compte dix-sept qui, sur de petites étendues de terrain, peuplent ensemble les mêmes forêts. Aïnsi le premier chiffre dépasse déjà celui de la totalité des arbres de première grandeur propres au sol de la France, et le second présente une différence de plus de la moitié sur celui des espèces quon rencontre, disséminées sur un immense espace, dans l'intérieur de ce royaume et vers ses frontières septentrionales.
Si nous passons de là dans les contrées situées entre les tropiques, nous n'y verrons plus la même répartition; un pêle-mêle d'arbres, d'arbustes et de plantes diverses, dont l'énumération serait trop longue, viendra remplacer, dans les forêts, la sociabilité de la végétation européenne et sa faligante monotonie.
(1) Voy. Cours de cult. et de natural. des végétaux, par André Thouin, pub. par Oscar Leclerc. Paris, 1827, pag. 360.
Le mélange des espèces forestières, qui commence à se manifester aux Canaries, semblerait donc établir, à cette latitude, une sorte de transition entre la région némorale de la zone tempérée et celle de la zone torride, Ce caractère intermédiaire, que nous avons eu déjà occasion de signaler, repose aussi sur certaines ressemblances de formes avec quelques espèces des deux autres grands climats. Nous nous réservons, dans un autre chapitre, de faire apprécier ces analogies.
À mesure que le nombre des espèces diminue, l'agroupement des végétaux d'une même espèce, par grandes masses, se fait donc remarquer de plus en plus en s'avançant vers les pôles, ef vice versä, la quantité numérique des espèces et le mélange individuel dû à leur dissémination sur un espace donné, augmentent progressivement en se rapprochant des régions équinoxiales.
Tâchons de déterminer les causes de ces différences.
« La quantité comme la qualité de la végétation répond essentiellement » à la quantité et aux modifications de la température. » Les observations de Walhenberg , sur les montagnes de la Suisse et de la Scandinavie (1), ont fait connaître l'importance de cette loi; mais c'est surtout dans les contrées qui avoisinent l'équateur, ce centre de vie et de fécondité, qu'on peut en apprécier toute l'influence. Dans nos régions tempérées, la germination, l'accroissement, l'apparition des bourgeons. l'épanouissement des fleurs , la maturité des fruits, en un mot tous les phénomènes phytologiques, suivent une marche régulière, toujours conforme à celle de la température , et parfaitement en rapport avec les périodes de chaleur et de froïd, d'humidité et de sécheresse. Il est des époques fixes pour la floraison et la fructification de chaque espèce : la dissémination a aussi les siennes. À ces phases de la vie végétale succède l'engourdissement hivernal, puis le cercle annuel recommence sa révolution. Ces intermittences dans la végétation font
(1) Voy. Wahlenberg, De V’egetatione et climate in Helveti& septentrionali , etc.
que chacune des fonctions organiques, qui concourt à la reproduction de l'espèce, agit à la fois chez tous les individus. La propagation successive des mêmes arbres, et leur agroupement sur un espace donné, sont donc les conséquences de cette simultanéité d'action.
Dans les forêts de la zone torride, l'état de la température maintient la sève sans cesse en activité; la végétation n’a pas d’intermittence, et chaque plante exerce pour ainsi dire son action individuelle suivant ses moyens d'agir et les circonstances qui les favorisent. La reproduction n'a donc pas lieu simultanément ; si les ouragans et les orages viennent rompre l'équilibre de l'atmosphère aux époques où le soleil est parvenu à sa plus haute élévation, ces perturbations, loin de ralentir la végétation, redoublent au contraire son énergie. Dans les temps d'hivernage , après ces ouragans désastreux qui ravagent en quelques heures la végétation des Antilles, nous avons vu les arbres des grands bois repousser avec plus de vigueur qu'auparavant. Ces fortes secousses semblaient accélérer la reproduction, et, après ces intempéries, le développement des bourgeons se manifestait avec une énergie extraordinaire. Dans les vergers, les arbres dont la tempête avait haché les branches réparaient leurs pertes en fort peu de temps, et recommençaient bientôt à se couvrir de fleurs et de fruits. Les clairières qui se forment dans les forêts par la chute des grands arbres, en laissant pénétrer dans ces massifs de feuillage une plus grande quantité de lumière et de calorique, favorisent la floraison; et l'élagage accidentel qu'éprouvent les arbres isolés, en excitant le mouvement de la sève et en la précipitant vers les parties lésées, doït nécessairement déterminer la formation de nouvelles branches. Telles sont sans doute les principales causes de ces phénomènes, mais la masse d'électricité dont l'atmosphère est chargé dans ces temps orageux y contribue aussi puissamment. L'accroissement de température pendant l'hivernage, les
averses instantanées qui ont lieu à cette époque, la fréquence des nr. 14
vents du midi, le rapport des mois (1), font de cette saison l'été brülant de l'Amérique équinoxiale. Depuis novembre jusqu'en février, au contraire, la diminution de la chaleur, la permanence des nuages, l'humidité occasionnée par la fréquence des grains, la fixité des vents du nord, sont autant de circonstances qui établissent dans ces latitudes une sorte d’analogie avec les hivers de nos climats; mais avec cette différence que, dans la majeure partie de l'Europe, la température descendant au-dessous du point de la congélation, l'excès du froid arrête la marche de la végétation, et les plantes restent alors plongées dans une vie passive, espèce d'engourdissement assez semblable à l’hivernation chez certains animaux ; tandis que dans la zone torride, le thermomètre ne s'abaissant pas, sur la côte, au-dessous de 12° centigrades et se soutenant ordinairement entre 20 et 25°, une pareille température ne ralentit pas l'activité de la sève, et la végétation, toujours livrée à ses impulsions, se montre à la fois sous toutes ses phases.
M. Ramon de la Sagra, directeur du jardin botanique de la Havane, vient de nous fournir sur ce sujet plusieurs faits intéressans. D'après les observations de ce naturaliste, il paraît démontré que les végétaux dans l’île de Cuba n'ont, en général, aucune époque de fleuraison et de fructification déterminée; ces périodes de reproduction varient même de deux à trois mois chez les plantes dont les fonctions organiques offrent le plus de régularité, c'est-à-dire, parmi celles qui ne fleurissent et ne fructifient qu'au temps des pluies ou de la sécheresse, deux grandes saisons qui se partagent l'année dans les régions intertropicales. Pour donner une idée des différentes époques d'inflorescence parmi les végétaux que M. la Sagra appelle à reproduction régulière, il nous suffira de citer:
Le Calycophyllum candidissimum, qui fleurit en octobre novembre, décembre et janvier.
(1) Dans les grandes Antilles l’hivernage dure depuis le mois de juin jusqu’au mois de septembre.
Le Casearia hirsuta et le Cordia gerascanthoides, en janvier, février et mars.
Le Laurus Martinicensis et le Picramnia pentandra, en avril, mai et juin.
Maisil en est un bien plus grand nombre dont les organes reproducteurs parviennent à leur dernier état de développement à des époques très-différentes. Les indications extraites de l'herbier de M. La Sagra, et que nous rapportons en note (1), serviront à faire apprécier ces irrégularités. Ainsi, l’on s'apercevra que les périodes de reproduction n'ont pas lieu en même temps pour toutes les espèces, qu'elles diffèrent pour chacune d'elles, et qu'elles varient par fois d'une année à l'autre. Le Bauhinia scandens, par exemple, dont les fruits furent d'abord recueillis en mars, a été ensuite, dans d’autres herborisations, retrouvé en fleur en janvier, puis en octobre; l'Æmyris floridana, ramassé en fruit en juin et avril, a été ensuite revu en fleur en octobre et novembre , et le Schmidelia viticifolia, qui déjà fructifiait en mars, refleurissait encore en mai. Or, ces phénomènes ne présentant aucune coïncidence, soit parmi les individus de même espèce, soit entre ceux d'espèce différente, on peut établir en fait qu'il y a continuité d'action, mais non simultanéité, M. Rimon de La Sagra nous assure, en effet , que la faculté reproductive par voie de fécondation est permanente dans les végétaux des tropiques, et que la plupart fleurissent et
(1) Bauhinia scandens recueilli en fleur en juin et octobre. » fruit » mars et octobre.
Amaryllis atamasco » fleur » juin et septembre dans la même année. » fruit » juillet et septembre dans une autre année. Catesbæa longiflora » fleur » juillet et octobre. » fruit » juillet et octobre.
Croton lucidum » fleuraison successive durant toute l’année. Ehretia aspera » fruit » novembre, avril et septembre. Amyris floridana » fleur » janvier, mars, octobre et novembre. » fruit » juin, avril et novembre.
Calophyllum calaba » fleur » janvier et juin. Schmidelia viticifolia » fleur » avril, mai et octobre.
» fruit » mars, octobre, novembre et décembre.
fructifient pendant tout le cours de l’année (1). « C’est à l'influence fé- » condatrice de ce climat, nous écrit-il, qu'est due cette énergie proli- » fique qui force les végétaux à répandre au dehors une surabondance » de vie; c'est elle qui provoque, chez les plantes comme chez les ani- » maux, ce besoin incessant de reproduction. Là, nul repos dans les » diverses phases de la végétation, toutes les fonclions organiques s'o- » pèrent à la fois, et la fleuraison successive n'est que la conséquence » d’une nutrition continue. »
M. Ramon de la Sagra, en s'empressant d'extraire les faits que nous venons de citer du journal de ses herborisations dans l’île de Cuba, et de ses annotations sur les phénomènes de physiologie végétale qu'il a observés dans l'établissement confié à sa direction (2), nous a donné une nouvelle preuve de son désintéressement, lorsqu'il s’agit d'accroitre le domaine de la science, en ajoutant de nouveaux faits à ceux qu'il a déjà fait connaître dans plusieurs de ses écrits (3). Nous ne saurions trop louer un si beau zèle, et nous sommes heureux de pouvoir lui en
témoigner ici toute notre gratitude.
(1) L’assertion de M. La Sagra est d’accord avec tous les souvenirs que nous avons conservés de la végétation des Antilles : aux Canaries même, il est un bon nombre d’arbres et de plantes qui se trouvent dans le même cas, et, dans plusieurs localités, nous avons recueilli, en fleur et en fruit, presqu'à toutes les époques de l’année, le Laurus fœtens, le Fiburnum rugosum, le Myrica Faya, le Bosea yervamora, le J’isnea Mocanera , etc.
(2) Un autre fait, que nous devons également aux communications de M. La Sagra, prouve jusqu’à quel point la température peut influer sur le développement des fleurs, et retarder, accélérer ou même prolonger leur épanouissement.
Parmi les plantes cultivées au jardin botanique de la Havane se trouve l'Hibiscus mutabilis, cette belle espèce dont les corolles s’épanouissent au lever du soleil, et passent, depuis le blanc le plus pur, par toutes les teintes de rouge, jusqu’au brun, dernier terme d’une existence qui finit au déclin du jour. Le 19 octobre 1827, la vie des fleurs de cette malvacée fut prolongée de dix-huit heures ; les corolles restèrent blanches pendant tout le jour, jusqu’au lendemain matin qu’elles recommencèrent leurs variations accoutumées jusqu’à midi, instant où elles se flétrirent. M. La Sagra observa, le 19, un abaissement de température de plus de 3 centigrades ; le thermomètre se soutint tout ce jour un peu audessous de 27° et remonta le lendemain à 30° centigrades, température nécessaire à l’accomplissement de ce singulier phénomène.
(3) Parmi le grand nombre de publications que M. Ramon de la Sagra a fait paraître successivement dans ces dernières années, ses Mémoires pour servir d'introduction à l’horticulture de Cuba (Memorias para servir de introd. a la horticul. Cubana. 1827 ) méritent d’être cités comme les plus importans pour
Toutefois, malgré l'importance des observations de cet habile naturaliste, on aurait tort de penser que tous les arbres des forêts des tropiques fleurissent abondamment. Dans les grandes masses de végétaux, cette exubérance florifère n'est guère déterminée que par les causes accidentelles que nous avons expliquées plus haut; mais l'on peut assurer que le phénomène de l'inflorescence n'est pas plus simultané parmi les espèces némorales que parmi celles qu'on rencontre hors des forêts, et qu'on ne trouve là rien de comparable à cette régularité d'action si frappante dans nos climats. Au premier abord, dans les Catingas du Brésil , la végétation semblerait, par ses phases, s'assimiler en quelque sorte à celle d'Europe; les arbres qui peuplent ces bois perdent leurs feuilles au temps de la sécheresse, mais à côté de ce paysage d'automne s'offre l’image du printemps (1), car les Catingas qui croissent au bord des rivières ont conservé leur parure. L'apparition des feuilles et des fleurs est souvent même instantanée dans les bois les plus dépouillés : « Qu'une pluie soudaine vienne tout-à-coup humecter » la terre, dit le savant Martius (2), un monde nouveau se montre » comme par enchantement, les branches dégarnies se couvrent aus- » sitôt de verdure, et des fleurs nombreuses, en étalant leurs brillantes » corolles, exhalent au loin leur parfum. »
Il résulte de tout ce que nous venons d'exposer que, pendant tout le cours de l'année, les plantes croissent et se reproduisent sans discontinuité, en se disputant le terram qu'elles ont envahi. De cette lutte de vitalité, de cette liberté d'action, résulte le mélange des espèces qui peuplent les forêts vierges des régions équinoxiales.
l’histoire météorologique du pays qui a été long-temps l’objet de ses études. On trouve dans le premier cahier de cette revue, où il traite du climat de l’île, une masse d’observations du plus grand intérèt sur les influences de la température considérées par rapport à la végétation.
(1) « Excitée sans cesse par ses deux agens principaux, l’humidité et la chaleur, la végétation des bois » vierges est dans une activité continuelle; l’hiver ne s’y distingue de l’été que par une nuance de teinte » dans la verdure du feuillage, et, si quelques arbres y perdent leurs feuilles, c’est pour reprendre aus- » sitôt une parure nouvelle. » Aug. de Saint-Hilaire, Tab. de la végét. prim. dans la province de M. G.
(2) Phys. Pflanz. Braz. 17.
C'est entre les deux systèmes d'action que nous venons d'envisager qu'il faut chercher les causes de la répartition des végétaux dans les forêts canariennes. Par son voisinage du tropique, cette région némorale se trouve sous l'influence de deux grands climats; à cette latitude, les chaudes émanations de la zone torride sont amorties par la fraicheur des brises du nord, et les saisons, quoique moins tranchées que dans notre Europe méridionale, exercent encore beaucoup d'influence sur les plantes. Une végétation intermédiaire doit donc être le résultat de cette température mixte, et c'est en effet ce que nous prouve l'observation. Dès lors, on peut concevoir comment les mêmes espèces peuvent former des groupes distincts ou se trouver enclavées, chacune individuellement , au milieu d'espèces différentes; comment encore l'influence continue des milieux maintient ces associations ou ces isolemens, et de quelle manière enfin les arbres, ainsi réunis en société, peuvent se limiter numériquement et, jusqu'à un certain point, pendant de longues périodes.
Mais tous les végétaux forestiers se sont-ils développés simultanénent? Existait-il dans le principe d'autres rapports numériques? et quel était alors le degré de fréquence de chaque espèce? Une fois lancée dans le vague des conjectures, l'imagination va plus loin que les faits : les questions que nous venons de poser sont hors de notre portée, et nous tenterions en vain de les résoudre. L'état de la végétation avant l'envahissement du pays nous est entièrement inconnu; cependant, malgré tous les changemens survenus, nous pensons que les espaces encore boisés représentent, sur une petite échelle, les grandes forêts primitives. La nature, en jetant les germes des végétaux sur cette terre volcanique. les a abandonnés aux circonstances qui devaient plus ou moins favoriser leur développement et leur propagation ; ceux-ci auront eu pour eux l'exposition et la température, ceux-là les accidens et la qualité du sol. Toutes ces causes peuvent avoir agi ensemble ou séparément, et leur influence soutenue doit avoir contribué
à la stabilité de certaines espèces dans les mêmes sites, il y aura eu auparavant des arbres isolés, et d'autres réunis par groupe; la végétation d'aujourd'hui n'est donc que la continuation de celle d'autrefois : elle à conservé avec ses caractères originaires son mode de distribution. Ainsi, soit qu'on considère cette répartition topographique dans son ensemble ou dans ses détails, il est probable qu'elle subsistera tant que les plantes se trouveront placées dans les mêmes conditions d'existence, et qu'aucune perturbation ne viendra troubler cet état normal.
Avant la conquête des Canaries, la région laurifère devait s'étendre jusque dans le voisinage du littoral, partout où l'exposition et les autres causes influentes étaient venues favoriser le développement des arbres. Les premiers navigateurs qui visitèrent ces îles en ont parlé comme d'un pays boisé jusqu'à la mer ; mais aujourd'hui les forêts sont loin du rivage. Lorsque Pedro de Vera et Alonzo de Lugo restèrent maîtres de la partie occidentale de l'Archipel, ils voulurent exploiter à leur profit ce sol encore vierge, et les répartitions de terre entre les chefs et les soldats furent les premiers résultats de la victoire. Alors, à la guerre de spoliation succéda la dévastation des forêts: pressés de jouir de leur conquête, les nvuveaux maîtres eurent recours à l'incendie comme au moyen le plus prompt pour accélérer les défrichemens, et poursuivirent ce système d'exploitation avec un acharnement inouï.
Bientôt tout changea d'aspect, les arbres indigènes cédèrent leur ancien poste aux plantes exotiques, la végétation primitive fut refoulée par les cultures dans les sites les plus anfractueux, et les forêts, entamées de toute part, s'ouvrirent en vastes clairières. Ces déboisemens prirent une telle extension que les chefs alarmés se virent contraints d'en arrêter les progrès. Lugo, plus clairvoyant que ses compagnons, rendit quelques ordonnances et voulut régulariser les plantations ; mais les mesures conservatrices auxquelles il eut recours ne firent que
retarder les funestes conséquences qu il avait su prévoir. « Ténériffe ne
durera pas deux cents ans», disait-il, en dictant ses dernières volontés. Bien que cette prédiction soit devenue populaire aux îles Canaries, les habitans n'ont rien fait pour la démentir , et si l'époque fatale, désignée par le conquérant, a été dépassée, elle ne peut être lointaine. Les administrations municipales, moins vigilantes que le premier chef, ont toléré la violation des réglemens forestiers; avec l'accroissement de population, les exigences des communes ont autorisé de nouvelles concessions , et les défrichemens, en s'étendant plus haut, ont encore empiété sur les bois. Toutefois, ces agrandissemens agricoles n'ont guère produit que des avantages momentanés ; les lavanges ont balayé les pentes des montagnes, un sol nu a dû céder à leur action, et, dans la saison orageuse, les torrens débordés de la région supérieure ont entraîné à la mer cette terre meuble que les grands arbres ne garantissaient plus. Le domaine du pauvre a toujours beaucoup souffert de ces pertes: la population de cet Archipel se trouve divisée en deux catégories , les majorats et les petits propriétaires; les premiers, qui choisirent, à l'époque des grandes répartitions, surent faire leur lot avec avantage, tandis que les derniers venus n'ont plus eu pour eux que les mauvais terrains lorsqu'ils ont réclamé d'autres concessions ; mais le sol ingrat qui leur à été adjugé ne pouvant suffire à leurs besoins, il leur a fallu chercher d'autres moyens d'existence, et les bois ont été encore leur unique ressource. C’est là l’histoire de tous les pays forestiers : aux Canaries comme ailleurs les montagnards vivent de la forêt ; le monopole du bois à brûler et du charbon végétal leur est échu par droit de nécessité. De là ces incendies médités que nous avons vus se renouveler si souvent. et ces dévastations journalières que les lois ne répriment qu'à peine , et dont les progrès vont toujours croissans.
Tant de causes destrnctives, en amenant de grands changemens dans les forêts, ont fait disparaître sur plusieurs points de grandes masses de végétation. Néanmoins, les localités qui ont conservé des
noms de plantes, peuvent servir à reconnaître encore les anciennes
limites de la région des bois. Ainsi, à Canaria, les agrestes coteaux situés au midi de F’alsequillo sont désignés sous le nom de /’ega de los Mocanes (Vallon des Mocans), et pourtant ces arbres, jadis si abondans sur ces collines, ont cessé de s'y reproduire; il n’en existe pas un seul pied dans les environs. Dans la même île, à l'occident de la Ciudad de las Palmas, le hameau du Madroñal (des Arbousiers) vient rappeler une espèce qu'on ne retrouve plus dans cet endroit. Nous avons déjà observé ailleurs que les dénominations de Monte del Lentiscal et de Barranco de los Acebuches étaient appliquées, dans la grande Canarie, à des terrains garnis autrefois de Lentisques et d'Oliviers sauvages (1). À Ténériffe, le pic du Laurier (el Pico del Lauro), qui domine la vallée du Palmar, n'est plus couvert que de Bruyères. Dans le district d'Orotava, l'Erica arborea est venu aussi remplacer les autres arbres qui peuplaient jadis les hauteurs d'Agua manza, et le nom de Monte Verde (bois vert), affecté à ces montagnes, subsistera encore après la disparition des Bruyères. Dans l’île de Fer, les crêtes de Tygulahé ont perdu, avec leur vieux Til, les derniers restes des forêts qui boisaient cette chaîne, et les habitans montrent encore avec regret la roche stérile de l’Ærbol santo (2).
Dans d’autres lieux, des groupes d'arbres isolés sont les seuls indices des forêts primitives : à Ténériffe, le joli bocage de san Diego del Monte, enclavé dans l'enceinte d'un couvent de dominicains, ne doit sa conservation qu à cette circonstance. En longeant les collines qui avoisinent ce monastère, on rencontre çà et là quelques pieds de Bruyères arborescentes ; des repousses de la même espèce se montrent encore sur les crêtes pelées de san Roque aux environs de la Laguna; mais les
(1) Voy. précédemment, pag. 74.
(2) Cet arbre merveilleux, auquel on a attaché sans doute une trop grande célébrité, et qui fournissait, dit-on , de l’eau à toute l’île, parce que les vapeurs atmosphériques qu’il attirait sur lui alimentaient probablement les eaux d’une source qu’ombrageait son feuillage, était appelé Garoé par les primitifs habitans de l’île de Fer. Les auteurs canariens, qui ont parlé du Garoé, l'ont désigné sous le nom de Tï/, ce qui rapporterait cette espèce au Laurus felens d’Aïit.