‹ Histoire naturelle des Iles CanariesChapitre 35 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

sombres forêts qui entouraient la capitale de l'île, à l'époque de la conquête, sont concentrées maintenant dans les montagnes du nordest. Ce n'est donc pas sans raison que M. de Buch a dit qu'Alonzo de Lugo, le fondateur de la Laguna, eût pu vivre assez pour ne plus apercevoir que de loin les bois qui touchaient à sa nouvelle ville (1).

On peut suivre aussi les traces de l'ancienne végétation sur le plateau de Tegina (/a mesa de Tegina), où l'on retrouve des Bruyères , des Myricas et des Lauriers; le Rhamnus glandulosus se reproduit encore dans le vallon de Tegueste. L'existence de ces arbres sur ces divers points prouve évidemment que les forêts, qui bordent les sommets des montagnes d'Anaga, s'étendirent autrefois sur tous les versans de cette chaîne, et même dans les vallées les plus rapprochées du littoral. Nos recherches dans la partie occidentale de Ténériffe nous ont fourni des indications analogues; le Piftosporum coriaceum , aujourd'hui si rare, les Mocans, les Lauriers, et les Myrsines, isolés maintenant dans des endroits inaccessibles, devaient couvrir auparavant tout l'espace compris entre la pointe de Teno et le val de San lago. Lorsqu'on arrive dans le district de Buenavista , on est surpris de voir l’Ardisia excelsa au milieu des vignobles dans une station qui n'excède pas cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette espèce croît aussi dans la vallée de Taganana sur un rocher basaltique qui n'est pas très-éloigné du rivage. À Madère, où la région des bois se compose à peu près des mêmes espèces qu'aux Canaries, du côté de Ribeiro-frio, et dans les autresigrands ravins du Nord, les forêts descendent presque jusqu'au littoral. Vis-à-vis de Sanla-Cruz, il existe un rocher connu sous le nom de lle de l'arbre : un superbe Ardisier s'élève au milieu de cet oasis (2), et sa présence dans cette localité semblerait indiquer que l'Ardisia excelsa abondaït autrefois sur la côte adjacente. Ce nouveau fait, non moins concluant que ceux déjà cités

(1) Voy. Coup-d’œil sur la flore des îles Canaries ; Arch. de Bot., t. 1. (2) On y voit aussi un Olivier sauvage, Olea Europea.

(115) pour les îles Canaries, vient à l'appui de nos probabilités sur les délimitations des Ardisiers avant les défrichemens. Ces arbres garnissaient sans doute la base des montagnes le long des versans septentrionaux, et formaient ainsi la première zone de la végétation forestière.

Dans les îles les plus dépouillées de végétation, l'existence des bois primitifs nous a été signalée par la présence d'arbres que les circonstances de localité avaient garantis des dévastations. Nous avons fait remarquer précédemment (1) qu à Lancerotte quelques pieds de Myrica Faya et d'Erica arborea s'étaient conservés sur les cimes de Chaché à 1773 pieds d'élévation , et que dans l'île de Fortaventure, les Pistachiers et les Bruyères arborescentes repoussaient de loin en loin sur les montagnes arides de la Peña. Ces espèces pourraient repeupler les endroits où elles végètent encore, si la nature du terrain ne s'opposait à leur propagation ; mais, une fois que le massif de l'île a été mis à nu, la force germinatrice ne s'est plus trouvée en rapport avec les élémens extérieurs, l'action atmosphérique a pris le dessus et a miné la montagne; les vents, le soleït, les orages, toutes les intempéries sont venus changer la constitution du sol, et frapper peut-être d’une stérilité éternelle ces crêtes décharnées et leurs immenses blocs de lave. Cependant, dans les îles qui ne sont pas encore arrivées à ce dernier terme de décadence, comme à Canaria , à Ténériffe, à Palma, et surtout à Gomère, les forêts tendent à se reproduire partout où la terre reste en friche, bien que cette renaissance s'opère lentement, qu'elle ait besoin du concours de plusieurs circonstances favorables, et que le renouvellement des espèces némorales soit toujours précédé de l'apparition alternative d’autres plantes. Nous allons rendre compte de nos observations sur ces différentes périodes d'alternance.

Parmi les arbres forestiers, le Myrica Faya se reproduit de préfé-

(1) Voy. chap. r+r, pag. 6 et 7, et supp., pag. 32 et 34.

rence après les déboisemens. Les Lauriers et les autres espèces ne se montrent plus dès quon commence à défricher; mais si la terre reste abandonnée à elle-même, on les voit pousser derechef.

Lorsque de nouveaux défrichemens ont détruit les Fayas, les Bruyères ne tardent pas à se montrer en grand nombre, et envahissent tous les environs. Ce ne sont plus alors que des sous-arbrisseaux dont les dimensions diminuent progressivement en raison de l'altitude des lieux où ils croissent. Dans cet état, ces sortes de bois nains ressemblent à ces brandes incultes du midi de l’Europe, où cette même espèce se trouve mêlée avec plusieurs de ses congénères. Les variations de la température, en modifiant la nature du sol, occasionnent le rabougrissement que l'on observe dans les Bruyères à mesure quelles se répandent sur des espaces découverts pour s'avancer vers la haute région. Au milieu de l'atmosphère humide des bois, et sur un terrain chargé d'humus, l'£rica arborea mérite bien le nom quelle porte; ses dimensions égalent alors celles des autres arbres forestiers, mais, en se rapprochant des stations supérieures, elle trouve à la fois un air plus raréfié, un sol maigre et desséché; les grands végétaux ne lui prêtent plus leur ombrage, et, tandis qu'elle atteignait cinquante pieds de hauteur à côté des Lauriers, elle n'est plus qu'un chétif buisson à l'altitude de six cents toises. Les envahissemens des Bruyères s'étendent maintenant sur un espace considérable, et se sont tellement accrus depuis la destruction des forêts, qu'on peut assurer que cette espèce a envahi aujourd'hui une étendue de terrain trois fois plus grande que celle quelle occupait avant l'établissement des Européens. Si la nature du climat et du sol ne s'opposait dans ces îles à la force expansive des Bruyères, elles s'étendraient encore bien davantage vers la haute région; mais, à cette latitude, la masse des nuages qui se fixe sur les versans des montagnes de la bande du nord ne dépasse guère quatre mille

pieds; au-dessus, la terre est sèche et aride comme sur la côte. Ainsi, tandis que, sur le revers septentrional de la chaîne cantabrique, l'Érica arborea arrive jusqu'à environ cinq mille pieds dans les vallées du Narcea et du Naviego, selon les observations récentes de M. Durieu (1), la même espèce, qui prend un développement si extraordinaire dans les forêts canariennes, atteint à peine cette altitude sur les montagnes de cet archipel. Mais, en comparant les deux localités, il faut tenir compte des circonstances climatériques qui les distinguent et de la différence de leur sol. Dans la chaîne des Asturies, l'hiver est de bien plus longue durée qu'aux Canaries : de grands amas de neige couvrent, pendant toute cette saison, les sommités culminantes, les brouillards y règnent presque toujours, et les pluies y sont très-abondantes. Cette humidité permanente alimente les sources qui arrosent le pays, et contribue au développement des bois qui le couvrent. Aux Canaries, au contraire, la neige ne reste que trèspeu de temps sur le pic et sur les cimes qui l'avoisinent. La nature volcanique et l'excessive sécheresse de la partie centrale des îles repoussent la végétation : aussi le peu d'espèces qui s'accommodent de ces conditions d'existence sont presque toutes propres à cette région, et la plupart ne peuvent que difficilement s'acclimater ailleurs.

Lorsqu'après un défrichement opiniâtre, on est parvenu à détruire les Bruyères, une autre plante vient les remplacer : c'est le Pteris aquilina, le désespoir des botanistes, car cette fougère est toujours l'indice d'une contrée appauvrie, et l'annonce d’une herborisation infructueuse. On retrouve ce Pteris dans presque tous les climats du globe; il est connu aux Canaries sous le nom d’Aelecho, et croît à toutes les hauteurs, depuis les coteaux maritimes jusque sur les sommets des montages. L'intérieur des forêts est le seul

na

(1) Ez Gay, In Duriei itin. Asturico, inéd.

endroit qui semble ne pas lui convenir; il fuit l'ombre des grands arbres; mais, après les déboisements, il apparaît aussitôt parmi les Bruyères, et subsiste encore long-temps après elles. La présence de cette malencontreuse Fougère n'est pas même compensée par les ressources alimentaires qu'elle fournit aux habitans dans les temps de disette (1). Par ses apparitions spontanées on peut la comparer au Pteris caudata, qui pousse au milieu des cendres après l'incendie des forêts dans l'Amérique méridionale (2). Le Capim gordura des Brésiliens (Tristegis glutinosa), autre plante qui envahit les nouvelles friches, et sur laquelle M. Auguste de Saint-Hilaire nous a donné des détails si curieux (3), et le Carreigt des Majorquais, dont les envahissemens ont été observés par M. Cambessedes (4), offrent aussi beaucoup d'analogie avec notre Pteris. Plus vivace pourtant que la graminée du Brésil et celle des îles Baléares, l'Æelecho des Canaries, dont rien n'arrête les progrès, pousse de nouveau au milieu des cultures, et sy multiplie avec une étonnante rapidité. Ce n'est qu'après bien des tentatives qu'on parvient à l'extirper, il reparaît même encore dès que le terrain reste vacant , et finit par lasser la persévérance du laboureur.

L'Erigeron viscosum, connu aux Canaries sous le nom d'Æ/fabaca.

(1) Dans les districts du nord-est de l’île de Palma , les habitans ne font usage que de la farine d’helecho pour leur nourriture journalière; mais cet aliment est loin de satisfaire leurs besoins. Les bois pinifères des alentours de Guarafia et de Tirazafe, qu'exploite cette population languissante, ne lui offrent que bien peu de ressources , et chaque année des familles nombreuses sont obligées de s’expatrier pour aller chercher sur un sol moins ingrat d’autres moyens d’existence.

(2) Voy. Auguste de Saint-Hilaire, Tableau de la végétation primitive dans la province de Mines-Geraes.

(3) Voy. Idem. Idem.

(4) « Le Donax tenax , nommé Carreigt dans l’île de Majorque , dit M. Cambessedes , vit en société » sur les montagnes dépourvues d’arbres ; et les paysans , afin de se procurer plus abondamment cette » plante, qui sert de nourriture à leurs mulets, mettent le feu aux forêts de Chènes et de Pins qui les » entourent. Dès l’annéesuivante, le sol est couvert de Carreigts qui envahissent tout le terrain, laissant » à peine quelques places aux Cistes, aux Pistachiers lentisques et à quelques autres arbustes qui végè- » tent au milieu d’eux. Dans les forêts anciennement détruites on voit quelques Pins, et plus rarement » quelques Chênes, qui cherchent à reconquérir le sol de leur patrie ; mais ils sont de longues années » avant d’avoir subjugué les Carreigts qui poussent partout avec vigueur. » Voy. (Enum. plant. quas in ins. Balear. collegit. J. Cambessedes. Introd.) Mém. du Museum, pag. 189, tom. xiv.

est, après le Péeris aquilina;, la plante qui abonde le plus aux Canaries : elle croît de préférence dans les clairières qui se forment dans la région des Pins. Assez semblable à l'Æelecho par ses habitudes, l'Æ/tabaca sempare des terres en friche aussi bien que des champs cultivés, apparaît spontanément dans des localités différentes, n’a point de station bien déterminée, et ne semble pas faire plus de cas des expositions que du climat et de la nature du sol. À Canaria, on rencontre cette plante vers la côte, dans le fond des ravins, puis dans les vallées de l'intérieur, sur les collines qui les entourent, et jusque sur les crètes les plus élevées. À Ténériffe, elle abonde dans la plaine de la Laguna, couvre les coteaux du nord, et reparaît encore sur les plages arides de la bande du sud.

Avec l'Erigeron viscosum, lorsque le Pteris aquilina ne vient pas exclure les autres espèces, les Cistes, les Asphodèles et les Helianthèmes (1) se montrent aussi en grand norabre dans les terrains pinifères. À Canaria, el Ilano de las Gamonas, la plaine des Asphodèles occupe un petit plateau qui fut jadis couvert de Pins; à Ténériffe et à Palma, les diverses plantes que nous venons de citer abondent dans les mêmes stations. Toutefois, on rencontre plus particulièrement le Cistus monspeliensis sur le revers méridional des montagnes : c'est seulement de ce côté qu'il arrive jusqu'à la région des conifères ; mais le Cistus vaginatus occupe sur les deux versans un espace bien plus considérable, et envahit souvent les plateaux mis à nu après la destruction des Pins.

Les diverses mutations auxquelles les forêts sont assujetties, depuis qu'elles perdent leur aspect primitif jusqu'à ce que la terre épuisée ou livrée à d'autres plantations ne puisse plus les reproduire, offrent

(1) Cistus vaginatus.

— monspeliensis.

Asphodelus fistulosus.

— ramosus.

Helianthemum guttatum, etc.

(120) une série de remarques curieuses pour l'histoire de la végétation, et l'on doit regretter que jusquà ce jour ces sortes d'observations aient été trop souvent négligées. M, Auguste de Saint-Hilaire, dans plusieurs écrits remarquables (1), a recherché les causes qui ont amené de grands changemens dans les forêts du Brésil, et a indiqué les différentes phases par lesquelles a passé la végétation de cette belle contrée, depuis qu'une population plus active a débordé ses anciennes limites. Les savantes observations qui fixèrent l'attention de ce botaniste durant ses longues courses dans l'Amérique septentrionale, doivent différer de celles que nous fimes nous-mêmes sous une latitude en dehors des Tropiques; mais les considérations générales qu'on pourra déduire de l'ensemble des faits présenteront des analogies qui seront appréciées par les agronomes. En comparant ce que dit M. Auguste de Saint-Hilaire de la végétation némorale dans l'intérieur du Brésil avec nos propres remarques sur la région des Bois dans l'archipel canarien, l'on verra que les Catingas de l'Amérique centrale, si ressemblans à nos taillis d'Europe (2), ou peut-être mieux encore les Carrascos, sortes de boïs naïns très-épais et composés en grande partie d'une synantherée à feuilles de Bruyère (3), sont représentés aux Canaries, tantôt par les Bruyères à balais, l'Erica scoparia, tantôt par l'Erica arborea rabougrie, ou par les Cistes, suivant les expositions. Quant au Pferis aquilina, on à dù déjà remarquer les rapprochemens qui existent entre les envahissemens de cette fougère et ceux du Pferis caudata et du Tristegis glutinosa. La végétation, quoique moins variée qu'au Brésil, présente donc sur le sol des Canaries des transitions et des circonscriptions analogues : dans cet archipel se montre d’abord la verte région des

(1) Voy. Mémoire sur le Système d'agricult. adopté par les Brésiliens, et les résultats, etc., dans les Mém. du Museum, vol. xiv, l'introduction à l’Æistoire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay.

(2) Voy. Tableau de la végétation primitive dans la province de Minas-Geraes , extrait des Ann. des Sciences nat., septembre 1831, pag. 25.

(3) Idem , idem , pag. 27.

Lauriers, puis viennent les Fayas et les masses de petites Bruyères, ensuite les Cistes, après eux les Pins, et en dernier lieu les grands plateaux couverts de légumineuses frutescentes. Ainsi, en partant des bords de la mer, dans cette immense province des Mines, qu'il était dû à l'illustre auteur que nous nous plaisons à citer de nous faire connaître, on passe successivement des grandes forêts vierges aux Catingas, de celles-ci aux Carrascos et des Carrascos aux Campos (1).

« Les forêts du Brésil, nous dit encore M. Auguste de Saint-Hilaire, » retournent à leur vigueur première en repassant, en sens inverse, » par les phases qui les avaient réduites à ne plus offrir que d'humbles » graminées. » Selon les observations de ce botaniste, lorsque la couche des vieilles tiges du Capim gordura finit par étouffer les nouvelles pousses, cette graminée commence à dépérir ; alors apparaissent de jeunes taillis désignés sous le nom de Capoeiras, et formés presque entièrement de Baccharis ; bientôt des arbres plus élevés les font disparaître, et les grands bois reprennent peu à peu leur ancien poste (2).

Durant notre séjour aux Canaries, nous avons été témoins de cet heureux retour de la végétation à son état primitif, bien que, sur plusieurs points, celte renaissance se trouve arrêtée par des circonstances de localité. Nous voulons parler de l'excessive inclinaison du sol, dont les pentes, après la destruction des forêts, en cédant à l'action des eaux pluviales, se dégarnissent facilement de la couche d'humus qui les recouvrait, et restent ainsi privées pour toujours des élémens qui pouvaient faciliter la reproduction des végétaux. Cependant, malgré ces obstacles, il est plusieurs faits concluans que nous avons eu le temps d'observer, et que nous rapporterons ici.

En 1815, un incendie avait presque entièrement consumé les forêts

(1) Voy. Tableau de la végétation primitive dans la province de Minas- Geraes , extrait des Ann. des Sciences nat., septembre 1831, pag. 8.

(2) Idem , idem, pag. 12.

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