‹ Histoire naturelle des Iles CanariesChapitre 36 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

de Lauriers qui couvraient les montagnes de /a Resbala, dans la vallée d'Orotava : depuis cet événement, l'administration locale empêcha toute dévastation dans l'espérance de voir renaître ces bois dont la perte était généralement sentie. Déjà, en 1820, à notre arrivée à Ténérifle, les Bruyères se montraient en grand nombre parmi les Pteris. Nous avons suivi pendant dix ans les progrès de cette végétation abandonnée à elle-même, et. en 1830, les Lauriers (Laurus Canariensis, Nob.), les Fayas et quelques Viburnes recommençaient à couvrir la montagne.

Dans la partie méridionale de la même île, des coupes trop multipliées avaient dépeuplé les terrains pinifères qui deminent le bourg d'Arico ; il ne restait plus que quelques arbres : les Cistes, les Pteris, les Érigerons et les Asphodèles étaient venus remplacer successivement l'ancienne végétation. Mais, après quelques années, ce sol délaissé reprenait son premier aspect, et une génération nouvelle, en se pressant en masse, chassait peu à peu devant elle les plantes qui avaient envahi son territoire. Toutefois, après la lutte qui s'établit entre les espèces qui repoussent en même temps ou se succèdent tour à tour avant la renaissance des forêts, les plantes usurpatrices ne disparaissent pas entièrement, plusieurs continuent à se montrer isolées ou réunies par petits groupes au milieu des clairières et sur la lisière des bois. M. Dureau de la Malle a eu occasion de faire la même remarque en France, dans les forêts du département de l'Orne : « Dans les » clairières des futaies du Perche, j'ai vu, depuis trente ans, les plantes » sociales, telles que les Aiïrelles et les Bruyères, alterner plusieurs fois, » et se succéder tour à tour. Je n'ai jamais vu pourtant s'opérer la des- » truction totale d'une de ces espèces; l’une ou l’autre seulement pré- » domine avec une supériorité excessive. Le parti vaincu et non détruit » répare peu à peu ses forces, se relève de ses pertes, et finit par asser- » vir son vainqueur, sans l'exterminer. Puis le cercle alternatif d'infé- » riorité et de supériorité, de prédominance et de subjection , recom-

» mence. » (Mém. sur l'Aliern.; Ann. des Sc. nat., vol. v, p. 360, 1825.)

La renaissance des bois se trouvant subordonnée aux circonstances climatériques qui peuvent accélérer ou retarder la végétation, sa durée doit nécessairement varier selon les pays; mais la qualité des terraïns et la nature des arbres sont aussi des considérations qu'il ne faut pas négliger lorsqu'on veut apprécier numériquement les périodes de ce phénomène. D'après nos propres observations, nous sommes portés à évaluer de quinze à vingt ans le terme de la renaissance des forêts canariennes, dans les endroits propices. Si on a égard aux remarques des deux naturalistes, dont les observations nous ont fourni déjà tant de points de comparaison (1), on peut fixer approximativement ces termes à dix et à quinze ans, suivant les localités, aans la zone torride; à trente ans pour les bois blancs, tels que Saules, Peupliers, etc., dans les contrées de l'Europe tempérée, et à cinquante ans pour les bois durs, comme Chênes, Hêtres et certaines espèces de Sapins. La différence que nous établissons entre les termes de renaissance, pour les deux dernières catégories d'arbres, sera peut-être de cinquante ans pour les premiers et de quatre-vingt ou quatre-vingt-dix ans pour les seconds, dans les pays du Nord. En réunissant à nos considérations, sur l'alternance des végétaux, les observations déjà consignées dans plusieurs ouvrages sur les apparitions spontanées des plantes sociales dans les lieux qui ne les possédaient pas auparavant (2), et la rapide multiplication de celles qui, d'abord isolées sur de petits espaces, finissent par s'emparer d'une grande étendue de terrain (3), on ne peut douter que ces phénomènes ne soient subordonnés à une loi générale; mais

(1) Dureau de la Malle, Mém. sur l'Altern., p. 357.—Aug. de Saint-Hilaire, Tableau de la végétation primitive dans la province de Minas-Geraes, pag. 12.

(2) Un fait des plus curieux en ce genre est celui cité par Ray (Hist. plant.) : le Sisymbrium Irio n'avait jamais été vu dans les alentours de Londres avant le terrible incendie de 1666; mais, après ce désastre, il apparut spontanément au milieu des cendres et sur les décombres des quartiers incendiés. Depuis lors cette espèce est devenue une des plus abondantes des environs.

(3) « Un de nos Myagrum, dont le premier pied parut, il y a dix ans, sur les murs de Monte-Video,

il importe d'étudier les modifications qui résultent de cette loi dans des climats différens, afin d'acquérir de nouvelles données sur la marche et les progrès de ces reproductions alternatives, qui semblent avoir pour but la conservation des espèces et le retour de la végétation à son état normal. Toujours constante dans ses créations, qu'elle varie suivant les pays, la nature tend, par ses reproductions successives, à rajeunir cette terre pour elle inépuisable. Ainsi, sur le sol de la Russie, les Framboisiers, les Bouleaux et les Sorbiers viennent tour à tour remplacer les bois pinifères (1); dans le nord de la France le J’accinum myrtillus, les Genets et différentes espèces de Bruyères succèdent aux Chênes et aux Hêtres, (2), tandis que, dans les provinces du littoral de la Méditerranée, ce sont les Lentisques , les Cistes et les Chênes nains qui commencent à se montrer, lorsque les grands arbres ont été abattus. Aux îles Baléares, le Donax tenax occupe la place des forêts après leur incendie; dans l'Amérique septentrionale, plusieurs espèces de Peupliers naissent au milieu des cendres des Sapins Spruce (3), et à l'île de France, le Rubus rosæfolius pousse de toute part, après la destruction des bois-vierges (4). Ces espèces sociales viennent préparer la terre à de nouveaux produits; cependant, malgré les prévoyances de la nature et son immense pouvoir, il est des lieux où elle tenterait en vain cette régénération, et nous devons convenir que, dans l'archipel qui a été plus particulièrement le but de nos observations, le sol a éprouvé sur plusieurs points de trop fortes révolutions

«couvre, presqu’à lui seul, tout l’espace entre cette ville et son faubourg. » (Auguste de Saint-Hilaire, Voyage au Brésil, pag. 371. Voy. Mém. du Mus., 5° année.)

M. D'Orbigny nous apprend encore que, dans les pays qu’il vient de parcourir, plusieurs Synanthéres, voisines de nos espèces européennes, se multiplient en masse, aussitôt que des circonstances favorables viennent accélérer leur propagation, et qu’elles envahissent alors les pampas du Rio de la Plata et de l’'Urugay.

(1) Observation de Georgi et Pallas. (Voy. Dureau de la Malle, Mém. sur l Altern.)

(2) Voy. précédemment.

(3) Abies alba et nigra. (Voy. Mackensie, Voyage dans le nord de l’Amér. sept., t. 1, pag. 360.)

(4) Observation de M. du Petit-Thouars.

pour redevenir ce qu'il fut autrefois. Nous ne saurions trop le redire.

l'occupation des Canaries par les Européens a eu une influence immé-

diate sur la marche et les changemens de la végétation : la destruction

complète des forêts en sera la dernière conséquence. Peu soucieux de l'avenir, les nouveaux occupans ont poursuivi le système de dévastation qui commença après la conquête; cette imprévoyance doit amener tôt ou tard les résultats les plus funestes, si tous les propriétaires ruraux, comprenant mieux leur propre intérêt, ne veillent davantage à la conservation de ces bois protecteurs qui fertilisent les vallées agricoles, et les préservent des débâcles de la haute région. Un jour s'étonnera-t-on, peut-être, de ne plus rien retrouver dans cet archipel qui rappelle la végétation primitive; tous les arbres auront disparu, quelques Bruyères et des Cistes perdus au milieu des Pteris signaleront à peine les lieux qu'ombragèrent les Lauriers et les autres grands végétaux. Déjà cette triste destinée a excité les regrets d'un de nos devanciers : « Ces îles Fortunées, a-t-ii dit, où la nature avait répandu tant » de charmes, deviendront des rochers arides au milieu de l'Océan... » Nos Flores rediront les arbres et les plantes qui les couvrirent, et la. » postérité n'osera y ajouter foi (1). »

En 1526, lorsque l'Anglais Thomas Nicols visita Ténériffe, l'île était presque entièrement couverte de bois. Galien de Béthencourt, qui a traduit en vieux langage la relation de Nicols, s'exprime en ces termes : Deux mille plus bas (que le pic de Teyde) s’y rencontrent quantité de grands et puissans arbres qu'ils appellent V'iñaticos, et dont le bois est grandement pesant et solide. Ils ont aussi une autre espèce de bois qu'ils nomment Barbuzano, qui ne pourrit point dans l'eau, y demeurast'il mesmes des milliers d'années , et outre iceux plusieurs Pins et Sapins. Au dessous desdits arbres vous trouvez

grande quantité de Lauriers, qui contiennent dix ou douze milles de

U) Physical. Besch. der Can. Ins., p. 128.

pays, chose très-délectable au voyageur : car, outre leur perpétuelle et gaye verdeur, s'y nourrissent infinis oysillons qui chantent trèsdoucement (1).

Dans l’état actuel, si l'on fait exception de quelques districts privilégiés, les forêts canariennes, qui se pressaient en grande masse depuis la base des montagnes jusqu'à une grande élévation , se trouvent isolées maintenant comme des oasis, ou sont cachées dans les gorges les plus anfractueuses; bientôt de nouveaux défrichemens, secondés par des incendies, les traqueront dans les endroits les plus inaccessibles. Avant qu'elle ne disparaisse tout-à-fait du sol qui l'a produite, tâchons de décrire ce qui reste de cette végétation qui décroit chaque jour, et montrons-la encore telle que nous l'avons souvent admirée, avec ce qu'elle a conservé de ses beautés-vierges et de sa fraicheur première.

(1) Hist. de la prem. descouv. et conquest des Can., par Bontier et le Verrier; Paris, mpcxxx. Voy. seconde partie. Traité de la navig. et des voy. de descouv., par Galien de Bethencourt, p. 227.

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