FORÉTS DU NORD-EST DE TÉNÉRIFFE
Ténériffe, la grande Canarie, Palma, Gomère et l'ile de Fer possèdent encore des beaux restes de ces forêts primitives qui les couvrirent presque en entier; Gomère, surtout, a toujours été citée comme la plus peuplée d'arbres, et, si l'île de Fer, par son peu d'étendue et la sécheresse de son sol, ne renferme pas de grands bois, elle a pour elle ses Genévriers, ses Pins et ses Mocans. C'est principalement dans les trois premières îles que l’on trouve les forêts les plus étendues ; celles de Ténériffe n'ont été bien appréciées que par les botanistes qui ont visité l’île en détail : la plupart des voyageurs, qui n'ont fait que stationner à Sainte-Croix, n'ont pu croire aux beaux sites de l'intérieur et à la fraîcheur de leurs ombrages. Ei quelle idée pouvaient-ils se faire du pays, à la vue des monts décharnés qui entourent la rade, surtout lorsque, dans leurs herborisations improvisées, après avoir franchi les escarpemens de la côte, et s'être enfoncés dans les anfractuosités des ravins, ils ne rapportaient de leurs courses aventureuses que quelques espèces ramassées à grand'peine
sur ce sol tourmenté. Cependant, c'est de cette rade, dont les abords sont si nus, qu'on découvre la magnifique forêt de La Laguna : elle apparaît dans le lointain , au-dessus des collines cotières, et se dessine en masses d'un vert obscur sur les premiers versans des montagnes du nord-est de l’île. En 1801, lors de son séjour à Ténériffe, M. Bory de Saint-Vincent visita une partie de ces bois alors bien plus étendus qu'aujourd'hui; trente cinq ans d'intervalle n'ont pas diminué sa juste admiration, et tous les entretiens que nous avons eus avec le spirituel auteur des Essais sur les Fortunées, nous ont prouvé que ces beaux lieux étaient encore présens à son souvenir. « Au nord se trouve cette » forêt sombre et immense qu'on distingue de la rade, entre les mon- » lagnes et au fond d'un vallon. Je n'entreprendrai point, disait -il » dans son intéressante relation, de décrire sa majesté, ni l'impression » que me causèrent ses productions et son ombrage (1). »
Ces bois prennent différens noms selon les districts auxquels ils appartiennent : celui de Forêt de La Laguna ou Monte de las Mercedes est seulement applicable à la partie située au nord de l’ancienne capitale. Ces masses de verdure s'étendent jusque:sur les bords de la vallée, et couvrent toutes les hauteurs voisines. Parmi les Lauriers, le Lauro et le J’iñatico (2) sont les deux espèces les plus nombreuses, les Barbusanos (3) y sont rares; mais, à mesure qu'on se rapproche de la crête des monts, les 7%/s (4) deviennent très-abondans et se trouvent tous réunis sur les mêmes pentes. Les Fayas et les Hixas (5), deux autres espèces très-répandues, forment des groupes isolés sur la lisière orientale. Pendant la belle saison on accourt de toute part à la Mesa poux jouir de la fraicheur de ce bocage : les Viburnes y croissent à l'abri.
( 1) Essais sur les tles Fortunées, pag. 250. (2) Laurus Canariensis et Laurus Indica.
(3) Laurus Barbusano.
(4) Laurus fatens.
(5) Myrica Fuya et Cerasus Hixa.
des Lauriers, le Convokulus des Canaries se roule autour des arbres, et grimpe comme une Liane jusque sur les branches les plus élevées: la Cinéraire à feuilles blanches (1) et la Renoncule de Ténériffe (2), confondues avec les Fougères, couvrent le sol, et se pressent en masse sur les bords des cours d'eau. Du beau site de la Mesa, on jouit d'un coup-d'œil ravissant : l'agreste vallon de La Laguna, les montagnes de l'Esperanza, et, au-dessus, le pic de Teyde qui attire autour de lui toutes les vapeurs de l'atmosphère, tel est le paysage que nous avons tâché de reproduire dans la planche 19. (Voy. part. hist.)
Avant 1826, EI Llano de los V'iejos était aussi un des sites qu'on allait visiter de préférence; maïs un ouragan l'a presque entièrement ravagé; les plus beaux arbres ont été déracinés, des éboulemens considérables ont changé l'aspect des lieux, et il est à craindre que cette partie de la forêt ne puisse de long-temps réparer ses pertes.
Les Bruyères arborescentes (Erica arborea) couvrent tous les terrains qui s'étendent au nord-ouest; mais vers Bajamar, et au-dessus du petit vallon de La Goleta, les arbres de haute futaïe reparaissent en grand nombre. Ce sont les mêmes espèces que nous avons déjà citées, entremélées d’Ardisiers, de Sanguinos (3) et de Marmilans (4). Sur les versans méridionaux, principalement dans les environs de Las Mercedes, les Bruyères à balais (Erica scoparia ) forment à leur tour une végétation distincte, et qu'on ne trouve pas autre part. Les bois sont disposés de ce côté par petits groupes dans chaque repli de la montagne, tandis que sur les versans opposés ils garnissent toutes les pentes, et descendent jusque dans le fond des vallées. Vers Taganana la forêt prend le nom du bourg (5) et recommence à se peupler d'espèces variées jusqu'au-dessus du cap d’Anaga, où de petites Bruyères et
(1) Cincraria lactea.
(2) Ranunculus Teneriffæ.
(3) Rhamnus glandulosus.
(4) Myrsine Canartensis.
(5) Monte de Taganana.
JIL. 17
( 130 ) quelques repousses de Genévriers et de Pistachiers (1) rappellent encore les arbres qui ombrageaient autrefois les districts du Sabinal et d'Almacigo. Cette région forestière occupe ainsi une étendue de six
lieues de pays sur trois quarts de lieue environ de largeur.
(1) Juniperus thurifera et Pistacia Atlantica. Les Isleños ont donné le nom de Sabina à la première de
ces deux espèces, l’autre est appelée Æ/macigo. r o