‹ Histoire naturelle des Iles CanariesChapitre 38 sur 52 · FORÉT D’AGUA-GARCIA · texte numérisé non relu

FORÉT D’AGUA-GARCIA

La forêt d'Agua-Garcia est, après celle que nous venons de décrire, la plus importante de Ténériffe : la végétation sy montre dans tout son luxe; elle est située sur les pentes septentrionales de l'ile, et commence à environ 1,200 pieds au-dessus du niveau de la mer, mais elle ne remonte pas, dans l'intérieur, à plus de 3,000 ; passé ce terme, les grands arbres cessent de se reproduire, et les Bruyères rabougries couvrent seules tous les terrains supérieurs jusqu'à l'altitude de 4,200 pieds.

. Quoique bien moins étendue que celle de la Laguna, la forêt d'Agua- Garcia offre une plus grande variété d'espèces : l'Ædenocarpus foliolosus abonde sur sa lisière, et y remplace le Genista Canariensis des bois de las Mercedes; le Cerasus Hixa n'y croît pas; mais avec la masse des Lauriers, des Fayas et des autres arbres, on y trouve l'Erica arborea d'une grandeur peu commune, l'ex Perado à la tige élancée, le Mocan, le Bochmeria rubra, \YOlea excelsa, le Marmilan (1) et l'Aceviño (2). Parmi les plantes némorales, on y remarque principalement l'Hippion visqueux, le Bystropogon et la Digitale des Canaries ; le Bicacaro (3) aux brillantes cloches, les Salsepareilles (4) et la Garance frutescente (5) s'entrelacent dans les halliers. Cette verdure sans cesse renaissante garnit les moindres vides, les clairières sont envahies à l'instant, et d’autres arbres viennent bientôt augmenter le pêle-mêle général. Au milieu de cette atmosphère de rosée qui pénètre les plantes, la sève coule à pleins bords; l'on dirait que la nature a voulu réunir

(1) Myrsine Canariensis. (4) Smilaz Mauritanica ? (2) Ilexz Canariensis. Smilax Canariensis.

(3) Canarina Campanula. (5) Rubia fruticosa.

dans ces lieux tous les élémens de production et de vie ; ce ne sont partout que des tapis de Polytriches, d'Hypnées et de Trichomanes, de vieux troncs recouverts de lierre (1), de Davallia (2) et d’Asplenium (3) ; favorisés par la rapide décomposition des substances végétales et par les principes fécondans qui en émanent, les Bolets, les Agarics, les Clavaires, les Byssus, mêlés aux Lichens, aux Mousses, aux Jongermannes etaux Lycopodes, naissent à l'envi du sein de cette terre imbibée d'humus. Mais c'est surtout dans les ravins qui traversent la forêt que la végétation se montre plus forte et plus luxuriante, car les grands arbres semblent préférer ces gorges abritées; les 7’iñaticos (Laurus Indica) y atteignent une hauteur extraordinaire, et, quoique la plupart proviennent de rejets, leurs branches radicales prennent un tel accroissement que leurs cimes arrivent souvent jusqu'à quatre-vingts pieds d'élévation. Quelquefois ces diverses tiges se soudent par approximation, et n'en forment plus qu'une seule; alors la partie de l’ancien tronc, qui subsiste toujours, se trouve cernée au milieu de ce faisceau de branches, et donne à l'arbre un aspect bizarre. (Voy. Atlas, pl. 4) (4).

La forêt d'Agua -Garcia est peu visitée à cause de son isolement : quoiïqu elle ne soit pas très-éloignée de la route la plus battue de l'ile, beaucoup de voyageurs ont ignoré son existence, car les replis du terrain la cachent en entier, et l'on peut passer outre sans se douter de son voisinage. C'est ce qui serait arrivé probablement à M. D'Urville

et à ses deux compagnons (5) lors de la relâche de l'Æstrolabe, si l'un

(1) Hedera Canariensis.

(2) Davallia Canariensis.

(3) Asplenium palmatum.

(4) M. Saint-Aulaire nous a secondés de tout son talent en reproduisant, avec la plus grande vérité, le dessin original de notre ami Williams. Déjà avantageusement connu par ses marines et les belles lithographies de l'ouvrage sur l’expédition scientifique de Morée, cet habile artiste a prouvé, par l’exécution des travaux que nous avons confiés à ses soins, qu’il pouvait réussir dans tous les genres de paysage.

(5) MM. Quoy et Gaymard , si avantageusement connus par les nombreux services qu'ils ont rendus à ja science.

de nous ne leur avait servi de guide. Peut-être ne relira-t-on pas sans intérêt ce que ce célèbre voyageur a écrit sur ce sujet : « Arrivés près » d'un aqueduc, à mi-chemin de Matanza à la Laguna, M. Berthelot » nous fit détourner vers la droite; à deux cents toises de distance au » plus, notre surprise fut extrême quand nous nous trouvâmes à l'en- » trée d'une belle et majestueuse forêt. On la connaît sous le nom » d'Agua-Garcia; elle est traversée par un ruisseau limpide qui coule, » avec un doux murmure , au travers des Basaltes, et de jolis sentiers » bien percés en font une promenade délicieuse. De superbes Lauriers » des Indes, des Ilex et des Viburnes en forment la base, tandis que » d'énormes Bruyères, de quarante à cinquante pieds de hauteur, en » peuplent la lisière. Par le ton général, l'aspect et la forme des végé- » taux, et surtout des Fougères, cette forêt rappelle parfaitement celles » des îles de l'océan Pacifique , de la Nouvelle-Guinée et surtout d'Ua- » lan. Après avoir erré une heure sous ces délicieux ombrages, je sortis » de ce lieu, non sans éprouver le regret de n'ÿ pouvoir rester plus » long-temps; et je me promis bien, si la fortune me ramenait ja- » mais à Ténériffe, de retourner visiter les bois charmans d'Agua- » Garcia (1). »

L'opinion d'un observateur aussi judicieux que M. D'Urville doit faire autorité ; en envisageant ainsi cette forêt sous ses rapports d'analogie avec celles des régions polygnésiennes, ce savant navigateur à confirmé, par sa comparaison, le caractère océanique et le ton de fraicheur que nous avons déjà assignés à ces bois vierges.

La couche que recouvre la terre végétale, dans la forêt d'Agua-

(1) Voyage de L Astrolabe, part. hist., tom. 1, pag. 46 et 47.

M. Quoy a aussi consigné ses souvenirs d’Agua-Garcia dans les notes du mème ouvrage. « Nous di- » nâmes à Matanza, dit-il : arrivé en cet endroit, M. Berthelot nous dit que nous n’étions qu’à cinq » cents pas d’une forêt, et cependant nous ne voyions point d’arbres ; mais en nous élevant un peu sur » la droite, nous aperçûmes celle qu’on nomme d’Agua-Garcia ; elle est magnifique et ressemble aux fo- » rêts vierges d'Amérique. Il y a des arbres très-gros ; ceux de l’entrée sont des Bruyères d’une gran- » deur et d’une élévation telles que je n’en avais jamais vu de semblables. » (Ut supra, pag. 181.)

( 134) Garcia , est presque entièrement composée d'un tuf volcanique trèstendre et que l'humidité pénètre facilement. L'hygroscopicité de cette roche doit beaucoup contribuer au développement de la végétation. Plusieurs sources prennent naissance dans la partie la plus ombragée de la forêt et se réunissent en deux ruisseaux qui vont fertiliser

les riches campagnes de Tacoronte, si justement vantées par M. de

Humbold (1).

(1) « En descendant dans la vallée de Tacoronte on entre dans ce pays délicieux dont les voyageurs de » toutes les nations ont parlé avec enthousiasme , etc. (Voyag. aux régions équinox., t. 1, p. 236.)

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