REMARQUES SUR L'ENSEMBLE DES SINGES AMÉRICAINS
« Nous passons maintenant d’un continent à l’autre, » C’est ainsi que Buffon s’exprimait après avoir fait l'histoire des Singes dont nous avons parlé sous le nom de Pithéciens, et en “ommençant celle des Sapajous et des Sagouins, Il voulait indiquer par là que les espèces américaines se distinguent toutes de celles de l’ancien continent par des caractères importants, et l’ensemble des observations auxquelles les Singes de l’ancien continent ou les Pithéciens et ceux de l'Amérique, fréquemment appelés Gébiers, ont donné lieu depuis lors, est venu confirmer les données que Buffon avait établies sar l'examen d’un nombre de faits encore assez peu considérable, Aujourd'hui que la science est riche en observations, on doit répéter avec lui que les Singes de la première tribu «appartiennent exclusivement à l’ancien continent, et que tous ceux dont il nous reste à faire mention ne se trouvent au contraire que dans le Nouveau-Monde, » C'est là un des faits les plus remarquables parmi ceux auxquels on est arrivé en étudiant la répartition faite par la nature des innombrables espèces d’Animaux et de Végétaux dont elle a peuplé notre planète,
Buffon appelait Sapajous les espèces qui ont la queue prenante , c’est-à-dire susceptible de s’enrouler autour des corps pour les saisir, et Sagoins celles qui l'ont toute velue et incapable de servir au même usage; c'est parmi ces dernières qu’il mettait les Ouistitis et les Tamarins, qui sont les plus petits de tous les Singes et en même temps ceux qui ressemblent le moins aux espèces de l’ancien continent, quoiqu'ils n'aient comme eiles que trente-deux dents, Le Saki était aussi un Sagouin dans cette classification, mais Buffon ne le connaissait encore qu'imparfaitement,
Tous les Singes de l'Amérique sont faciles à distinguer de ceux qui vivent dans l'Asie e1 en Afrique,
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Leurs narines, ouvertes latéralement , sont séparées par une large cloison; aucun d’eux n’a de callosités fessiéres, et tous, sauf les Brachyures, ont au contraire la queue plus ou moins longue, Leurs dents, tantôt au nombre de trente-six, tantôt au nombre de trente-deux seulement, sont constamment différentes de celles des Pithéciens par le nombre des avantmolaires, qui est de trois paires à chaque mâchoire au lieu de deux , comme chez ces Animaux, et une différence correspondante se retrouve dans leur premiére dentition ; tous les Gébiens ayant en effet vingt-quatre dents de lait, tandis que les Pithéciens n'en ont que vingt comme l'enfant, Le cerveau des Singes américains, comparé à celui des Pithéciens, montre aussi des différences dignes d’être signalées, et il en est ainsi pour plusieurs autres points de leur organisation,
D'autre part, les Quadrumanes américains ressemblent aux Pithéciens par la disposition générale de leur système dentaire, où l’on compte deux paires d’incisives à chaque mâchoire, quatre canines plus ou moins analogues à celles des Pithéciens et de dix ou quatorze molaires, dont les plus grosses ont toujours leur couronne garnie de tubercules émoussés et sont conformées pour un régime plus ou moins frugivore ; ils ont aussi l'apparence générale des Pithéciens, à peu près leur démarche, un grand nombre de ressemblances avec eux dans leur conformation anatomique et sous plusieurs rapports une égale analogie avec l'Homme, C'est pourquoi on les réunit aux Pithéciens sous la dénomination commune des Singes,
Cependant si on les étudie avec soin, on ne tarde pas à s'apercevoir que cette analogie avec notre espèce est déjà moindre dans plusieurs points importants, et qu'à beaucoup d’égard les Gébiens sont encore plus inférieurs à l'Homme que ne le sont les Singes de l’ancien continent, La transition de ceux-ci aux Cébiens est difficile à établir, et l’on peut dire que ces deux groupes sont aussi nettement séparés l’un de l’autre par leurs caractères zoologiques qu'ils le sont par leur position géographique, Quoi qu'il en soit, c'est avec certaines Guenons que les Singes d'Amérique montrent le plus grand nombre d’analogies, non-seulement au physique, mais encore au moral,
Leur intelligence a des rapports avec celle des premicres espèces de ce genre, Dans presque tous les cas elle conserve aussi une douceur égale où même plus grande encore. Moins forts que la plupart des Pithéciens, les Gébiens sont aussi plus délicats dans leurs formes que ne le sont ces Animaux, et leurs sentiments ne se modifient pas autant avec l’âge; ils conservent presque entièrement la confiance et la gentillesse dont ils avaient fait preuve dès le commencement et que les jeunes Pithéciens nous ont seuls montrées. Le plus souvent on peut les apprivoiser sans difficulté; il est même possible de leur apprendre bien des petits touis, à l'exécution desquels s'oppose le plus souvent le naturel distrait, turbulent où même farouche des Singes asiatiques et africains. Gomrae ils sont moins vigoureux que la plupart de ces deruiers , que leurs canines sont habituellement plus courtes et que leurs passions sont beaucoup moins vives, les Gébiens domestiques peuvent recevoir plus de liberté; en Amérique, on les retient fréquemment dans les maisons, sans même les attacher , et, en Europe, on les recherche préférablement à tous les autres, quoiqu'ils soient peu actifs et même toujours plus où moins tristes et plaintifs.
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Le nom de Gébiens (Cebidæ ou Cebina), sous lequel on les réunit, est une modification du mot grec kébos, dont nous avons déjà parlé comme ayant été appliqué par les anciens à une sorte de Singes propre à l'Afrique, mais qui ne pouvait être logiquement attribué à aucune des espèces américaines, ‘fout le monde sait en effet que les anciens n’ont observé aucune de ces dernières puisqu'ils ne connaissaient pas le continent américan, Ce n'est qu'à la suite des premières expéditions des Espagnols, que l’on a commencé à rapporter en Europe les jolies espèces de Quadrumanes que les hasards de la nomenclature ont fait hériter d’un nom appliqué par les anciens à une espèce africaine, Ici, comme dans tant d’autres circonstances analogues, l'habitude a prévalu sur la règle, et Erxleben a surtout contribué à assurer cette nouvelle signification du mot cebus, lorsqu'il s'en est servi dans son Système du Règne animal, publié en 1777, pour désigner le genre unique dans lequel il elassait tous les Singes américains,
Buffon n'avait pas commis une pareille erreur, mais, comme il n'avait pas sur la nomenclature les mêmes vues que Linné, il s'était contenté de donner aux Singes américains des noms français, sans imaginer pour chacun d’eux des dénominations latines binaires, comme on le faisait dans l’école de Ray et dans celle de Linné, Il n'a d'ailleurs décrit que quatorze Singes américains, savoir : huit Sapajous, pour lesquels il n'admettait même que cinq espèces véritables. et six Sagouins. Les premiers sont des Cébiens à trente-six dents, I les appelle Ouarine, Coaita, Sajou (le Sajou gris n’est pour lui qu'une variété appartenant à la même espèce que le Sajou brun), Saë (celui-ci est tantôt brun-noirâtre, tantôt roux-blanchâtre) et Saëmari; les seconds ou les Sagouins sont le Saki, le Tamarin, l'Ouistili, le Marikina, le Pinche et le Mico,
En déerivant l'Ouistiti, Daubenton fait remarquer que les Animaux de ce genre n’ont que trente-deux dents, et, ailleurs, il dit que le Saïmiri et les autres Sapajous en ont au contraire trente-six, ce qui est parfaitement exact, Le Saki est le seul des Sagouins de Buffon qui ait aussi trente-six dents, et pourtant on a nommé Sagouins, à une époque plus récente, des Gébiens inconnus à ce naturaliste, et qui, avec le même nombre de dents que le Saki, ont aussi la queue lâche, ce qui les distingue des Sapajous. De à, la séparation d’une nouvelle catégorie parmi les Singes américains pour y placer ceux de ces Animaux, qui ont le même nombre de dents que les Sapajous ou Gébiens à queue prenante, mais qui n’ont pas leur queue prenante, Dans cette manière de voir la troisième division reste formée par les espèces à trente-deux dents, comme les cinq derniers Sagouins de Buffon, et elle répond au genre Ouistiti de Daubenton et d'E, Geoffroy, auquel Illiger a donné le nom d'Hapale. Ces trois divisions renferment chacune plusieurs genres et le nombre de leurs espèces respectives est maintenant plus considérable qu celui de tous les Singes américains dont Buffon avait parlé,
Dans l'état actuel de la science on ne connaît pas moins de quatre-vingts espèces de Singes vivant en Amérique, Îl est vrai que toutes celles que l’on admet n'auraient pas été sanctionnées par Buffon, qui eût sans doute regardé beaucoup d’entre elles comme n'étant que de simples variétés de coloration, C'est même l'opinion que Blainville s'était faite de plusieurs de celles que l’on distingue parmi les Hurleurs, les Sajous et les Ouistitis. Buffon el Daubenton n'avaient observé aucun Singe des genres aujourd'hut connus sous les noms d'Ériode, Nyctipithèque et Callitriche; c’est donc à tort que l'on donne souvent aux Callitriches le nom de Sagouins qu'ils appliquaient aux Ouistitis.
D'autre part, les genres Hurleur, Atéle, Saïmiri, Sajou et Saki, dont on possède depais longtemps des exemplaires, se sont enrichis d’un nombre plus où moins considérable d'espèces nouvelles, et il en est de même de celui des Tamarins, Ces précieuses acquisitions, toutes pustérieures à la fin du siècle dernier, sont principalement dues aux recherches actives des naturalistes voyageurs, et principalement à celles de MM, de Humboldt, Spix et Émile Deville,
Des zoologistes éminents se sont occupés de décrire les caractères extérieurs ou les principalies dispositions anatomiques des Animaux dont ies musées se sont ainsi enrichis, Teis
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sont, indépendamment des voyageurs que nn,’ venons de citer, M M, Gooffroy-Saint- Hilaire père et fils, F, Guvier, de Blainville et plusieurs autres, dont nous rappellerons les noms dans les pages qui vont suivre,
Les savants modernes ont un peu varié dans la manière dont ils ont réparti méthodiquement les Singes américains,
E, Geoffroy admettait que ces Singes sont de trois catégories différentes :
1 Les Saragous de Buffon, qu'il appelle HÉLoPITuÈQuEs, et qui comprennent les genres Atèle, Lagotriche, Hurleur et Sajou ;
2 Les Géoriruèoques ou les Callilriches, Aoles et Sakis ;
3° Les AnGropiTHiQUESs ou les Ouistitis et les Tamarins.
La réunion de ces trois catégories forme le groupe des Quadrumanes que le même auteur à nommé Platyrrhinins par opposition aux Catharrhinins, qui sont les Singes de l'ancien continent,
Spix , qui à traité longuement des Singes américains , à ajouté deux genres à ceux que nous venons d'énumérer ; l'un, qu'il appelle Brachythèle, a été rectifié par M. Isid, Geoffroy dans sa description de l’Ériode ; l'autre, qu'il nomme Brachyure, comprend des Sakis à queue plus courte que les Sakis véritables, Spix donna, comme F, Guvier le fit aussi de son côté, de nouveaux détails sur le genre pour lequel E. Geoffroy avait adopté le nom d’Aofe, antérieu-rement proposé par M, de Humboldt; et, après en avoir rétabli les caractères, il en changea le nom en Nyclipithèque.
Dans son grand ouvrage sur l'Ostéographie, M, de Blainville a aussi traité des Singes américains qu'il appelle Cebus, comme l'avait fait Erxlebens il considère qu’ils doivent être disposés sérialement de la manière suivante, qui lui paraît mieux exprimer leur supériorité ou leur infériorité relative :
D'abord les Hurleurs ou Alouates , les Ériodes et les Lagotriches; ensuite les Callitriches : puis les Atèles , les Sajous, les Saïmiris, les Sakis et les Nyctipithèques , après lesquels viennent les Ouistitis et les Tamarins,
Dans cette série, les premiers genres ont la sixième dent molaire, soit supérieure, soit inférieure, plus forte que ceux qui occupent un rang intermédiaire, et les derniers manquent de la même dent aux deux mâchoires, Une autre différence existe dans le squelette de ces divers Animaux: les premiers manquent seuls du trou sus-condyien de lhumérus que bus les autres présenteut d'une manière évidente, Les Hurleurs, les Ériodes, les Lagotriches sont de la première catégorie ; les Sajous , les Saimiris, Îles Nyetipithèques et les Hapaliens ont ët6 reconnus pour appartenir à la seconde,
Ces derniers ont aussi un plus grand hombre de ,ertébres lombaires , et
Heuéaus be Macor, Heméaus D'ATÈLE BELZÉBUTN, HunéRUs DE SAJOU BRUN, Homénes D'OUISTIT,
grard. nat, grand, nat, grand, na! grand. na°.
ce Ccaraëtcre les éloigne encore des Pithicques,
et les Ouistitis, et huit dans les Nyctipithèques ; les Sajous en ont six seulement, les Alouates et les Lagotriches cinq et les Atèles quatre,
M. isidore Geoffroy, qui à publié des travaux importants sur la tribu des Singes américains, a séparé les Hapaliens des autres Cébiens, c'est-à-dire des Singes américains pourvus de trente-six dents,