CHAPITRE VII
Des Orphies {Belone, Cuv.)
Les nombreuses espèces qui sont aujourd'hui réunies dans le genre Orphie [Belone), ont toutes été confondues par les naturalistes antérieurs à M. Cuvier en une seule, qui avait reçu dans les catalogues systématiques le nom dEsojc Belone. Si ces ichthyologistes avaient cependant comparé entre elles les différentes citations qu'ils mettaient à la suite l'une de l'autre comme synonymie d'un même être, ils auraient dû être frappés des différences nombreuses et générales que présentent lesjfigures ou les détails de descriptions que leur avaient laissés leurs devanciers. Ces différences auraient paru bien plus grandes encore, s'ils avaient comparé entre eux les individus de pays différens, ou si même, sans quitter les côtes d'Europe, ils avaient étudié avec détail les différens traits de l'organisation de ces animaux. Pour nous qui avons le bonheur d'avoir à notre disposition la plus riche collection ichthyologique du monde, nous avons reconnu vm nombre considérable d'espèces nouvelles, et la plupart de celles que
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nos prédécesseurs avaient prises dans les livres pour les confondre ensemble.
C'est à M. Cuvier que l'on doit l'établissement de ce genre dès la première édition du Règne animal : il l'a parfaitement caractérisé en reconnaissant que les intermaxillaires forment tout le bord de la mâclioire supérieure, qui se prolonge, ainsi que l'inférieure, en un long museau; que l'une et l'autre est garnie de petites dents. Pour être plus exact, il faut ajouter, que ces dents sont sur une bande plus ou moins étroite aux deux mâchoires; que celles du bord interne sont écartées, coniques, plus longues que les autres, terminées en pointe acérée, et que le reste de la bandelette n'est plus composé que d'âpretés étendues le plus souvent sur la face externe de la branche de la mâchoire inférieure. Ces âpretés sont toujours visibles, parce qu'il n'y a pas de lèvres; un seul appendice mou et charnu, qui termine l'extrémité de la symphyse , est le représentant de ces organes. Les dents coniques de la mâchoire supérieure se cachent entre les branches de l'inférieure quand la bouche est fermée; celles d'en bas se placent de chaque côté du bec et restent visibles. D'après l'observation que j'ai faite sur l'espèce de nos côtes, dont le vomer est
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hérissé de petites dents, l'on ne peut plus dire avec M. Cuvier, dans la diagnose générale de ce genre, que leur bouche n'a point d'autres dents. Je dois cependant faire tout de suite remarquer que toutes les autres espèces ont le palais lisse : les dents pharyngiennes sont disposées sur deux petites plaques sur le haut de l'œsophage; elles sont pointues et plus aigués que celles du pharyngien inférieur; toutes sont plutôt coniques qu'elles ne sont de véritables dents en pavé. Quoique le bec soit formé par le seul prolongement des intermaxillaires , il faut observer que les maxillaires qui se soudent avec eux, concourent aussi à former la base supérieure de ce bec, sous les os du nez, et sur les côtés auprès de la commissure : l'espèce de talon de ces deux os est recouvert généralement, en totalité ou en partie, par le sous-orbitaire, qui se prolonge toujours d'une manière notable au devant de l'œil : le préopercuie et l'opercule forment dans ces poissons deux très-larges plaques, celle faite par l'opercule est agrandie par le sous-opercule soudé avec lui, l'interopercule est petit et caché sous le reste de l'appareil operculaire.
Les ouïes sont largement fendues ; la membrane branchiostège est soutenue par douze
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rayons. L'isthme de la gorge est toujours trèsétroit, et dans quelques espèces, à corps trèscomprimé, il est complètement caché entre les branches de la mâchoire inférieure, qui se touchent.
Les os du crâne se réunissent en-dessus en un casque dur, creusé dans le milieu dune cannelure, et diversement sculpté ou sillonné sur les côtés; les mastoïdiens, qui se portent fort en arrière des occipitaux, rendent cette sorte de casque osseux plus ou moins profondément échancré, et dans cette échancrure pénètrent les muscles de la nuque et du dos, qui viennent s'insérer sur la région occipitale. Les variations que ce crâne nous offre, soit dans les proportions de sa largeur par rapport à sa longueur, soit dans la cannelure, dans les stries ou dans les ciselures, fournissent en général de très-bons caractères spécifiques.
Le corps des orphies est alongé, couvert de petites écailles plus ou moins caduques, suivant les espèces; les nageoires dorsale et anale opposées l'une à l'autre, sont rejetées sur l'arrière du corps comme dans le brochet.
La caudale est ordinairement fourchue et elle a cela de remarquable que dans le plus grand nombre des espèces le lobe inférieur est plus long que le supérieur.
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Les viscères ressemblent aussi à ceux des Ésoces. Us consistent en un canal intestinal sans aucun appendice cœcal. La vessie natatoire est grande et ne m'a pas offert de communication avec l'œsophage.
Un autre caractère des plus singuliers consiste dans la coloration verte des os, nonseulement des deux orphies des côtes d'Europe, m-ais du plus grand nombre des espèces de ce genre : ainsi nous voyons que cette remarque a été déjà faite par Willughby, mais postérieurement par Renard, par Russel, et cette observation a été reproduite par Bloch, par Lacépède et par d'autres naturalistes. Mais les deux auteurs que je viens de citer ont répété en même temps une assertion erronée que Bloch a prise sans doute dans Willughby, sans dire h quelle source il la puisait et qu'il altérait en y ajoutant. En effet, le savant ichtyologiste anglais s'exprime ainsi : Spina dorsi viridis saltein a coctione. Cet anatomiste n'avait donc observé la couleur verte des os que sur des poissons cuits, et sans rechercher s'ils étaient de même couleur sur des poissons frais. C'est là le sens de l'adverbe saltem. Bloch dit d'une manière plus positive que toute fépine du dos, les côtes ^t les arêtes prennent cette couleur lorsqu'on
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les cuit ou qu'on les fume ^ il réfute par cette expression générale une assertion très-inexacte de Valmont de Bomare, qui avait dit qu'une seule entre toutes les vertèbres devenait verte.
M. de Lacëpède, en racontant ce fait, embelli par l'ëlègance de sa plume, ajoute encore quelque chose à cette erreur. Lorsque, ditil, ces côtes et ces vertèbres sont exposées à une chaleur très-forte, elles deviennent vertes. Linné semble attribuer cette couleur à la phosphorescence : ossa noctu lucent viridia. Le fait est que la couleur est tout-à-fait inhérente aux os; que d'après des expériences que j'ai faites, elle est plus intense avant la cuisson qu'après. Cette remarquable coloration n'est pas d'ailleurs un phénomène isolé parmi les poissons, car elle a été observée dans d'autres espèces de genres très-différens. M. de Lacépède cite les blennies, et nos lecteurs ont pu remarquer que j'ai signalé la couleur verte et très- foncée qui teint les os de toutes les espèces de Cheilines.
Les espèces d'orphies sont très -répandues sur la surface de la terre. Nous en connaissons dans notre Océan septentrional et dans la Méditerranée. L'Atlantique en nourrit, soit sur la côte d'Afrique, soit sur celle des Etats-Unis, soit dans la mer des Antilles et du Brésil. Les
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mers de l'Inde ont dans leurs divers parages jusque vers les terres australes, des espèces non moins variées. Celles-ci nous offrent même cet habitat remarquable , qu'elles vivent dans les eaux douces de la presqu'île de l'Inde , en même temps qu'elles sont dans les eaux marines qui baignent ces côtes. Déjà Russel et Bucbanan avaient consigné cette observation , que M. Dussumier a récemment confirmée. Voilà donc de nouveaux poissons à inscrire dans le catalogue de ceux qui, habitant ces deux natures d'eau différentes, servent à démontrer que la distinction entre les poissons marins et les poissons d'eau douce est aussi arbitraire que celle que l'on a essayée de faire entre les mollusques ou les coquilles protectrices du corps mou et délicat de ces animaux qui vivent dans les différentes eaux.
En rédigeant l'histoire des poissons de la famille des Brochets que je compose, on le voit, un peu autrement que M. Cuvier, je me suis demandé si je ne ferais pas bien de réunir en une famille particulière les genres Belone scoinhresox et Hemiramphus , et de suivre en quelque sorte fexemple qui m'était donné par M. le prince de Canino. Ce savant n'a pas hésité, en effet, à former une sous-famille de ses Esocidœ f qu'il a appelée Belonini. J'aurais
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fondé le caractère de la famille nouvelle sur une considération d'organisation plus élevée que lui, qui n'a fait que répéter les légères erreurs échappées dans le Règne animal sur la constitution du bec ou sur la forme des dents.
Je vois dans les trois genres cités ce fait remarquable que les intermaxillaires et les maxillaires sont soudés ou réunis en une seule pièce; mais la liaison entre les hémiramplies et les exocets est si grande , qu'on ne peut isoler ces derniers des précédens, et surtout des hémiramphes, dont nos dernières espèces ont déjà les pectorales alongées. Or, la bouche des exocets rentre dans les conditions de celles des brochets ordinaires. J'ai donc cru embrasser tous ces genres dans leur ensemble, en les laissant groupés dans une seule famille, comme M. Cuvier l'a fait. Je ne place cependant pas, comme mon illustre maître, les Mormyres dans ce groupe , parce qu'ils ont des appendices cœcales au pylore.
Le nom de Belone, par lequel Linné a désigné la seconde espèce d'Ésoce inscrite par Artedi, est un nom grec, (^sKovri (rac.j, (^shoç , dard) qui, dans son acception propre, signifie aiguille, et que Ton trouve cité plusieurs (ois dans Aristote. En rapprochant les différens
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passages dans lesquels ce grand naturaliste signale plusieurs traits de son Belone , on acquiert promptement la conviction qu'il parlait du Syngnathe et non de l'Orphie. En effet, si l'on trouve ces f^sKovr; cités d'une manière vague et peu caractérisée parmi des poissons qui vivent en troupes ' , ou qui ont la vésicule du fiel placée près du foie'', ou qui pondent leurs œufs pendant l'hiver^, on ne peut plus avoir d'incertitude sur l'espèce dont parlait Aristote , quand il nous présente le (2)sAovri comme un poisson dont le ventre se fend pour la ponte; que cette fente ne le fait pas périr et dont la blessure guérit"*. Il reproduit^ le même fait et en termes aussi clairs dans le livre de la génération des animaux que dans l'histoire des animaux^. Aussi Rondelet n'a- 1- il pas manqué de dire du syngnathe, qu'il désigne sous le nom de seconde espèce d'aiguille , qu'elle est le (èsXovri d'Aristote. Mais ce qui me paraît extraordinaire, c'est que cet ichthyologiste ne se soit