DENTS
I. Situation, mode d'insertion et nombre. — Les Poissons se distinguent ordinairement des Reptiles, mais surtout des Mammifères, par le grand nombre de leurs dents, car, outre les mâchoires, souvent les différentes pièces osseuses de la gueule et de l'entrée du pharynx, ainsi que la langue ellemême, en sont couvertes. Les dents des Plagiostomes en particulier sont nombreuses et redoutables, soit par leur volume, soit par leur forme. On trouve cependant entre eux et les autres poissons cette première différence remarquable, que l'entrée de l’orifice buccal est la seule région où se voient les dents.
Une seconde dissemblance résulte de leur singulier noie d'insertion. Au lieu d’être, comme chez les autres animaux vertébrés, fortement adhérentes à des pièces osseuses, souvent creusées d’alvéoles destinées à en loger la racine, elles n’ont d'autre support que la peau dont elles constituent une dépendance, et à laquelle elles sont intimement unies. La dénomination de Dermodontes, imaginée par Blainville (Prodr. nouv. distrib. syst, du règne on in : Nouv. Bullet. des sciences, 1816,
(1) C’est à la classe des ganglions vasculaires, qu'il faut rapporter l’organe que Stenon, le premier, a trouvé chez la Raïe sous la mâchoire inférieure et à moitié recouvert par les muscles génio-hyoïdiens (De musculis et glandulis), p.86,et que Retzius, sans connaître ce fait, a signalé plus tard chez différents Plagiostomes (Obser vat. in anat. Chondropt. 1819, p. 30). Ne lui trouvant pas la structure des glandes, il l'a comparé au thymus, en raison de l’abondance de ses vaisseaux et de sa position. C'est, en effet, un gañglion vasculaire, mais on doit, à l'exemple de LCRone le considérer DES comme de du corps thyroïde!
p. 112), et opposée à celle de Gnathodontes, rappelle ce caracière propre aux Sélaciens.
Les cartilages dentaires ne méritent donc pas précisément ce nom, appliqué dans un sens absolu, puisqu'ils n'entrent point en rapport immédiat avec les dents, mais supportent les replis cutanés dont elles sont une sorte de production. Elles peuvent donc, au moins celles de la première rangée, subir un certain déplacement produit par la mobilité peu marquée, surtout chez les Raïes, mais cependant réelle, du tégument. Au reste, elles n’y sont pas très-solidement fixées. Dans les attaques rapides etsoudaines du Squale, ou dans ses efforts pour retenir une proie robuste qui cherche à lui échapper, des dents appartenant à cette rangée antérieure doivent être brisées. Celles des rangs intérieurs sont-elles, comme le dit Lacépède (Hist. Poiss., i. 1, p.179) «un supplément de puissance pour le Requin? Concourent-elles, avec celles de devant, à saisir, à retenir, à dilacérer la proie dont il veut se nourrir? » Le Squale peut-il, selon les expressions mêmes de M. Agassiz (Poïss. foss., t. III, p.18), hérisser son formidable ratelier? Ou bien, au contraire, ne sontelles destinées qu’à venir successivement prendre la place. de celles qui tombent? Lacépède le nie. Il n’est cependant pas douteux que tel est leur rôle. Leur diminution de longueur dans les derniers rangs montre que toujours il y en a qui sont en voie de formation. Il ne semble pas admissible que l'animal puisse volontairement les redresser toutes à la fois pour mulplier le nombre de ses armes. Il suffit, d’ailleurs, d’examiner les dents non sur le squelette, mais à l’état naturel, pour constater qu'il y à un obstacle matériel au jeu simultané des diverses pièces de cet appareil. Elles sont en effet recouvertes, comme je l'ai dit plus haut (p. 129), par un repli de la membrane muqueuse souvent festonné à son bord antérieur, au mveau du deuxième rang, afin de permettre le redressement des dents qui le composent, et que viennent alors remplacer celles du troisième. J'ai été souvent frappé de cette disposition anatomique, dont M. Owen, au reste, fait mention pour combattre la supposition gratuite du mouvement d'ensemble de tout l’appareil dentaire.
L’arrangement des dents est presque toujours parfaitement régulier. Tantôt, mais c’est le cas le plus rare dont certaines Raies, et en particulier la bouclée, nous offrent un exemple, les dents d’un,.rang sont alternes avec celles du rang précédent, ce qui produit une disposition en quinconce; tantôt, au çon-
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traire, chaque dent du rang le plus antérieur est suivie des dents d'attente qui, destinées à venir successivement prendre sa place, sont situées les unes derrière les autres avec une exacte symétrie. Elles forment ainsi des séries longitudinales parallèles dont le nombre est variable suivant les espèces (Arzas, pl. 7, fig. 8). Sur la Raie étoilée (R. aster.), et, généralement, les Plagiostomes de ce groupe, toute proportion gardée, en ont plus que les Squales, je compte 80 séries à chaque mâchoire, 52 sur celles du Scymnus (Læmargus) borealis, et 20 seulement chez le Scymnus lichia. Les Torpédiniens ont des séries peu nombreuses (ArLas, pl. 11).
Les rangées sont loin d’avoir toujours une étendue égale, car elles se composent chacune d’un nombre de dents variable suivant les espèces. Ainsi, on en compte 6 ou 7 dans les différents Scymniens à la mâchoire inférieure, et jusqu'à 17 vers le milieu des mâchoires sur certaines Raïes. Notons, au reste, que si les rangées médianes recouvrent presque les trois quarts de la circonférence des cartilages, il n’en est plus de même vers leurs extrémités, où elles deviennent progressive ment de plus en plus courtes. Enfin, dans le jeune âge, elles le sont plus que dans l’âge adulte. Chez les Scymnus, ces dents d'attente sont complètement renversées, ayant leur base tournée en haut et leur pointe en sens opposé. Elles sont disposées avec une régularité parfaite, les unes au-dessus des autres, se recouvrant mutuellement dans une partie de leur hauteur, et restent appliquées contre la face postérieure de la mâchoire, qui est surmontée de dents en action formant un ou deux rangs, et dont le bord libre, qui est tranchant, occupe la position normale (Arzas, pl. 5, fig. 1-4) (1).
Si le nombre des dents en action vient à être diminué momentanément, il est bientôt complété. A la dent du deuxième rang, qui a pris la place de celle du premier, qu’un accident ou sa chute naturelle a fait disparaître, succède la dent correspondante du troisième, et ainsi de suite. C’est au rang le plus inférieur et dernier qu'une dent de nouvelle formation se montre.
Je ne parle icï que de remplacements partiels; mais chaque rangée de denis est appelée à son tour à venir occuper la posi-
(1) Je mentionne seulement les dents inférieures des Scymniens; les supérieures, de forme très-différente (voy. la descr. de ce groupe), offrent beaucoup moins de régularité dans leur arrangement. Chez beaucoup d’autres Squales, au contraire, et chez les Raïies, il y a similitude, sous ce rapport, entre les dents de l’une et de l’autre mâchoires.
tion la plus élevée et la plus antérieure. Ainsi, des armes usées et devenues insuffisantes, sont constamment et sans interruption, remplacées par des armes intactes et plus puissantes.
Chez tous les Plagiostomes, la substitution de dents nouvelles à des dents anciennes s'opère non-seulement quand elles sont pointues et séparées les unes des autres, de manière à former la herse ou la lame de scie, mais chez les Mustéliens, les Cestraciontes, les Myliobates, et dans tout le groupe des Rhines où, aplaties et rapprochées, quelquefois même comme soudées par leurs bords, elles représenteæt en quelque sorte des mosaïques.
Souvent, il y a, sur la ligne médiane, une rangée de dents : c'estun fait très-propre à démontrer qu'elles sont absolument indépendantes des cartilages. Une autre preuve encore de leur indépendance se tire du déplacement progressif dont je viens de parler, par suite duquel chaque rangée d'attente est amenée successivement et à son tour en avant pour constituer la rangée en action. Il n’est pas produit, en effet, par un mouvement simultané des cartilages dentaires les entraînant avec eux. C'est le derme, auquel elles appartiennent réellement, qui se porte peu à peu vers le bord antérieur de la mâchoire.
Hérissant a présenté des observations intéressantes sur ce sujet dans ses Rech. sur les usages du grand nombre de dents du Canis carcharias (Mém. Ac. des se. Paris [pour l’année 1749], 1753). I] les a rendues plus instructives encore par les 3 planches annextes à son Mémoire, et où sont figurées des irrégularités dans la disposition des dents, résultant de la chute de quelques-unes et du déplacement de celles qui viennent s'y substituer. Ainsi, la troisième fait bien comprendre leur mode de progression, car on en voit plusieurs dans différents degrés de redressement. Si la vie de l’animal s'était prolongée davantage, cette irrégularité aurait sans doute cessé et la mâchoire dessinée sur cette planche n'aurait plus offert le même intérêt.
Comment, au reste, douter que ce ne soit là le vrai mécanisme du renouvellement des dents en action, lorsqu'on voit la curieuse modification produite sur celles d'un Galeus, dont la mâchoïreinférieure, traversée en bas, près de son bord postérieur, par l’aiguillon caudal d’une Pastenague qui se brisa dans l’attaque, avait conservé ce corps étranger pendant un temps assez long déjà quand le Squale fut pris? Un dessin de la mâchoire armée de ses dents entre lesquelles le dard proémine, est donné
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par Andre (Descr. of teeth, etc., in Philos. Trans. roy. Soc., 1784, t. LXXIV, part. Il, p. 279, pl. XIIT, reproduite par M. Rich. Owen (Odontogr., Aïl., pl. 28, fig. 9 et t. I, p. 39). Il fait parfaitement comprendre le résultat de cette expérience naturelle. Dans deux rangs verticaux contigus, composés, comme les autres, de cinq dents obliques à pointe dirigée en arrière, et d’une sixième, relevée et en position, on voit, sur le bord latéral correspondant de toutes les dents de ces deux rangées, une déformation manifeste. Elle est due à ce que, depuis le moment de la blessure, chacune de ces douze dents, quia d’abord occupé le rang le plus inférieur, a trouvé là un obstacle à son développement normal par suite de la présence de l’aiguillon. Toutes celles dont l’un et l’autre rang se composaient au moment où 1l a pénétré dans le cartilage dentaire, avaient donc déjà disparu les unes après les autres et avaient été successivement remplacées par les dents difformes, et même plusieurs de ces dernières étaient peut-être déjà tombées (1). Le mouvement de progression ne s'était donc produit que dans les téguments et non dans la mâchoire. Supposons qu'il en eût été autrement et que les dents eussent été déplacées avec le cartilage lui-même. Alors, ou l’aiguillon n'aurait plus été retrouvé, sa chute ayant accompagné celle des denis entre lesquelles il avait pénétré; ou bien, moins de temps s'étant écoulé, il aurait été suivi et précédé d’un nombre variable de dents parfaitement intactes, puisque, conservant toujours la même position relativement à celles qu'il avait atteintes au moment où la mâchoire fut perforée, 1l n'aurait pu nuire au développement ultérieur d'aucune des pièces de l’armure dentaire.
IT. À l'étude du nombre des dents se rattache celle de leurs dimensions. La cavité buccale, malgré toute son ampleur, n’en peut pas contenir beaucoup sur chaque rang, s’il s’agit, par
(1) Dans chaque rang vertical, il y avait 6 dents, et, sur les deux mächoires, 52 rangs : en tout, 312 dents. Leur formation était évidemment postérieure à la blessure, puisque toutes étaient déformées dans les -deux rangs contigus à la partie inférieure desquels l’aiguillon avait pénétré : des dents en nombre égal ayant précédé celles-là, étaient done déjà tombées, Supposez maintenant un plus long espace de temps écoulé depuis le moment de la pénétration du dard, et cette estimation, dont le chiffre s'élève à 624, sera trop faible. Enfin, si la vie s’était prolongée davantage, le renouvellement de l'armure dentaire aurait continué jusqu'à la mort. On comprend ainsi quelle quantité considérable de dents est mise à la disposition d’un Plagiostome pendant toute la durée de son existence.
exemple, du Squale de nos mers dit Carcharodon Rondeleti: ses dents triangulaires et dentelées sur les bords, sont les plus grandes qu'on ait jamais eu occasion de voir, jusqu'à ce jour, dans les mers de l'époque actuelle. Leurs dimensions sont cependant inférieures à celles des glossopètres (1) volumineux des terrains anciens et qui, semblables pour la forme aux dents de notre Carcharodonte (Arras, pl. 7, fig. 7), ne laissent aucun doute sur l'existence de Squales énormes dans les mers dont les dépôts ont. formé certaines couches de notre globe. Aïnsi, Lacépède (Hist. Poiss., t. T, p. 205) a calculé, d’après une dent fossile trouvée à Dax, et conservée au Muséum, longue de 0.082, et comparée à la plus grande dent d'un Squale de nos mers, que l'individu auquel elle avait appartenu, devait mesurer 23 mètres. Chez un Carcharodonte long de 11.948, M. Owen (Odontography, p. 800) dit que la plus considérable a 0.050 de haut et 0".043 de large. La plus grande dent d’un Squale de la même espèce dont le Musée de Paris ne possède que. les mâchoires, a 0.045 dans un sens et 0".033 dans l’autre. La taille de ce poisson devait donc être moindre.
Les dents de Plagiostomes offrent cette particularité qu'il y en à de toutes les grandeurs; mais, par opposition aux précédentes, on ne peut pas en citer de plus petites que celles du grand Squale dit Rhinodonte.Disposées régulièrement en quinconce, sur une largeur de 0.03, elles représentent les pointes d’une très-fine carde et ont quelque ressemblance avec les dents en brosse de certains poissons osseux. On peut aisément se figurer leur extrême petitesse par ce fait que, malgré le peu de place qu'elles occupent dans la vaste gueule terminale de ce poisson, elles y sont cependantau nombre de plus de 6,000.
Le gigantesque Pèlerin (Selache maxima), de la mème famille que le Carcharodonte, mais dont la taille est beaucoup plus considérable, porte également des dents très-petites, bien moins ténues cependant que celles du Rhinodonte. Elles sont en forme de cônes hauts de 0".006 à 0".008 chez le seul
(4) Voy., sur l’origine de cette dénomination, Lacépède (Hist. des Poiss., t. I, p. 203). — On à nommé Bufonites ou crapaudines, des dents fossiles de poissons, prises pour des corps qui, disait-on, avaient été contenus dans l’intérieur du crâne des crapauds. M. Agassiz a démontré que l’on a rapproché à tort les Bufonites ordinaires, où dents fossiles à racine creuse, à couronne distincte et qui ne proviennent point dés Plagiostomes, des Bufonites à dos sillonné, ou dents aplaties à la base et non adhérentes aux mâchoires. Celles-ci, en effet, appartiennent à des genres voisins des Cestraciontes (Poiss. foss., t. III, p. 74)
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spécimen queles collections d'Europe possèdent, et leur nombre est d'environ 2,700. (Arras, pl. 3, fig. 18.)
Chez ces grands Squales à dents si peu considérables (Rhin. et Selache), on ne remarque en quelque sorte pas de différences dans leurs dimensions, quel que soit le point où elles sont situées, non plus que chez les Roussettes, les Emissoles et les Raies proprement dites, où la denture se compose toujours de petites pièces nombreuses, juxta-posées. Le plus souvent, au contraire, les dents de Squales offrent un volume différent, selon la place qu'elles occupent. Aïnsi, au milieu de chaque rangée transversale, elles sont, d'ordinaire, plus grandes que vers les extrémités. En outre, leur volume, sur les rangées verticales, subit une diminution graduelle d'avant en arrière, à mesure que la position en est plus reculée. Chez d’autres (Rh. [Syrrh.] Bougainvillei, Arras, pl. 10, fig. 1), ce sont les médianes qui ont le moins de longueur.
Il n’est pas rare que les dents de l’une des mâchoires soient plus petites, plus grêles que celles de la mâchoire opposée.
III. Relativement à la forme, il y a de nombreuses différences à indiquer.
4° C’est d’abord une singularité remarquable des Plagiostomes qu'il y ait souvent, chez un même animal, défaut de parité dans la conformation des dents suivant la place. Les dissemblances, sous ce rapport, entre les Raies proprement dites, sont rares Ou irès-peu prononcées.
Parmi les Squales, au contraire, elles sont fréquentes et fournissent de bons caractères génériques. Je citerai, par exemple, les Carchariens, dont les dents inférieures, grêles et étroites, s'élèvent comme des cônes minces et effilés, plus ou moins droits ou obliques, sur une base élargie, tandis que les supérieures sont larges, triangulaires et généralement dirigées en dehors. De plus, il n’est pas rare que les unes portent des dentelures, soit à la base, soit sur les bords, et qu’à la mâchoire opposée, elles présentent un tranchant uni.
Quelquefois, ce sont les dents inférieures qui sont les plus grandes, et, en même temps, elles se distinguent des supérieures par une forme tout-à-fait différente. Il en est ainsi chez les Notidaniens, où des dents en crochets sont opposées aux larges dents en peigne oblique et à nombreuses dentelures du bord inférieur de la gueule (Arzas, pl. 4, fig. 119), et chez la plupart des Scymniens. À l'exception du genre Echinorhinus, dont l'armure dentaire est semblable en haut et en
bas, ils ont des dents supérieures coniques, pointues, plus ou moins grêles, et des dents inférieures à base très-haute, surmontée d'une portion libre, triangulaire, tantôt verticale {Scymnus proprement dits) et lisse ou ‘dentelée sur les bords, tantôt très-oblique, même presque horizontale et offrant ainsi un bord libre tranchant (Læmargus). (Arras, pl. 5, fig. 1-4.)
2 Ce n'est pas seulement quand les dene n'appartiennent point à la même mâchoire, qu'elles offrent des différences de forme; souvent, cette forme varie suivant la place qu'elles occupent. Ainsi, vers les angles de la bouche, elle se modifie avec la grandeur. En outre, certains Squales, parmi lesquels je citerai le Carcharien, type du genre Physodon, puis les Lamniens du genre Oxyrhine, ont les dents médianes autrement conformées que celles qui les suivent à droite et à gauche. Enfin, les plaques dentaires latérales des Myliobates ne res-
semblent ni pour la grandeur, ni pour la forme, aux plaques du rang médian.
Chez le Cestracion, par exemple, la quatrième avant-dernière rangée, comprenant les dents les plus longues et Les plus larges, qui forment la partie la plus saillante de cette sorte de coquille enroulée représentée par son singulier système dentaire, est précédée et suivie de dents d'autant plus petites que le
rang dont elles font partie est plus éloigné de ces grosses denis.
Il y a exception, cependant, pour les cinq rangées antérieures où elles gardent le même volume.
De grandes dissemblances peuvent, comme on le voit, se constater sur les dents d’un même Plagiostome.
9° Il y a également des MENU à suivant l’âge, car souvent, chez les Carchariens en particulier, les dents des j jeunes individus ne portent pas les dentelures latérales caractéristiques de l’âge adulte dans certains genres et selon les sexes : ainsi, diverses Raies mâles se distinguent des femelles par les pointes de leur armure dentaire.
Les faïts qui précèdent suffisent pour montrer combien sera difficile, dans certains cas, la détermination de l'espèce ou du
genre auquel peuvent appartenir une ou plusieurs dents 1s0-
lées. Les difficultés sont bien plus grandes encore quand il s'agit de poissons fossiles dont on ne peut désigner que par
les caractères des dents ou de l’écaillure, la véritable place
dans les cadres zoologiques.
M. Agassiz (Poiss. foss. t. IIT, p. 75 et T1) a insisté sur l'eme
barras causé par ces obstacles, lui qui, mieux que tout autre
138 ORGANISATION DES PLAGIOSTOMES.
cependant, pouvait les surmonter. Aussi, comme il le dit avec raison, l'habitude seule d'apprécier sur les Squales de l'époque actuelle les différences offertes par le système dentaire, peut guider le naturaliste qui court risque encore de commettre certaines erreurs de classification. Par ces motifs, il a apporté une grande prudence et beaucoup de réserve dans les conclusions qu'il a tirées de ses études approfondies, non-seulement sur les dents fossiles, mais sur les aiguillons des nageoires ou ichthyo= dorulithes, ét, Garticulierément quand il Chérclaie à savoir si telle dent et tel aiguillon se rapportaient ou non à une seule et même espèce.
Des détails qui précèdent, résulte la preuve d’une grande variabilité dans la forme des dents des Sélaciens ; mais je crois devoir ajouter encore quelques rapides indications.
Une première distinction à établir est fondée sur ce fait : a que les uns, ce sont les moins nombreux, ont des dents plates ou sans pointe n1 tranchant, et b que les autres ont des dents saillantes, soit tranchantes, soit pointues; c enfin, elles sont quelquefois dentelées sur les bords.
a. L'exemple le plus remarquable de dents plates est fourni par les Myliobates : ce sont de grandes pièces à surface plane formant une sorte de pavé dont l'action sur les substances alimentaires est comparable à celle d’une meule.
Des dents moins singulières dans leur apparence générale, beaucoup plus petites, mais plates et disposées comme les pierres d'une mosaïque, sont celles de différentes Raiïes, des Squatinoraies, spécialement du Rhina ancylostoma.
C'est également de dents sans saillie, mais à surface convexe, que sont armées les mâchoires des Cestraciontes. Très-rares dans notre monde actuel, puisque trois espèces au plus sont connues, 1ls étaient, au contraire, fort abondants aux époques paléontologiques les plus anciennes; M. Agassiz a appelé d’une manière particulière l'attention sur ce fait curieux. Il en a eu la démonstration évidente par l'examen d’un grand nombre de dents comparables, dans leur structure, à celles des Cestraciontes, mais assez différentes pour qu'il ait pu, avec raison, les considérer comme types de plusieurs genres distincts.(1).
(1) « Quelque opinion que l’on ait sur l’ordre de succession des animaux qui n'existent plus, il est un fait auquel on ne saurait avoir trop égard, quand on recherche les lois qui ont présidé à la répartition des êtres vivants à la surface du globe à différentes époques géologiques; c’est que les types de notre époque qui présentent la plus grande analogie
ve
Les dents de nos Cestraciontes actuels, dont les différences spécifiques se tirent uniquement des caractères extérieurs, forment, comme chez les Mourines, des meules. Cependant, au lieu de présenter une surface plane plus ou moins large, elles constituent dans leur ensemble, à droite comme à gauche, sur l’une et sur l’autre mächoire, un demi-cylindre composé de plusieurs rangées obliques et parallèles de dents qui, toutes, ont leur surface bombée et sont séparées par de petits enfoncements indiquant leurs limites et faisant paraître plus saillantes ces sortes de côtes juxta-posées.
b. Déjà, chez les Cestraciontes, commence à se montrer la forme la plus habituelle du système dentaire, je veux dire la forme pointue, car leurs dents antérieures, surtout les moins rapprochées du bord externe du demi-cylindre, portent en'arrière une saillie assez acérée.
Un mélange de dents plates et de dents aiguës se voit souvent chez les Raies, où les plus éloignées du bord antérieur sont généralement terminées en pointe et peuvent servir, par leur direction oblique en arrière, à retenir la proie; les antérieures, au contraire, sont souvent mousses. C’est une disposition analogue que présentent les Mustéliens ou Squales à dents de Raie, comme on les nomme quelquefois.
Parmiles dents pointues, les plus simples sont en cône de longueur variable, et le plus souvent un peu aplati, sans élargissement à la base. Telles sont les pièces, soit de l’armure dentaire tout entière des Squatines, soit seulement de la supérieure chez les Centrines et les Scymniens. Ce cône effilé et pointu ne constitue que l’une des portions de la dent à l’une ou à l’autre des deux mâchoires de certaines espèces du grand
avec ceux des premiers âges de la nature, sont aussi les plus rares. Ce fait est d'autant plus frappant qu’il se reproduit dans presque toutes les classes du règne animal, et souvent même plusieurs fois dans les diverses familles de la même classe; mais ce n’est pas seulement le nombre des es-
pèces qui va décroissant, celui des individus est aussi plus limité qu'à
l'ordinaire. .... Nous avons un autre exemple de ce fait dans le genre Cestracion, dont il n'existe qu'une seule espèce vivante (on en distingue
trois aujourd’hui), qui est l’un des Squales les plus rares que l’on con-
naisse. » (Agassiz, Rech. sur les Poiss. fcss., t. IT, p. 168).
M. Agassiz présente des observations analogues (t. III, p. 75) à l’occasion du genre Mustelus : deux espèces seulement habitent nos mers, et il est représenté, comme le précédent, par de nombreux genres analogues dans toute la série des terrains secondaires. Au contraire, les genres actuels abondants en espèces, ou n’ont pas de représentants parmi les fossiles, ou bien sont limités aux terrains tertiaires ou crétacés.
140 ORGANISATION DES PLAGIOSTOMES.
genre Carcharias , divisé, d’après les différences de forme du système dentaire, en plusieurs sous-genres. Ainsi, chez l'Hypoprion hemiodon, les dents inférieures offrent, dans leur portion adhérente, un élargissement et se terminent par une sorte de dard très-mince. Dans le Prionodon limbatus, en haut et en bas, les dents longues, étroites et acérées, sont comme un prolongement de la base. Celle-ci porte-t-elle, de chaque côté de la pointe médiane, une ou deux petites dentelures? On a sous les yeux alors le type des dents, soit d'Odontaspide (Arzas, pl. 7, fig. 3), qui même ne se distinguent bien que par là des dents d'Oxyrhine (Ip., fig. 4), soit de Roussettes (In., fig. 1) ou de certains genres dont lenom rappelle leur analogie, sous ce rapport, avec ces dernières. Tels sont les Scylliodontes, les Centroscylles, les Triænodontes. Quelquefois, comme chez le Spinax, les dentelures ne se voient qu'à une seule mâchoire.
c. Souvent les dents plates portent, ou à leur base, ou sur les bords , soit dans toute leur étendué, soit seulement dans une portion de leur longueur, des dentelures tantôt profondes, tantôt peu apparentes, qui, par leur constance, fournissent d'excellents caractères de genres ou d'espèces.
On peut, à l'exemple de M. Agassiz, dresser un tableau des genres à dents en scie, en commençant par ceux où les crénelures sont le plus développées :
1° Notidanus (Hexanchus et Heptanchus) ; 2 Hemipristis (genre fossile où elles manquent vers le sommet des dents); 3° Galeus; 4° Galeocerdo ; 5° Thalassorhinus ; 6° Corax (genre fossile à dents non creuses à l’intérieur, comme celles des Galeus et Galeocerdo, et À dentelures plus régulières); 7° Zygæna; 8° Carcharias (excepté les genres Scoliodon, Physodon et Aprion, à dents lisses); 9 Glyphis ; 10° Carcharodon.
Les dentelures constituent un caractère curieux du système dentaire. Elles doivent avoir leur importance à cause du rôle que les dents sont appelées à remplir, comme organes de préhension destinés en outre, ou à couper, ou à déchirer la proie. Cependant, si on les trouve chez des Squales redoutables par leur taille, comme les Carcharodontes et certains Carchariens, tels que les Prionodontes lamia, leucos, glaucus, elles manquent à d'autres Squales d’une taille semblable (Lamna cornubica, Oxyrhina, Odontaspis) et aux grandes Leiches (Læmargus) des mers septentrionales.
IV. Structure. Les dents des Plagiostomes sont composées de deux portions : l’une offrant un aspect très-analogue à celui de
sd =
NUTRITION. APPAREIL DIGESTIF. DENTS. 14t l'émail et qu'on pourrait, par comparaison avec les dents ordinaires, nommer couronne; l'autre, non émaillée, base osseuse implantée dans le derme. Celle-ci n’est point une vraie racine, car elle ne contracte pas avec le cartilage dentaire l’adhérence qui, chez les autres animaux, fixe les dents au squelette, soit par enclavement dans des alvéoles, soit, comme dans la plupart des reptiles, par juxta-position avec le bord libre des os maxillaires ou avec leur paroi interne.
Tantôt cette base est simple et de même forme que la dent, ou bien rétrécie : elle constitue alors une sorte de pédicule surmonté d'une portion aplatie (R. Gaimardi, ArLas, pl. 7, fig. 13- 15) ou conique (R. chagrinea, 10., fig. 9 et 10). Tantôt, au contraire, la base de la dent est profondément échancrée ; mais c'est là une exception particuhère aux genres Lamna et Oxyrhina de la famille des Lamniens et aux Odontaspides (1»., fig. 3 et). La substance osseuse est plus ou moins apparente au-dessus du derme,.et, souvent, on en voit une petite portion. Or, la forme que présente lé bord de l'émail qui la limite étant fort constante , il est quelquefois utile, dans les descriptions, d’en tenir compte comme d’une particularité distinctive.
Si, ne nous bornant plus aux caractères extérieurs, nous étudions la structure intime des dents de Squales, nous reconnaissons, avec le microscope, la présence de canaux dits médullaires par M. Rich. Owen (Odontogr., t. I, p. 32), et de canaux calcigères qui, sous la forme de fines ramifications, sont la continuation des premiers, Faciles à distinguer, pendant la période de développement, par la nature même de leur contenu, les deux sortes de canaux cessent plus tard d'offrir des différences, parce que les médullares, qui avaient une vascularisation assez abondante, sont envahis par la matière calcaire. Les principaux de ces canaux médullaires suivent une direction à peu près parallèle à l'axe longitudinal de la dent, depuis la base où se trouve la petite cavité de la pulpe. C’est de là qu'ils partent, et ils donnent de nombreuses ramifications transversales. Celles-ci, mille fois anastomosées, viennent aboutir à de petits sinus communiquant les uns avec les autres. Lis forment la limite entre la dentine vasculaire et la dentine condensée simulant l'émail, ou substance corticale, dans laquelle se trouve une grande quantité de tubes calcigères dont la direction est transversale, et terminés généralement dans des cellules situées immédiatement au-dessous de la couche la plus superficielle de la dentine
149 ORGANISATION DES PLAGIOSTOMES.
extérieure. M. Leydig (Beitr zur mikrosk. Anat., etc. p. 52) insiste sur l'absence de l'émail et sur l'identité de la portion la plus externe avec la substance même du corps de la dent. Enfin, dans cette dernière on trouve de très-nombreuses ramifications des tubes calcigères, nés des canaux principaux répandus dans les couches concentriques dont sont entourés les tubes médullaires. |
V. Quant au mode de développement des dents, sans entrer dans des détails qui m'entraineraient trop loin, je me bornerai à renvoyer aux conclusions que M. Rich. Oxven a tirées de ses études sur des fœtus de Squales. Il les a nettement formulées (Odontogr., t. I, p. 36 et suiv.; C. rendus Ac. se., 1839, t. IX, p. 7184-88, et Ann. sc. nat., ® série, t. XII, p- 209-220, pl. 9). Elles s'appliquent d'une manière générale au développement de toutes les dents, mais elles sont contraires à la théorie longtemps adoptée, surtout en France, de leur accroissement, comparé à celui des poils et des ongles, par exsudation à la surface du bulbe, sorte de membrane glandulaire qui sécréterait successivement les couches dont elles se composent. Cependant, comme les recherches ultérieures ont confirmé l'exactitude des observations du savant anatomiste anglais, on peut admettre avec lui, au moins en ce qui concerne les Squales, que les dents se développent par dépôt de sels calcaires dans des cellules, ou dans des tubes préalablement creusés dans la substance du bulbe. L'ivoire ou le corps de la dent s’ossifie donc de la même manière que l'os, avec cette différence que dans la gangue ou matrix qui doit devenir os, et dans celle qui se transformera en ivoire, l'ossification dentaire se fait en sens inverse : dans la dent elle est centripète, tandis qu’elle est centrifuge dans le système osseux proprement dit.
L'étude du système dentaire, dont les dispositions différentes sont en rapport avec le genre de vie des Plagiostomes, m'amène à dire quelques mots de leur mode d'alimentation.
Tous ceux qui ont des dents acérées recherchent avec ardeur les animaux souvent volumineux dont ils veulent se nourrir, et les attaquent avec une impétuosité dont les Brochets et les Serrasalmes, entre autres, nous offrent, parmi les poissons osseux, de remarquables exemples. Je ne rappellerai pas tous les récits auxquels a donné lieu l’étonnante voracité des Squales, ces tigres des mers, pour me servir de l'expression employée par Lacépède (Hist. Poiss., Squale requin, t. I,