HISTORIQUE
La découverte des Polypes est due à Leeuvvenhoek '. C'est en 1703 que le célèbre observateur hollandais publia, dans les Transactions philosophiques , ses observations sur ces animaux, en accompagnant sa description de bonnes figures. Leeuvvenhoek avait trouvé ces êtres singuliers sur des feuilles de Lemna , au milieu des vorticelles et des infusoires. Linné leur imposa depuis le nom tfHydra, à cause de leurs rapports avec l'animal fabuleux de ce nom.
Dans le cours de la même année, un anonyme inséra, dans le
1 Transact. philos., n°< 283 , art. 4. 1703.
même recueil scientifique ' , une note sur les animalcules de Leeuwenhoek. Cette note est accompagnée de quatre figures, mais l'auteur ne fait connaître rien de nouveau.
Le corail , ainsi que les différents Polypes marins , étaient encore considérés à cette époque comme appartenant au règne végétal, et on était tellement convaincu de la nature végétative de ces êtres, que les premiers observateurs qui en aperçurent l'animal , le prirent pour la fleur du polypier.
D'après M. Flourens 2, Marsigli vit, le premier, en 1706 3, l'animal du corail qu'il prit pour une fleur. Il annonça sa découverte dans une lettre datée du 18 octobre 1706, et adressée à l'abbé Bignon. L'importance de cette découverte ne fut point méconnue, car on lit dans l'Histoire de l'académie des sciences, que M. le comte Marsigli fit, en 1707, une découverte qui sera à jamais célèbre clans la botanique marine, celle des fleurs du corail 4.
Déjà Ferrante Imperato 5 aurait jeté les bases de l'opinion généralement adoptée depuis sur la nature animale de ces corps organisés. D'après Milne Edwars, Imperato reconnut les caractères de l'animalité à l'eschare cervicorne b. Boccone ' et Luid 8, en soupçonnant la nature animale de quelques-unes de ces productions, auraient, avec le savant pharmacien de Naples , ouvert la voie aux découvertes faites un demi-siècle plus tard 9.
Peyssonnel 10, médecin â Marseille, observa à son tour, en 1723,
1 Transact. philos. , n° 288 , p. 1494 , pi. III , 13-16. 1703.
2 Flourens, Journal des savants. 1838.
3 Marsigli, Briere ristretto del Sagio fisico intorno alla Storia de mare. Venezia , 1711. In-4°. Hist. phijsiq. de la mer , Amsterdam. 172S. 1 vol. in-fol. avec fig.
4 Hist. de f académie des sciences , 1710, pag. 76.
5 Imperato ( Ferrante) , Hisloria naturale. Naples, 1599 , et Venise, 1672 , 1 vol. in-fol.
6 Milne-Edwars , sur les Eschures, Ann. des se. nat. , 2e série , t. 6.
7 Eoccone , Recherches et observations d'hist. nat. touchant le Corail , etc. Paris, 1670. 1 vol. in-12 , et Amsterdam , 1674.
8 Luid, Description et fiante d'une plante marine remarquable, Tiuns. phil. Londres, vol. 28.
9 De Blainville, Manuel d'actinologie, pag. 16.
'"Peyssonnel, Traité du Corail. Tra.\sact. nulos. , vol. 47, pag. 4-45. Dans les Annales des
les animaux du corail , et il les prit, comme Marsigli, pour la fleur de cette production marine. Deux ans plus tard , en 1 725, il les étudia de nouveau ; mais cette fois il reconnut leur nature animale et chercha même à établir leur affinité avec d'autres animaux marins.
C'est cette même année que Peyssonnel fit part de ses observations à Réaumur; mais ses conclusions parurent si extraordinaires au célèbre académicien , que , tout en en faisant la communication à l'académie des sciences, il crut convenable , dans l'intérêt de la réputation de Peyssonnel , de ne pas citer son nom '.
Les recherches de Marsigli et de Peyssonnel excitèrent la curiosité de B. de Jussieu, qui se rendit, en septembre 1741 , sur les côtes de Normandie, accompagné de Blot, pour étudier ces êtres problématiques. Des alcyons et des madrépores sont soumis à leur investigation; ils voient de leurs yeux les prétendues fleurs rentrer et sortir de leurs cellules, et la découverte de Peyssonnel obtient la sanction du savant botaniste. En rendant compte de ses observations à l'académie des sciences ' , B. de Jussieu employa pour la première fois le nom de Polype pour désigner ces animaux en général , et cette désignation nouvelle fut depuis lors admise dans la science. On sait que les Polypes des anciens étaient des mollusques céphalopodes , dont un genre est encore désigné sous le nom de Poulpe, par corruption de leur désignation primitive.
B. de Jussieu, afin de ne laisser aucun doute sur la nature animale des productions marines dont il venait de reconnaître le mystère , rapporta à Paris des alcyons des côtes de Normandie, conservés dans la liqueur, et les savants de la capitale furent à même de s'assurer de la justesse de cette nouvelle découverte.
Plus tard , B. de Jussieu et Réaumur 3 ont observé des œufs dans les
scienc. natur. , 2e série, t. IX, 1838, Flourens donne l'analyse d'un ouvrage manuscrit du même auteur , intitulé : Traité du Corail.
1 Mémoires de P. Jcadémie , 1727.
2 Mémoire de l'académie royale des sciences, 1742, pag. 290.
3 Réaumur, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, tom. VI, préface, p. 74. 1734-174^. — Bernard de Jussieu , Mémoires de l'académie royale, 1742, et Philosoph. transact. 17o6.
Polypes à panache ou d'eau douce , et quoiqu'ils n'en aient point laissé de figures , leur courte mais bonne description suffit pour les reconnaître.
D'après Bœck, B. de Jussieu aurait aussi découvert des hydres dans la Seine en 1728, et il aurait reconnu, dans les environs de Paris, deux espèces de Polypes , dits composés '.
C'est en 1 739 que Trembley retrouva les hydres dans les fossés de la campagne du comte Bentink , près de La Haye , et qu'il commença ses curieuses expériences sur ces animaux 2.
Au mois d'avril , en allant à la pêche des hydres, il découvrit des Polypes composés d'eau douce , qu'il nomma Polypes à panache. C'est le même que l'un de nous , M. Dumortier , a trouvé un siècle plus tard dans la plaine de Mon-Plaisir, près de Bruxelles.
On trouve l'exposé des premières observations de Trembley, dans une lettre qu'il écrivit à Réaumur en 1741 , et que celui-ci communiqua à l'académie des sciences. Dans cette lettre, il devait être surtout question de ses célèbres expériences sur les hydres, puisque l'article communiqué commence ainsi : L'histoire du Phénix qui renaît de ses cendres , toute fabuleuse qu'elle est , n'offre rien de plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler.... 3.
Ce n'est qu'en 1744 qu'il publia ses observations sur les Polypes d'eau douce. La grande célébrité qui s'attache à ce nom est due surtout à ses expériences sur la lacération des hydres. C'est lui qui fit connaître pour la première fois leur reproduction par boutures. Quand Trembley annonça qu'un fragment quelconque détaché du corps de cet animal et abandonné à lui-même, reconstitue, au bout de dix jours, un nouvel animal, semblable à celui dont il est provenu, il eut l'air de ressusciter une ancienne fable. Aussi cette nouvelle se
1 Bœck , Ahhand der Schwed. sikad., Tora. VIII.
2 Trembley, Philos. Transact., 1742. — Trembley, Mémoires pour servir àl'histoire d'un genre de Polypes d'eau douce, Leyden, 1744, 1 vol. in-4° , chez Durand; 2 vol. in-12, Paris, 1744. Une traduction par l'abbé Goeze , en allemand, avec notes , in-8° , Quedlingsburg, 1774.
3 Histoire de l'académie des sciences , 1741 , pag. 33.
répandit-elle avec une étonnante rapidité dans tout le monde savant.
Ce queTrembley a dit des hydres et des Polypes composés est de la plus rigoureuse exactitude, et il ne faudrait, pour donner à son travail une grande importance, que changer la nomenclature vulgaire dans le langage scientifique, tel qu'on le réclame aujourd'hui pour ces sortes de travaux.
Nous pouvons donc attribuer la gloire de la découverte des hydres à Leeuwenhoek ; la découverte de l'animal du corail , et, par conséquent , des Polypes , comme on l'entend aujourd'hui , à Marsigli et à Peyssonnel : le premier ayant vu l'animal, en le prenant pour une fleur ; le second, en fixant le règne auquel il doit appartenir; et la découverte des Polypes d'eau douce, appartient à Trembley. Baker, il est vrai , a publié son travail un an avant Trembley, mais les recherches de ce dernier étaient déjà connues de tous les savants de l'époque avant la publication de son ouvrage.
Trembley a reconnu l'existence d'un tube digestif complet dans son Polype à panache. Il ne désigne point, il est vrai, la situation de l'anus, mais il reconnaît dans le canal intestinal un œsophage, un estomac et des intestins (pag. 132). Sans connaître les fonctions respiratoires des tentacules, il en a reconnu les effets, puisqu'il dit (pag. 131) : Ces bras ne touchent 'point la proie, mais ils occasionnent dans Veau, par leur mouvement, une sorte de tournant qui la conduit dans le panache.
Trembley représente dans ses planches les longs muscles rétracteurs que Raspail a eu tort de prendre pour des replis de la peau. Il est apparent, dit-il (pag. 139), que ces fils servent à retirer le Polype dans la cellule. On voit par là qu'il soupçonnait leur nature.
Trembley, dans sa description, ne parle pas de la circulation, mais il n'a pas moins vu de petits corps dans un mouvement continuel (pag. 146) et comme ballottés dHun endroit à l'autre. Je les voyais passer, ajoute-t-il, de la cellule dans le corps d'un Polype et monter entre la peau et les intestins , jusque près de la racine du panache , et de là retoxirner ensuite dans la. cellule.
Ce fidèle observateur dit aussi que ces Polypes se reproduisent
1° par rejetons, comme les hydres, et 2° par œufs. Ils multiplient non-seulement par rejetons, mais ils font aussi des œufs, et plus loin il dit avoir vu de petits corps sphériques, de différentes grandeurs, blancs et transparents , qu'il suppose être des œufs, mais qu'il n'a pas eu occasion d'examiner si ce soupçon était fondé (146). Nous croyons que, sur ce dernier point, Trembley était dans l'erreur.
B. de Jussieu et Réaumur ! avaient reconnu dans les Polypes (alcyonelles?) des œufs, d'abord blancs, puis bruns, déprimés au milieu et pourvus d'un bourrelet. Trembley connaissait ces observations et il trouva l'occasion de les confirmer, en 1746, deux ans après la publication de son travail. Il écrivit à Bonnet qu'il avait apporté d'Angleterre des œufs desséchés comme des œufs de ver à soie, et que le printemps suivant il en a vu sortir des Polypes 2. Nous ignorons à quel genre de Polypes ces œufs appartenaient.
A cette époque on trouve encore deux notices sur les hydres : l'une est de Martin Folkes % et l'autre du duc de Richmond 4. Cette dernière est l'extrait d'une lettre datée d'Utrecht (1743). Toutes les deux sont accompagnées de figures, mais elles ne font que confirmer ce que l'on savait déjà.
Baker a publié son traité sur les Polypes en 1743 5. Il reconnaît quatre sortes de Polypes, parmi lesquelles il comprend les hydres et les vorticelles. On voit représentés dans ses planches le Polype à panache , des plumatelles et des cristatelles.
1 Loc. citât.
- Bonnet, Considérations sur les corps organisés, tom. II, art. 317.
3 Some account of the insect called the fresh-water Polypus, by Martin Folkes. PuiLO-soni. Traksact. 1742-3, n° 469, p. 422 (676), pi. XVII.
4 Some further account of Polypi. Pmlosopu. Transact. , n° 470, p. S10 (685), pi. XVIII, fig. 1 — 3. Voyez aussi, clans le môme recueil, même année, Gronovies, Concerning a waterinsect (Polype), n° 466, p. 218 (607), et une autre note, encore d'un gentleman de Cambridge , Concerning the insect mentioned by Gronovius , n° 466, pag. 227 (609).
5 Baker, An attempt towards a natural history of the Polype in a letter to Martin Folkes. London, 1743. Empl. of microscope. London , 1753. Nuttig gebruyk van het mikroskoop^ of handleiding , etc., door Henri Baker, traduit par Houthuyn. 2 vol. in-8". Amsteldam , 1756. Philosoph. Transact. 1743. Some observations on a Polyp dried, by Henry Baker, n° 471 , p. 616 (724),(pl. XXI, fig. 8.
Baker signale un Polype très-curieux, qui a des œufs d'une forme toute particulière et qu'il désigne sous le nom de bell-flower- animal. Jl dit l'avoir reçu de son ami William Arderon, qui le découvrit en 1743. Cette espèce remarquable, que personne ne paraît avoir observée depuis, a été retrouvée par l'un de nous, M. Van Beneden, en 1839, près du château d'Heverlé.
Ces animaux vivent rarement, dit Baker, plus de quinze réunis et moins de dix , dans une sorte de mucilage (in een vliezig soort van slym of ' lymartig hokje). L'habitation, en forme de clochette, est toute transparente et divisée en différents compartiments. Les bras sont au nombre de quarante et en fer à cheval. Les aliments passent par un œsophage, entrent dans un estomac, et s'accumulent ensuite dans un intestin pour être expulsés sous forme de boulettes.
Outre les mouvements individuels, toute la colonie peut, selon l'auteur anglais, se transporter d'un endroit à l'autre par une volonté commune.
Baker n'a pu découvrir comment ils se propagent; mais il suppose que les corpuscules arrondis, trouvés dans l'intérieur, sont de véritables œufs.
Les filaments, signalés il n'y a pas longtemps sur les bras des hydres, étaient connus déjà de Baker : M en heeft aen de armen een menigte van kleyne hairfjes ontde/it, die uyi de bolletjes schynen voort te hoomen, en mogelyk als haaftjes dienen tothet vatten en vasthouden van de prooi.
Ainsi Baker a suivi de près Trembley, et il s'est montré, comme lui, consciencieux et fidèle observateur.
Il y a lieu de s'étonner que les Polypes fussent encore si imparfaitement connus il y a quelques années, quand on pense que, vers le milieu du siècle dernier, ces nouvelles hydres avaient attiré l'attention de presque tous les savants de l'Europe. En Hollande, en Angleterre, en France, en Suède et en Allemagne les Polypes furent l'objet de curieuses investigations.