CHAPITRE III
d'où vient la croyance aux esprits et quelle idée
ON s'en fait
La croyance aux esprits étant le point de départ et le fondement essentiel de tout le développement religieux dans l'humanité , no us avons cru nécessaire d'insisterlonguement sur les démonstrations qui s'y rapportent. Il y avait surtout un grand intérêt à prouver que l'animisme des sauvages s'étend jusqu'aux objets inertes. Nous pensons que ce que nous avons dit suffît à démontrer la réalité du fait.
Quant aux causes qui l'ont produit, nous les trouvons dans l'état mental qui a été celui de tous les hommes il y a quelques milliers de siècles, qui est encore celui des populations non civilisées, et qu'une observation attentive suffit à reconnaître jusque chez nos enfants.
Mais en dehors de ces considérations générales, toujours un peu abstraites et qui exigent un certain effort d'esprit de la part des personnes qui n'ont jamais réfléchi sur ces questions psychologiques, il existe un fait qui est à la portée de toutes les intelligences, et qui suffirait à lui seul à faire comprendre comment a pu se produire une croyance à première vue si étrange.
■I8T. NAT. DES REUOIONS. 1*
Ce fait, c'est celui du rêve.
Toutes les personnes cultivées savent maintenant ce que c'est que le rêve. Elles y voient la continuation des mouvements cérébraux que le sommeil ne suffit pas à arrêter. C'est donc un fait purement subjectif, comme la pensée, dont elle n'est qu'un prolongement. Mais pour le sauvage, qui ne sait pas faire la distinction du subjectif de l'objectif, le rêve ne peut s'expliquer que par Tapparition des objets qui viennent se présenter à son regard. La réalité de ces apparitions ne lui laisse pas plus de doute que la
^ vue des mêmes objets pendant la veille. Mais comment expliquer qu'il puisse ainsi voir en dormant des personnes
. absentes ou mortes et enterrées, des objets qui sont à de grandes distances et qui ne peuvent se déplacer ? La solution est toute naturelle. Ce ne sont pas les objets mêmes qu'il voit,, mais leurs images, leurs erSwXa. Quant à croire que ces images sont simplement imprimées dans son cerveau, voilà ce qui ne viendra jamais à l'esprit d'un sauvage. Les images qu'il voit sont des réalités extérieures à • lui, des spectres, les fantômes des objets, et ces fantômes visibles sont les âmes mêmes de ces réalités, quelles qu'elles soient ; car remarquez que dans ses rêves il voit aussi bien les spectres des choses que ceux des êtres. Il n'y a à cet égard aucune différence. Donc iln'yapaspour lut d'objets inanimés,
U faut de plus remarquer que, chez les races inférieures comme chez les enfants, le rêve a une précision, une intensité qu'il n'a plus chez les autres. 11 en résulte qu'il frappe beaucoup plus vivement l'imagination, qu'il reste plus présent à la mémoire. Aussi les sauvages parlent-ils •beaucoup de leurs rêves ; ils se les racontent les uns aux autres avec. d'autant plus de détails qu'ils y attachent un^
D'OU VIEiNT LA CROYANCE AUÏ ESPRItS 87
plus grande importance, et cette habitude a pour conséquence d'ajouter une nouvelle surexcitation à leur puissance imaginative.
Au rêve, qui est la vision du sommeil, s'ajoute la vision, qui est le rêve de la veille, et qui n'est guère moins fréquente chez les hommes des forêts et des déserts. Tout imprégnés dès leur enfance de contes, de mythes, de légendes qui se transmettent d'âge en âge avec l'autorité que leur donne l'affirmation des ancêtres , ils vivent dans une perpétuelle hallucination, qui ressemble à l'extase morbide que provoquent le jeûne, le narcotisme ou la fièvre% et grâce à laquelle Timagination se substitue à la sensation. Aussi les visions des sauvages ne font-elles jamais que reproduire servilement les contes avec lesquels ils sont le plus familiers. Ils voient simplement ce qu'on leur a appris à voir, exactement comme chez nous leé fous, les hallucinés, ces sauvages des contrées civilisées. Quand on lit la Vie des Saints, on est tout d'abord frappé de ce manque absolu d'originalité. Leurs visions ne sont jamais que des répétitions de légendes connues, des reproductions des images qu'ils ont eues sous les yeux. La Vierge, le diable se montrent toujours sous la forme et avec le costume consacrés du pays et de l'époque. La même remarque s'applique exactement aux apparitions modernes de la Salette, de Lourdes et autres lieux. Comme le dit très justement Tylor, « dès qu'une idée s'est imprimée dans l'esprit d'un sauvage, d'un barbare ou d'un enthousiaste, la moindre influence extérieure suffît pour la réveiller. En un
^ Il faut ajouter que les populations primitives sont beaucoup plus exposées que nousaux jeûnes prolongés et aux maladies qui produisent les visions et surexcitent l'imagination ; sans compter les illusions et les terreurs qui tiennent à leur Ignorance et à leur genre de vie.
mot, le visionnaire tourne dans un cercle vicieux : il voit parce qu'il croit, il croit parce qu'il voit. De même qu'un enfant qui se regarde dans un miroir, il voit constamment la réflexion de sa propre pensée, et il accueille docilement les renseignements de cet autre lui-même. Ainsi le Peau- Rouge visite ses bienheureux territoires de chasse; le Tongan, l'île vaporeuse de Bolotoo ; le Grec pénètre dans THadès et entrevoit les Champs-Elysées; le chrétien contemple les gloires du ciel et les horreurs de l'enfer. »
La vision est, comme le rêve, un état mental que chacun de nous a pu expérimenter par lui-même, au moins dans l'enfance ; car c'est surtout à Tâge où domine Timagination qu'elle se produit. C'est précisément pour cela que les enfants ont, en général, peur des ténèbres. Leur imagination, tenue en échec par la lumière et par la précision des formes qu'elle produit, se lâche la bride dans l'obscurité, où elle peut librement reconstruire les figures plus ou moins terribles dont les contes des bonnes femmes et les légendes religieuses ont meublé leur mémoire. Plus tard les visions disparaissent, mais si l'on se donne la peine d'y faire attention, on peut observer un grand nombre de faits qui, pour des visionnaires, pourraient devenir la source d'hallucinations plus ou moins complètes, un bruit qui éclate subitement dans l'oreille, une lumière qui s'allume dans l'œil, la sensation d'un contact qui se produit sur telle ou telle partie du corps, etc. etc.
« Si nous jugions les mythes des âges primitifs par le seul secours de notre moderne imagination, nous ne pourrions nous rendre compte de leur singulière influence sur la vie et les croyances de l'humanité. Mais l'étude des faits et des documents nous permet de constater chez les pimples anciens et chez les nations sauvages un état d'imagination
intermédiaire entre Tétat moral d'un bourgeois moderne, sainement prosaïque, et celle d'un fanatique exalté ou d'un homme en proie à un accès de fièvre chaude. L'imaginalion du poète moderne a plus d'un point commun avec l'esprit des tribus incultes de la phase mythologique. Les conceptions Imaginatives de l'homme primitif peuvent être étroites, grossières, répulsives, tandis que les fictions plus raffinées du poète, merveilleusement travaillées, peuvent affecter des formes d'une beauté artistique, ravissante, mais il n'en demeure pas moins entre eux, quant à la réalité des idées, un trait d'union que, heureusement ou malheureusement, l'éducation moderne a mis tant de zèle à détruire. Le changement de sens d'un simple mot dira l'histoire de cette transition de la pensée primitive à la pensée moderne. Du commencement à la fin, les procédés de l'imagination ont été mis en œuvre, mais là où le sauvage voit des fantômes qui lui font peur, l'homme civilisé ne voit plus que des fantaisies dont il s'amuse ^ »
Un des faits qui démontrent le mieux d'où proviennent les visions et toutes les hallucinations et aberrations du même genre, c'est que partout ou le sentiment religieux est excité, elles deviennent contagieuses. On se rappelle les grandes épidémies de visions qui se produisaient au moyen âge, et qu'on a de nos jours essayé de renouveler dans quelques villages arriérés. Dès qu'une femme se mettait à voir, toutes les autres voyaient également, et toutes voyaient à peu près les mêmes choses, parce qu'elles avaient été bercées des mômes légendes. L'épidémie n'atteignait jamais les personnes qui, nées et élevées hors
* Tylor, la Civilisation primitive^ t. I, pages 360-361^ — Reinwald,'
du pays, n'avaient pas eu l'imagination farcie des mômes contes.
Cependant, comme nous l'avons dit précédemment, nous ne croyons pas que l'animisme procède uniquement du rêve et de la vision ; il est surtout la conséquence naturelle de rinfirmité intellectuelle des premiers âges, dont le caractère essentiel est de ne pouvoir distinguer le subjectif de l'objectif, et qui se manifeste progressivement par cette curieuse et universelle transformation de toutes choses, qu'on nomme Tanthropomorphisme. C'est-à-dire que Thomme, sans s'en douter, se substitue à tout, se fait le centre et le modèle de toutes choses.
Mais si l'animisme a pu se produire en dehors du rêve et de la vision, il est certain que ces deux phénomènes ont eu une influence considérable sur la systématisation des conséquences de l'animisme. Sans eux, il serait difficile de comprendre et d'expliquer toute la série des conceptions qui dérivent de la croyance aux âmes ; c'est au rêve qu'elles doivent leur précision.
Tout homme, tout être, tout[objet a donc une âme ; il n'est pas possible d'en douter, puisque ces âmes se montrent dans les rêves et dans les visions. Leur forme est celle môme des êtres et des objets qu'elles animent, mais leur substance est bien différente, puisqu'elles peuvent en un instant franchir des espaces considérables, pénétrer dans les demeures sans qu'on leur ouvre les portes. Aussi dans toutes les langues connues, les expressions qui les désignent se rapportent-elles aux idées d'ombre, de souffle, de fantôme. Ces âmçs sont distinctes du corps, puisqu'elles s'en séparent pendant le sommeil, Tévanouissement et l'extase. Elles constituent en même temps la force vitale. .La mort n'est que la sép9:ra,tion de l'âme et du corps. La
maladie est plus difficile ,à expliquer. On 8*en tire en y voyant une absence plus ou moins prolongée de Fâme ou Tenvahissement du corps par un esprit mauvais; c'est ainsi que dans l'antiquité et au moyen âge, on expliquait les maladies nerveuses par la possession du démon.
L'âme survit au corps, puisque l'on peut voir, au moins en rêve, l'âme des morts, et cette survivance n'a pas de limites déterminées, puisque ces apparitions peuvent se produire après un nombre indéfini d'années. Il n'y a pas même de raison pour lui assigner une limite quelconque, attendu que la mort résultant de la séparation de l'âme et du corps, devient bien difficile à comprendre pour l'âme une fois séparée du corps. L'âme est donc considérée, sinon comme immortelle, du moins comme persistant plus ou moins longtemps après la destruction des corps, ce qui permet aux âmes des ancêtres de veiller sur leurs descendants. Platon et Descartes n'ont rien trouvé de mieux.
Mais pour comprendre bien clairement ce qu'était le rêve pour les hommes d'autrefois, il faut d'abord se rendre compte de l'idée qu'ils se faisaient de l'âme ou esprit.
La vie présentait à leurs méditations un certain nombre de phénomènes qui, de tout temps, les ont singulièrement préoccupés : .la veille, le sommeil, la léthargie, la maladie et la mort. En quoi consiste la diff*érence d'un corps éveillé et d'un corps endormi, d'un corps malade et d'un corps bien portant, d'un corps vivant et d'un corps mort ?
L'expérience du rêve et de la vision leur a été, pour résoudre ces questions, d'un grand secours. Puisque, soit en rêvant, soit en veillant, ils pouvaient voir l'image des absents, même séparés d'eux par de grandeis distances, ils
ont été amenés à cette conclusion ': que chaque homme possède une forme visible à Tesprit et même à l'œil dans le rêve et dans la vision, — et que cette forme est rimage., le fantôme de l'absent. Tout homme a donc son fantôme. Ce fantôme pense, il sent, il parle, donc il est vivant ; non seulement il est vivant, mais il est la vie, puisqu'on le voit agir, et qu'on l'entend parler, même quand le corps où il habitait est devenu immobile ; et cette vie est persistante, puisqu'elle subs.iste quand le corps est détruit par la corruption ou par le feu * .
L'homme doit même avoir plusieurs fantômes et plusieurs âmes, puisqu'il peut se montrer en divers lieux à la fois, et que l'on peut voir l'image non seulement de l'homme mort ou endormi, mais de l'homme vivant et agissant, c'est-à-dire lorsqu'une âme reste présente dans le corps pour l'animer. Cette conception de la multiplicité des âmes est une conséquence logique de la conception animique qui résulte du rêve, mais si elle se trouve chez quelques tribus, il faut reconnaître qu'elle est loin d'être générale. Il en est tout autrement de la conception élémentaire de l'âme-fantôme vivante et agissante. C'est la solution généralement adoptée pour les problèmes que nous avons énoncés.
Il est, du reste, très facile de comprendre qu'elle se retrouve chez tous les peuples, au moins sous sa forme la
^ Cette idée des sauvages est à peu près identique à celle que se font des âmes les civilisés modernes, même en dehors de lathéologia et de la métaphysique spiritualiste. Dans le discours qu'a prononcé M. Renan aux obsèques de Tourgueneff, nous trouvons une expression qui pourrait être parfaitement comprise d'un Peau-Rouge ou d'un nègre de la Guinée ;« Adieu donc, grand et cher ami, re qui va s'éloigner de nous n'est que la cendre. Ce qu'il y eut d'immortel en loi, ton image spirituelle^ nous restera. » M. Renan a-t-il voulu parler de l'image qui persiste dans le souvenir des survivants ou d'une image réelle, substantielle du mort? chi lo saf
plus simple, puisqu'elle a pour elle le témoignage apparent des sens. Le rêve, en eflPet, chez les sauvages, comme nous Tavons expliqué, et aujourd'hui encore chez nos enfants et chez beaucoup de gens peu cultivés, communique souvent aux visions qu'il présente une intensité de vie, un relief de réalité plus saisissant que laréalité même. On sait combien il se trouve dans les campagnes de personnes qui continuent à considérer les rêves comme des pronostics certains. D'autres, ailleurs même que dans les campagnes, accordent une importance analogue auxpressentiments, qui ne sont, en somme, que des visions moins nettes que celles des sauvages. Dans l'un comme dans l'autre cas, ce n'est le plus souvent que l'effet d'une préoccupation plus ou moins intense qui transpose au mode objectif un simple phénomène de subjectivité.
Ce fantôme, cette âme dans un très grand nombre de langues s'appelle ombre. Ces ombres que nous retrouvons à la fois dans Homère et dans saint Paul, — 7iv6uiJLaTix6v <Tto{jLa, -^ rie sont pas de simples apparences. Car, outre la vie, le mouvement, le langage et toutes les passions de la nature vivante, elles gardent certaines fonctions du corps. Nous voyons dans VOdyssée les ombres des héros grecs s'empresser auprès d'Ulysse pour boire le sang de la victime immolée par lui. Il les écarte avec son épée et ne laisse approcher que celles dont il veut se faire reconnaître. Dans les langues tasmanienne, algonquirie, qùichée, aravec, abipone, zouloue, ombre et âme sont identiques. D'autres peuplades la confondent avec le cœur, et cette identification de l'âme, de la vie avec le cœur ou le sang se retrouve chez les Caraïbes, aux îles Tonga, chez les Bassoutos, chez les Karens, chez les Papous et dans l'ancienne philosophie juive et arabe. Dans la BibleJ lahveh défend de
boire le sang des animaux « parce que le sang est la vie.»
Ailleurs le fantôme, l'ombre, la vie se confondent avec la respiration, le souffle. C'est la conception qui a prévalu chez la plupart des nations européennes, l'esprit, — spi-ritttSf — l'âme, — anima» Le sanscrit dit aiman et prâna; le grec «veOpiot, et 4/ux^> l^s Juifs nephesh, ruach et nesha" mah; l'arabe nefs et ruh, qui ont tous le même sens.
C'est la présence de cet esprit, de ce souffle, de cette àme, de cette ombre, etc., dans le corps qui constitue la vie. Quand il abandonne le corps définitivement, c'est la mort; quand il le quitte temporairement, c'est le sommeil, Tévanoujssement ou la léthargie. Pendant le sommeil, l'âme voyage. Le chef norse Jugimund enferme trois Finnois dans une hutte pendant trois nuits, avec ordre d'aller visiter l'Islande et. de lui rapporter des informations sur la situation géographique de cette île. Leur corps s'engourdit; leurs âmes partent vers la terre lointaine ; et à leur réveil, au boutde trois jours, ils lui font la description du Vatnsdœl ^
Les légendes du même genre sont en nombre infini. Les rêves ne sont pas autre chose que le récit des visions de l'âme pendant ces excursions. Saint Augustin raconte dans la Cité de Dieu (XVIII, 18) une histoire analogue. D'autres fois cependant l'âme reste présente dans le corps du dormeur et y reçoit les visites d'autres âmes qu'elle voit en rêve. C'est ainsi que deinsV Iliade (XXIII, 69-102), rame de Patrocle apparaît à Achille endormi. Cicéron, dans le De divinatione [1,^1) raconte l'histoire de deux Arcadiens, qui, arrivés ensemble à Mégare allèrent loger l'un chez un ami, l'autre dans une auberge.
La nuit, ce dernier apparaît à son compagnon de voyage,
* Vains dceli Saga-, Barinp; Goulcl,Wer«iooiues, p. 29.
implorant son secours contre l'aubergiste qui veut le tuer. Le dormeur s'éveille et se lève tout effrayé ; puis il se ravise, et pensant que cette vision n'a aucune réalité, il se rendort. Son compagnon lui apparaît une seconde fois ; s'il n'a pas voulu venir à son secours, il ne n*fusera pas au moins de le venger. L'aubergiste, après l'avoir assassiné, a caché son cadavre dans une charretée de fumier. Il prie donc son compatriote de se trouver le lendemain de bonne heure à la porte de la ville avant la sortie de la charrette. Cette fois l'Arcadien se rend à la prière de son ami; il arrête la charrette, le cadavre s'y trouve et l'aubergiste est conduit en prison. Quid hoc somnio dici potest divinïus ? « Qui mérite mieux le nom de divin qu'un pareil songe? » s'écrie Cicéron, qui n*a pas le moindre doute sur la réalité du fait. Il l'admire, mais il ne pense pas à s'en étonner. Au plus beau temps de la civilisation latine,* certains songes, comme du temps d'Homère, passaient pour envoyés par les dieux, et Ton trouvait tout simple que Tâme d'un homme mort s'en allât à distance trouver l'âme d'un homme endormi.
L'âme n*est pas toujours visible. Ainsi il est rare qu'un fantôme se montre à plusieurs personnes réunies*. De même il est toujours vu par les chamans ou sorciers ; moins souvent par les autres personnes. Le spectre de Samuel, visible pour la pythoni€se d'Endor, est invisible pour Saiil. Ces faits sont fréquents dans l'histoire des saints. Saint Antoine voit l'âme de saint Ammonius emportée au ciel au milieu d'un groupe d'anges, le jour
* La chose est facile à comprendre. Les visions de celte nature supposent un état psychologique qui n'est guère possible que dans risolemenl. Quant au privilège des sorciers, il s^explique par le mensonge ou plus ordinairement par les habitudes extatiques qui caracté-* ri sent les gens de celte profession.
même où meurt le pieux ermite, à quarante lieues de distance, dans le désert de Nitrie. Quand mourut saint .Ambroise, la veille de Pâques, plusieurs enfants nouvellement baptisés virent son âme et la montrèrent au doigt à leurs parents ; mais ceux-ci, ayant les yeux moins purs, ne réussirent pas à l'apercevoir.
Il y a des pays, tels que Saint -Kilda en Angleterre, où il est de règle que les habitants soient avertis de leur mort prochaine par l'apparition de leur propre spectre. Dans d'autres, comme dans le Kircudbrightshire, les paysans ont soin de s'envoyer réciproquement leurs fantômes au moment de mourir.
L'âme, dans ces apparitions, se présente aux regards avec l'apparence de son enveloppe corporelle, sans quoi comment la reconnattrait-on ? Il en faut bien conclure que l'âme, tout éthérée qu'elle soit, garde cependant assez de matière pour être visible, et que cette matière prend la forme du corps. Par conséquent les esprits portent la trace des mutilations qu'a pu subir le corps, au moment de la séparation. C'est pour cela que l'Australien coupe le pouce de l'ennemi qu'il vient de tuer, afin que Tesprit qui survit ne puisse se servir contre lui de sa lance. Ce que le nègre redoute surtout dans la maladie, c'est qu'elle ait pour effet de le faire arriver maigre et faible dans l'autre monde. On raconte qu'un planteur américain voyant que ses esclaves se suicidaient pour échapper à ses cruautés, arrêta net cette pratique qui menaçait de le ruiner, en faisant couper la tète et les mains des suicidés. L'idée de revenir dans leur pays sans tête et sans mains les effraya plus que la perspective des souffrances présentes. C'est pour la même raison que les Chinois ont horreur de la pécoUation.
Les fantômes ont une voix puisqu'ils parlent, mais cette voix n'est qu'un fantôme, qu'une ombre de voix. Chez les Algonquins ils parlent comme de« grillons. Dans la Nouvelle-Zélande, ils sifflent ; de même chez les Zoulous qui donnent aux esprits parleurs le nom de siffleurs. Chez les Grecs et les Romains ces voix sont un léger murmure.
Quelques nations ont été amenées par la logique à tenir compte dans la conception des âmes de ces caractères matériels. Les Iroquois par exemple faisaient jadis une ouverture dans la tombe ou dans le cercueil pour que l'esprit pût aller visiter son ancien corps. Le sorcier malgache, pour guérir un malade qui est regardé comme ayant perdu son âme, perce un trou dans un tombeau pour en laisser sortir l'esprit, qu'il rattrappe dans son bonnet, et qu'il fait entrer dans la tète du malade. Les Chinois percent la toiture pour laisser passer l'âme au moment de la mort. On retrouve jusqu'en France, en Allemagne et en Angleterre la coutume d'ouvrir une porte ou une fenêtre pour permettre à l'esprit de sortir quand il a quitté le corps. L'âme est si bien matérielle que dans certains pays on répand par terre de la cendre pour avoir l'empreinte de ses pas. On a même été jusqu'à donner des renseignements, du reste fort variables, sur le poids des âmes. Un sorcier basouto déclare qu'il a porté le corps de la reine sur ses épaules et qu'il était aff'reusement lourd ; Glanville raconte que David Hunter, a le gentil pâtre » , souleva le fantôme d'une vieille femme, qui ne pesait pas plus qu'un sac de plume. D'après une légende allemande, une mère morte revient la nuit allaiter l'enfant qu'elle a laissé sur la terre, et l'on reconnaît sa place à Taff'aissement du lit où elle s'est couchée. Enfin le spiritisme moderne affirme que l'esprit d'un homme pèse de trois à quatre onces.
3i^ HISTOIRE NATURELLE DES RELIGIONS
Quelle est Ift substance de Fâme ? Les renseignements sont abondant», mais peu précis. Les Tongans disent que Tâme humaine est la partie la plus subtile et la plus aérienne du corps, qui s'échappe au moment de la mort. Pour eux l'âme est au corps ce que le parfum et Tessence d*une Heur est à la fibre vég(Hale. Selon les devins du Groenland Tâme est pâle et molle, et quand on veut la saisir on ne sent rien, car elle n'a ni os, ni chair, ni nerfs. Les Caraïbes ne vont pas jusqu'à l'immatérialité de l'âme puisqu'elle est visible, mais ils disent qu'elle est légère et subtile autant que peut l'être un corps. Les Siamois croient que l'âme est formée d'une matière ténue, qui échappe à la vue et au toucher, excepté quand elle est unie à un corps mobile aérien. Epicure disait : « Ceux qui soutiennent que l'âme est immatérielle ne savent ce qu'ils disent, car s'il en était ainsi, l'âme ne pourrait faire aucun effort ni supporter aucune souffrance. » Saint Irénée explique que l'âme n'est immatérielle que par comparaison au corps. Tertullien raconte qu'une prophétesse montaniste avait vu une âme : elle était mince et translucide ; elle avait une couleur aérienne, avec l'apparence d'une figure humaine. Eu somme la théorie des esprits, née du rêve ou de la vision, ne saurait admettre l'immatérialité absolue, mais un organisme spirituel corn* posé de matière au plus haut degré de raffinement et d'atténuation. Les théologiens modernes et les métaphysiciens qui sont allés au delà se trouvent quelque peu embarrassés d'expliquer les apparitions, qu'ils admettent cependant.
Cette manière de comprendre l'âme ne résout pas toutes les difficultés. Nous concevons plus ou moins vaguement quecetle âme, en se séparant du corjps qu'elle animait, cause sa mort, une fois qu'il est admis que la mort
D'OG VÎEîS^T LA CROYANCE AlTX ESPHITS 39
eonskte préoiséryidnt danis cette, séparation. Mais ce paralogisme n'explique pas tout. Pourquoi l'âme quîtte-t-elle le corps ! Pourquoi le C(»rps tombe-t-il en pourriture quand l'àme Fa quitté ? Les sauvages n'ont pas songé à nous l'expliquer. Mais mémo dans ces données la théorie de l'esprit, par laquelle ils prétendent expliquer la mort, la léthargie et le sommeil, — séparation définitive, séparation temporaire plus ou moins longue, — n'explique pas la maladie ni la folie. Quelques-uns ont compris la difficulté et ils y ont paré par le moyen le plus simple à la fois et le plus ingénieux. De même que pour expliquer la possibilité des apparitions simultanées en plusieurs lieux, ils ont imaginé la multiplicité des âmes \ ils rendent compte de la maladie par l'addition d'une âme morbide et de la folie par la soustraction de l'âme raisonnable. Rien de plus commode et de plus logique, une fois admis le système. L'âme étant la partie essentielle de toutes choses, tout s'explique par le plus ou moins d'âmes, et la ' supériorité de l'homme sur tout le reste consiste précisément en ce qu'il possède un plus grand nombre d'esprits. Et remarquez que cette thécwie de sauvages est jnfiniment plus intelligente et mieux fondée que celle des métaphysiciens qui ne la leur ont prise que pour la gâter. Les sauvages au moins s'appuient sur ce qu'ils considèrent sincèrement comme le témoignage de leurs sens et sur la logique, tandis que la métaphysique, avec ses entités et ses âmes spirituelles, n'est qu'une pure fantaisie.
* Le catholicisme, toujours supérieur en lout à toutes les doctrines rivales, a non s>eulement les faniônies, mais les réalités muliiples. Malgré le proverbe qui protend qu'on ne saurait être en deux endroits à la fuis, saint Alphonse de Liguori nvaii le privilège miraculeux de prêcher son sermon à Téglise pendant qu'il confessait chez lui. Et il n^est pas le seul qui ait joui de cette précieuse prérogative.
iO HISTOIRE NATURELLE DES RELIGIONS
Maintenant nous voici, il me semble, en mesure de comprendre comment a pu se produire le fétichisme. Mais avant d*arriver à l'exposition de cette première forme religieuse, il nous reste à expliquer comment et pourquoi les hommes ontcommencé par elle. La chose n'est en effet pas aussi simple qu'elle en a l'air au premier abord.