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CHAPITRE IV

qu'est-ce que LE FÉTICHISME?

Quand les Portugais allèrent s'établir sur plusieurs points de l'Afrique occidentale, ils furent frappés de la vénération que témoignaient la plupart des nègres pour des arbres, des poissons , des plantes, des cailloux, des griffes, des dents d'animaux, des morceaux de bois et pour mille autres objets. Ils transportèrent à ces objets le nom qu'ils donnaient eux-mêmes à leurs propres amulettes ou talismans, celui de feiliço ou charme, mot dérivé du latin factitiusy dans le sens de charme magique. Les Français et les Anglais leur ont emprunté ce terme, dont ils ont fait fétiche y fetish. Il est vrai que ces deux langues possédaient depuis longtemps ce mot, mais dans un sens un peu différent. On trouve en effet dans le vieux français le mot faitis, qui signifiait bien fait, beau, que le vieil anglais avait adopté sous la forme defetys, et avec la même signification. C'est le président de Brosses qui eui l'idée de désigner le culte rendu aux objets inanimés sous le nom général de fétichisme.

Le fétiche est essentiellement un objet dans lequel est incarné un esprit puissant, ou du moins par l'intermédiaire duquel un esprit exerce son pouvoir.

Par conséquent cet objet est considéré comme ayant une conscience et un pouvoir, en vue duquel on l'adore, on lui adresse des prières, on lui fait des sacrifices. Waitz a très nettement résumé la conception fétichique telle qu'elle re'sulle des récits des voyageurs : « Dans la pensée du nègre, dit-il, un esprit demeure ou peut demeurer dans un objet matériel quel qu'il soit, et souvent un esprit très grand et très puissant peut habiter un objet insignifiant. Il ne pense pas que l'esprit soit lié pour toujours à l'objet matériel qu'il habite, mais il se figure seulement qu'il en fait sa demeure la plus ordinaire. En un mot le nègre établit assez souvent une distinction entre l'esprit et l'objet matériel qu'il habite; quelquefois même il oppose Tun à Fautre, mais la plupart du temps il combine les deux pour en former un tout, el ce toutestle fétiche, pour employer te nom que lui ont donné les Européens, c'est-à-dire robjet de' son culte. »

• Il n'est pas inutile de faire remarquer que la conception telle* qu'elle resjsort de l'explication de Waitz est un peu différente de la forme primitive, telle qu'elle a dû naître du rôve. En effet sous cette forme première l'apparition de l'objet est identique à celle de l'être vivant, et par conséquent, il ne devrait logiquement se trouver aucune différence 'entre JanotiOn de l'âme de l'homme et celle de l'âme des choses. C'est-à-dire que le fétiche n!a pas dû dès le principe être conçu simplement comme le réceptacle ou la demeure de l'esprit ; des distinctions de ce genre exigent une observation que ne comporte guère rinconsciènce des premiers temps. Dans le fétiche, l'âme et le corps sont

unis exactement comme chez Thomme et chej^ les animaux. Cette assimilation absolue des objets aux êtres a dûraéme persisterpendant une longue suite desiècles.Mais il est bien certain qu'elle a plus ou moins cessé d'exister chez la plupart des fétichistes observés parles voyageurs, et il est parfaitement vrai que la définition de Waitz s'applique très exactement à .la conception fétichiste telle qu'elle se trouve aujourd'hui chez le plus grand nombre des peuples de l'Afrique.

Il ne serait même pas difficile de citer des exemples encore plus éloignés de la conception primitive. Ainsi les fétiches, dont le nom indigène Qs>i grigri on Juju, peuvent être simplement des objets qui, par leur singularité, attirent l'attention du nègre ou qui sont consacrés par un prêtre ou un sorcier. Mais celui qui les adopte comme fétiche ne manque jamais de mettreSeiu^puissance à l'épreuve,, et il ne les garde comme tels qu'autant qu'il pense avoir des raisons de croire à l'efficacité de leur protection.

Mais nous n'avons pas ici à nous occuper des transformations ou atténuations qu'a pu subir la conception primitive. Nous y viendrons plus tard. Pour le moment nous voulons essayer d'expliquer pourquoi, de toutes ces âmes qui se présentaient à nos sauvages ancêtres dans leurs rêves et dans leurs visions, ils ont choisi pour les adorer précisément celles qui pouvaient avoir le moins d'influence sur leur destinée.

Il suffît pour cela de se reporter aux souvenirs de la première enfance.

Je me rappelle un cocher de bois gravement assis sur son siège . d'où, le fouet à la main, il conduisait son attelage. Le cocher pouvait bien . avoir dix centimètres de

haut ; le char et les chevaux étaient à l'avenant. Ce petit

homme avait le visage étrangement peinturluré ; et la première fois que je le vis, je le regardai avec une certaine inquiétude ; mais quand approcha la nuit Timpression devint plus vive. Je le vois encore sur la table de la salle Qù je jouais. Le jour allait finir; j'étais seul avec une sœur plus jeune que moi. Nous finissions par ne plus oser nous approcher de la table, tant ce. nouveau venu avait Tair rébarbatif. Il nous semblait qu'il agitait son fouet ; et notre effroi devint tel que, pour me distraire de la société de cet étrange compagnon, je montai sur une chaise pour ouvrir une fenêtre. Dans ma précipitation je cassai une vitre. Le bruit attira la bonne, et l'impression cessa. Mais il faut croire qu elle avait été vive, puisqu'elle est demeurée avec une n etteté singulière dans les souvenirs de ma sœur et de moi. J'avais quatre ans à cette époque, cinq tout au plus.. Eh bien ! je ne me rappelle pas avoir été frappé de voir le chat marcher et miauler, d'entendre aboyer le chien. Je. jouais tous les jours avec ma sœur sans me demander comment il se faisait que je comprenais ses paroles et qu'elle entendait les miennes. Je marchais, je regardais, je sentais, sans rien voir là qui pût m'étonner. Les problèmes psychologiques qui se dressent de toutes parts autour de l'enfant nous laissaient parfaitement froids et indifférents; mais le petit cocher nous inquiétait, parce qu'il nous semblait qu'il était vivant comme nous, et que parfois il paraissait nous regarder comme nous le regardions, c'est-à-dire parce que tout en le considérant comme inanimé, il v avait en somme des moments où nous le soupçonnions d'être semblable à nousmêmes, d'avoirla même vie, les mêmes pensées, lesmênies sentiments. Mais cette vie, ces pensées, ces sentimçnts, comment n'étions-nous pas étor^nés de les trouver en

nous-mêmes? Tout simplement parce que no^s pétions ; habitués à les y trouver dès le commencement,' et que * cette longue habitude nous laissait inconscients. L^homme ^ ne remarque d'abord en lui-même que ce qu'il n'est pas habitué à y voir; et l'observation du moi, comme disent les psychologues , est toujours une résultante de l'opposition du non-moi. Gela veut dire que ce qui nous frappe d'abord ce sont les choses extérieures, c'est la projection plus au moins accidentelle au dehors de nos propres sentiments, que nous localisons dans les choses sans y songer et sans le savoir.

C'est ainsi que l'homme primitif communique aux objets > inertes sa vie, ses émotions, ses passions et en même temps s'étonne de les y trouver sans se douter que c'est lui qui J les y a mises. Par conséquent il voit d'abord tout ce qui n'est pas lai, et ce qui n'est pas lui, il le transforme en luimême, en lui imprimant le reflet de sa propre personnalité. C'est ce que, en langage philosophique moderne, on ex- î primé en disant qu'il objective sa propre subjectivité, ou plus simplement qu'il se personnifie lui-même dans les choses.

Voilà comment il se fait que ses premiers dieux sont les objets inanimés, c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà dit, ceux qui précisément sont le plus incapables de remplir la fonction qu'il leur attribue ; et c'est précisément à cause de cette incapacité même que l'homme remarque plus oii moins vaguement le contraste qui existe entre leur nature et le rôle que leur attribuent l'illusion de ses rêves et l'inconscience de ses visions.

Nous avons crû devoir nous arrêter assez longuement sur là description de cet état mental, qui a été certainement celui de nos arrière-grands-pères, à un certain mo-

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ment de révolution cérébrale de rhumanité. Ces explications étaient nécessaires pour comprendre comment a pu

\ se pr*oduire le fétichisme, qui, sans être lui-même une

' religion dans le sens complet du mot, est au moins le point

.' de départ nécessaire des religions. ■

i - Il était bon aussi de faire comprendre aux animistes du XIX" siècle que leur dédain pour les conceptions des pauvres sauvages est loin d'être jtistifié. L'animisme des Australiens, des Bojesmans, des Weddahs et des Iroquois, comme nous l'avons déjà remarqué, ne diffère guère en effet de celui de leurs congénères d'Europe que par un seul point : c'est qu'il est plus complet, plus logique et plus raisonnable, car eux au moins ont le droit de croire à la

; réalité de leurs rêves et de leurs visions. Ils admettent l'existence des âmes parce qu'ils en ont un témoignage qui peut leur paraître indiscutable, le témoignage de leurs sens. Ils y croient par la même raison qui les fait croire à la réalité des choses visibles, et ils n*ont pas, pour se dissimuler à eux-mêmes l'absurdité de leurs croyances, le soin de se réfugier derrière une fiction de pure fantaisie, la distinction du naturel et du surnaturel, qui est la caractéristique essentielle de toute conception vraiment religieuse.

Du moment qu'ils croyaient à l'âme des choses, cette croyance les amenait nécessairementau fétichisme, d'où devaient sortir non moins fatalement toutes les autres formes religieuses. Il y a là un enchaînement logique qu'il suffit de considérer un seul instant pour faire justice de toutes les déclamations ordinaires .sur les miracles qu'on a accu* muiées autour du berceau de chaque religion.

L'homme des premiers âges est exposé à dn« foule de Rangers, de misères, de souffrances, dont il cherche. natu-

rellement à se préserver par tous les moyens qui sont ;en son pouvoir. Convaincu comme il est que le monde entier est peuplé d'âmes ou d'esprits, il attribue à leur influence tout ce qui lui arrive de bien ou de mal. Il est donc tout naturel qu'il agisse à leur égard comme il agit à Tégard de ses semblables. Ceux qui sont méchants, il s'efforce de les détruire, pour échapper à leur persécution, ou bien il tâche de les apaiser par des présents et des hommages. Ceux qui sont bons, il s'assure leur protection par des moyens analogues.

Il faut aussi, nous l'avons vu, tenir grand compte de l'influence du rôve, quine donne pas seulement la conception des âmes des objets, c'est-à-dire l'idée première du fétiche, mais qui par le caractère spécial de ses apparitions contribue plus que tout autre phénomène à suggérer la notion du mystère et par conséquent du mysticisme. (Test le rêve qui introduit le sauvage dans cette vie étrange où il retrouve les habitudes et les impressions de la vie ordinaire grossies, aggravées, bouleversées par des interr ventions souvent terribles, toujours inéluctables. Car il faut bien remarquer que les rêves dont le souvenir reste le plus persistant sont surtout les cauchemars, ceux par conséquent qui contribuent le plus à faire sentira l'homme sa faiblesse en face de certains dangers, et la nécessité pour lui d'invoquer des secours extraordinaires. Par c« côté encore le rêve a une action décisive sur la conception religieuse. Sans la terreur, il n'y aurait pas de religion ; or le. rêve, le cauchemar est une des causes les plus efficace» de terreur pour le malheureux sauvage.

Quant aux raisons qui déterminentle choix du fétiche, elles sont souvent assez peu faciles à comprendre. Un jour, dans la Guinée Rœmer jeta un coup d'oeil par une porte

entr'ouverte, et il vit un vieux nègre assis dans son temple particulier au milieu de vingt mille fétiches. Le vieillard lui dit que, tout en reconnaissant les services que ces fétiches lui avaient rendus, il n'en connaissait pas cependant la centième partie ; ses ancêtres et lui avaient recueilli tous. ces fétiches et chacun d'eux avait eu son moment d'utilité. Le voyageur vit une pierre grosse à peu près comme un œuf de poule, et le vieillard lui raconta comment il avait trouvé ce fétiche. Un jouril sortait pour une affaire pressante ; en passant le seuil de sa maison, il marcha sur cette pierre et se hlessa. Il pensa que c'était un fétiche et en conséquence il ramassa la pierre, qui lui rendit de grands services ^ontlt^ affaires qu'il avait à traiter.

Ce fait est caractéristique. Il montre avec quelle facilité les sauvages changent de fétiches et quelle sorte de considération ils ont pour eux. Ce ne sont pas, dans le vrai sens. du mot, des dieux, et il ne s'agit pas encore ici de religion véritable ; les fétiches sont simplement des auxiliaires qu'ils cherchent dans le monde des choses, et auxquels ils demandent des services comme à des êtres vivants. • Ce qui fait que nous nous étonnons et que nous cherchons là des mystères, c'est que nous portons naturellement en toute chose nos habitudes d'esprit, et que nous oublions que pour les peuples fétichistes la distinction que nous établissons entre les êtres animés et les autres n'existe pas.

Parfois cependant le choix du fétiche exige un peu plus de cérémonie. Dans l'Amérique du nord, il faut l'avoir vu en rêve ou dans une vision. Ce peut être un animal ou une partie d'animal, la peau ou les griffes, ou bien encore une plume ou un coquillage, une plante ou une pierre, un couteau ou une pipe. Ailleurs, avant d'être reconnu pour

un fétiche et adopté comme tel, un objet doit subir certaines épreuves, et si le possesseur n'est pas satisfait des profits qu'il en a tirés, il le rejette pour chercher un auxiliaire plus puissant.

Le fétiche voit, entend, comprend et agit ; son possesseur lui parle familièrement comme à un ami intime, répand sur lui des libations de rhum, et au moment du danger il l'appelle à grands cris, comme pour réveiller son énergie. En Guinée, les fétiches ont leur maison ou temple, où l'on trouve des milliers d'objets plus extraordinaires les uns que les autres : un pot rempli de rouge avec une plume de coq plantée au milieu, des chevilles de bois entourées de fil, des plumes rouges de perroquet, des cheveux d'horaîme, etc. etc. Le principal objet dans chaque hutte est le siège où s'assied le fétiche et le matelas sur lequel il repose. Ce matelas n'est pas plus grand que la main et le siège est à proportion ; en outre on y trouve toujours une petite bouteille d'eau-de-vie destinée aux besoins du fétiche.

Le fétichisme s'adresse à tout. Il n'existe aucun objet qui ne puisse être pris pourfétiche, les pierres, les rochers, les montagnes, l'eau, les plantes, les animaux, les mânes, les ancêtres, les esprits, le feu, l'orage, le vent, les astres, le ciel, la terre ^ Nous ne nous arrêterons pas en ce moment à passer en revue chacune de ces catégories, notre but n'étant pas ici de donner un tableau complet du fétichisme, mais de faire entrevoir la série des faits et des déductions logiques plus ou moins inconscientes qui ont amené l'humanité de l'animisme universel au fétichisme,

* Voir la Mythologie comparée par Girard do Rialle. Celte énumé* ration n'est que la table des premiers chapitres du premier volume de cet ouvrage (Reinwald, 15, rue des Sainls-Pères.)

du fétichisme à la conception des religions proprement dites, et enfin la suite des développements ou transformations qui marquent l'évolution de Tidée religieuse. Nous croyons cependant utile de donner quelques exemple^, qui, par leur diversité même, feront comprendre ce qu'est le fétichisme, mieux que les généralités les plus compréhensives.

Il faut d'abord se bien mettre dans l'esprit, — nous ne ' saurions trop le répéter, — que le caractère essentiel et fondamental de l'intelligence des tribus sauvages, c'est l'absence pins ou moins complète d'observation et de précision. C'est justement pour cela que ces races, qui sont probablement aussi anciennes que les autres, sont restées si fort en arrière sur le chemin de la civilisation. Je ne nie pas que les milieux et les circonstances ne soient pour beaucoup dans cette stagnation intellectuelle, mais je la dois constater, et les faits ne prouvent que trop combien elle a apporté d'obstacles à leur développement.

Par conséquent il ne faut pas s'attendre à ce que l'étude des formes religieuses, chez des races aussi foncièrement inconscientes, puisse comporter des distinctions bien tranchées et bien nettes. Celles que nous tâcherons d'introduire pour les besoins de l'esprit moderne, qui, lui, ne comprend que la clarté et qui ne peut se passer de lumière, ne pourront donc pas répondre d'une manière absolue à la réalité des choses, et il serait exagéré de les donner comme une traduction complètement fidèle des faits. Elles sont pourtant nécessaires au moins dans une certaine mesure, que nous tâcherons de ne pas trop dépasser.

Le point de départ, comme nous l'avons déjà dit, le germe de tout le développement religieux dans l'humanité, c'est la crovance à l'existence d'una âme vivante en toutes

choses. Cet animisme, en se développant sous la forme religieuse, a produit une foule de variétés fétichiques, qui se réduisent à un principe unique, mais qui par leurs manifestations sont très différentes les unes des autres.

Il y a d'abord le fétichisme proprement dit, qui consiste essentiellement dans l'adoption comme auxiliaires d'objets variés et considérés comme animés, tels que cailloux, dents de requins, plumes de perroquet, mais qui admet aussi des esprits distincts résidant plus ou moins temporairement dans les objets de cette nature ou exerçant leur pouvoir par leur entremise, etc. etc. Puis la croyance aux esprits, invisibles le plus souvent, qui habitent dans les crevasses des rochers, dans les déserts, qui font les maladies, les sécheresses, etc. Les autres formes sont la zoolàtrie, le dendrolâtrie, l'hydrolâtrie , la pétrolâtrie, l'orolâtrie, l'idolâtrie, la météorolâtrie, l'astrolâtrie, l'anthropolâtrie ^

Nous citerons successivement quelques exemples de ces variétés de Fanimième fétichique.

* Les termes que j'emploie pour plus de brièveté signifient, dans Tordre où ils sont placés: — adoration des animaux, — des arbres, — de l'eau, — des pierres, — des monlagnes, — des images, — des phénomènes de l'atmosphère (pluie, vent, tonnerre etc.,), — des astres, — des hommes.

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