CHAPITRE X
transition au théisme *. adoration des phénomènes de
l'atmosphère et du ciel
On a pu voir par ce qui précède que la philosophie cosmogonique des sauvages n'est ni très variée, ni très compliquée. Tout se réduit à doubler chaque phénomène visible d'un esprit invisible qui le produit et qu'ils adorent, par la raison simple que, étant vivant et conscient, il peut leur faire du bien ou du mal, selon qu'il sera bien ou mal disposé en leur faveur. C'est donc à la fois une philosophie et une religion. Ce procédé d'explication ne s'applique pas seulement aux phénomènes terrestres; ils s'en contentent également pour Texplication des phénomènes de l'atmosphère et du ciel ; ce qui nous fournit deux divisions nouvelles : la météorolâtrie et l'astrolâtrie ; nous allons les passer en revue successivement.
Un très grand nombre de peuples, pour ne pas dire tous, ont déifié les phénomènes de l'atmosphère, le tonnerre, Torage, la pluie, les nuages, les vents, les trombes d'eau et de sable, Tarc-en-ciel, etc. Les Peaux-Rouges, effrayés par le bruit du tonnerre, lui offrent du tabac en
le priant de se taire. Les Moxos, les Yucarès, les indigènes du Brésil, adorent également le tonnerre. Les Chinois sacrifient aux esprits du vent, de la pluie, du tonnerre, du dragon, etc., de même que les Samoïèdes, les Tongouses et un grand nombre d'autres tribus tatares. Les marouts ou les vents font partie des divinités védiques. Dans V Iliade, Achille offre des libations à Borée et à Zéphire pour qu'ils activent la flamme du bûcher de Patrocle. Aujourd'hui encore le paysan de la Carinthie place sur un arbre, devant sa maison, un vase de bois contenant de la viande, pour que le vent mange et s'apaise.
Les naturels de la Nouvelle-Zélande, racontent que Maui peut chevaucher sur les tents ou les emprisonner dans leurs cavernes * ; mais il ne peut atteindre le vent d'ouest ni trouver sa caverne pour rouler une pierre à l'entrée. Voilà pourquoi, dans leur pays, règne habituellement le vent d'ouest. Cependant de temps à autre Maui est sur le point de l'atteindre ; alors le vent se cache dans sa caverne et cesse pour un moment de souffler.
Le mythe des quatre vents se présente chez les tribus indigènes de l'Amérique dans un ordre, avec une force et une beauté auxquelles il serait difficile de trouver rien de supérieur dans la mythologie des autres peuples. On peut lire dans \q^ Algie. Researches de Schoolcraft les épisodes qu'offrent les traditions de ce genre chez les Peaux-Rouges. Ils ont été ensuite développés avec un goûl et un talent admirables par Longfellow dans le Chant de Hiawatha.
^ C'est exactement la même conceplion que celle de la mythologie grecque et latine. On ne saurait croire combien Timagination grossière des pauvres sauvages incultes ressemble souvent à Timagination si poétique des Grecs:
Hic vaslo rex Molus anlro LuclarJes venlos tempestatesque sonoras Imperio premii^ ac vinelis el carcere frenat.
Les paysans anglais, dans les veillées, aiment à raconter les exploits fantastiques du chasseur sauvage, du Wœdejager, du grand veneur de Fontainebleau, de Herne, le chasseur de la forêt de Windsor; mais ils necomprennentqu'à moitié ce grand et antique mythe de l'orage. La tradition, dans tout Fouest de l'Angleterre, a conservé le nom de Wish ou WiLsh pour les chiens du chasseur sauvage. Ces mots ont, depuis des siècles, perdu toute signification pour les gens de la campagne, bien que nous puissions facilement reconnaître en eux l'ancien nom bien connu de Woden, en vieil allemand Wwn^cA.Ce chasseur sauvage n'est autre que l'orage, le dieu de l'atmosphère, Flndra occidental qui chasse devant lui les nuages au milieu de la tempête et des vents déchaînés. C'est le même mythe qu'on retrouve dans les légendes de l'Amérique centrale sous la forme de l'oiseau Voc, le messager de Houracan *, le dieu des tempêtes, des éclairs et du tonnerre. Des conceptions à peu près semblables se retrouvent chez les Peaux-Rouges du nord, chez les Assiboines, chez les Ahts de l'île de Vancouver ; au midi, chez les Caraïbes, chez les Brésiliens, chez les habitants de l'île Harvey, chez les Karens, chez les Bechuanas, chez les Basoutos. Chez tous également nous retrouvons le grand oiseau qui gronde en battant des ailes et qui lance des éclairs, le représentant ou même parfois la personnification du dieu du ciel. Les Dacotas montraient, dans un lieu qu'ils appelaient le sentier du tonnerre, près des sources du fleuve Saint-Pierre, les empreintes des pas de l'oiseau-tonnerre, empreintes séparées par des dislances de trente kilomètres. Les Sioux appellent «pierres de ton-
* C'est ce nom qui a passé dans les lani^ues européennes sous la forme de huracano^ hurricanej ouragan. L'oiseau voc est l'aigle de Zeus et de Jupiter
nerre m le silex et toute les pierres qui émettent des étincelles quand on les frappe, parce qu'ils supposent que Téclair en pénétrant dans le sol, y lance ces pierres de tous côtés.
L'oiseau-tonnere des Caraïbes est Savacou ; c'est le dieu des tempêtes ; il produit Téclair en soufflant dans un grand tube; c'est également lui qui cause la pluie. Rochefort, dans ses Iles Antilles^ p. 431, décrit Feffet produit par un orage, il y a deux siècles, sur les Caraïbes, alors que ces sauvages étaient à demi européanisés. « Quand les Caraïbe s voient un orage approcher, ils se retirent immédiatement dans leurs huttes et se rangent sur de petits sièges autour du feu de la cuisine. Ils s'accoudent sur les genoux et se mettent à pleurer et à gémir en s'écriant dans leur jargon : « Mahoya^ — le mauvais démon, — mouche très fâché contre Caraïbe, » Ils sont très étonnés que les Européens ne manifestent, dans ces occasions, ni affliction, ni efl'roi. » Chez les Toupisdu Brésil, le dieu tonnerre Toupartj agitant ses ailes célestes, et tout resplendissant de lumière, est devenu le représentant de la divinité suprême. Les descendants chrétiens de ces tribus donnent encore à Dieu le nom de Toupan. Au Pérou, on adorait partout le puissant Cataquzlf le dieu du tonnerre, le fils du dieu du ciel. C'est lui qui avait engendré la race américaine en la faisant sortir du sol labouré par sa bêche d'or. C'est lui qui, pendant l'orage, lançait avec sa fronde de petites pierres rondes et polies qu'on appelait pierres de tonnerre, qu'on adorait dans les villages comme fétiches du feu, et qu'on recueillait avec empressement, comme ayant la propriété d'allumer les feux de l'amour.
En Afrique, le Zoulou reconnaît dans le tonnerre et les éclairs l'action directe du ciel ou du dieu du ciel. Le
TRANSITION Atl THÉISME 139
Yoroubales attribue à une divinité inférieure, Shango, le dieu du tonnerre, qu'il appelle aussi Lzakouta, le lanceur de pierres, car c'est lui qui a jeté du ciel les haches en silex, de l'âge de pierre, que Ton trouve dans le sol, etque Ton conserve comme des objets sacrés.
Chez les Kamtchadales, le dieu du tonnerre, dès éclairs et de la pluie est Billukaï ; il demeure dans les nuageK et porte un vêtement dont Parc-en-ciel forme l'ourlet. Il s'appelle llya chez les Ossêtes du Caucase, Aija chez les Lapons, Oukko chez les Finnois. Les Russes le montrent parlant au travers des nuages et portant pour vêtement la nuée d'orage aux teintes sanglantes. Il casse avec son puissant marteau les pierres qu'il va lancer ; il agite sa terrible épée et l'éclair brille ; il tend son arc immense, Tarc-en-ciel, l'arc d'Oukko pour lancer ses flèches de cuivre ; et c'est le moment où les hommes doivent l'invoquer pour que ces flèches aillent frapper leurs ennemis. Les anciens Slaves invoquaient leur dieu suprême sous le nom de Perun, « le forgeron » (Perkun, Perkunas). En Lithuanie, le tonnerre lui-même a reçu ce nom de Perkun. C'est le même que le Donar ou Thor, le dieu au lourd marteau de l'antique mythologie allemande. Dans les mythologies des Juifs, des Aryas, des Latins et des Grecs, le dieu qui dispose du tonnerre est le dieu suprême. C'est lahveh, Indra, Jupiter, Zeus.
L'arc-en-ciel a aussi sa mythologie. Chez les Karens de Birmanie, Târc-en-ciel est un esprit ou un démon ; il peut dévorer la vie des hommes. Ceux qu'il choisit pour victimes meurent d'une mort subite ou violente. Aussi est-ce lui qui tue tous les malheureux qui périssent par chute, par submersion ou par la dent des bêtes féroces. Quand il a dévoré le Ka-la^ ou l'esprit d'une personne, il a soif et
descend pour boire. Aussi, dit-on, quand on voit Tarcen-ciel : « L'arc-en-ciel est venu pour boire de Teau; vous verrez que quelqu'un mourra de mort violente » A sa vue les enfants cessent de jouer. Les Zoulous croient qu'il habite dans les étangs ; aussi ont-ils peur de s'y baigner ; lorsqu'il sort d'une rivière ou d'un étang, il empoisonne ceux qu'il rencontre et les afflige de maladies éruptives. L'arc-en-ciel c'est la maladie. Au Dahomey, tout au contraire, Danh, le serpent céleste qui donne le bonheur, n'est autre que l'arc-en-ciel. Les anciens Grecs s'imaginaient tantôt que l'arc-en-ciel était étendu par Zeus lui-même en signe de guerre sanglante et de tempête, tantôt qu'il était la trace lumineuse laissée dans le ciel par le passage d'Iris, la messagère des dieux. Pour les insulaires de la mer du Sud, l'arc-en-ciel était l'échelle par laquelle les héros d'autrefois montaient au ciel ; pour les Scandinaves, c'était un pont tremblant, peint de trois couleurs et s'étendant du ciel à la terre ; les anciens Germains y voyaient le pont où passaient les âmes des justes, conduites au paradis par leur ange gardien. Les Israélites l'appelaient l'arc de lahveh dans les nuages, les Hindous, l'arc de Rama, les Finnois, l'arc de Tiermes.
Chez les Khonds, le dieu de la pluie est Pidzou-Pennou, qui siège au ciel, d'où il verse l'eau à travers un tamis. Au Pérou, c'est une déesse qui tient le vase d'eau de pluie. Quand son frère frappe le vase, le bruit qui en provient est celui du tonnerre. Les divinités de la pluie ont une importance d'autant plus grande qu'on est plus exposé aux sécheresses. Chez les Dinkas du Nil-Blanc, le dieu de là pluie est Dendid lui-même, le créateur ; chez les Damaras, c'est Omakurn,le dieu suprême; chez les Aztèques, c'est Tlaloc, maître du tonnerre et des éclairs, de même
que le Quiateot du Nicaragua. Le dieu suprême, maître de la pluie, des tribus kole du Bengale est la grande monlagne de Marang-Bourou. Chez les Finnois, le dieu de la pluie est Oukko, chez les Grecs, Zeu? uItio;, chez les Latins, Jupiter pluvius, toutes conceptions semblables. Dans le Rig-veda, la pluie est le résultat de la lutte entre les Ahis et Indra. Les Ahis sont les nuages gonflés de Teau qu'ils ont volée. Indra les perce de ses flèches et Teau fécondante tombe sur la terre. Quelques passages des psaumes hébraïques montrent la même idée chez les Hébreux.
L'astrolâtrie est dans le principe purement fétichique, comme la météorolàtrie, mais elle met également le fétichisme sur la voie d'un développement qui aboutit presque nécessairement à une transformation totale. L'adoration de la terre et du ciel, particulièrement, semble exiger une certaine puissance de généralisation, qu'il ne faut pas sans doute exagérer, mais que cependant il paraît difficile de nier complètement. Je sais bien qu'il serait imprudent do trop s'aventurer dans la recherche des raisons qui ont pu décider les races sauvages à choisir tel ou tel fétiche. Les motifs qui déterminent ces intelligences rudimentaires sont si différents de nos propres conceptions qu'il y a toujours grand danger à les vouloir expliquer. Ainsi, nous trouvons le culte du ciel chez des races qui ne sauraient prétendre à une évolution bien avancée, telles que les noirs des côtes de Guinée, les Gafres,lesZoulous, lesMangandjas, les Peaux-Rouges, les sauvages de la Floride et de la Californie, les tribus asiatiques, chez qui le culte du ciel est général. Mais cependant, comme le fait remarquer \I. Girard de Rialle, il semble qu'il faille « un développement mental assez considérable pour concevoir l'ensemble de la voûte céleste et pour se faire une idée quelconque
de la masse solide sur laquelle nous nous agitons. Le culte fétichique du ciel et de la terre semblerait être une invention gratuite de théoriciens, s'il ne se présentait pas très nettement chez plusieurs races, qui ne se sont pas notoirement élevées au-dessus de Tétat religieux, dans lequel les objets sont animés d'une vie propre, et sont adorés pour eux-mêmes. » Il n'en est pas moins vrai que le culte du ciel et surtout celui de la terre, ont historiquement précédé celui des astres. Le culte du soleil, de la lune et des étoiles, est également répandu chez un très grand nombre de populations sauvages.
A Taïti, le soleil était déifié sous la forme d'une divinité anthropomorphe très belle, pourvue d'une chevelure qui lui tombait jusqu'aux pieds, comme le Samson des Juifs, dans nie de Sambava, les Orang-Dangos attribuent un pouvoir magique au soleil. Les Khonds de l'Inde ont établi entre leurs dieux une hiérarchie assez curieuse. Ils ont une foule de divinités locales, souvent représentées par des pierres levées ; au-desssus sont les esprits divinisés des ancêtres, soumis à des puissances supérieures, telles que les dieux de la pluie, de la chasse, 'de la génération, de la guerre, des frontières, la déesse des premiers fruits, etc., qui sont elles-mêmes subordonnées au couple souverain du dieu Soleil et de sa femme Tari-Pennou, la déesse de la terre. L'adoration du soleil et de la lune, chez un grand nombre de tribus tatares, les Tongouses, les Ostiacks, les Wogouls, etc., se mêle à celle des esprits des forêts, des fleuves et d'une foule de petits fétiches. Gmélin a vu les Tatares de Tobolsk se tourner chaque matin vers le soleil levant, en lui disant : « Ne me tue pas ! » Au Japon, le sintoïsme comprend aussi l'adoration des corps célestes. La déesse Soleil a ses temples et on se la figure d*une manière
TRANSITION ATI THÉISME 143
tout anthropomorphique. Avant de la prier, on met en branle une cloche, pour attirer son attention. Chez les Mbocobis de l'Amérique du Sud, la lune est le mari, et le soleil la femme. Cette idée, du reste, partout répandue, de Tuniondu soleil et de la lune, a fourni aux Algonquins une ingénieuse explication des éclipses, que nous trouvons dans les Relations des Jésuites dans la Nouvelle^France du père Lejeune, un des premiers missionnaires au Canada.
Je leur ai demandé, écrit-il, d'où venaient le soleil et Ja lune. Ils m'ont répondu que la lune s'éclip&ait et paraissait noire à cause qu'elle tenait son iils entre ses bras, qui empêchait qu'on ne vit sa clarté. — Si la lune a un fils, elle est mariée ou l'a été, leur dis-je ? — Oui-dà, me dirent-ils ; le soleil est son mari, qui- marche tout le jour, et elle toute la nuit ; et s'il s'éclipse ou s'il s'obscurcit, c'est qu'il prend aussi quelquefois le fils qu'il a eu de la lune entre ses bras. — Oui, mais ni la lune ni le soleil n'ont point de bras, leur disais-je.
— Tu n'as point d'esprit, ils tiennent toujours leurs arcs bandés devant eux, voilà pourquoi leurs bras ne paraissent pas.
— Et sur qui veulent-ils tirer ? — Eh 1 qu'en savons-nous ?
Les Aléoutiens pensaient que si l'un d'eux offensait la lune, il serait tué par les pierres qu'elle lancerait sur lui, ce qui expliquait les chutes d'aérolithes. Ils prétendaient que la lune apparaissait à leurs femmes sous la forme d'une belle dame portant un enfant dans ses bras et demandant une offrande de tabac ou des vêtements de fourrures. Les Apaches ne pouvaient comprendre que les blancs n'adorassent pas le soleil, ce dieu qui punit lés coupables. Tacite nous représente un chef Germain, Boiocalcus plaidant devant le légat romain pour demander que sa
tribu ne soit pas enlevée au sol natal : « Se tournant vers le soleil, et appelant les autres corps célestes, il leur demandait, comme s'ils eussent été devant lui, si c'était leur volonté de régner sur un sol désert. »
Les Ghiquitos considéraient la lune comme leur mère ; quand elle s'éclipsait, ils lançaient en l'air des flèches afin de mettre en fuite les chiens occupés à la dévorer. Il est assez curieux de retrouver des croyances analogues dans l'antiquité classique. On sait que, pendant les éclipses, les Romains poussaient des cris, et faisaient le plus de bruit possible pour efl'rayer les mauvais génies ou les animaux sauvages qui cherchaient à dévorer la lune. Dans la Colombie, les Indiens adoraient le soleil. Le même culte du soleil et de la lune se retrouvait chez les habitants de Bogota, chez les Gomanches du Texas, chez les Natchez, qui entretenaient en son honneur un feu constant. Mais les contrées de l'Amérique où se rencontrent les plus grandes religions solaires, soat le Mexique, l'Yucatan, et le Pérou. Du reste elles n'excluent pas la multitude des divinités météorologiques et des dieux spéciaux ; tels sont au Mexique, le dieu de la syphilis, adoré sous le nom de Nanahuatl, le dieu des eaux, le dieu du feu, le dieu des chasseurs, le dieu du vin et de l'ivresse, et surtout le • dieu de la guerre, ce féroce Huitzilopochtli, la grande divinité des Mexicains ; au Yucatan, les dieux de l'air, de la mer, des rivières, des forêts, de la mort, de la vie, de l'amour, sans compter les souverains divinisés des Yucatèques ; au Pérou, les fétiches innombrables du peuple, les dieux des nations conquises, admis au nombre des divinités secondaires de Fempire ; la mer adorée sous le nom de Mama-Cochay le dieu de la santé, le grand esprit Pachacamac. Mais au-dessus de tous ces dieux primitifs,
s'élevait, comme une sorte d'aristocratie, le groupe des divinités sidérales, et particulièrement le soleil, dont le culte semble, surtout au Pérou, avoir été pratiqué spécialement par les classes les plus éclairées. Le soleil était le dieu, des dieux, comme Tlnca était le roi des rois. On sait, du reste, que les Incas se disaient fils du soleil comme l'empereur de Chine est le fils du ciel. On célébrait la fête principale du soleil au solstice d'été ; on allait en grande pompe attendre son lever, et l'Inca lui offrait dans un grand vase d'or la liqueur fermentée du maïs, le Maguey *. Si le dieu Soleil était le père des Incas, la déesse- Lune, sa sœur, était leur mère ; si l'or était le métal .consacré aux effigies et aux décorations du temple du soleil,, l'argent jouait le même rôle dans les édifices consacrés à la lune. Après ces astres souverains, venait le cortège des étoiles, auxquelles on attribuait aussi une forme humaine. La planète Vénus, appelée Chasca, ou «le jeune homme aux longs cheveux bouclés, » était vénérée comme page du soleil. L'arc-en-ciel avait aussi son culte, de môme que le tonnerre et l'éclair, ministres des vengeances de l'astre-roi. Tous ces dieux étaient adorés dans des temples nombreux, quelques-uns d'une extrême somptuosité, notamment le célèbre temple du soleil, à Gusco. Enfin, une armée de prêtres célébraient les cérémonies du culte, présentaient les offrandes, immolaient des lamas à la grande fête du solstice d'été, et tiraient des présages de l'inspection de leurs entrailles.
Dans l'Inde, les chantres védiques célébraient le grand Sourya, qui sait tout, qui voit tout, devant lequel les
' < Cette cérémonie rappelle le sacrifice, que célébraient chaque matin .au lever du soleil les Hindous et les Hébreux.
étoiles s'enfuient comme des voleurs. Mais nous ne nous arrêterons pas maintenant sur la religion védique; nous y reviendrons plus tard, quand nous étudierons les progrès de l'anthropomorphisme.
Au culte du soleil se rattache un fait à peu près général qui a eu de tout temps une influence sur les cérémonies funéraires. La nuit suscite des idées de tristesse, la lumière au contraire est une joie pour tous les animaux. Cette impression naturelle a amené les hommes à considérer la nuit comme le royaume de la mort et la lumière comme la condition de la vie. Par cette raison les pays où se lève le soleil ont toujours exercé sur tous les peuples une fascination particulière ; tandis que partout on a relégué les enfers , la demeure des morts, à Toccident. De là est venue la coutume de l'orientement des cadavres et des édifices religieux. Partout où nous trouvons cette coutume, nous pouvons être sûrs que le soleil est ou a été le dieu suprême.
Les habitants des îles Samoa et des îlesFidjis enterrent leurs morts la tête à l'orient et les pieds à Toccident, de manière qu'ils n'aient qu'à se lever et à marcher droit devant eux pour aller à la région où sont les Ames. Les Winnebagos de l'Amérique septentrionale enterrent quelquefois leurs cadavres seulement jusqu'à la poitrine, mais la face toujours tournée vers l'occident. Celte habitude de tourner le visage des morts vers l'occident se trouve chez un grand nombre de peuples, tels que les Péruviens, les Tongouses, les Siamois, etc. Chez d'autres au contraire le visage est tourné vers l'orient, soit pour que les morts continuent à éprouver la joie de voir lever le soleil, soit pour faire honneur au dieu C'est l'usage de certaines tribus indigènes de l'Australie, des Yumanas de l'Amérique mé-
ÏRANStTION AU THÉISME W
rîdîonale, des Guarayos, des Aïnos modernes de Yessô, des Tatares du moyen âge, etc. Les Athéniens pratiquaient le même ordre d'orientement, tandis que le mode contraire était préféré dans d'autres parties de la Grèce. Ce qu'il importe de retenir c'est que les morts, qu'on leur tournât le \isage à Test ou à l'ouest , étaient toujours et partout couchés dans le sens du levant au couchant. L'universalité de cet usage ne permet pas d'y voir un simple hasard. Il y a là évidemment un fait qui se rattache au culte du soleil. C'est par la même raison que la légende nous montre Jésus-Christ ayant dans la tombe la tête à l'occident, de manière que ses regards soient tournés naturellement vers l'orient. La coutume chrétienne de creuser les fosses et de placer les morts dans la même direction provient évidemment du même culte. Un traité ecclésiastique du XVI® siècle, le Dïes S. Paschœ de Beda nous donne de cette coutume des raisons où l'on retrouve l'influence de l'ancienne religion solaire dont le christianisme n'est qu'un plagiat : Débet autem quis sic sepelirt, ut, capite ad occi" dentem posito, pedes dirigat ad orientem^ in quo quasi ipsa posilione orat; et innuit quod promptus est, ut de occasu festinet ad ortum, de mundo ad seculum.
L'orientement ne s'appliquait pas seulement aux morts. Les Comanches plaçaient leurs armes du côté oriental de la hutte sacrée, pour qu 'elles pussent recevoir les premiers rayons du soleil, lorsqu'ils se préparaient à une expédition. Les indiens Pueblo, du Nouveau Mexique, bien que convertis au christianisme, ont gardé la coutume de se tourner chaque matin vers le soleil et de se prosterner devant lui à son lever. Autrefois le chef des Natchez de la Louisiane se plaçait le matin à la porte de sa maison, la face tournée vers rorient ; puis, au moment où apparaissait le soleil, il
tirait de sa pipe une bouffée de fumée en son honneur ; il se tournait ensuite vers les trois autres points cardinaux. Les Apaches de la Floride choisissaient comme temple du soleil une caverne qui s'ouvrait vers rorient. Les jours de fête les prêtres s'y rendaient avant l'aube, et attendaient que les premiers rayons du soleil pénétrassent jusqu'à eux pour brûler de l'encens, pour faire des oflrandes et pour entonner les hymnes appropriées à la circonstance. Au Mexique la plupart des temples s'ouvraient à l'ouest, pour que les adorateurs en entrant eussent le visage tourné à l'est. Le culte du soleil était tellement prédominant au Pérou, que les villages étaient ordinairement construits sur le versant oriental des collines, de façon que le peuple pût saluer à son lever la grande divinité nationale.
Dans le temple du soleil à Guzco, un magnifique disque en or, représentant le soleil, était fixé sur le mur occidental du temple, juste en face de la porte ouverte à l'orient, de manière que les premiers rayons du soleil à son lever vinssent remplir le sanctuaire en frappant le disque.
Nous verrons plus tard, en exposant l'histoire naturelle des religions aryenne et juive, que le culte du soleil y tenait aussi une très grande place.
Certaines sectes chrétiennes des parties orientales de Tempire turc se prosternent devant le soleil. Les Yezidis en font autant et enterrent leurs morts, la face tournée dans cette direction. A Athènes le temple s'ouvrait à l'orient pour que l'image divine, tournée vers la porte, pût contempler le soleil levant. L'usage de se tourner vers l'orient pour prier et de placer les églises dans la même direction a été très longtemps appliquée généralement parmi les chrétiens. La règle contraire, indiquée par Vitruve conjme étant d'une application fréquente chez les Grecs dérivait
également de Tadoration du soleil ; on voulait que le temple et la statue élevée dans le sanctuaire regardassent roccident, afin que ceux qui s'approchaient de Tautel pour faire des sacrifices et pour prier pussent en même temps apercevoir la statue et la partie orientale du ciel. Par conséquent les autels devaient être placés à Torient par rapport aux miorateurs. •
Par une raison contraire, mais dont la contrariété est une confirmation de la pensée générale qui présidait à Forientation, les adorateurs de Kali, la déesse de la mort, les Thugs se tournaient vers l'occident*.
La même pensée se retrouve dans un certain nombre de cérémonies chrétiennes et particulièrement dans l'ancien rite du baptême. On ordonnait au catéchumène de se tourner vers l'occident, puis de renoncer à Satan en faisant des gestes d'horreur. Il étendait les mains comme pour l'étouffer, puis crachait trois fois sur lui. Cyrille de Jérusalem dans son Catéchisme mystagogique décrit ainsi la scène :
« Le catéchumène entre dans le vestibule du baptistère, et là, debout, tourné vers l'occident, on lui commande de repousser Satan comme s'il était présent... <i Et pourquoi, lui demande-t-on, vous tournez-vous vers l'occident ? — C'est indispensable, répond le catéchumène, car le cou-
* Ce culte est exposé dans les Illustrations of the history and pra» iices of the Thugs (^Lonùoo, 1837). C'est en l'honneur de Kali que les Thugs assassinaient leurs victimes ; c^est à elle qu'élait consacrée la pioche qui servait à creuser leurs fosses. Lors de la suppression du thugi^isme les Anglais firent répéter devant eux par des gens qui connaissaient bien le sinistre rituel, la cérémonie de la consécration de la pioche. Aucune créulure vivante ne doit projeter son ombre sur le terrible instrument; le tideMe qui le consacre s'assied, la face tournée vers roccident pour laver cette pioche quatre fois de suite et pour la passer sept fois dans le feu. Si la consécration a réussi, il doit pouvoir d'un seul coup couper en deux une noix de coco. Il [dace alors la pioche sur le sol, et les assistants l'adorent en se tournant vers Toccidcnt.
chant est le symbole des ténèbres ; or Satan est les ténèbres et sa force lui vient des ténèbres. Par conséquent en se tournant symboliquement vers Toccident, on renonce à ce sombre et horrible maître.
« Puis, se tournant vers l'orient, le catéchume jure fidélité à son nouveau maître, le Christ. »
Jérôme décrit aussi la même cérém#ie et indique la signification qu'il faut lui attribuer : « Dans les mystères, — c'est-à-dire dans le baptême, — nous renonçons d'abord à celui qui habite l'occident et qui meurt en nous en même temps que nos péchés ; puis nous tournant vers l'orient, nous faisons un pacte avec le Soleil de justice, et nous promettons de devenir son serviteur. >» Ce rite s'est maintenu dans la cérémonie du baptême telle que la pratique l'Eglise grecque, et l'on peut l'observer encore aujourd'hui en Russie. C'est évidemment l'ancien rite solaire qui s'est perpétué sous forme de symbole. C'est là du reste la principale source de tout ce symbolisme des religions modernes que les écrivains ecclésiastiques se donnent tant de peine à expliquer.
La mythologie des races sauvages contient également un grand nombre de légendes sur les étoiles, et toutes s'accordent à travers leur variété à en faire des êtres animés. Souvent même on les considère comme ayant vécu sur la terre. Les Australiens disent que les astres de la ceinture et de la tunique d'Orion sont des jeunes gens qui dansent une corroboriez et que Jupiter, qu'ils appellent Pied du jour, était un chef des vieux esprits de l'ancienne race, qui fut transférée aucielavant quel'homme ne vînt sur la terre. Les Esquimaux désignent les astres de la ceinture d'Orion sous le nom des Egarés; cq sont des chasseurs de phoques qui se sont égarés et n'ont pu re-
TRANSITION AU THÉISME iôl
trouver leur demeure. Pour eux les astres avant de monter au ciel, ont été des hommes et des animaux. Les Indiens de l'Amérique du Nord nomment les Pléiades les cfan^ewr^, et Tétoile du matin celle qui amène le jour ; et ils croient que les étoiles peuvent descendre du ciel pour conduire les chasseurs dans les parties de la forêt où il y a le plus de gibier. Les Ka^s du Bengale affirment que les étoiles sont des hommes. Un jour qu'ils étaient montés au sommet du grand arbre qui se retrouve dans beaucoup de mythologies, on coupa le tronc de Tarbre, et ils restèrent suspendus dans les branches. Dans la Rig-Veda, les étoiles sont les espions de Varouna.
Gomme nous Tavons déjà dit, on voit que le fétichisme astrolâtrique ne marque pas toujours et nécessairement par luî-méme à Torigine un état mental bien supérieur à celui qui s'est manifesté par les autres formes du fétichisme. Cependant il est à remarquer que c'est cette forme qui a produit les grandes religions, c'est-à-dire celles qui ont su s'accommoder dans une certaine mesure aux civilisations supérieures. Si cette différence ne peut pas s'expliquer complètement par la nécessité d'un développement particulier des intelligences, au moment où le fétichisme primitif a pris ce caractère, il faut cependant reconnaître qu'il y aurait exagération à mettre l'astrolàtrie exacte* ment au même rang que le grossier animisme de la pétrolatrie par exemple. Il n'y a pas si l'on veut de différence originelle, puisque l'animisme consiste essentiellement dans la croyance que tout est également animé, puisque tout objet quel qu'il soit a également son fantôme ou âme également perceptible dans les songes ou dans les visions. Mais il est indéniable que la divinisation du ciel et. de la terre par exemple exige une puissance de généralisation
supérieure à celle que demande l'adoration d'un caillou ou d'une tortue. On ne peut pas nier davantage que l'idée que se faisait de la divinité l'adorateur du soleil devait être plus élevée que celle du nègre prosterné devant une plume d'autruche. En tout cas le culte du soleil, de la lune, du ciel, de la terre, comme du reste celui des phénomènes météorologiques tels que le vent , le toriherre , l'éclair » avait sur les autres une incontestable supériorité, celle de se prêter à la substitution d'un culte collectif, national, aux cultes locaux ou même individuels.
Jlfaut ajouter surtout que, de toutes les divinités du fétichisme, celles-là étaient les plus manifestement désignées pour grandir, par cela seul que, se rapportant aux phénomènes naturels les plus considérables, les plus nécessaires à la vie universelle, elles devaient nécessairement prendre progressivement dans la pensée de l'homme une importance proportionnée à celle du rôle qu'elles jouaient dans l'ensemble des choses.
Le fétichisme météorolâtrique et astrolâtrique portait donc en lui-même une puissance latente de développement qui manquait aux autres. Aussi peut-on remarquer que si toutes les formes du fétichisme, même les plus rudimentaires, se sont perpétuées par des survivances bien étranges jusque dans les civilisations les plus avancées, cependant c'est surtout aux religions dérivées de la météorolâtrie et de l'astrolâtrie que les hommes éclairés des nations modernes demeurent attachés. Elles seules ont pu supporter des transformations capables de les rendre acceptables à des intelligences à peu près dégagées des grossièretés de l'animisme primitif*
Nous pouvons donc dire sans exagération que la météorolâtrie et l'astrolâtrie, même féti chiques, marquent dans
rhistoîre si étrange des religions une seconde étape, qui est en réalité le comm?ncement d*un progrès, surtout si nous nous plaçons au point de. vue d'une philosophie delà nature.
Gomme tentative d'explication des phénomènes naturels, il est évident qu'il y a plus de vérité à en attribuer la direction suprême au soleil qu'aux hasards des rêves et des extases individuelles. Il est vrai que l'adoration des météores et des astres chez les sauvages n'est pas arrivée au point où parviendra le polythéisme des Aryas, mais il est sur la voie.
Le reste n'est plus que l'affaire d'une déduction logique, qui se fera d'elle-même dans l'esprit des races intelligentes.