‹ Histoire naturelle des religionsChapitre 29 sur 59 · ANTHROPOMORPHISME · texte numérisé non relu

ANTHROPOMORPHISME

Ce serait peut-être le moment d*étudier cette forme si peu connue et si étrange des religions primitives, qu'on nomme le chthonisme, ou culte de la terre considérée comme vierge mère, puisqu'en fait elle parait s'être produite avant le polythéisme. Mais d'un autre côté on peut considérer ce fait comme n*étant pas général. Il ne se rencontre que chez certaines races, qui ont eu le privilège d'habiter des contrées particulièrement fertiles. C'est un culte spécial qui s'adresse à Ja fécondité. Il n'est pas une partie nécessaire du développement régulier de la conception religieuse ; à ce point de vue, nous pouvons donc le laisser de côté pour le moment, sauf à lui consacrer plus loin une étude particulière.

Nous revenons à la série normale des faits généraux qui ont produit le théisme, sous ses formes diverses.

Nous avons vu que l'animisme est un anthropomorphisme incomplet. Il suppose dans tous les objets exisn tants une vie, des passions, des sentiments semblables <qvi

analogues à ceux de l'homme lui-même. Mais il faut bien se garder de penser que celte croyance soit le résultat d'une réflexion quelconque, et quil y ait là quoi que ce soit qui y ressemble. Ce serait ne rien comprendre à l'état mental des hommes à ce degré de civilisation. Ce qui caractérise essentiellement cette période du développement humain, c'est l'inconscience et l'absence d'analyse. Les hommes se retrouvent en toutes choses, parce qu'en somme ils ne connaissent qu'eux-mêmes. Quant à la forme extérieure des objets, ils ne songent pas d'abord à la modifier, parce qu'elle s'impose à leurs regards.

Le monde leur apparaît donc peuplé déformes dissemblables animées d'âmes identiques. Les minéraux, les végétaux, les hommes, les bêtes, tous étaient à leurs yeux des animaux plus ou moins semblables par le dedans, bien que dissemblables par le dehors. Cette similitude et cette différence s'étendaient aux astres, au soleil, à la lune, au ciel, à la terre, aux fleuves, au nuage, à l'éclair, etc., pour les races qui cherchaient de ce côté leurs fétiches.

Mais ces oppositions n'ont rien de choquant pour les hommes dont l'évolution est arrêtée à l'animisme primitif, parla raison qu'ils n'ont pas encore porté l'analyse jusqu'à établir un rapport quelconque de l'âme à laf forme.

Cependant quelques races, poussant plus avant dans la voie où l'animisme les engageait, sontarrivéesà un anthropomorphisme plus complet. Nous pouvons rire aujourd'hui de cet étrange besoin qu'ont éprouvé nos ancêtres de se faire le centre de l'univers, de tout ramener à leur propre image et de s'ériger en modèles uniques de la création. Il est bien facile de montrer que la persistance de cette prétention ridicule est un des obstacles qu'a rencontrés sur son chemin la science moderne, mais il faut

bien cependant reconnaître que cet anthropomorphisme, exigeant , insatiable , absolu , est la caractéristique la ; plus significative des races supérieures et qu'elles y ont trouvé un secours très efficace contre la persistance dé Tanimisme fétichique des temps antérieurs.

L'animisme disséminait toutes les formes de l'univers en une multitude infinie de fétiches indépendants les uns des autres, rebelles à toute classification , à toute discipline, et par là rendait impossible toute loi générale. La pensée même de faire des recherches de cette naturie eût été insensée dans un monde livré sans règle, sans équi^ \ libre aux caprices et aux luttes sans fin de cette démoriologie discordante. Pour ouvrir la route à la science, il . fallait d'abord la débarrasser de celte poussi'^re de forces contradictoires ; il fallait arriver à la conception de puissances distinctes des choses et supérieures aux phénomènes naturels. Alors seulement il devint possible de classer les objets et les faits par catégories, en subordonnant chacune d'elles à des intelligences directrices.

Là est la différence capitale du fétichisme au théisme.

Les dieux, dans le sens complet du mot, sont nés de la conception de puissances essentiellement distinctes des phénomènes, désormais considérés comme des résultats de leur volonté.

Sans doute ces volontés sont encore singulièrement capricieuses. Les prières, les sacrifices, les offrandes, les considérations personnelles et accidentelles gardent dans le gouvernement des choses une influence considérable. Il y a loin de là à la régularité et à la fixité immuables des lois de l'astronomie, de la chimie et de la physique. Mais à quoi servirait la science, si la religion fournissait une philosophie du monde également parfaite?

Il n'en est pas moins vrai que le théisme, sous toutes ses formes est supérieur au fétichisme, et qu'il serait difficile de comprendre que l'esprit humain ait pu se passer de cette étape.

Si nous cherchons la Iransition historique par laquelle le fétichisme a pu se transformer en théisme, nous la trou- Vpns, en partie du moins, dans le fait antérieur delà substitution des grands fétiches génériques, collectifs ou nationaux, tels que la terre, le ciel, le soleil, la lune, le feu, le vent, les ancêtres, les totem, les archétypes, etc., aux humbles ^rw^m individuels.

Une fois établis chez des races capables de généralisation, leur puissance a rapidement absorbé celle de leurs rivaux, et la multiplicité de leur action a bien vite amené leurs adorateurs à remarquer la diversité des effets de leur puissance. C'est ainsi que se sont formés pour ainsi dire d'eux-mêmes et partagés en catégories bien distinctes les groupes de phénomènes appartenant à chacune de ces puissances. Cette multiplicité même interdisait de confondre la cause avec les effets, et l'on s'habitua progressivement à distinguer l'une de l'autre, comme l'homme se distinguait de ses actes.

Mais cette multiplicité et cette diversité des phénomènes, en imposant l'obligation de les distribuer en catégories précises, eurent pour conséquence logique de forcer les esprits à concevoir des causes également séparées ; c'està-dire que la forme du théisme primitif fut presque nécessairement le polythéisme. Les gens qui affirment, — sans aucune preuve, du reste, — un monothéisme primordial démontrent sufQsAmment par là, non seulement qu'ils ne se sont pas donné la peine de consulter l'histoire, jnais

encore qu'ils comprennent mal les conditions antérieures du développement de Tintelligence humaine.

YoicL donc trois jalons qui, dans le passé constituent un système suivi de signaux grâce auxquels on peut suivre le développement religieux de l'humanité : animisme, fétichisme, théisme.

L'animisme primitif suppose que tous les êtres, tous les objets sont animés, que chaque chose a son âme, comme l'homme lui-même, et, par conséquent ses besoins, ses désirs, ses passions, son pouvoir plus ou moins limité.

Parmi ces puissances, le sauvage se choisit un ou plusieurs protecteurs, dont il invoque le secours dans toutes les circonstances où il croit en avoir besoin, et auxquels, en revanche, il offre de l'huile, des liqueurs, de la viande, des fruits. Ainsi de l'animisme sort le fétichisme ; sous cette première forme le fétichisme est individuel. Chaque homme a son ou ses fétiches qui lui appartiennent et ne protègent que lui.

Mais le fétichisme ne saurait être immobile. Il participe nécessairement au développement des intelligences dont il constitue la religion.

Au fétichisme primitif qui confond absolument l'objet de l'âme qu'il lui suppose, succède un fétichisme plus raffiné, qui dislingue les âmes des choses qu'elles animent* Toutes. ces âmes sont des dieux, et tous les objets sont habités par dés dieux, depuis chaque vague de la mer jusqu'à chaque motte de terre. Cette distinction a pour conséquence la foi à l'existence individuelle de chacun de ces esprits, même en dehors de l'objet ou de l'être qui leur sert de réceptacle. Mais elle permet au fétiche de devenir collectif ou national. A cette catégorie appartiennent les âmes des ancêtres, les fétiches supérieurs inventés par

les sorciers, les animaux considérés comme totenij et les. grands fétiches de la terre, de l'atmosphère et du ciel, . qu'aucun homme ne peut s'approprier et attacher à son service personnel. Avec ces fétiches collectifs ou nationaux, nous arrivons à la troisième phase du fétichisme, dont les limites sont en général très difficiles à préciser et qui nous amène sur le seuil du théisme.

La première forme générale du théisme est celle dont nous entreprenons maintenant l'exposition, le polythéisme , né d'une observation plus précise des phénomènes, qui a pour résultat de les classer par catégories et par suite d'instituer dans les fonctions des dieux des divisions correspondant à ces catégories.

Nous verrons plus tard que ce même esprit d'observation et de généralisation arrive, parla comparaison de ces phénomènes et de ces fonctions, à établir entre eux des. degrés d'importance, qui ont pour résuiat de reporter entre les dieux qui y président une hiérarchie correspondante.

Le panthéon a ses dieux souverains et ses dieux inférieurs, ses suzerains et ses vassaux. Mais le régime féodal aboutit, dans le ciel comme sur la terre, à la monarchie. Toutes les diversités s'absorbent et s'abîment dans le monothéisme ou le panthéisme, à mesure que l'esprit humain parvient à une généralisation plus compréhensive. Puis, enfin, arrive le jour où de progrès en progrès la science achève de miner et de dévorer le terrain sous les pieds de l'idole depuis longtemps inutile et muette.

Une des premières formes sous lesquelles a pu encore se manifester la conception d'où a pu sortir la forme religieuse que nous désignons sous le nom de polythéisme, c'a été sans doute la substitution des divinités génériques

aux divinités individuelles. Ainsi, au lieu d'attribuer à chaque arbre, à chaque cours d'eau une divinité spéciale, on a supposé un dieu des forêts ou des eaux. La théologie des sauvages a imaginé pour chaque espèce un ancêtre commun, un archétype originel *, une divinité de l'espèce.

Dans la Polynésie par exemple, certaines espèces d'animaux sont considérées comme les incarnations de cei*taines divinités. Si le dieu d'uh village a coutume de se manifester sous la forme d'un hibou et qu'un de ses adorateurs trouve un hibou mort sur le chemin, les habitants déplorent la mort de l'oiseau sacré, on l'enterre avec de grandes cérémonies ; mais personne ne pense pour cela que le dieu lui-même soit mort ; on sait qu'il demeure incarné dans tous les autres hibous. « En règle générale, écrit le Père Acosta, dans son Histoire des Indes (livre V, ch. iv), les Péruviens croyaient que tous les animaux et que tous les oiseaux qui vivent sur la terre ont dans le ciel un représentant de leur espèce, qui veille à leur reproduction et à leur multiplication; et c'est en vertu de cette croyance qu'ils avaient donné à diverses étoiles des noms, tels que Chacana, Topatorea, Momana, Mizeo et Miquiquiray. » Et il ajoute, comme le président de Brosses, que « leurs doctrines sont identiques à celles de Platon. »

Les Indiens de TAmérique du Nord, d'après le Père Lejeune (1684), avaient des théories du même genre. t< Suivant eux, les animaux de chaque espèce ont un frère

' Le président de Brosses, au siècle dernier, dans ses Dieux fétiches, p. 58, comparait ingénieusement les archétypes des espèces imaginés par les Peaux-Rouges avec les idées archétypes àQ Platon. Le rapprochement est des plus réjouissants II est év'idout que Teffort intellectuel est identiquement le même des deux côtés.

Qui pourra nous dire pourquoi ceoendant la conception des pauvres sauvages paraît si eufantine aux mêmes profonds métaphysiciens que les rêveries du divin Plaloii jettent en d'infinis transports d'admiration?

aîné, qui est en quelque sorte le principe et Torigine de tous les individus de Tespèce. Par exemple, disent-ils, le frère aîné des castors est probablement aussi grand que nos huttes. » Chez d'autres tribus, chaque espèce d'animaux a son archétype dans la terre des âmes ; ainsi les bœufs ont leur Manitou qui veille sur tous les bœufs. La môme idée se retrouve bien loin delà. Dans le Buyan, qui est le paradis insulaire de la mythologie russe, habitent un serpent plus vieux que tous les autres serpents, un corbeau prophète, frère aîné de tous les corbeaux ; puis par un nouveau degré de généralisation, un oiseau au bec de fer et aux serres de cuivre, plus grand et plus vieux que tous les oiseaux ; une reine des abeilles, sœur aînée de toutes les abeilles. Castren, dans sa Mythologie fin-noise^ oppose le fétichisme infime des Samoïèdes, qui adorent chacun des objets naturels, considérés individuellement, à la conception relativement plus avancée des Finnois païens, qui croyaient à des génies protecteurs des choses, mais indépendants des choses elles-mêmes, et qui étaient comme des personnifications divinisées de chaque espèce ou de chaque catégorie. Ainsi, chaque frêne, chaque pierre, chaque maison, chaque animal a son génie protecteur, mais chacun de ces génies étend sa protection à tous les objets de même catégorie. Ces objets particuliers peuvent périr, sans que pour cela les génies cessent d'exister dans l'espèce ou la catégorie. Cette même conception se retrouve chez des races plus civilisées, telles que les Égyptiens et les Grecs, où des espèces entières d'animaux, de plantes ou d'objets deviennent l'emblème de certaines divinités et sont protégées par elles. Cette même pensée a p-^rsislé dans la philosophie rabbinique, qui attribue à chacune des deux mille cent espèces de

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