L'ANTHROPOMORPHISME
plantes un ange pour protecteur, et qui explique par cette raison la défense que fait le Lévitique d'opérer des croisements entre les espèces différentes de plantes et d'animaux.
Cette généralisation est la troisième des étapes nécessaires par lesquelles passe Tidée religieuse pour parvenir du fétichisme primitif au polythéisme. C'est par là que ces deux conceptions religieuses se distinguent essentiellement. Les âmes des choses, d'abord intimement liées aux choses mêmes, s'en détachent pour vivre d'une vie indépendante. C'est cette séparation qui substitue à la croyance grossièrement fétichique des âmes individuelles des objets la conception d'un animisme déjà supérieur, que nous appellerons la théorie des esprits considérés comme des principes de vie extérieurs aux objets, dont ils sont les représentations idéalisées. Puis une nouvelle transformation se produit. Les objets, les phénomènes et les êtres se classent par catégories et par espèces, et les esprits, suivant le même mouvement, deviennent les archétypes de ces catégories et de ces espèces. Alors les divinités, grandies par ces généralisations, se partagent les fonctions de l'univers et la hiérarchie peut s'établir.
Mais ces étapes ne suffisent pas. En voici une quatrième qui n'est pas moins logique et nécessaire que les trois autres, l'anthropomorphisme.
Sans doute il se trouve déjà à l'état plus ou moins latent dans l'animisme grossier. Il est bien évident que si les sauvages attribuent des âmes à tous les objets, c'est précisément par la même raison qui fait qu'ils s'en attribuent à eux-mêmes. Us étendent à toute la nature la vie qu'ils sentent en eux, et cette vie imaginaire ou réelle, ils L'expliquent chez les animaux, et dans les choses par les
mêmes suppositions que la vie chez les hommes. Mais ces personni fication s demeurent l(mgtemps vagues et flottantes. Les formes précises des objets ou des animaux s'imposent à leur imagination. Leur anthropomorphisme reste presque exclusivement moral. Il ne peut commencer à se développer que quand la première notion fétichique des âmes individuelles liées aux objets fait place à la conception des esprits indépendants ; et celte transformation ne saurait s'achever que par la divinisation des forces qui président aux phénomènes de la nature. Arrivée à ce point, l'imagination humaine ne rencontre plus d'obstacle. La généralisation qui donne naissance à ces divinités supérieures, les distingue par le fait même des phénomènes auxquelles elles président, et cette supériorité seule suffit pour qu'on leur attribue, en môme temps que les passions et l'intelligence humaines, la forme que l'homme naturellement considère comme nécessairement liée à ces passions et à celte intelligence.
Il est à peine besoin de faire observer que la progression que nous indiquons ici ne s'est pas produite dans les faits avectoute la rigueur que paraît lui attribuer la nécessité logique d'une exposition de cette nature. La théologie des races les plus sauvages contient déjà parfois les germes d'un polythéisme partiel qu'elles accordent plus ou moins inconsciemment avec le fétichisme le plus grossier. Les Australiens eux-mêmes adorent sous le nom de Nguk- Wonga l'esprit des eaux; Biam enseigne aux hommes les hymnes et les cantiques ; c'est lui qui cause les maladies, et il semble se confondre avec Baiame, le créateur. Le maître du ciel se nomme Nambajandi, et celui du monde souterrain est Warrugura. Les Algonquins ont douze manitous ou dieux supérieurs : le grand manitou dans le ciel,
puis ceux du soleil, de la lune, de la terre, da feu, deTeau, de la maison, du maïs, et des quatre vents ou points cardinaux. Cette idée du maître ou du dieu du ciel conçu comme un être personnelest fréquente chez les tribus de l'Amérique du Nurd, et parfois elle semble prendre un développement singulier. C'est le grand esprit qui habite le ciel. Les Zoulous reconnaissent aussi un maître du ciel, dont ils cherchent à détourner la colère pendant les orages.
Il y a même déjà parfois une sorte de hiérarchie plus ou moins vaguement indiquée entre les divinités de certaines tribus sauvages. Chez les Polynésiens, la foule des mânes et des divinités de la terre, de la mer et de l'air est dominée par les grands dieux de la paix et de la guerre, par Oro et Tane,les divinités nationales de Taïti et de Huahine,par Ilaitoubou, le créateur du ciel, par Hina, qui a aidé son père Toiaroa, le créateur incréé, qui habite le ciel, à créer tout ce qui existe dans le monde. Chez les Dayaks de Bornéo, la multitude des âmes des morts et des esprits qui habitent les forêts, qui errent dans les villages où ils dévorent les amas de riz, est soumise à Tapa, le créateuret le protecteur de rhomme, à Tang qui a enseigné la religion aux Dayaks, à Jirong qui préside à la naissance et à la mort des hommes, àTenabi qui a créé la terre et tout ce qu'elle contient, sauf Thomme. Chez les Africains de la Côte des Esclaves, la nature entière est animée par des esprits bienfaisants ou malveillants, qui peuplent les prairies, le&bois, les montagnes, les vallées, l'airetl eau. Ces esprits adorent des demi-dieux ; entre autres, les Edrô, divinités protectrices des hommes, des familles et des tribus, qui exécutent les ordres de Mawou,le dieu suprême. La même hiérarchie règne dans le panthéon de Khonds. Les dieux inférieure
président à tous les phénomènes de la nature; ils surveillent la vie des hommes. Au-dessus d'eux sont les âmes divinisées qui sont devenues les divinités tutélaires des tribus; celles-ci, à leur tour, sont soumises à sept grands dieux qui président à la pluie, aux premiers fruits, aui naissances, à la chasse, à la guerre, aux frontières et au jugement des morts. Ces dieux eux-mêmes reconnaissent la suprématie du dieu du soleil, le créateur Boora Pennou, et sa femme, la déesse de la terre. Tari Pennou. Les conquérants espagnols ont trouvé au Mexique une hiérarchie du même genre. Au bas de Téchélle, les dieux sans nombre que le Mexicain pouvait adorer dans sa maison ou dans son jardin, dans les bosquets et dans les temples; au milieu les dieux des fleurs, de la chasse, des orfèvres; au sommet, les grandes divinités de la nation et du monde, Centeotl, la déesse de la terre, Tlaloc, le dieu de Teau, Huitzilopochtli, le dieu de la guerre, Mictlanteuctli, le roi des enfers, et, enfin, Tonatiuh et Metztli , le soleil et la lune. Nous devons, à ce propos, faire une observation qui a son importance. Cette hiérarchie des théologies primitives, est souvent plus apparente que réelle. Elle s'explique assez souvent par une série progressive de conceptions religieuses qui se sont superposées les unes aux autres, sans que les dernières aient éteint ou supprimé les premières, et que nous ne saurions mieux comparer qu'aux couches géologiques que les eaux ont successivement apportées sur les mêmes points. Dans ce cas, il paraît bien y avoir en effet une addition qui ressemble à une progression plus ou moins inconsciente, d'où résulte nécessairement une hiérarchie de fait, probablement plus sensible pour nous que pour les peuples chez lesquels se produisaient ces Changements.
D'autres fois, et sans doute le plus souvent, ce grandisse ment de certaines divinités spéciales, — presque toujours des divinités de la nature, représentant le ciel et la terre, la pluie et le tonnerre, Feau et la mer, le feu, le soleil et la lune, — résultait fatalement de la grandeur même des objets et des phénomènes qu*ils personnifiaient. Mais nulle part, sauf chez un très petit nombre de peuples supérieurs,comme, par exemple, les Aryas védiques *, nous ne trouvons cette hiérarchie combinée et systématisée en vue d'une explication philosophique de l'univers.
La religion de la Chine est un des exemples les plus frappants de cette série d'alluvions dont nous parlions tout à l'heure. Il est facile d*y distinguer au moins trois couches ou, pour mieux dire, trois religions superposées: le fétichisme primitif sous sa forme la plus grossière, le culte des ancêtres et enfin celui du ciel et de la terre.
C'est en Chine que le culte fétichique du ciel et de la terre est le plus complet. Le ciel est le souverain suprême. C'est lui qui règle, qui fait tout. Sa volonté s'exprime non par des paroles, mais par les faits eux-mêmes, tout ce qui arrive étant l'efl'et direct de cette volonté. Sa voûte embrassant lu ni vers est par là même ommisciente, omni-^ présente. Le culte de la terre s'ajoute à c^lui du ciel, pour former la grande dyade créatrice. Il n'est pas facile de savoir si cette union du ciel et de la terre constitue aux yeux des Chinois un mariage. M. Plath, dont le livre sur la Religion et le culte des anciens Chinois fait autorité, affirme que les Chinois n'ont jamais songé à attribuer un
* Nous ne pouvons ici qu'indiquer ce fait, parce que nous nous pr posons tians* la deuxièm^i et la troisième partie de ce volume de reveiiir sur ces observations dans 1 étude plus détaillée de quelques" unes des grandes religions de Thunianité
sexe à leurs deux grands fétiches. M. Girard de Rialle penche pour l'opinion contraire, et en réalité les nniétaphores des livres sacrés de la Chine semblent lui donner raison.
Au culte du ciel et de la terre s'ajoute celui des esprits qui animent toutes choses au ciel et sur la terre, le soleil, la lune, les étoiles, celui des mânes des ancêtres. On peut même dire que c'est là la véritable religion des Chinois. L'autre est le culte officiel, dont on pratique les rites et dont on garde les traditions avec une ponctualité et une fidélité toute chinoises, mais auquel en somme on ne croit guère. Le respect des Chinois pour les ancêtres n'est pas une des moindres causes qui entravent le progrès de ce peuple actif et intelligent.
Du moment que les générations vivantes se trouvent enchaînées à l'imitation des générations mortes, l'esprit de routine et de paresse intellectuelle qui n'est que trop naturel à l'humanité prend une puissance invincible et toute innovation devient un sacrilège Par une extension facile à concevoir, chaque famille ne se borne pas à adorer l'esprit de ces ancêtres particuliers incarné dans les tablettes sacrées, mais le peuple tout entier adore les grands ancêtres, qui deviennent des dieux nationaux comme Confucius ; aussi l'évhémérisme est-il dominant en Chine. Par exemple, le dieu de la guerre, d'après la légende, a été autrefois dans cette vie un soldat qui s'est distingué pai* ses exploits ; le dieu des artisans était autrefois un ouvrier habile qui inventa les outils ; le dieu des porcs était un éleveur qui perdit ses cochons et en mourut de chagrin; le dieu des joueurs fut un joueur intrépide qui perdit tout ce qu'il possédait, et qui mourut de besoin, etc. etc.
Cet évhémérisme convient bien à Tesprit réaliste des Chinois, ennemis de toute complication métaphysique.
Les esprits peuvent se manifester sous forme d'animaux ; on les évoque au moyen de mélodies particulières à chaque catégorie. On croit aussi aux démons Ma-Po, le démon des chevaux, Po, le démon de la sécheresse, etc.
Les esprits terrestres supérieurs, sont ceux des montagnes, et en particulier ceux des cinq montagnes sacrées, dont la fonction est de protéger les cinq premières provinces de TEtat. A ce culte s'ajoute celui des eaux, et notamment celui des quatre grandes mers et des quatre grands fleuves.
Parmi les esprits immédiatement soumis au Chang-Ti ou ciel sont les huit esprits Pa-tcha^ qui peuvent favoriser les récoltes ou leur nuire, et qui sont ceux du vent, du tonnerre, de la pluie, de la grêle, du froid, de la chaleur, des nuages et des insectes. Gomme le fait remarquer M. Girard de Rialle, par ce côté, la Ghine commence à échapper au fétichisrne Cette conception deshuits esprits présidant chacun à un domaine, à un ensemble déterminé de phénomènes est une conception polythéiste. On lui retrouve quelque chose de semblable dans les noms donnés aux planètes : Vénus est l'étoile du métal. Mercure, de Teau; Saturne, de la terre ; Mais, du feu; et Jupiter, du bois. Suivant une autre classification, basée sur la considération des point cardinaux, Jupiter préside à Test, Mars au sud, Vénus à Touest, Mercure au nord, et Saturne règne sur la région centrale comprise entre ces quatre régions. Ces planètes, en y joignant le soleil et la lune, sont comprises sous le nom de général Chou- King, a les sept régents. »
BIST. nàt. des religions. 5*
Quant à la masse du peuple elle est simplement et purement fétichiste.
La religion des Eg3^ptiens présente le même caractère de juxtapositions ou de superpositions. Ce fait peut s'expliquer à la rigueur par la seule évolution des idées comme chez les Aryas par exemple; cependant les divisions et plutôt les séparations sont tellement tranchées en Chine et en Egypte qu'il est bien difficile de ne pas chercher l'explication de ces incohérences dans la succession des races qui ont occupé ces deux pays.
Nous l'avons déjà dit, les Egyptiens ont commencé par le fétichisme zoolâtrique le plus extravagant, auquel, dans certaines parties s'ajoutait le culte des végétaux. Chaque localité avait ses animaux sacrés, et dépensait des sommes considérables pour l'entretien de la table, des serviteurs, des palais et des jardins de ces divinités à deux ou à quatre pattes.
A ce culte primitif s'ajouta plus tard une religion naturaliste et anthropomorphique, mais avec de nombreuses traces de zoolâtrie . Horus portait la tête de son faucon sacré ; Athor avait une tête de vache et Typhon un corps d'hippopotame. L'astrolâtrie se mariait à tout cela, en même temps que l'adoration des principes générateurs, si répandus en Orient et dans l'antiquité classique. C'était Isis, la terre, ma^wa mater ^ mère d'Horus; puis Osiris, le principe fécondant, dieu mortel, subordonné à sa femme Isis. Le dieu Thoth présidait aux arts et aux sciences, qu'il avait enseignés aux ancêtres. Enfin par Ammon-Ra, le dieu souverain, les Egyptiens touchaient au monothéisme; mais, conservateurs par exellence, ils gardaient tous les dieux anciens et nouveaux, les animaux sacrés des premiers âges, et les dieux simplifiés ou subtils issus de la
métaphysique sacerdotale. Pour mettre de Tordre dans ce panthéon disparate on avait distribué les dieux en triades scrupuleusement hiérarchisées , s'enchaînant les unes aux autres, et ayant d'autant plus d'importance qu'elles se rapprochaient de la triade suprême, formée par Isis, Osiris et Horus *.
Tous ces cultes superposés étaient entre les mains d'un sacerdoce, qui en avait fait une religion des plus compliquées, où le plus grossier fétichisme se mêlait à une philosophie mystique de la nature, et qui par ce mystère même agissait puissamment sur les imaginations.
Les Hindous et les Juifs ont passé par une série à peu près semblable, mais avec cette différence capitale, que si chez eux chaque transformation laisse derrière elle des traces nombreuses dans la multitude peu apte aux changements, du moins on n'y trouve plus, dans la théologie officielle et sacerdotale de chaque époque , tout le pêlemêle aussi nettement accusé des croyances extérieures. Le fétichisme inconscient des premiers temps persista toujours dans les croyances vulgaires, et nous le retrouvons encore aujourd'hui jusque dans les superstitions de la foule ignorante des nations les plus fières de leur. civilisation ; mais la distinction du naturel et du surnaturel se marque dans les doctrines sacerdotales avec une précision qui prouve que depuis longtemps la séparation est faite entre le courant des conceptions religieuses et celui des conceptions scientifiques.
Ce qui frappe tout d'abord quand on aborde l'étude du polythéisme , c'est que presque tous ces dieux et de beaucoup les plus importants se rattachent strictement au
* D' Letournaeau, Sociologie, p. 272. — Reinwald. Ed.
culte de la nature. Ceux que nous rencontrons en dehors I de cette catégorie, les dieux des maladies, les dieux des morts, les dieux de la guerre, les dieux ancêtres n'arrivent que par exception à la suprématie qui semble re- \ venir de droit aux divinités de la terre, du ciel , de » l'atmosphère ,
Cette suprématie des dieux de la nature s'explique à la fois et par la grandeur souveraine des phénomènes qu'ils représentent et par la supériorité intellectuelle des populations qui adressent leurs prières à la terre, au ciel, à la lune, aux étoiles, au soleil, etc.
Aussi le culte de la terre et des corps célestes est-ilbeaucoup moins universellement répandu chez les races inférieures que celui des animaux par exemple, ou celui des mânes et des esprits.
On peut même encore observer, à cet égard, des particularités assez singulières. Ainsi, chez quelques races, Tadoraiion de la terre a précédé celle du ciel ; le culte des étoiles et de la lune paraît plus ancien et peut-être plus général que celui du soleil ; et parmi les contrées où les deux cultes sont réunis, il y en a un grand nombre où la lune est considérée comme la divinité principale. Ce fait est presque constant en Afrique. Chez une partie des peuples de l'Asie, la lune est un dieu puissant, dont le soleil est la femme.
Dans rAmérique même, qui paraît particulièrement vouée au culte du soleil, les sauvages du Brésil adorent surtout la lune. C'est elle qui leur sert à mesurer le temps ; c'est en son honneur qu'ils célèbrent leurs fêtes ; c'est à elle qu'ils demandent des présages. Ils lèvent la main vers la lune en poussant des exclamations et en criant Teh ! Teh ! Les sorciers font passer les enfants au milieu de la
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fumée pour les préserver des maladies causées par la lune ; et les femmes les lèvent vers le ciel pour les offrir à la reine de la nuit. Les Caraïbes adoraient également la lune de préférence au soleil. Les Ahts de l'île de Vancouver regardent la lune comme le mari du soleil et elle est leur divinité suprême. Les Hurons ont attribué à la lune la création de la terre et de l'homme ; elle est la grandmère de louskeha, le soleil, avec lequel elle partage Tempire du monde.
Le culte du soleil domine dans les grandes religions des races civilisées, précisément parce que la civilisation s*est surtout développée dans les contrées tempérées où Faction bienfaisante du soleil est le plus sensible. On ne le trouve guère dans les pays qu'il brûle et dévore. Dans les plaines torrides de l'Afrique centrale, « le soleil est considéré comme l'ennemi commun, dit Sir Samuel Baker, et l'on redoute toujours son lever. » De même Hérodote, parlant des Atlantes ou Atarantes d'Afrique, raconte que ces peuples maudissaient le soleil chaque matin, et lui adressaient toutes les injures qu'ils pouvaient imaginer, parce qu'il les accablait eux et leurs cultures de ses rayons dévorants.
Ce fait qui s'explique ne doit pas cependant être considéré comme général. Il se trouve des adorateurs du soleil dans des latitudes très chaudes ; mais il est clair que c'est surtout les peuples qui n'ont pas à souffrir de sa chaleur qui doivent être empressés à lui rendre hommage. Dans les pays trop froids, le retour de Tété est sans doute accueilli avec joie, mais le dieu semble abandonner trop longtemps les hommes pour que son culte y soit général. Les intermittences de sa suprématie et de ses bienfaits ne peuvent s'expliquer que par son impuissance en face des
divinités mauvaises ou par le retour périodique d'une malveillance peu justifiable. Dans un cas comme dans l'autre il ne saurait avoir de droits à la place suprême.
Nous trouvons le culte du soleil sous sa forme primitive de simple fétichisme chez la plupart des Peaux-Rouges du nord de TAmérique, ceux de la baie d'Hudson, de l'île de Vancouver, les Delawares, les Virginiens, les Pottawatomis, les Algonquins, les Sioux, les Greeks. Dans l'Amérique du Sud, nous le trouvons chez les Botocudos, chez les Araucaniens, chez les Puelches, chez les Diaguitas de Tucuman. Mais il prend une forme toute différente chez les populations plus civilisées, telles que les Natchez de la Louisiane et d'autres tribus de la môme région. Là il atteint son développement complet ; il s'entoure de rites et de cérémonies, et devient même, dans quelques cas, la doctrine centrale d'où procède la religion nationale et la politique des hommes d'Etat. Le gouvernement des Natchez constituait une véritable hiérarchie solaire. A la tête du gouvernement était le grand chef, appelé Soleil ou frère du soleil; il était en môme temps grand prêtre et chef du peuple, A côté de lui était sa sœur ou sa parente la pAus proche, le chef femelle, la seule femme qui fût autorisée à pénétrer dans le temple.
Les Apaches de la Floride, les Ghibchas ou Muyscas du haut plateau du Bogota, considéraient également le soleil comme le maître des dieux.
Je ne dirai rien des religions polythéistes du Mexique et du Pérou, trop connues pour qu'il y ait autre chose à faire que d'en rappeler le souvenir. Je ne dois pas oublier, en effet, que le but de ce travail n'est pas de faire une expo* sition des religions diverses, mais de dégager de l'en* semble une suite d'observations qui permettent de biei^
comprendre l'origine, le développement et la décadence du fait religieux dans le monde. Les exemples que j'ai cités jusqu'à présent me paraissent suffisants pour que le lecteur puisse se rendre un compte à peu près exact de l'ensemble de cette évolution depuis le fétichisme le plus grossier jusqu'au polythéisme des religions les plus intelligentes. J'ai, du reste, à peine effleuré ce dernier point. Il trouvera son développement dans l'étude spéciale que je vais faire des principales religions qui ont paru dans le. monde.
C'est par l'étude de ces conceptions que nous pourrons suivre le mouvement qui amène progressivement les hommes du polythéisme au dualisme et au monothéisme ou au panthéisme, jusqu'au moment où la série logique de l'évolution intellectuelle aboutira plus ou moins rapidement à sa conclusion nécessaire, qui est l'élimination totale du surnaturel, et la substitution des solutions certaines de la science aux applications fantaisistes de l'ignorance.
Cela nous permettra, — surtout à propos du christianisme, — d'observer dans le détail les luttes de la théologie agonisante contre le progrès de plus en plus menaçant de l'athéisme scientifique ; nous reconnaîtrons qu'à partir d'un certain moment de leur existence, les religions se trouvent fatalement condamnées à une progression dans l'absurde qui achève d'éloigner d'elles les intelligences les moins exigeantes.
Malheureusement nous 'serons obligés de marcher un peu vite. La route qui nous reste à parcourir est trop longue pour que nous ne résistions pas à la tentation de nous arrêter aux curiosités du chemin.
Si d'ailleurs quelques points étaient restés obscurs
dans cette exposition, il est probable qu'ils se trouveront éclaircisparla suite dans les chapitres que je me propose de consacrer au chthonisme, au védisme, qui représentent Tun la conception unitaire, l'autre la conception dualiste du monde, et au judaïsme polythéiste, qui aboutit au monothéisme, pour revenir avec le christianisme à un polythéisme mitigé et hypocrite, dont refîet naturel et logique est de produire l'athéisme, grâce aux protestations qu'il soulève par sa contradiction avec les démonstrations de la science contemporaine.