CONXEPTION UNITAIRE DU MONDE
.postérieures à la période où l'on croyait à renfantement spontané. Elles marquent le premier pas dans une voie où nous verrons s'engager de plus en plus les religions, à mesure que se développera dans 1 humanité l'intelligence des causes réelles, je veux dire la voie du mystère, du miracle, de l'absurde. Tant que les hommes ont cru à la fécondation spontanée de la femelle, il n'y avait pour eux nulle absurdité à considérer la fécondation de la terre mère comme s' opérant par elle-même. Ce n'était que la généralisation d'un fait qu'ils croyaient réel. La religion était juste au niveau de la science d'alors; ou pour mieux dire, les deux ne faisaient qu'un et se confondaient absolument.
Mais quand la fonction du mâle fût connue, c'est-àdire quand l'observation scientifique eut fait de ce coté un pas en avant, la religion, fidèle dès lors à l'esprit d'immobilité qui constitue son essence, se sépara de la science naissante. Elle refusa de se transformer comme elle, et au lieu de rectifier ses conceptions en profitant de la découverte nouvelle, elle préféra s'entêter dans l'antique erreur en la masquant d'une apparence miraculeuse. Elle en fut quitte pour attribuer à la femelle divine le privilège de concevoir et d'enfanter sans l'intervention du mâle, et c'est cette obstination qui produisit la notion de la vierge mère, qui est passée de la conception primitive dans tant d'autres religions.
Cependant, longtemps après probablement, par un compromis singulier entre l'antique croyance et la découverte qui la démentait, elle imagina l'hermaphroditisme, qui se superposa à la conception de la vierge mère. Plutôt que d'admettre l'intervention du mâle, qui ravalait la viergemère au niveau de la femelle humaine, elle attribua à la déesse les organes du^mâle et ceux de la femelle, de telle
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sorte que, si sa fécondation ne fut plus spontanée dans le sens de la conception primitive, au moins put-elle se produire sans aucune participation étrangère.
Cependant, lanécessité deFintervention du mâle finit par s'imposer. Une seconde superposition d'idéesproduisit une nouvelle forme du culte, sans toutefois, détruire les précédentes, car dans l'évolution religieuse, les innovations se superposent aux cultes antérieurs, mais ne les remplacent pas. On se contente d*ajouter une confusion et une obscurité nouvelles aux obscurités existantes. La terre > d'abord considérée comme vierge mère, puis comme hermaphrodite, sera désormais fécondée par le mâle, qui prend des noms différents dans les diverses religions, Baal, Osiris, lahveh, etc.
ATépoque où se produit cette conception, le mâle est de- Venu une forme du ciel, du soleil ou du nuage. Mais comme à ce moment la promiscuité demeure dominante parmi les hommes, et que l'anthropomorphisme est la loi essentielle des conceptions religieuses, le culte de la terre reste absolument promiscuitaire pendant un fort long temps. La mère universelle, la terre, ouverte à tous les germes, se prête sans peine à cette assimilation. Elle n'a pas encore de mâle nettement déterminé. Elle n'arrivera que plus tard à être l'épouse d'un seul époux, le ciel, quand la promiscuité aura cessé d'être le régime ordinaire de l'union des sexes. Jusque-là, toute idée morale est bannie de la religion chthonienne comme des relations de l'homme et de la femme. Le culte de la terre se manifeste alors par le phallisme et Thêta ïrisme.
Cette période paraît avoir duré très longtemps. Du moins est-ce celle qui a laissé les traces les plus profondes et les plus générales dans l'histoire*
Celle qui a suivi, et qui a été la dernière, a réduit la terre au rôle d'une divinité secondaire. Une fois que la puissance fécondante a passé définitivement aux divinités de la pluie et de la chaleur, et que la terre n'est plus que le réceptacle des germes, le culte des races les plus intelligentes se tourne presque exclusivement vers les divinités en qui désormais réside la cause reconnue de la fécondité terrestre ; ce qui n'empêche pas le chthonisme le plus grossier de persister encore durant des siècles dans les classes ignorantes.
On peut donc distinguer dans ce culte quatre périodes d'importance inégale. Les principales de beaucoup sont la première et la troisième, caractérisées, Tune par la croyance à la fécondation spontanée, l'autre par la prédominance du phallisme et de l'hétaïrisme.
§1. — Première 'période
On conçoit que le côté original de la conception de la terre mère a dû s'obscurcir dans la suite des temps, d'abord par l'envahissement de la religion phallique, et ensuite par la prédominance des divinités célestes. Mais il en reste assez pour qu'il soit facile de voir que, sous la plupart des dénominations qu'a reçues la déesse dans les différentes contrées où son culte a été répandu, elle a été d'abord adorée comme vierge. Ces dénominations sont trèsnombreuses: Anath, Anaïtis, Anna, Nana, Om-an, ^Enea, Enœa, Enyo, Belith, Baalath, Belath, Beltis, Mylilta, Um-uruk, Didon, Tanaïs, Thanith, Atargatis, Thiratha, Ischar, Thémis Zerifah, Ëlath ou Alath, Sémiramis, Tauthe, Athor ott
Athyr, Tawatth, Hevah, Marth, Marah, Marie, Maia, Magdala, Rachel, Astoreh, Aschera ou Astarté, Gaea, Rhea, Cybèle, Déméter, Gora, Artemis, Vesta, Ops, Erinnys, Dioné, Héra \ Vénus, Aphrodite, Isis, Herlha, Mahté, Mahmina, Imlia, Heou-tou, etc.
Quelques-uns de ces noms sont restés presque spécialement affectés à la vierge mère, tels que Cybèle, Artémis, Diane, Marth ou Marah, Vesta, Themis, Gora, les Amazones. En général, les déesses mères de la Phrygie, de la Lydie, de la Lycie, de la Pamphilie, de la Gilicie, sont des vierges chastes ; c'est tout le contraire en Syrie. Malgré quelques mythes qu'on pourrait opposer à notre allégation, et que nous aurions à discuter si nous faisions une histoire complète des religions, il est certain que le caractère général des déesses que nous venons d'énumérer s'accorde manifestement avec le caractère que nous leur attribuons. 11 nous paraît même infiniment probable que la plupart des déesses mères que nous avons nommées précédemment sont nées d'une conception semblable, mais que leur physionomie a été plus ou moins modifiée par les idées qui ont dominé successivement. Gette présomption, qui résulte naturellement de la suite d'idées qij'a traversées ce culte, est confirmée par l'identité primitive de la conception d'où dérivent ces dénominations.
Dans la vieille langue de l'Assyrie et delà Babylonie, le mot qui exprime le principe de la fécondité n'est ni féminin, ni masculin. La distinction des deux genres n'existait pas en effet dans le langage primitif; elle n'a pu logique-
* Héra recevait daus diverses contrées de la Grèce et particulièrement à Imbros,à Platée, à Hermioné eu Eubéd les surnoms de irapÔévtx mi TiapOévo;. L'ancien nom de Samus où. le culte de cette déesse était établi depuis une haute antiquité était calui do TtapOevCrj. La Juuon de Paieras était également vierge.
ment se produire que quand l'observation a permis de déterminer et, par conséquent; d'opposer la fonction propre du mâle et celle de la femelle. Ce mot qui n'est d'aucun genre, parce qu'il est antérieur aux genres, est le mot An,
Il est resté sous sa forme première dans le nom de la divinité accadienne An^ qui n'est ni mâle ni femelle et dans Om-An^ la mère An de Strabon *.
Quand les genres furent distincts. An produisit deux séries parallèles de divinités femelles et mâles : d'un côté, Anah, Anath, Anahita, Anaïtis, Anata, Anadate, Anœa, iÈnaea ; de l'autre, Anu, Anak, Anmelekh, Oannes, Anudata, Anki (Anchise), Henoch, Anok, Onk.
Cette idée de la virginité de la mère explique le rôle considérable que joue dans ce culte l'œuf que pond la poule sans la participation du mâle. On sacrifiait une poule noire dont on versait le sang dans un trou creusé en terre, puis on y plaçait la poule elle-même que l'on recouvrait avec soin. Ce sacrifice devait se faire la nuit, comme, du reste, la plupart des sacrifices à la terre. Un oracle sibyllin, conservé par Zozime, nous en donne la raison : « Dès que la nuit sera venue, quand le soleil aura caché son éclat, tu immoleras aux Parques qui règlent tout, des brebis et des chèvres noires... A la Terre féconde sera immolée une truie noire. Pendant le jour et non plus la nuit, des taureaux blancs seront immolés sur l'autel de Jupiter ; car il est d'usage de sacrifier pendant le jour aux divinités célestes. »
En efl'et, la Terre appartient à la catégorie des vierges
* L. XI, c. VIII, 4. M. Baissée rnpproche de VYn des Chinois VAn des inscriptions .junéi formes, qui devient Oaix dans Oannes, yÇn dans ^nœa, En dans-Enya et Enyo, On ^\. A un dans Beith-Oh et Beilh-Aun et Yn dans Ino Les arguments dont il appuie celte conjecture la rendent fort probable.
noires. Fura, Furina» les Furies, divinités chlhoniennes, tiraient leur nom du radical fur ou fus^ d'où furvus et fuscus, noir. Isis, Ariadné, Europe étaient noires; la grande déesse idéenne de Pessinonte était représentée, par une pierre noire. A Corinthe, on adorait l'Aphrodite Mélainis ou noire. La Balthis syrienne était de la même couleur. L'analogie nous porte à croire que cette conception a dû, dans le principe, être générale, par la simple \ raison que la couleur noire est celle de la Terre adorée sous I ces différents noms *. C'est par le même motif que le soleil des religions chthoniennes a dû être un soleil de nuit, la lune, le dieu Lunus, considéré comme mâle par opposition à la terre mère. Tout d'ailleurs dans ce culte ramenait à l'idée d'obscurité, de ténèbres. Les cavernes profondes étaient pour les anciens des matrices, et là où il n'en existait pas de naturelles, ils en creusèrent d'artificielles dont plusieurs sont restées célèbres sous les nom des labyrinthes de Crète, de Lesbos, d'Étrurie, du lac Mœris. Les grottes, les puits, les excavations de toutes sortes étaient vénérés comme étant les ouvertures qui conduisaient à ces matrices. Les tertres arrondis, tumuli de iumeo, représentaient le gonflement du ventre de la femme à la veille de l'enfantement. Le mot An qui, nous l'avons vu, dans les antiques langues de la Chaldée exprimait le principe de la fécondité, paraît avoir eu pour signification première et concrète précisément ce sens de gonflement ^. Ces rapprochements expliquent suffisamment pourquoi on sacrifiait à la déesse Terre une poule noire. Il y a là une
* Il n'est pas doq plus impossible que dans les contrées brûlées par les ardeurs du soleil, l'idée de fécondité se soit naturellement liée à celle de la nuit, de la fraîcheur et de la rosée nocturnes.
* M. Baissàc, Origines de la f*eligion, t. I, p. 199-200.
suite d'idées tout à fait simple et naturelle; Rien n'est plus facile à saisir que ce symbolisme.
Quand plus tard la croyance à la fécondation spontanée eut fait place à une connaissance plus exacte des choses, on finit par perdre le sens du symbole. On ne vit plus dans la poule qu'un oiseau quelconque, et on la remplaça poétiquement par la colombe et le cygne . Or il faut bien remarquer que la colombe et le cygne ne représentent plus rien d'intelligible dans le culte de la vierge-mère. Cela seul prouve qu'ils n'y ont été adjoints que par une substitution postérieure.
Cependant le souvenir de l'œuf primitif a persisté à travers les âges. La plupart des cosmogonies religieuses de l'antiquité, de l'Inde jusqu'à la Gaule, ont conservé le mythe de l'œuf du monde. L'Omoroka de Bérose, — .Um- Urukou mèred'Uruk ouÉrech, centre chthonien très important, — est une pondeuse. C'est elle qui, dans une inscription déchiffrée par Oppert, est nommée Belith Thahvath ou Dame Thahvath, identique à Mylitta, laquelle n'est elle-même, sous la forme sémitique, que Moledtha, qui signifie pondeuse. M. Baissac retrouve ce mot Thahvath dans le Tohv du deuxième verset de la Genèse : « La terre était Tohv et Bohv et le souffle des Élohim couvait les eaux *. Je ne sais si sa conjecture est bien fondée. Ce qu'il y a de certelin, c'est que la présence du mot couver ne peut s'expliquer ici que par le souvenir plus ou moins lointain do la poule chthonienne.
M. Baissac remarque que en Egypte les ailes sont un attribut des divinités féminines, mères pour la plupart :
* Les dictionnaires donuent le sens de planer, voltiger, qui nous ramène encore à Tidée d'un oiseau, mais en réalilô le mot rahaph^ signifie couver.
Isis, Maa, Maut, Noul. Cette dernière, qui est appelée la grande génératrice des dieux, est la voûte céleste, figurée sous la forme de couveuse, avec d'immenses ailes éployées sur Torbe du monde, qu'elle embrasse comme pour la féconder, image de la maternité transportée de la terre au ciel. Maut est aussi une mère, éternelle et incréé. Un vautour, « symbole de maternité, » avançait sa tête sur le front de la déesse, et ses ailes formaient sa coiffure. Quant à l'œuf du monde il se retrouve également dans la religion égyptienne. En Syrie la mère était de même une pondeuse. Entre autres symboles de la déesse d'Hiérapolis, dont le caractère de matrice universelle a été démontré, figurait la colombe, qui était à cause de cela un oiseau sacré pour toutes les populations araméennes: Sémiramis, abandonnée par sa mère Derketo, la même que la Thirgata ou Atergatis d'Hiérapolis, est nourrie et élevée par des colombes. Elle est elle-même représentée sur les monnaies de Sicyone sous la forme d'une colombe aux ailes éployées ; dans d'autres ont la voit montée sur un char traîné par des tourterelles blanches, au milieu •d'un cortège de toutes sortes d'oiseaux. Ce qui montre bien que c'est surtout comme pondeuse que la colombe figure dans toutes les mythes aphrodisiaques, c'est la légende conservée par Nigidius Figulus et Lucius Ampelius, suivant laquelle la déesse syrienne , que ces auteurs nommentYénus, serait née d'un œuf trouvé dans FEuphrate par les poissons, et pousse par eux sur la rive, où une eo • lombe l'aurait couvé ^ . La colombe symbolisait également Dèméter et laDioné de Dodone.
1 M. Alfred Maury, dans son Histoire des religions antiques (t. ill.
\ p. 211), remarque que la colombe était aussi consacrée à Astarté, qui
\^ est une terre- mère. La colombe jouait d'ail ieurs un rôle très impor-
LA VIERGR MÈRE 189
Un autre symbole d'Aphrodite était le ^ygne, qui se retrouve encore dans le mythe dç Léda, une autre mère chthonienne; de l'œuf qu'elle pond sortent les Dio^cures et Hélène.
Une autre forme plus ancienne du même mythe «ous présente Némésis, métamorphosée en cane, pondant un œuf qu'elle avait conçu de Zeus transformé en cygne. Or Némésis est à l'origine une terre mère, par conséquent noire et infernale, et comme telle fille de la nuit, ainsi que Léda. L'image de la cane pondant l'œuf d'où sortent les Dioscures, qui personnifiaient primitivement les premiers rayons de la lumière, comme de la nuit naît le jour, est l'équivalent exact de la poule noire?
Gomme nous l'avons dit précédemment ce culte de la déesse terre sous la forme de la vierge mère se retrouve en France jusqu'à nos jours, dissimulée souii le nom de sainte Marthe et à Venise sous celui de santa Marta. Dans les traditions sémitiques Marah ou Marth est le nom de la « dame » ou « maîtresse. » C'est le féminin de mar^ seigneur,, maître. Il est facile de le reconnaître dans Britomartis, la Diane de Crète, où le dieu mâle était aussi un mar, Marth représentait l'aspect virginal de la Grande Mère. Son culte ainsi que celui de la Magdala ou Made-
tant dans la mythologie syrienne, où elle était le symbole de la sagesse créatrice. Les Samaritains adoraient sur Ib montGarizlm lahvéli sous la figure d'une colombe, et, suivant une interprétation admise par les rabbins, la Sagesse créatrice, sous la forme d'une culombe, planait au-dessus des eaux qui portaient la terre au moment de la création. Là encore la colombe présente le caractère de la force créatrice qui couve l'œuf du monde, à la façon d'un oiseau et ligure le principe féminin. La déesse syrienne était 'la personnification u'une idée analogue. La colombe de Noé qui plane sur les eaux du dé:uge n'est qu'une seconde forme du « souffle d'Elohim » du verset 2 de la Genèse. On sait que ce souffle d'Elohim est devenu plus lard le Saint-Esprit, qui, après avoir été une poule couvant l'œuf du monde, a pris postérieur emrnt et a gardé la forme d'une colombe.
leine est bien antérieur sur les bords du Rhône à Tintroduction du christianisme en Gaule. C'est une fort curieuse histoire, qni nous montre une fois de plus comment la légende chrétienne s'est emparée, en les transformant à peine, des mythes des religions antérieures.
Il faut dire du reste que le christianisme lui-même doit son origine à une transformation du même genre. La vierge mère de Jésus n'est qu'une Marah, une femelle du dieu Mar, mais antérieure au mâle, comme, nous l'avons expliqué pour la plupart des divinités femelles du môme genre. Cet exemple est un de ceux qui font éclater le plus manifestement la puissance des antiques traditions et la difficulté de les transformer. Les évangiles ont beau nous dire que Marie est la femme de Joseph et la mère de nombreux enfants, dont ils donnent plusieurs fois les noms, le souvenir populaire refuse de se laisser imposer cette méta- \ morphose. En dépit des textes Marie est restée vierge, parce que la vieille tradition sémitique de la vierge mère du monde Je voulait ainsi.
Cette tradition, qui donne le miracle initial de la naissance divine et immaculée de Jésus, sur lequel repose le Nouveau Testament, nous explique également le point de départ de l'ancien, malgré leur opposition apparente. En effet, si la Bible débute par le récit de la faute par laquelle nos premiers ancêtres ont mérité la colère de lahveh, l'Évangile au contraire apporte la bonne nouvelle de l'apaisement du courroux céleste. Cette contrariété se résout donc en une série logique, celle du pardon après la faute.
Or quelle est cette faute? C'est ce qu'il est curieux et instructif d'examiner.
On sait que dans les anciennes langues sémitiques les voyelles n'existaient qu'à l'état indéfini et pour ainsi dire flottant.
Elles n'ont de raison d'être que les nécessités de l'articulation. Par conséquent le mot que nous écrivons et prononçons lahveh, se ramène donc réellement aux trois consonnes A w A, — être, et faire être, — entre lesquelles peuvent se placer des voyelles diverses. Il faut remarquer que le v peut aussi bien être le o, u et ow, de telle sorte que les trois consonnes h v h peuvent indifféremment donner houh, haouh, hoh, haoh, havah,haveh, hovah, heouah, hevah, etc.
Le son de haouh et haoh se présente dans la composition d'un grand nombre de noms des rois chaldéens des plus anciennes dynasties. Or haoh, qu'on voit souvent sous la figure d'un poisson comme rOannès grec, est identique à anu. On le trouve également sous la forme heveh (Evech-cos le premier roi de Chaldée, 3600 ans avant Jésus- Christ), et Hevah, « la mère de tous les vivants », comme la nomme la Bible *.
Dans les langues sémitiques le féminin se marque par l'addition de t ou th avant ou après le mot, et même avant et après en même temps. Par conséquent la forme féminine de hvh doit être hvht ou thvh ou thvht.
C'est précisément ce qui se rencontre. La mère de tous les vivants, la vierge-mère- primitive des Babyloniens se nomme Tavatth, Tavat, Tauatth ou Tauthe, comme l'appelle Damacius.
Par conséquent l'Eve, Hevah, de la Bible n'est pas autre chose que la vierge mère des Hébreux, qui déchoit de son sang suprême, du jour où la participation du mâle est reconnue nécessaire; c'est là la faute originelle. Elle cesse
1 Remarquez le rapport de ces mots avec les invocations Eva, Evohé par lesquelles on appelait Dionysos ou Bacchus, considéré comme dieu générateur.
dès lors d*être vierge féconde par elle-même, et tombe audessous du mâle, Adam qui semble n'être lui-même qu'une forme masculine de la terre, Adamah ^
Mais ce n'est pas tout. Les éléments essentiels du mot. Hevah sont identiques à ceux de lahveh, sauf la présence de ri initial, qui est chez les Sémites le signe du masculin : i-gra^ il appelle; le-gra elle appelle. Les deux formes s'opposent exactement de la même manière dans Hévah et lahveh, qui pourraient tout aussi bien se prononcer, haveh, iahveh ou hevah, iehvah. Le dieu lahveh n'est donc encore que la forme masculine de la vierge primitive. C'est lui que nous retrouvons sous les formes grecques 'law, 'isyw, "laxxoc , ajoutées comme qualificatifs à l'Adonis phénicien et à Bacchos Dionysos. Macrobe cite une réponse de l'oracle d'Apollon de Claros où le nom de^law est donné positivement comme nom de Bacchos et d'Adonis : Bic omnium deorum supremum esse laô, quem Même orcum dicunt, ineunte aulem vere lovem, solem œsiate aulumno que cedente mollem laô {Saturn,, l. XVIII).
Par conséquent l'Hevah et le lahveh de la Bible sont deux formes successives, femelle d'abord, mâle ensuite de la puissance génératrice. La fête des Tabernacles, qui a persisté dans la religion juive, était dans le principe identique aux bacchanales de Dionysos et aux scénopégies latines d'Anna Perenna. lahveh n'est devenu plus tard un dieu céleste que quand la puissance génératrice et fécondante est passée de la terre aux divinités du ciel. Il a été
* Voir la Genèse m, 16 : A la femme lahveh dit : « Je rendrai les grossesses grandement pénibles; c'est en Iravuil que (u enfanleros des enfanis; tes désirs tendront version mari et il le tiendra sous sa dépendance. » Donc jusqu'alors renfiinlement était considéré comme sans douleur; la femelle ne désirait pas le mâle et elle n'était [)as sous sa dépendance. Sans quoi où serait le changement?
alors conçu comme dieu du ciel lumineux, comme la lumière elle-même, ainsi que nous le montrerons plus loin^ Cette transformation, qui se retrouve dans beaucoup des religions anciennes, a e'té d'autant plus facile dans les religions sémitiques, que les noms de leurs divinités étaient moins étroitement attachés à d^s mots indiquant spécialement des phénomènes célestes ou météorologiques. C'est ce qui explique que les Sémites aient pu, — et surtout aient paru, — arriver plus vite que les autres races au monothéisme. Le même culte de la terre a produit un effet analogue chez les Grecs et surtout chez les Romains. En effet comme mère universelle la terre était aussi bien la mère des dieux que du reste de l'univers. C'est même sous ce titre qu'elle était surtout invoquée. De plus elle était le type primitif de toutes les divinités femelles, les résumait en elle et en reflétait tous les aspects. Les divinités mâles finirent par être elles-mêmes ramenées à ce point de départ comme à leur unité. Lucius, métamorphosé en âne et portant sur son dos Timage sacrée de la déesse de Pessinonte, adresse sa prière à cette divinité et lui demande sous quelle forme il doit l'invoquer. La déesse se montre à lui et lui dit : « Me voici, je me rends à tes prières. Je suis l'antique mère de la nature entière, la maîtresse des éléments, le point de départ des générations, la somme de toutes les divinités, la reine des enfers, la première dans le ciel ; en moi sont représentés à la fois tous les dieux et toutes les déesses ; je suis l'unique divinité, et c'est moi seule que, sous des formes diverses, des
i DaDS les plus anciens psaumes et dans beaucoup de passages des prophètes, lahveh est la lumière elle-même délivrant les hommes de la caplivilé des ténèl)res par l'intermédiaire de son messie le Soleil. Remarquer le rapport de lah, lao avec lom, dies le jour, identique à celui de Divus, Deus, Dyauh.
194 HISTOIRE NATURELLE DEè RELIGIONS
rites variés et des noms multiples, adore l'univers entier *. »
Ce caractère universel de la terre mère suggère à M. Baissac un rapprochement très intéressant. «La mère divine, disait-il, était un véritable Panthéon. » Et c'est pour cela que la forme du dôme, — rappelant le tumulus, le tertre sacré, — qui était à Rome celle du sanctuaire de la déesse mère et de Vesta qui au fond lui était identique, est devenue celle du temple de tous les dieux.
§ II. — Deuxième période Hermaphroditisme
La conception si étrange à première vuede l'hermaphroditisme se rattache étroitement à celle de la vierge mère et ne s'explique que par elle. 11 faut se persuader que les hommes n'inventent jamais de toutes pièces les absurdités qui pullulent dans les religions. Toujours ils y s(»Rt amenés par des traditions mal comprises ou par certaijis rapports logiques qui peuvent échapper plus ou moins longtemps à l'observation, mais qu'il ne faut pas se lasser de chercher. Il y a là quelque chof e d'analogue à ce que nous voyons dans la science astronomique. On sait comment Leverrier a été amené à découvrir la planète Neptune. Ayant observé certaines déviations dans la marche de quelques corps célestes, il se dit avec juste raison que ces déviations devaient avoir une cause. En conséquence, il soumit l'étude de ces déviations à des calculs fondés sur la loi de la gravitation, et il arriva à celte
^ Apulée, liv. XI.
HERMAPHRODITISME 1 95
conclusion qu'il devait y avoir en un point déterminé du ciel une cause d'attraction, qui ne pouvait être qu'une planète inconnue.
Nous devons procéder de la même manière quand nous trouvons dans l'histoire des conceptions humaines des anomalies du même genre. Ici les causes de perturbation sont d'une part la croyance traditionnelle à la fécondation spontanée de la vierge mère, et de l'autre la découverte de la nécessité de l'intervention du mâle. Plutôt que de passer brusquement d'une conception longtemps dominante à la conception contraire, ce qui est absolument opposé aux habitudes des races primitives, et même des autres, on s'efforça de concilier et de combiner les deux notions par un compromis, qui consista à douer les mêmes divinités des organes mâles et femelles. C'est ainsi que la divinité génératrice, après avoir été conçue d'abord comme n'étant ni mâle ni femelle, a été adorée comme vierge mère, puis a réuni les deux sexes.
Cette curieuse évolution a laissé de nombreuses traces dans l'histoire. Astarté, Adonis, Anah, Anaïtis, Enyo, Tirgatha, Sémiramis, Sandan, Baal-Berith, Dionysos, les Amazones, Cybèle, Agdistis, Aphrodite, Vénus, enfin toutes les divinités qui ont un rapport quelconque avec l'idée de fécondation, de génération, de maternité ont été à un certain moment représentées avec les attributs des deux sexes. Cette conception est générale dans l'Asie occidentale, dans les parties où le chthonisme a pris son origine ; mais elle s'est répandue dans toute l'Europe civilisée de l'antiquité.
Cybèle prend en certain cas, dans la mythologie phrj-gienne, le caractère d'une divinité hermaphrodite et se confond avec Agdistis, qui lui-même paraît identique à
Atys et à Adonis. Astarté, TAphrodilè de Phénicie et de Chypre, était également hermaphrodite. A Chypre, elle était représentée barbue et phallophorç ^ Les Pamphiliens adoraient également une Aphrodite barbue, qui avait les plus grandes analogies avec Cybèle. Lydus lui donne l'épithète de àp<ryivcey|Xuç et.Julius Firmicus l'appelle hiformu. Du reste il est indubitable que les déesses hermaphrodites de l'Asie mineure, que les Grecs désignent sous les noms de Cybèle et d'Aphrodite, avaient une origine commune. Nonnius * nous apprend en effet qu'il y avait en Phrygie un teaiple consacré à Aproditè Gybelis. Ce même caractère d'hermaphroditisme reparaît à la fois dansMylittaet dans la Tirghata, l'Astarté d'Hiérapolis dont les Grecs on fait Atergatis ^. A Babylone et en Egypte les divinités désignées sous des noms dérivés d'anu, Anath, Anata, Anahita, Anaïtis avaient toutes une double nature. La grande déesse Enyo, que Strabon assimile à l'Artemis Tauropole ^ était représentée avec les attributs d'ua Hercule, à Gomane en Cappadoce ^.
Hercule filant aux pieds d'Omphale parait être également une réminiscence de l'androgyne Sandan ou. Sàmdon, l'hercule assyro-lydien . La déesse de Paphos, d'Amathonte, d'Idalie, que les Grecs appelaient Aphrodite et les Romains Vénus, était en réalité une Astarté, Dans toute rile de Chypre, dit Macrobe, sa statue porte un vêtement de femme, mais elle a la barbe et la stature d*un homme. Les habitants sont convaincus qu'elle est à la fois
* Servius ad Virqil., jEn. II, 632. — Macrobe, Saturn , HT, 8. « Dionyç., XLVIII, 654-.
3 LesGrecsl'onl assimilée à Rhea (cra, la terre), î Hera, à Alhéoft. à Aphrodite, à Artemis et à Uranie.
*■ XK, 2, 3.
& Tehkel, Doctr., n. V., t. III, p. 263.
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mâle et femelle. C'est pour cela que Catulle l'appelle du-' pleœ Amathusia, Dans les mystères de Chypre, les femmes portaient de<5 habits d'hommes et les hommes des habits de femmes, pour symboliser le double sexe dé la déesse. Cet usage n'était pas du reste particulier au culte chypriote; on le retrouve dans tout le sémitisme, et c'est probablement à cela que se rapporte le verset 5, chapitre xxii du Beutéronome : « Une femme ne portera pas un vêtement d'homme et un homme ne revêtira pas des habits de femme ».
Virgile, dans VEnéide, fait allusion à cette double nature de Vénus, -^née racontant que sa mère l'a conduit à Iravers les ruines de Troie, dit :
Descendu, ac duceate Deo Hammam inler et liostes Expedior.
Servius, à propos de ce passage, explique que, suivant certaines opinions, il y a des divinités androgynes. Macrobe donne le même commentaire.
La même conception se retrouve manifestement au verset 27, chapitre I, de la Genèse. Il est écrit : « Dieu créa l'homme à son image ; à l'image de Dieu il le créa. Il le créa mâle et femelle. » Qui sait si ce n'est pas justement à cause de l'étrangeté de cette expression hermaphroditique que le premier récit de la création a été repris et complété plus tard par la création successive d'Adam et d'Eve ? Il est bien regrettable que Ton n'ait pas découvert à Ninive la tablette relatant la création de l'homme. L'évidente analogie que nous montrent les autres tablettes entre le récit chaldéen de la création et celui de la Genèse, pour les points essentiels, se serait probablement retrouvée encore pour celui-ci. Or on sait que c'est justement che^
les Chaldéens qu'a dominé d'abord la conception de la vierge mère, transformée plus tard en hermaphrodite. Ce double caractère se reproduit dans un grand nombre des conceptions religieuses de ce peuple. U y a donc bien des raisons de croire que nous trouverions dans les tablettes ninivites, si nous en avions autre chose que des débris, la confirmation de l'hermaphroditisme primitif de l'Adam biblique, malgré les efforts qu'on a faits pour en effacer la trace *.
§ III. — Troisième période
HÉTAÏRISME
Nous voici arrivés au moment où le chthonisme proprement dit passe au phallisme. Le culte qui d*abord s'adressait spécialement à la Terre considérée comme mère, — vierge mère ou hermaphrodite, — va désormais s'adresser surtout à la puissance fécondante que la déesse ne trouve plus en elle-même, mais qui résulte de son union avec une divinité mâle, plus ou moins indéterminée, dont le phallus est l'attribut caractéristique. Dans cette période, nous retrouvons tous les noms des déesses de la période antérieure, mais à chacun de ces noms s'ajoute celui d'un dieu. Ce sont autant de couples qui n'ont de signification et de puissance que par cet accouplement même : Baal, Berith, — Gybèle, Atys, Adonis pu Agdistis, — Isis, Osiris, — Thé-
* Ces efforts sont de plusieurs nature et de plusieurs époques. D'un côté on a substitué dans le texte même le pluriel au singulier : il créa riiomme à sou imajçe ; à l'image d'Eloïmil le créa; il les créa mâle et femello. » D'un autre côte lahvéli crée successivement Adam et Eve. Mais la création d'Eve, tirée du corps d'Adam, est elle-même une conception qui provient de l'hermaprodilisme ot le suppose manifeatemenl. Celte seconde création n'est qu'un dédoublemeni.
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tys, Océan, — Rhéa,Ghronos — Périgonè, Antiopè, Ariadnè, Thésée, —Aphrodite, Ares, — Aphrodite, Paris, Anchise, — Démêler et Poséidon, — Persephonè et Aidoneus, — Vesta, les Pénates,— Didon, Anna, Énée, etc. etc,^
Il ne faut pas du reste que ces rapprochements nous fassent illusion. A voir ces noms ainsi réunis, on pourrait croire qu'ils constituent des couples fixes, des mariages divins où les époux restent attachés l'un à l'autre. Cette apparence est un résultat de la légende, qui, en traversant les siècles s'empreint toujours plus ou moins du caractère progressif des sociétés humaines. Le phallisme est essentiellement promiscuitaire. Historiquement il date de l'époque où la femme appartenait à la tribu tout entière. Il suffirait, pour le prouver, des prostitutions sacrées qui i faisaient partie intégrêmte de ce culte, et qui n'auraient aucun sens si les divinités qu'on croyait honorer par là avaient été conçues comme engagées dans les liens d'un mariage fixe. Ce serait une contradiction. Or si l'on en trouve du même genre dans toutes les religions, qui ont eu à traverser des périodes diverses de culture intellectuelle, il n'existe rien de pareil dans les rehgions les plus grossières, telles qu'elles sortent du sol primitif qui leur a donné naissance. L'intelligence humaine a des nécessités logiques qui ne lui permettent pas de créer l'absurde de toutes pièces. Elle n'arrive à le supporter que quand elle a perdu le sens de ses propres créations, et qu'en même temps elle les a revêtues d'un caractère sacré, pour lequel elle se croit obligée à les conserver. C'est de là que proviennent les mystères dans toutes les religions, et c'est ce qui finit par les tuer en révoltant les intelligences auxquelles l'absurde ne saurait longtemps suffire.
En réalité, ces couples se sont formés peu à peu par Tha-
bitude de voir réunis des noms qui ne représentaient dans le principe que les deux sexes sans aucune détermination personnelle fixe, et cette habitude s'est tout naturellement tj^ansformée en une sorte de nécessité pour les sociétés où le mariage monogame est devenu une institution légale. Mais la pratique de Thétaïrisme, de la prostitution religieuse n'en a pas moins continué.
Ces prostitutions se retrouvent à un certain moment presque partout et attestent quelle extension avait pris le culte de la Terre, la grande Mère des dieux, la Bea mèretrix de saint Jérôme.
Une grande tablette, provenant de la bibliothèque du palais royal de Ninive, contient une série d'incantations magiques, dont l'une est dirigée contre la « prostituée sacrée qui commet le crime d'abandonner le sanctuaire ; la prostituée du dieu Anna qui ne fait pas son service, au soir du commencement du mois incomplet * ».
En parlant de la fête des Sakœa, dans le Pont, la même que celle des Succoth Benoth {tentes des filles)de Babylone, Strabon la représente comme une orgie se reliant au culte d'Anaïtis : « Partout, dit-il, où il y a un temple de cette déesse, on célèbre la fête bachique des Sakœa, où les hommes et les femmes, vêtus à la Scythe, occupent le jour et la nuit en libations et en paillardises de toutes sortes *. » Ces Succoth Benoth des Babyloniens se retrouvent chez les Juifs sous le même nom, la fête des Tabernacles, à Rome sous la forme de la fête de Flore, de Bacchus et d'Anna Perenna ; à Venise, sous celle de la fête de Santa-Marta ; à Athènes, on les retrouve dans les Dio-
* François Lcoormant, la Magie chez les Chaldéens^ p. 4.
* L. XI. ch. VIII, 5.
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nysiaques et la procession du phallus ; en Egypte, dans le culte d'Isis et Osiris. En Sicile, sur le mont Eryx,leKedeschoth, ou courtisanes attachées au sanctuaire de Vénus Erycine, formaient, en l'honneur de la déesse, des chœurs de danse et de musique, auxquels se mêlaient les prostitutions.
Les prostitutions en l'honneur d'Anna se faisaient dans le temple même de TOm-Uruk ou divine mère d'Erech. Nous voyons, de Taveu même de la Bible, que le même culte se pratiquait dans Tenceinte du temple dit de Salomon; à Jérusalem ^
L'introduction à Athènes du culte de la Mère des dieux fit naître un grand nombre de confréries ou thiases où tout le monde était admis sans distinction de sexe, de rang, ni d'origine. Mais les courtisanes et les déclassés y étaient en majorité. Phryné était prêtresse du culte qu'on y célébrait, et bien d'autres avec elle, comme en témoignent deux épitaphes conservées dans V Anthologie :
« Ci-gît le corps délicat de Tryphéra, la petite colombe, fleur des voluptueuses hétaïres, qui brillait dans le sanctuaire de Cybèle, dans ces fêtes tumultueuses dont les ébats et les causeries étaient si enjoués; que chérissait la Mère des dieux ; qui plus que toute autre aima les orgies de Gypris, et qui de Laïs eut les grâces et les charmes. Terre sacrée, fais pousser au pied de la stèle de la bacchante, non des épines et des ronces, mais de tendres violettes. »
L'autre épitaphe n'est pas moins caractéristique :
« Aristion, la danseuse aux crotales, qui, au milieu des pins bondissait échevelée en l'honneur de Cybèle ; dont la flûte de lotus excitait les transports, et qui trois fois coup
< 11* livre des rois, :xziii, 6 et ?•
sur coup vidait la coupe de vin pur, elle repose ici sous les peupliers, insensible à l'amour et ne jouissant plus des douces fatigues de la veillée. Adieu pour toujours, orgies et saintes fureurs I te voilà cachée dans les ténèbres, toi qui naguère te cachais sous Içs fleurs et les couronnes * ».
Le culte de Cybèle était presque partout mêlé à celui de Dionysos; considéré comme le dieu mâle. Rien de plus logique. En réalité ces deux cultes n'en faisaient qu'un, depuis le jour où l'intervention du principe masculin fut reconnu nécessaire. C'est alors que dans les cérémonies sacrées on vit les processions du phallus et du ctéïs, rappelant, ïous la forme la plus significative, l'acte primordial de la génération.
Ce culte remonte probablement en Italie jusqu'à une antiquité très reculée. Il se relie intimement à l'histoire de la plèbe romaine, qui représente manifestement une population antérieure aux patriciens. Il est certain que la constitution de la propriété privée et surtout l'appropriation individuelle du sol ont pour effet naturel et nécessaire la formation des palriciats, mais elle ne suffît pas pour expliquer les différences qui séparent le patrieiat romain de la plèbe. Une des différencss les plus caractéristiques est celle des religions. Tandis que la religion des patriciens est surtout aryenne, c'est-à-dire se rapporte surtout aux dieux du ciel et de l'atmosphère, le culte de la plèbe paraît avoir été purement chthonien et orgiastiqùe. Les fêtes de Flore, lès jeux séculaires, les Bacchanales, le culte de la Vénus Erycine, la prépondérance de la légende chthonienne d'Énée, le culte de Cybèle, sous la forme
1 /ln//io^o(7ie;Vl, 222, 223.
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de la grande mère Idéenne de Pessinonle, les sacrifices humains à la Terre, les fêtes d'Anna Perenna, etc., toutes les manifestations du symbolisme d'abord naïf, puis grossier et brutal de la puissance génératrice, deviennent de plus en plus fréquentes et caractéristiques, à mesure que la revanche de la plèbe sur le patriciat s'accentue davantage. Les historiens de Rome et en particulier Tite-Live nous fournissent mille preuves de ce fait sans songer à l'expliquer ni même se douter qu'il y ait là quelque chose d'étrange, à moins que cette religion ne soit la religion antique et primitive des plébéiens. Il constate la série de ces manifestations, d'abord l'introduction des jeux floraux l'an 240 avant Jésus-Christ, puis quatre ans après les jeux séculaires, puis un peu plus tard l'arrivée de la pierre noire représentant la grande mère de Pessinonte, mais il ne songe pas à voir dans ces faits les conséquences de l'influence croissante de la plèbe qu'il dit sans naissance, sans tradition et sans religion.
Ces fêtes chthoniennes étaient à Rome comme partout pleines d'une lubricité qui, pour être symbolique, n'en était pas moins répugnante. Les danseurs et les danseuses se livraient tout nus aux mouvements le» plus désordonnés. Yalère Maxime raconte que le vieux Caton, assistant à une fête dé Flore donnée par l'édile Messius, le peuple, par respect pour lui, n'osait demander que les danseuses parussent nues sur la scène. Un ami du censeur, Favonius, le lui ayant fait remarquer, Caton, se retira. Dès qu'il fut parti, les danseuses se déshabillèrent, « suivant l'antique usage » * .
* Val. Max., II, 10, 8 : inpriscum morem jocorum in scenam revocavit.
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Cependant rintroductîon des bacchanales à Rome donna lieu à une des plus épouvantables répressions que rapporte rhistoire d'aucun peuple. L'année 186 avant Jésus-Christ, le bruit se répandit qu'une terrible conspiration contre l'ordre de choses établi venait d'être découverte. Celte prétendue conspiration n'était autre que l'association de sept ou huit mille personnes pour célébrer les Bacchanales ^ Comme dans toutes les cérémonies du même genre, la prostitution y tenait une grande place. Près de quatre cents personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes, eurent la tête tranchée.
Le culte de la déesse mère fut porté en Gaule par les Phocéens. Strabon ^ rapporte qu'Artemis apparut en songe à Aristarchè, une des femmes les plus considérées d'Éphèse, et lui ordonna d'accompagner les émigrants en emportant avec elle une des statues consacrées dans îion temple. C'est ce que fit Aristarchè, qui devint à Marseille
* Des mystères du même genre se trouvent chez beaucoup de populations s.iuvages de l'Amérique. Il exisie clii'Z les nègres des fcles orgiasiiques dsins lesquelles les femmes jouent le principal rôle et qui rappelieul d^ine manière l'iapimnte les bacclianales. Les mystères bien connus du Vuudoux, que les nègres du Dahomey ont transportés dans le Nouveau-Monde et dont le point de départ est une danse orgiastique. constituent une véritable initiation, un ensemble de rites secrets re.ianl par un lien mystérieux tous ceux qui y prennent part. Dans le Vaudoux, de vieux sorciers guident It s négresses dans leurs évolutions chorégraphiques. Elles ont dans leurs poches des serpents, des vipères, des araignées, des scorpions, et des grisrgris de toute espèce. C'est une analogie de plus avec les bicchanales, telles surtout qu'on les célébrait dans la Ttirace. Ceux qui prennent pan au Vaudoux se dépouillent giinéralement de leurs vêtements, et se livrent à des danses l'urieuses, dans lesquelles on les voit tour à tour gambader, gémir, pleurer, rire, se fustiger, s'arracher la peau, le tout accompagné de conjurations cl d'adorations de giis-gris.
Ces mystères -e retrouvent avec quelques variantes chez plusieurs populations do l'Afrique occidentale.
Les sabbais du moyen-âge éiaient de véritables bacchanales. Les récits de Bodin et de Pierre de Lancre ne laissent aucun doute à cet égard.
2 Strabon, IV, p. 179.