CONCEPTION UNITAIRE : ADITI LA VIERGE MÈRE
Le plus ancien monument écrit de notre race est le Rig- Véda. Mais ce serait se tromper singulièrement de faire commencer à ce livre l'histoire de la religion chez nos ancêtres. La religion védique, malgré son antiquité, n'est déjà plus un produit, spontané de l'imagination populaire. C'est une religon liturgique, où Ton sent à chaque page l'intervention du prêtre, c'est une œuvre raisonnée, savante, où domine l'esprit sacerdotal exactement comme dans la bible hébraïque.
Il ne faut donc pas demander à ce recueil d'hymnes autre chose que ce qu'il peut donner. Mais à côté des renseignements qu'il peut fournir directement, il y a la mine infinie des indications plus ou moinsindirectes qui résultent des transformations mêmes qu'on lui a fait subir, des contradictions qu'on y a laissé subsister.
Malgré le soin minutieux qu'ont pris les prêtres pour aceommoder les textes à des doctrines définies, il leur «st échappé, dans le Rig-Véda comme dans la Bible, une
2U fflSTOIRE NATURELLE DES RELIGIONS
foule de passages et d'idées dont ils n'ont pas compris les conséquences, faute d'avoir su prévoir les ressources de la critique moderne.
La plus considérable de ces ressources, c'est la connaissance de l'évolution par laquelle a passé l'esprit religieux chez tous les autres peuples. Les stadesque nous constatons partout ailleurs, nous devons naturellement nous attendre j à les trouver également chez les Aryas. Tout ce'que nous j pouvons admettre, c'est que les Aryas, représentant la race I la plus intelligente de l'antiquité , ont dû par cela même traverser plus rapidement la série des transformations imposés à l'esprit religieux. On peut sans hésiter affirmer à priori que les Aryas ont commencé comme les autres races par le fétichisme, continué par le chthonisme et terminé par le polythéisme, plus ou moins vaguement unifié plus tard en un panthéisme universel *.
A l'époque où ont ^té composés les hymmes du Rig- Véda, il y a longtemps que les Aryas ont dépassé la phase du fétichisme, du chthonisme, et du régime promiscuitaire dont nous avons trouvé l'influence si profondément marquée dans la conception des divinités chthoniennes. Grâce à l'esprit d'observation qui est la caractéristique de cette race, leur fétichisme s'est plus rapidement qu'ailleurs et plus délibérément adressé aux phénomènes de l'atmosphère et du ciel ; leur chthonisme s'est résolu plus vite en une lutte où les mâles, représentés par les puissances célestes, ont vaincu l'élément femelle représenté parla terre; la constitution de la famille, fondé sur le mariage monogame, a supprimé de bonne heure chez eux
* <c Le Brahma résfde dans les hommes, et il réside dans les dieux ; il réside dans le sacrifice, il réside au ciel, dans les eaux, dans la terre; il est vraiment un. » (Katha-Upanischad ,11, 5, 2).
ADITI LA VJBRGE MÈRE 2i5
les horreurs du culte promiscuitaire, et leur polythéisme s'est déterminé logiquement en une série progressive et philosophique des forces naturelles. Mais il n'en est pas moins vrai que toutes ces phases, avec la série des transitions qui les amènent et les expliquent, doivent se retrouver ^t se retrouvent en effet dans l'histoire de la religion védique.
L'esprit de l'animisme et du fétichisme primitif s'af- \ firme par la persistance de la sorcellerie, de la magie, de la croyance à la puissance propre des actes et des paroles. Cette croyance a tellement pénétré Tâme des Aryas, qu'elle domine tout leur développement religieux. Toute leur mythologie et toute leur théologie est un magisme persistant. La seule différence entre eux et les grossiers sauvages de l'Afrique, c'est que ceux-ci, figés dans leur stupidité, demeurent arrêtés à la sorcellerie fétichique, tandis que l'esprit aryen, toujours en mouvement, suit de proche en proche et traduit par une série correspondante de transformations religieuses toute la suite des conséquences logiques de l'animisme primitif.
C*est précisément cette série que nous aurons à exposer et qui constitue révolutioii de la pensée religieuse dans la race aryenne.
Chez eux le chthonîsme se manifeste par la lutte persistante dfes puissances de la terre et de la nuit contre les divinités lumineuses et célestes, et par une foule d'autres traits plus ou moins particuliers dont nous indiquerons jles plus importants.
. La conception de la vierge mère, génératrice de toutes
choses, se retrouve formellement exprimée dans le per-
; sonnage d'Aditi, la mère des dieux çt du monde. Le nom
* même d'Aditi rend toute hésitation impossible, car il
ne paraît pas douteux que Adili, — a privatif, et dây lier, participe dita, — signifie non lié, libre. Les brahmanes et même déjà les poètes du Rig-Véda sont partis de là pour faire d'Aditi l'espace sans limite. Mais cette interprétation s'explique évidemment par Tignorance où sont les interprètes, du sens primitif de ce mot. Une autre formule que nous trouvons dans le Rig-Yeda (I, 89, 10,) est beaucoup plus rapprochée delà conception originelle que représente Aditi : « Aditi est le ciel , Aditi est l'atmosphère. Aditi est la mère, il est le père, il est le fils. Aditi est tous les dieux, les cinq races. Aditi est ce qui est né, Aditi est ce qui doit naître ^ . »
Aditi est la femelle primitive, la génératrice universelle. Elle contient et produit tout, sans Taide du mâle, dont la fonction est inconnue, et c'est pour cela même que plus . tard on lui donne le nom d'Aditi, la vierge non liée, non ^ • mariée comme chez les Grecs la vierge mère reçoit les épithètes analogues de àyvrj, «ôjattito;, xopv) ^. 1
Nous arriverons plus tard à la série des déductions religieuses et mythologiques, qui dérivent de la conception de la vierge-mère universelle et qui la remplacent. Nous voulons seulement en ce moment appeler l'attention sur quelques-uns des traits qui marquent l'influence persis-
* Il faut remarquer le rapport de cette formule avec celle que noua avons citée précédemment d'après Apulée, celle par laquelle la vierge mère de Pesslnonle se définit elle-même : ^ Je suis Cantique mère de la nature entière, la maîtresse des éléments, le point de départ des générations, la somme de toutes les divinités, la reine des enfers, la premier dans le ciel. En moi sont représentés à la t'ois tous les dieux et toutes les déesses; je suis l'antique divinité, etc'est moi seuleque, sous des formes diverses, des rites variés et des noms multiples, adore l'univers entier. »
Il n'y a du reste rien d'étonnant à ce que la môme conception primitive produise les mêmes conséquences logiques.
2 Une divinité identique a Perséphonè portail en llalie le nom de Libéra qui est lui même identique à Aditi.