CONCEPTION DUALISTE : INDRA, VISHNOU, PODSHAN. — LES MAROUTS
LES AÇVINS.
Quand on se reporte par la pensée à ces temps de la vie pastorale, où chaque famille errait isolée dans les vastes plaines à la suite de ses troupeaux, exposée presque sans défense aux attaques nocturnes des animaux féroces, on conçoit sans peine par quelles alternatives de terreur et de joie devait les faire passer la succession des ténèbres et de la lumière. Quelle épouvante lorsqu'ils voyaient s'étendre sur eux cette ombre qui les livrait à tous les dangers et contre laquelle ils ne savaient pas encore se défendre! Avec quelle joie ils saluaient les premières jueurs de Taurore qui leur ramonait la vie et la sécurité! L'obscurité était pour eux l'image de la mort etdu néant; c'était la destruction du monde. Dans le retour de la lumière, ils voyaient une sorte de renaissance, de résurrection, de création nouvelle; ils la saluaient par des cris, par des danses, par des chants, dont le souvenir est resté plus ou moins vivant dans toutes les religions.
Si l'on songe d'ailleurs qu'ils n'avaient aucune idée des lois naturelles qui expliquent les faits astronomiques et atmosphériques, et particulièrement la production des orages et la succession régulière du jour et de la nuit, il est facile de comprendre que cette ignorance les ait amenés à voir dans tous ces phénomènes les effets de causes vivantes et volontaires, ainsi qu'eux-mêmes.
Comme, d'un autre côté, ces phénomènes échappent à toute puissance humaine, il fallait bien reconnaître que
les causes qui les produisaient étaient d'un ordre supérieur à rhumanité. Semblables aux hommes par certains côtés, les êtres qui présidaient aux phénomènes célestes étaient nécessairement plus grands et plus forts, et Ton ne pouvait rien en obtenir que par des prières, des sacrifices, des offrandes.
Les uns étaient naturellement amis des hommes ; les autres leur étaient hostiles. De là deux grandes catégories qui, sous des formes diverses, ont persisté dans tous les cultes : les divinités bienfaisantes, les divinité^ funestes. On les adorait également les unes et les autres; les unes pour en obtenir une protection de plus en plus active et vigilante, les autres pour désarmer ou adoucir leur colère. Aux premières les hommes demandaient de leur accorder les richesses, la sécurité, la joie, le bonheur ; aux autres, de leur faire le moins de mal possible.
Ce dualisme est Taboutissement nécessaire de toutes les religions qui dérivent du naturalisme. Partout où Ton trouve une conception analogue à celle de Satan opposée à celle de Dieu, on peut être sûr, en remontant aux origines, de retrouver l'opposition de la lumière et des ténèbres Au point de vue même purement historique. Têtu de de ce dualisme est des plus intéressantes. Aucune autre ne nous fournit plus de renseignements sur le degré de civilisation des différents peuples.
La condition première des hommes a été pendant longtemps si misérable que, jusqu'à des temps relativement assez rapprochés de nous, la puissance des divinités malfaisantes a été considérée comme supérieure à celle des autres. Aussi les cultes les plus anciens ont-ils été les plus farouches. Puis, à mesure que l'expérience apprit aux hommes à se garantir en partie des dangers et des misères
des premiers èges, le culte des divinités bienfaisantes prit plus de développement, et Ton arriva progressivement à ne plus considérer les autres que comme de mauvais génies en révolte contre les dieux amis de Thumanité.
C'est là qu*en est déjà la conception religieuse dans les Védas et dans les Psaumes. Indra, le ciel lumineux, est le dieu prolecteur des hommes. C'est lui qui, chaque matin, combat et détruit la nuit, ainsi que lès puissances ténébreuses qui, sous le nom de Vrïtra, d'Ahis, accumulent les nuages dans les airs, enlevant à la terre en même temps la lumière et Teau. Il les frappe de sa foudre, les brise, les disperse. L'eau qu'ils avaient ravie à la terre retombe en pluie fécondante, et la lumière reparaît au ciel.
Aussi à une époque qu'il est absolument impossible de déterminer, mais qui doit remonter à une très haute antiquité, les Aryas avaient-ils pris l'habitude d'aller tous les matins, un peu avant le lever du jour, allumer le feu et offrir des sacrifices sur des tertres naturels ou artificiels, probablement dans le même sentiment qui faisait que les clients à Rome allaient assister au lever de leur patron, et en France, les courtisans à celui du roi. C'était un hommage qu'on rendait au soleil levant, pour mériter sa faveur. On allumait ce feu soit en frappant des pierres, soit en frottant deux morceaux de bois. Ce dernier procédé semble être le seul usité à l'époque du Rig-Véda. On introduisait dans une fossette creusée sur l'une des pièces de bois l'extrémité de l'autre morceau taillé en pointe, le pramantâ, qu'une lanière enroulée permettait de faire tourner rapidement par un jeu d'archet. Quand la flamme paraissait au point de contact, on la recevait sur des feuilles ou des herbes sèches, qui servaient à allumer le foyer, en invo-»
quant la coopération de Vayou, le vent. Sur ce foyer on versait du beurre fondu ou une liqueur alcoolique extraite d'une plante des montagnes, VAsclepias acida. Pendant ce temps le prêtre chantait un hymne par lequel il appelait la lumière au secours des malheureux livrés aux pièges et aux persécutions des ennemis nocturnes; et comme le moment du sacrifice était calculé de manière à ce que le jour ne manquât jamais de paraître avant la fin de la cérémonie, le chant religieux se terminait le plus souvent par l'éloge du dieu bienfaisant et par l'expression de la joie et de la reconnaissance du sacrificateur.
Des sacrifices du même genre se faisaient également au milieu et à la fin du jour. Le caractère en était différent. Il ne s'agissait plus d'appeler la lumière. On demandait la richesse, le bonheur, surtout la pliiie. Les chants du soir étaient tristes. Au moment où le monde allait retomber dans l'obscurité, TArya exprimait- ses craintes, priait les dieux du ciel de ne pas l'abandonner ; il les suppliait de revenir le lendemain matin, car il ne faut pas oublier que pour nos ancêtres il n'}^ a pas de loi naturelle qui force le soleil à reparaître chaque jour.
Tant que subsiste la conception unitaire, l'homme peut craindre que les dieux ne finissent par l'abandonner complètement. Chaque jour ils condamnent la terre à de nouvelles craintes. Qui prouve, quand ils ont disparu, que leur absence ne se prolongera pas indéfiniment, que la nuit, que la sécheresse auront un terme?
Et même quand prévaut la conception dualiste, c'està-dire quand l'homme est arrivé à croire qu'il a dans le ciel des protecteurs décidés à combattre pour lui contre les divinités mauvaises, comment peut-il savoir que ses amis triompheront toujours? Est-ce qu'ils ne sont pas vaincus
périodiquement par la nuit, parle froid, par la sécheresse? Où est l'assurance que ces défaites intermittentes ne se prolongeront pas un jour en une défaite irrémédiable?
On conçoit quelle devait être dans ces conditions Timportance du sacrifice. C'est ce qui permet de comprendre que la liturgie ait fini par envahir la reUgion védique au point de la transformer et de l'absorber tout entière.
Mais nous viendrons plus tard à ce point. Pour le moment, nous avons à montrer comment le dualisme est arrivé à son développement complet.
Il existe déjà virtuellement par le dédoublement des trois dieux du ciel supérieur, du ciel solaire et du ciel atmosphérique. Le sacrifice qui ramène chaque jour la lumière peut être considéré comme assurant le retour des divinités bienveillantes. Mais nous devons remarquer que le rôle de victorieux est étranger à leur rôle ; et cela se comprend puisqu'elle ne pourrait être victorieuse qu'à la condition d'entrer en lutte avec Varouna, avec Tvashtri, avec Roudra, qui par là mèmeprendraient nécessairement un aspect démoniaque, qu'ils n'ont pas dans le Yéda.
Mais les Aryas n'ont pas seulement à demander la lumière. Ce peuple de pasteurs a un impérieux besoin de la pluie. Il lui faut la pluie pour entretenir les prairies nécessaires à ses nombreux troupeaux ; c'est de cette nécessité que sortira une divinité nouvelle. Mitra, Savitri, Parjania ne sont pas des dieux guerriers ; mais l'orage avec les grondements et les sifflements du vent, avec les roulements des tonnerres, et ces terribles éclairs qui sillonnent et déchirent la nue, doit fatalement susciter un jour ou l'autre l'idée d'une lutte. C'est un phénomène de guerre par excellence. Comment croire que ces grandes invasions de nuées noires qui montent dans le ciel en mugissant
et qui semblent courir à Tassaut du soleil jusqu'au moment où ils le couvrent et l'enveloppent de leur obscurité ne soient pas guide'es par une pensée hostile aux divinités célestes? Gomment ne pas voir dans tout ce fracas le résultat d'un combat entre les dieux de la lumière et les démons des ténèbres ?
C'est précisément ce qui se produisit dans l'esprit des Aryas. Au dieu des triomphes pacifiques s'ajouta une divinité nouvelle, qui eut pour mission spéciale de lutter contre les envahissements delà sombre nuée, Indra, l'ennemi et le vainqueur des Ahis, des Panis, de Vritra.
C'est le dieu de» guerres célestes. Mais par cela seul que ceux qu'il combo-t sont les noirs génies de l'orage, Indra se développe en un dieu lumineux. L'opposition amenait forcément à ce résultat. C'est le dieu de la lumière considéré dans sa lutte avec les démons voleurs des eaux; c'est lui qui brise de sa foudre les cavernes brillantes où Vritra a renfermé les vaches fécondes, les eaux nécessaires à la fertilité des prairie».
Mais parce qu'il est un dieu lumineux, le dieu de la lumière, peu à peu il empiète sur les fonctions des dieux du ciel. Dieu de la guerre, dieu de la force, il prend par cela même dans les imaginations une place bien plus grande que le doux et pacifique Mitra. Le retour même de la lumière au matin finit par être considéré comme le résultat d'une lutte contre la nuit, comme la marque du triomphe d'Indra sur Vritra. Dans les deux cas, le vainqueur a délivré les vaches emprisonnées par les démons, et dans plus d'un hymne il est bien difficile de distinguer si ces vaches sont les rayons de la lumière ou les eaux du ciel.
Avec la création dlndra le dualisme est complet. Indra devient le chef des dieux et le protecteur suprême des
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hommes: c'est la divinité bienfaisante par excellence. Et comment en serait-il autrement, puisque sa fonction se borne à combattre les ennemis des hommes, pour procurer à la terre la lumière, la chaleur et la pluie , ces trois sources de toute fécondité?
Le nombre des hymnes consacrés à Indra dans le Rig- Véda, s'élève à deux cent trente, sans compter une multitude de vers dispersés dans les autres chants. Il n y en a pas cinquante pour Varouna, le chef de la première génération céleste. Le rôle de celui-ci s'amoindrit considérablement, comme celui de tous les anciens dieux. Mais la lutte a été longue entre Indra et les dieux antérieurs. Nous aurions le droit de le supposer, rien que par l'étude de la mythologie grecque*, qui reproduit manifestement les plus anciennes révolutions des conceptions religieuses des Aryas. La lutte de Zeus et des dieux de sa génération contre les enfants de la terre, la condamnation d'Ouranos à l'impuissance, le renversement et Texil de Cronos ne sont évidemment pas de simples jeux de l'imagination grecque.
Mais ces luttes nous les retrouvons jusque dans le Rig- Véda, malgré l'inspiration presque purement liturgique qui aurait dû les faire disparaître. Indra est obligé de combattre son père, Tvashtri, et de le tuer : « Indra, dès sa naissance, a vaincu Tvashtri et lui a volé le soma. » (III, 48,4)
Il a tué son père en le prenant par les pieds, et ce meurtre a été le résultat d'une lutte dans laquelle Indra
^ Le premier créateur de toute choses, d'après VIliadeiOBi le couple de rOeéao et de Thétys. Mais cet Océan primitif n'est pas le fleuve qu'on inventa postérieurement, c'est l'Océan de l'air, Parjanya. Le mariage de Pontes et Gsea dans Hésiode n^est encore que la même idée sous d'autres noms.
renversé, abattu à terre, n'a trouvé de secours chez aucun des autres dieux. (IV, 18, 11.) « Tous les dieux, ô Indra, ont combattu contre toi. » (IV, 30, 3.)
En effet les Asuras ou dieux souverains, qui étaient avant lui les maîtres delà lumière et des eaux, ne cèdent à Indra Yasurya,\ai préminence, que quand ils ont été vaincus par lui ; et c'est cet avènement d'une dynastie nouvelle qui explique la détermination postérieure du mot asuras dans le sens de adevas^ démons, ennemis des dieux. Cette détermination, qui. s'impose complètement dans la mythologie brahmanique, se rencontre déjà assez fréquemment dans le Rig-Véda lui-même, où cependant le mot s'applique surtout à la génération des dieux de la conception unitaire. Mais pour qui étudie l'histoire des religions, rien n'est plus explicable que ces contradictions, qui résultent de la persistance prolongée des notions anciennes au milieu des transformations qui les suppriment *. Il n'y a pas du reste à s'étonner de la déchéance des asuras au rang des démons. G*est exactement ce qui se produit dans la mythologie grecque, à propos des fils de la Terre.
Une fois revêtu de Vasurya, c'est-à-dire du pouvoir suprême, par la défaite des' dieux pères, Indra met toute sa force au service des hommes. C'est lui qui conquiert les aurores et les eaux, en brisant les prisons où les enferment les Ahis et les Panis. Il a pour alliés dans cette grande lutte les dieux de la seconde dynastie, les dieux bons, les alliés elles amis des hommes, Vishnou, Poushan,
* Ces contradictions se retrouven t] partout. Dans''le "christianisme nous trouvons, entre autres, celle de la grâce et de^ ÔBUvres, qui sont absolument incunciliahies. Cela ne gêne en rien les fidèles, ni môme les prêtres, grâce à Thabitude prise par les uns et par les autres de ne jamais rétlechir sur les matières quHls déclarent les plus importantes | pour le salut.
les Marouts, les Acvins. C'est une religion nouvelle, où Tanaour rem place la terreur. Les dieuxnesontplusdes maîtres fantasques, tantôt bons, tantôt méchants. Ils n'ont plus d'autres préoccupations que le bonheur des hommes, et s'ils ne l'assurent pas de façon durable et permanente, c'est que d'autres puissances purement malfaisantes, s'opposent à eux et entravent l'effet de leur bienveillance
On voit quelle est l'importance de la transformation qui s'est opérée dans la conception religieuse. L'avènement de la seconde dynastie représente une évolution très considérable de la pensée aryenne. La substitution de Zeus aux dieux antérieurs, dans la mythologie grecque, estloin de marquer une progression aussi nettement accentuée dans le méYne sens.
Si je ffiisais une histoire des religions, j'aurais à poursuivre dans le détail les traits qui servent à caractériser les divinités alliées d'Indra. Mais comme mon but est uniquement de rechercher la série des idées qui expliquent les transformations religieuses, je me contenterai de résumer en quelques mots ce qui se rapporte à Vishnou, Poushan, les Marouts et les Acvins.
Vishnou, Poushan, Sourya dans le principe ne sont pas autre chose que des noms différents du soleil, considéré sous divers aspects. Vishnou est le soleil diurne, celui dont la lumière est la plus « pénétrante », le soleil de midi. En trois pas il parcourt le cercle du ciel. Il part de la terre pour y revenir ; mais sa station propre est au plus haut du ciel, au zénith.
Poushan est plus spécialement le soleil qui échauffe et féconde : c'est le nourricier. En cette qualité il est surtout le dieu des pâturages et de l'agriculture. Tous deux sont naturellement les alliés d'Indra, puisque leur action n'est
possible que par lui. C'est lui qui les délivre de la main des démons nocturnes et qui leur permet de remplir leur mission bienfaisante.
Cette première conception de Vishnou et de Poushan se compliquera étrangement plus tard, quand, par une transformation nouvelle, la religion védique entrera dans les voies obscures de la liturgie; quand le sacrifice deviendra le dieu suprême et que l'univers terresti*e et céleste se trouvera absorbé dans la personnalité du feu, sous la double forme de Soma et d'Agni.
Mais nous n'avons pas à nous occuper pour le moment de ces complications, qui sont postérieures à la période que nous étudions.
La même observation s'applique auxMarouts, dont l'interprétation liturgique a fait également des sacrificateurs, des substituts des prêtres ou des chantres de Soma et d'Agni ; mais au moment où se développent la conception dualiste d'Indra, les Mariouts sont simplement tantôt les vents qui mugissent en poussant les nuages noirs, au milieu des éclairs qui manifestent la lutte d'Indra contre les démons; tantôt les brises qui chantent au lever du soleil au milieu des nuées légères que colorent les feux de l'aurore. On comprend la diversité d'épithètes que leur vaut cette diversité de fonctions. Il ne serait même pas difficile de trouver dans le Rig-Véda des passages d'après lesquels ces fils de Prisni,la nuée, ne seraient eux-mêmes que des nuages. Aussi leur rôle est-il plus d'une fois équivoque. Avant d'être devenus les alliés d'Indra, ils ont été ses ennemis. Cela s'explique sans peine. Au milieu de la tourmente, comment distinguer si l'ouragan fouette le nuage pour le briser, ou s'il le pousse à l'assaut du dieu delà lumière? Comment discerner si ces éclairs qui l'accom-
pajB^neni et qui ^e confondent avec lui ont pour but de déchirer la nue ou de répondre à la foudre lancée par Indra? Les Açvins ou cavaliers célestes personnifient le crépuscule, et il y en a deux, parce que le même phénomène se reproduit le matin et le soir. Cette détermination, qui a frappé la première les traducteurs du Rig-Véda, est aujourd'hui fort contestée, à cause des complications et des déviations de toute sorte qu'à imposées à la conception primitive l'envahissement du panthéon aryen par Soma et Agni. Il est cert in que les Açvins ont fini, comme Indra, comme Vishnou, comme tous les dieux du Rig-Véda, par s'absorber en Agni ; mais il n'en est pas ainsi dans le principe. Le caractère originel des Açvins ressort d'une façon indiscutable des mythes qui leur sont consacrés. Ce sont eux qui guérissent les hommes des terreurs et de la cécité de la nuit, qui les sauvent delà fosse ténébreuse, de la mer de l'obscurité, qui rendent féconde l'Hurore condamnée à la stérilité par son union temporaire avec le démon impuissant des ténèbres.
§ IV. — Quatrième période
TRANSFORMATION DE LA MYTHOLOGIB ARTJEVNE PAR L*ElVVAHISSEBfEIfT DE SOMA ET D^AGNI : LES DIEUX INTERCESSEURS, FILS DE L*HOB(M£.
Ici commence l'évolution la plus curieuse et en même temps la plus logique qui jamais se soit produite dans la série des religiona humaines ; non pas que ce mouvement soit absolument spécial au védisme, mais nulle part 11 ne s'est, produit aussi simplemeat . et aussi complètement qu'ici.
LES DIEUX INTEBCESSEURS, FILS DK L'HOMME !239
Nous avons raconté précédemment quel était l'acte principal du culte des Aryas. C'était le sacrifice qu'ils celébraient au matin, un moment avant le lever du jour. Sur la flamme paissante du bûcher, ils versaient du beurre fondu et la liqueur alcoolique du Soma. De grandes lueurs se produisaient qui éclairaient au loin les ténèbres, et pendant que le prêtre chantait l'hymne d'appel, la lumière paraissait.
Dans cette régularité, ils ne virent d'abord qu'une preuve de la bonté des dieux qui les protégeaient. C'est de cette idée que naquit la conceptiou du dualisme, personnifié principalement en Indra, l'ennemi et le vainqueur des démons.
Mais plus tard, après bien des siècles sans doute, une autre idée se fit jour. A force de voir l'apparition de l'aurore, du soleil, de la lumière coïncider exactement avec la production de cette lumière, qu'ils produisaient eux-mêmes en versantleSoma sur le foyer sacré, ils finirent par s'imaginer que le Soma avait par lui-même une puissance supérieure, à laquelle devaient obéir les dieux du ciel. Le Soma devint donc un dieu.
Puisqu'il avait par lui-même une puissance lumineuse exactement comme les aurores, comme le soleil, comme Indra, il fut donc considéré comme étant de la même famille, et de substance identique. Comme les autres dieux, il devait donc provenir du ciel, et circuler également dans les trois mondes de la terre, de l'atmosphère et du ciel. Il se manifesta dans le ciel par le soleil, dans l'atmosphère par l'éclair, sur la terre par les lueurs du sacrifice.
Le Soma, nous l'avons dit, était extrait d'une plante des montagnes, dont on écrasait les tiges dans un mortier de pierre . On passait le suc dans des tamis de poils de
brebis ; puis on le versait dans des récipients en bois où on le laissait fermenter. On le buvait dans des coupes, on y mêlait de l'eau, du lait ; on y ajoutait môme des grains de blé.
C'était une liqueur très enivrante. Un passage curieux d'une hymne védique nous permet de juger de son pouvoir :
« Les breuvages m'ont transporté comme des vents impétueux; ai-je donc bu du soma ? Les breuvages m'ont transporté comme des chevaux rapides entraînent un char ; ai-je donc bu du Soma ? La pensée s'est offerte à moi comme une vache à son petit bien-aimé ; ai-je donc bu du Soma? Je tourne ma pensée dans mon cœur comme un charpentier qui façonne un char; ai-je donc bu duSoma? Les cinq races m'ont paru comme rien ; ai-je donc bu du Soma? Une seule moitié de moi dépasse les deux mondes; ai-je donc bu du Soma? J'ai surpassé en grandeur le ciel et celte grande terre ; ai-je donc bu du Soma? Transporleraije cette terre là ou là ! ai-je donc bu du Soma ? Vais-je rapidement heurter cette terre ici ou là ? ai-je donc bu du Soma? Une moitié de moi est dans le ciel et j'ai étendu l'autre jusqu'en bas ; ai-je donc bu du Soma ? Je suis immense, je m'élève jusqu'aux nuages ; ai-je donc bu du Soma ? » (X, 119, 2 à 12.)
Aussi est-il considéré comme un dieu bienfaisant, qui délie la langue du poète ; il « fait sortir la voix », il réveille la prière ; il est le sage, et en même temps que la science et l'éloquence,. il donne la force. Quand Indra a bu du Soma, il ne craint plus les Ahis, les Panis ; il se rit de Vritra et il engage la lutte avec joie. Pour caractériser le rôle de Soma, les Rishis ne sont pas arrêtés par la contradiction de sa fonction d'offrande avec celle de sacrificateur II est