LES DIEUX INTERCESSEURS, FILS DE L'HOMME
les démons qu'il combat alojfs sont encore les génies de l'obscurité. La preuve, c'est qu'ils sont noirs, c'est qu'en couvrant le ciel ils semblent vouloir éteindre la lumière. Ce sont toujours en somme les mêmes ennemis.
M. A. Bergaigne admet l'identité primitive d'Indra avec « le feu céleste ». L'expression me semble un peu vague. Évidemment ce qui l'a gêné dans sa recherche du caractère propre d'Indra, c'est qu'il n'a pas songé à la distinction très réelle pour nos premiers ancêtres entre la lumière et les corps lumineux, il n'a pas vu que, si pour eux tous les Dévas sont lumineux, Indra seul est la lumière même ; et c'est pour cela que durant un temps, il a été le chef et le maître du panthéon aryen.
Mais il n'a pas gardé cette situation prépondérante, pour deux raisons ; d'abord cette lumière considérée en ellemême, indépendamment des objets spéciaux qui la reflètent, tels que le soleil, le feu, l'éclair, présente un caractère singulièrement vague, indéfini, insaisissable, même pour l'imagination ; en second lieu on a fini par s'habituer à rattacher la production même de la lumière H l'apparition des corps lumineux. Ceux-ci ont été consiééréa comme étant, non plus des reflets, mais comme la source même de la lumière; c'est alors que Soma, et surtout Agni sont devenus les grands dieux des Hindous, et •i
que la prépondérance d'Indra a disparu.
Agni, le dieu du foyer, le fils et l'hôte de l'homme, à la fois homme et dieu, comme Jésus, Agni, la divinité familière qui se laissait approcher, manier en quelque sorte ; Agni, doublement intercesseur, puisque c'est lui qui porte aux dieux les offrandes des hommes, et qui va réveiller la lumière dans le ciel, était bien plus accessible à l'intelligence de ses adorateurs, et bien plus près de leur cœur.
Par là, il devait nécessairement arriver au premier rang.G^est lui qui marque Tapogée de la religion de Famour.
Mais par sa nature môme il se prête plus que les autres dieux aux inventions liturgiques. Sa qualité de prêtre, de prêtre terrestre et céleste, le livre aux entreprises de ses confrères en sacerdoce, et les met sur la route d'une foule d'imaginations pieuses, de déduclions mystiques, qui vont aboutir à une transformation nouvelle et radicale de la conception religieuse, à la déification du prêtre luimême.
Il ne faut donc pas croire, comme on l'a dit, qu'Agni résume en lui-même toute la religion védique. La vérité est que sa prépondérance marque une étape essentielle dans la série des transformations de cette religion ; mais il est bien probable que cette étape est une des plus courtes. La déification d'Agni met trop visiblement sur la voie de la déification du sacrifice, de la prière, du prêtre, pour que son règne ait pu être de longue durée, comparativement à celle de la prédominance des Adityas et d'Indra.
§ V. — Cinqidëme "période
DÉinCATION DU SACRIPICK ET DE LA PRIÈRE : BRARMA. —
La première signification du sacrifice est celle d'un marché plus ou moins dissimulé. L'homme donne au dieu le breuvage et la nourriture, dans l'espoir de se le rendre favorable et de gagner sa faveur. C'est une manifestation de la crainte qu'il éprouve que la divinité ne lui refuse la lumière ou la pluie. Tel est le caractère du sacrifice
antique offert aux dieux, pères et souverains de la conception unitaire.
Ce caractère change peu à peu sous une influence toute nouvelle dans la conception dualiste. Alors le dieu est par nature Tallié de Thomme contre les ennemis communs, jes démons de Tobscurité et de la sécheresse, qui ravissent et renferment les vaches lumineuses et aquatiques. Le sacrificateur a dès lors pour but, soil de concourir à la victoire de son allié en accroissant ses forces par une alimentation appropriée, soit de lui témoigner sa reconnaissance des services reçus, en partageant avec lui sa propre subsistance. Dans ces conditions, l'amour remplace la crainte, et le dieu est d'autant plus disposé à secourir l'homme que celui-ci lui témoigne plus d'affection et de confiance. C'est le caractère particulier du sacrifice offert à Indra, le dieu toujours bienveillant qui, en sa qualité de dieu de la lumière, est par nature toujours prêt à combattre les puissances démoniaques et ténébreuses, sans s'inquiéter des dispositions morales de l'homme qui l'appelle à son secours. La seule chose qui puisse l'empêcher de répondre à cet appel, c'est la concurrence que se font les sacrificateurs eux-mêmes. Aussi voit on chacun prendre les plus grandes précautions pour que son sacrifice particulier soit de nature à mériter la préférence d'Indra.
Le point de vue moral prend au contraire une très grande importance dans les sacrifices offerts à Varouna, lorsqu'après l'avènement d'Indra, il est passé de la fonction de dieu souverain à celle de gardien et de représentant de la justice. Alors le sacrifice est un hommage de purification, et le point essentiel pour le sacrificateur c*est d'obtenir le pardon ou plutôt Teffacement de son péché. Car dans cette donnée le péché est le grand obstacle
au succès et le dieu n'accorde sa faveur qu'à ceux qui l'ont méritée par leur innocence ou leur repentir.
Voilà les trois aspects sous lesquels se présente le plus ordinairement le sacrifice védique. Mais ce n'est pas tout et nous allons avoir à développer une série de conséquences qui, pour être parfaitement conformes à l'esprit de la liturgie des Aryas, n'en sont pas moins singulières.
Nous avons remarqué que le sacrifice principal est celui du matin. C'est celui où l'Arya, fatigué des terreurs de la nuit, demande le retour de la lumière. L'aurore, le soleil, tout le cortège des divinités lumineuses ne manquent jamais de répondre à cet appel. Tous les jours, à la voix du sacrificateur, se déroule la série habituelle des phénomènes célestes et atmosphériques, et cette régularité finit par faire attribuer au sacrifice lui-même, à l'influence propre des cérémonies sacrées le retour des faits qui se produisent pendant qu'elles s'accomplissent. L'idée de cette influence, à force de grandir, finit par aboutir à celle de la toute-puissance du sacrifice. Comme nous l'avous vu pour la liqueur du Soma et pour le feu de foyer, le sacrifice terrestre n'est bientôt plus qu'une image du sacrifice que célèbrent dans le ciel les dieux eux-mêmes . Ce sacrifice céleste se constitue de toute la série des phénomènes naturels. Le feu du ciel, sous la forme de Faurore, du soleil ou de l'éclair, remplace le feu du foyer; le crépitement de la flamme dévorant le bois se retrouve dans la brise des Marouts qui accompagnent le lever du jour, ou dans les grondements du tonnerre. Quant à l'assimilation des eaux sacrées et de la pluie, elle n'a pas besoin d'explication. C'est-à-dire que les phénomènes sont le sacrifice même qu'accomplissent les dieux, et que le sacrifice terrestre n'est autre chose que la série des mêmes
rites, transportés sur la terre. L'identité est du resté absolue entre l'Agni du foyer et celui du monde supérieur, entre le Soma du prêtre mortel et le Soma que distillent les nuées.
Nous allons examiner maintenant avec quelque détail comment les Aryas védiques ont été amenés à la déification du sacrifice et de la prière sous le nom de Brahmâ.
%l, La magie des actes, — Tous les peuples anciens, sauvages et civilisés, ont cru à la magie. C'est une conséquence assez naturelle du fétichisme. Cette croyance était très développée chez les Aryas. Ils a comparent à des ascètes les dieux qui ont rapporté le soleil caché dans la mer. » (X, 72, 7.) — « C'est en pratiquant l'ascétisme qu'Indra a conquis le ciel. » (X, 167, 1.) — a Par des oeuvres pies, les Angirasont repris les vaches au Pani. » (1,83,4.)
« Par leur ascétisme, les Angiras ont produit les vaches. » (X, 169, 2.) — Un rishi s'écrie (X, 136, 3) : « Exaltés par l'ascétisme, nous nous sommes élevés sur les vents. mortels, vous ne voyez ici que nos corps 1 »
Tous les démons, tous les dieux emploient la magie, — mâyâ^ — et si les divinités du ciel triomphent de leurs ennemis, c'est que leur magie est supérieure. Cet usage de la magie est familier à tous les dieux, — Parjanya, les Marouts, Roudra, Tvashtri, les Adityas, Mitra, Varouna, Agni, Soma, les Açvins, les Ribhous, Poushan. — Indra seul n'a pas de magie qui lui soit propre. Sa puissance est dans sa force, et s'il triomphe des Ahis, de Vritra, par la magie, c'est qu'il leur emprunte leurs propres armes pour les combattre.
II. Magie de la parole, — Bien que le Rig-Véda soit infiniment moins riche en formules magiques, en incantations que l'Atharva-Véda, on en trouve déjà beaucoup qui
prouvent combien cette croyance était générale chez les Aryas. M. A. Bergaigne en a réuni un grand nombre dans le premier volume de son admirable travail sur la religion védique. « Remarquons, dit-il, qu'en dehors des cérémonies régulières du culte, le Rig-Véda fait plus d'une fois allusion à des pratiques qui sont de véritables incantations. On peut citer dans cet ordre d'idées l'hymne X, 97, presque entier, dans lequel un médecin combine la vertu des simples avec la puissance des formules ; l'hymne X, 145, incantation dirigée par une femme contre une autre épouse de son mari ; les impositions de mains dont il est question au vers X, 137, 7 ; les formules contre un adversaire, X, 166; contre l'oiseau de mauvais augure, X, 165; contre la fièvre, X, 161 et 163; contre les maladies de la matrice, X, 162, 1 et 2 ; contre l'insomnie, VII, 55, 5-8; contre les insectes nuisibles, I, 191, 1-7; et contre le poison, ibid.j 10-16 ; contre la laideur, X, 155 ; et même contre le péché, X, 164. » On pourrait rapprocher la puissance des malédictions constatée dans les versX, 87, 13 et 15, et la prière que l'auteur de rhjrmne X, 166, 3-5, adresse à Vâcaspati, le maître de la parole, pour obtenir que ses incantations l'emportent sur celles de ses ennemis, a Les Pères, par des formules efficaces, ont engendré l'Aurore. » (VII, 76,4). — «Les formules droites triomphent seules des ennemis. » (11,26, i.) — « La malédiction des impies a trois pointes, mais la mantra^ la formule du sage, en a quatre. » (I, 152, 2.)
III. Puissance du sacrifice, — Si les actes et la magie des hommes ont une telle puissance, quelle sera donc celle du sacrifice, l'acte par excellence, l'acte des dieux, né dans le ciel ? Les prêtres sont si bien persuadés de l'efficacité absolue des rites, de la forme matérielle du sacrifice, que pour at-
tirer les dieux, ils s'ingénient à mille raffinements. Chacun veut que son sacrifice soit plus puissant que celui des autres. Au milieu de ces cérémonies qui se célèbrent de toutes parts à la même heure, quelle raison peuvent avoir les dieux de préférer les unes aux autres, si ce n'est que les unes sont plus parfaites, plus complètes, plus efficaces que les autres ? Aussi est-il de première importance pour les groupes d'adorateurs d'avoir des prêtres habiles et savants dans la science des rites et des formules. Le sacrifice, image des phénomènes célestes, en devient la cause et la loi. Il est le principe des choses, « le nombril du monde » . (I, 164, 34.) C'est lui qui a créé le ciel, la lumière, les eaux. Par le sacrifice, l'alliance de l'homme et du dieu profite autant au second qu'au premier : « Tu es à nous, dit le rishi, et nous sommes à toi. » (VIII, 81, 32.) Et cette égalité se manifeste par des détails bien curieux dont quelques-uns ont été rassemblés par M. A. Bergaigne, dans le passage suivant de sa Religion védique^ tome II, p. 240 : «Les formations de la racine av, «secourir», et particulièrement les mots avasQiuti^ désignent tour à tour le secours qu'Indra prête aux hommes, et celui que les hommes par le sacrifice prêtent à Indra. Non seulement les rishis emploient familièrement le duel pour exprimer leur union intime avec le dieu (YIII, 51, 11, cf. 58, 7 et 16), mais l'auteur des vers VIII, 89, 1 et 2, qui prétend marcher devant Indra et se faire suivre de tous les dieux, semble ne promettre au premier son alliance que comme la récompense des faveurs qu'il attend de lui : « Quand tu m'auras donné ma part, ô Indra, alors accomplis avec moi tes exploits. » Il ajoute, après avoir ofl'ert au dieu sa part à lui, c'est-à-dire le Soma : « Tiens-toi en ami à ma droite, et alors, à nous deux, tuons beaucoup d'ennemis. »
Indra aide l'homme à triompher de ses ennemis humains. Mais rhomme, à son tour, aide Indra à triompher de leur ennemi commun, le démon.
Le sacrifice, établi par les dieux, est devenu leur protecteur. (X, 88, 8.) C'est lui qui les crée. «Les anciens pères ont forgé les races divines comme on forge le fer. » (IV, 2, 17.) L'homme peut, par le sacrifice, acquérir la force d'Indra (IV, 24, 4, 5.) Le sacrificateur prend Indra dans ses filets, comme l'oiseleur les oiseaux (III, 45, 1), ce qui fait comprendre cet étrange question d'un autre rishi : « Qui veut m'acheter mon Indra pour dix vaches, à la condition de me le rendre, quand il aura tué ses ennemis? »
Voici une autre affirmation de la prééminence du sacrifice qui ne laisse aucune place au doute sur l'idée que s'en faisaient les Aryas : « L'hommage est puissant, c'est l'hommage que j'invoque. L'hommage supporte le ciel et la terre. Hommage aux dieux ! L'hommage est leur maître. » (VI, 51, 8.)
IV. Puissance de la parole sacrée, — L'hymne, la prière, fille du ciel, parole des dieux, est la parole par excellence. Sa puissance doit donc être encore bien supérieure à la parole des incantations et des magiciens. Pt, en effet, la prière est comparée à une arme que le dieu aiguise comme le tranchant du fer (X, 23, 5 ; 42, 1); à une flèchC; que lui apportent les suppliants, pourqu'il la dirige contre ses ennemis. » (VI, 47, 10.) Indra vainc ses ennemis en chan tant et par le chant (VI, 45, 7), et pour cela on l'appelle Brahman. Les dieux eux-mêmes sont comparés à des roues que font rouler les prières ^ La prière est tantôt la monture, tantôt le char* tantôt le cocher des dieux. Elle
< N'est-ce pas là ce qui aurait donné l'idée des roues ou moulins à prières des bouddhistes ?
enfante le ciel, elle est la reine des dieux; c'est elle qui ouvre la montagne où est emprisonnée Taurore, c'est elle qui conquiert la lumière et la pluie. Enfin elle finit par prendre corps par la formation d'une divinité nouvelle, Brihaspati ou Brahmanaspati, qui symbolise cette action magique des formules sacrées. Ce nom signifie maître de la prière. C'est lui qui l'inspire au prêtre, qui la crée dans son esprit et la met sur ses lèvres ; il est le premier roi des prières (II, 23, 1), le père de toutes les prières (II, 23, 2). Non seulement il inspire la prière, mais il prononce luimême la formule qui plaît aux dieux. GenomdeBrahmari est plusieurs fois donné dans le Rig-Yéda à Agni, à Soma,, à Indra, mais l'idée qu'il exprime ne prend sa forme complète que dans la formation de Brahmanaspati, le prototype du dieu qui plus tard figurera en tête de la trinité hindoue, sous le nom de Brahman (masculin, au nominatif hrahmâ], dont le sens védique est prêtre, tandis que le Brahman (neutre, au nominatif ôraAm^), l'âme du monde, l'être unique de la philosophie védantique, porte le nom védique de la prière elle-même.
Mais, comme le fait justement observer M. A. Bergaigne lui-même bien avant que cette double conception ait consacré le triomphe de la caste brahmanique, non seulement sur les autres castes, mais sur les dieux que le sacrifice mettait en quelque sorte à son service, Brahmanaspati était déjà le symbole du pouvoir que les prêtres védiques s'attribuaient, et qu'ils rapportaient aux cérémonies du culte, particuliè- . rement à la prière. Et, en effet, ce dieu « qui embrasse tout (11,24, 11), est pour eux « le plus dieu dies dieux» (11, 24,3), « le père des dieux (11,26, 3, cf. IV, 50,6) qu'il a forgés comme un forgeron forge le fer. » (X, 72, 1 et 2, cf. IV, 2, 17.)
Est-il besoin de rappeler que toute cette fantasmagorie
de la puissance du sacrifice et de la prière repose sur un simple fait de concomitance ? Par cela même qu'on avait choisi pour le sacrifice du matin le moment où le jour allait se lever, il était tout simple que le jour se levât pendant la cérémonie. Et cependant c'est sur ce rapport que repose toute la religion védique ; c'est de lui qu'est sortie toute la série des révolutions religieuses de la race aryenne, depuis le Rig-Véda jusqu'au catholicisme de nos jours. C'est cette efficacité apparente du sacrifice et de la prière qui a fait confondre Agni avec le soleil et l'éclair, d'où est sortie une trinité identique à la trinité chrétienne ; c'est du retour assuré du jour par l'intervention et l'immolation de Soma et d'Agni, qu'est née l'idée de la rédemption du Sauveur, tout le rôle mythique de Dionysos Zagreus, si semblable à celui de Jésus ; c'est du même fait qu'est résultée cette puissance exorbitante du prêtre qui a étouffé l'histoire dans l'Inde et qui a tout fait pour la supprimer également en Europe.
Voyons comment s'est produit ce dernier résultat.
V. Toute-puissance du prêtre, — Le prêtre est un don du Ciel, et plus il est savant, plus le don est précieux, puisque c'est par la science des rites, du sacrifice et de la parole qu'il contraint les dieux à exaucer la prière des hommes (X, 80, 4). « Quel est le ciel suprême de la parole ? Le prêtre. » (I, 164, 34.) Le prêtre est nécessaire au dieu, dont il assure la victoire par le sacrifice; au sacrifice même * et à la prière, qui n'existeraient pas sans lui. Il n'est pas seulement le représentant de Dieu sur la terre, il en est le maître, il est le dieu suprême. C'est Manou, le père des hommes et le premier sacrificateur, qui a engendré la race divine (X, 53, 6 .) Or cette puissance de l'antique sacrificateur s'est transmise à tous ses successeurs , car ce sont
eux qui, chaque matin, font renaître les dieux vaincus, détruits par les démons, comme, chez nous, c'est le prêtre qui, chaque jour, fait descendre le Fils de Dieu dans l'hostie.
Le triomphe des dieux sur les puissances ennemies n'est qu'une apparence ; en réalité il appartient au prêtre, et au prêtre seul, car sans lui, non seulement les dieux ne pourraient rien, mais ils n'existeraient même pas.
Aussi peut-on dire que la création de Brahmanaspati, puis de Brahma, est en réalité l'apothéose du prêtre. C'est une déduction logique tirée d'un fait puéril qui a fait et assuré la domination de la caste brahmanique ; qui a déterminé pour des siècles l'organisation sociale et politique de l'Inde, comme chez les Juifs un contresens dans l'interprétation des psaumes a produit le christianisme. C'est là qu'on peut vraiment se donner le spectacle des ironies de l'histoire I
Mais cela n'a pas suffi aux prêtres védiques. Non contents de se faire dieux, ou plutôt de se placer au-dessus des dieux, de mettre au rang des plus grands péchés toute offense envers eux-mêmes, au rang des vertus les plus essentielles le respect des prescriptions utiles à leur caste, ils n'ont pas craint d'élev^ au rang des dieux, de proclamer comme le principe de tous les biens, la dakshinâ ? Et savez-vous ce que c'est que la dakshinâ ? C'est le salaire que les fidèles payent au prêtre pour célébrer le sacrifice, c'est ce salaire qui décide des destinées de l'univers, c'est sur ce salaire que repose le monde entier. Les prêtres modernes n'ont pas eu tant de franchise. Je renvoie le lecteur aux hymnes 1, 18, 55 ; I, 125, 1 à 8 ; X, 103, 8 ; X, 107, là 12.
Ici la déviation est complète. De déductions en déduc-
^ tiens, la logique des Aryas a ramené toute la religion sur i la terre. Les dieux ne sont plus qu'une apparence ; le ciel est vide. La vraie divinité est le prêtre. Brahma, Vishnou, Siva, ne sont plus que des symboles, des formes vides, des expressions résumées des conceptions humaines. Brahma n'est que la personnification du pouvoir sacerdotal ; Vishnou le symbole de la chaleur et de la lumière créatrice, Siva exprime les transformations des choses. Ils ne sont restés des dieux que pour la foule ignorante et presque sauvage qui a besoin de fétiches. Lareligion védique, que nous avons vue suivre, jusqu'à Brahma, une marche logique dans un ordre d'idées qui devait la mener à cet abîme, s'y est engloutie et a disparu. Ce qui l'a remplacé n'est qu'un amas confus de subtilités théologiques mêlées aux grossières superstitions des races auxquelles se sont mêlés les Aryas, et dont l'ensemble constitue un chaos non encore débrouillé. L'exposition sommaire que j'ai faite de la religion védique peut être donnée, à mon avis, comme un des plus curieux spécimens des transformations que peuvent subir les conceptions religieuses ; ce qui est uniquement mon but.