BRAHMANISME
sortir de sa bouche Brahman, le prêtre auquel il remit les v.édas. C'est Têlre humain par excellence ; Kchatrya, le guerrier qu'il fit sortir de son bras droit, a pour unique fonction de défendre le Brahman contre tout danger. De la cuisse de Brahma naît Vaisya, Tagriculteur chargé de nourrir Kchatrya, et de son pied sort Soudra, chargé des fonctions serviles.
Cependant les brahmanes, plongés dans leurs méditations, ont été amenés à réfléchir sur quelques-uns des problèmes de métaphysique qui se trouvent au fond de toute religion. Le spectacle du monde ne suggère pas seulement ridée de la création ; il s'y ajoute celles de la conservation et de la destruction. A Brahma la parole créatrice on adjoignit Vishnou, la providence conservatrice, et Siva le destructeur ; ou, pour mieux dire, on accentua peu à peu dans ce sens, en les distinguant, les fonctions des divinités dont le caractère se rapprochait le plus de ces idées. Il n'est pas dans les habitudes des hommes, pas plus dans les religions que dans les philosophies, de débuter par des idées abstraites.
Vishnou, que nous avons déjà vu dans le Rig-Véda, personnifie la chaleur du soleil, par laquelle vit toute chose. Il est tout naturel qu'il ait été revêtu de la fonction de conservation. Quanta Siva, qui n'existe pas dans le Véda, il a commencé par n'être, sous un autre nom, qu'une personnification de la force destructrice qui constituait un des côtés de la figure de Roudra. Cette divinité, purement funeste et odieuse dans le principe, finit à son tour par prendre un aspect diff'érent quand la spéculation philosophique amène à comprendre que la destruction n'est qu'une apparence, et qu'en réalité il n'y a que des changements, des transformations. Cette doctrine, cjui s'est
étendue jusqu'àrhomme et qui aproduit la métempsychose, la transmigration des âmes, a ajouté à la fonction de Si va le destructeur celle de rénovateur ; de telle sorte que la théorie philosophique exprimée par la Tri mou rti brahmanique, tend à se résumertout entière dans le seul personnage de Siva .
Au-dessus dtfla Trimourti la métaphysique religieuse a créé plus tard un dieu suprême, unique, étemel, toutpuissant et parfait. Brahma n'a ni commencement ni fin ; c*est l'être par excellence. I^e monde est son image ; mais cette existence première qui contient tout en elle-même est seule réellement subsistante. Tous les phénomènes ont leur cause dans Brahma ; il n*est limité ni par l'espace ni par le temps. Il est impérissable ; c'est à la fois l'âme du monde, et l'âme de chaque être en particulier. L'univers est Brahma ; il vient de Brahma, il subsiste dans Brahma et il rentrera en Brahma. Brahma est l'être existant par lui-même, il est la forme de la science et la forme des mondes sans fin. Tous les mondes ne font qu'un avec lui, car ils sont par sa volonté. Cette volonté éternelle est innée en toutes choses. Elle se révèle par la production, parla conservation et par la destruction, parle mouvement et par les formes du temps et de l'espace. Brahma représente l'unité de la Trimourti, l'ensemble de toutes choses, le panthéisme absolu. On conçoit que cette métaphysique ne soit pas faite pour la multitude.
Aussi trouve-t-on dans le brahmanisme, à côté de Brahma, une multitude de dieux, de génies, de démons qui proviennent, les uns de la transmission des divinités naturalistes desVédas, Sourya, Agni, Indra, les Gandharvas, etc^ les autres du mélange des Aryens avec les populations autochtones du sol conquis.
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Un des faits les plus curieux, c'est la répercussion du boudhisme vaincu et chassé sur la religion des vainqueurs. Cette répercussion s'étendrait, selon certains historiens, jusqu'à la constitution même de la Trimourti, qui se serait formée par l'adjonction de deux divinités naturalistes au dieu liturgique, précisément pour offrir à l'imagination de la multitude quelque chose de ce qui l'avait séduite dans le boudhisme. Ce n'est pas tout. Le boudhisme avait fait comprendre aux brahmanes l'influence qu'exerce sur les âmes religieuses la contemplation du divin présenté sous l'aspect d'un sauveur humain, d'un dieu intercesseur et rédempteur. Ce dieu, ce sauveur, on le trouve dans Vishnou, que les mythes védiques présentaient déjà sous des formes analogues, tout en le maintenant dans un indéfini qui laissait toute liberté au jeu de l'imagination.
En conséquence on attribua à Vishnou dix avatars ou incarnations, qui toutes ont pour effet de permettre au dieu de descendre sur la terre, sous la forme la mieux approprie'e au service qu'il se propose de rendre à la race humaine. Il se change en poisson, en tortue, en sanglier, en lion, en- nain. Ses dernières incarnations le présentent sous la forme d'un héros humain, particulièrement sous celle de Rama et celle de Krishna, la plus élevée de toutes. Krishna est le héros divin, THéraclèsde la légende indienne. Enfant, il échappe par sa puissance merveilleuse à la persécution d'un roi qui, pour ne pas le laisser échapper, fait périr tous les enfants de son âge, comme plus tard dans la légende d'Hérode. Le reste de sa vie se passe en exploits merveilleux, qui laissent loin derrière eux ceux du héros grec.
Bouddha passe auprès de quelques-uns pour avoir été la neuvième incarnation de Vishnou, maiscette opinion n'est
pas généralement acceptée. Quant à la dixième incarnation, elle est encore dans l'avenir. Elle ne se produira qu'à la fin du monde, et amènera, avec le jugement universel, le renouvellement de l'humanité dans un âge meilleur.
Nous n'avons pas besoin de dire que ces incarnations de Vishnou se rapportent toutes plus ou moins au rôle solaire du dieu védique. Quant à la pensée qui s'y cache, c'est que à chaque grande défaillance de l'humanité, Vishnou descend pour relever et soulager les hommes. Son rôle mythique se trouve développé surtout dans le Râmâyâna et dans le Mâha-Bhârata.
La réglementation minutieuse des devoirs des castes est contenue dans le Dharma-Sastra, connu généralement sous le nom de lois de Manou.
Mais, comme nous avons eu occasion de le rappeler, la doctrine brahmanique tend à remplacer par des conceptions philosophiques les dieux qui, d'autre part, s'effaçaient de plus en plus derrière les conceptions rituelles. Cette philosophie s'exprime très nettement en certaines parties des Upanischads, qui, à oôté d'allégories et de rêveries mystiques, nous présentent, sous la forme de la prédication intime, des doctrines morales auxquelles le bouddhisme n'a rien ajouté pour le fond, mais qui par l'élévation de la pensée et du style, dépassent de beaucoup tout ce que nous connaissons des sermons bouddhiques.
Bouddhisme, — Le Bouddha a-t-il existé* ? Voilà une
* D'après la chronologie chinoise le Bouddha serait né en 1029 avant Jésus-Christ, et mort en 950. D'autre part on trouve dans Y Encyclopédie Japonaise (L. LXIV, p. 21) et dans l'édition chinoise du San-thaïikou-hoei\ à l'article de la vie des hommes célèbres une liste de vingthuit patriarches bouddhiques qui remontent jusqu'à cette époque et où chacun a sa date. Cependant on parait s'accorder plutôt sur la date de ÇOO ans avant Jésus-Christ,
première question qui est très diversement résolue. Elle se pose à nos yeux exactement comme celle de Texistence de Jésus , qui a été niée également et pour les mêmes raisons. Nous croyons à l'existence réelle du Bouddha comme à celle de Jésus, mais il est manifeste que dans les deux cas, et surtout dans le premier, la légende ou pour mieux dire le mythe a recouvert et faussé Thistoire réelle au point de la rendre complètement invraisemblable.La vérité c'est qu'on ne sait absolument rien de la vie deSakyamouni, et que les récits qu'on en a faits n'ont d'autre réalité que de peindre l'état psychologique des populations qui les ont inventés. Elles ont fait du Bouddha un homme surhumain, un être surnaturel, qui s'est bientôt confondu dans leur imagination avec les dieux du ciel. Toute son histoire se résout en une série de mythes solaires, sidéraux et atmosphériques. On en a fait un avatar de Vishnou ; sa vie est calquée sur la vie mythique du Soleil. Comme le Soleil fils de l'aurore, il naît d'une vierge, la reine Maya, dans le sein de laquelle il pénètre sous la forme d'un rayon lumineux. La première partie de sa vie symbolise les luttes du soleil contre les ténèbres, contre les nuages d'orage. Il lutte contre le noir démon, Mâra, qui, pour le désarmer, finit par lui offrir l'empire du monde. Pendant cette période il est Nârâyana, l'Hercule hindou, le Germain Sigfried. La seconde moitié de son existence répond à la période où le soleil maître incontesté du ciel répand tranquillement sa lumière.
L'apothéose du Bouddha et la substitution des mythes solaires à son histoire est pour Sakyamouni, de même que pour Jésus, un fait postérieur à son existence. Gomme toujours dans les cas de cette nature, la transformation s'est produite et accentuée progressivement, ànaesure queparlapro-
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pagationmême de son enseignement, les générations s'habituaient de plus en plus avoir en M un sauveur divin. Dans la réalité il est fort probable qiie Sakyamouni n'a pas plus que Jésus songé à fonder une religion nouvelle. Il s'est simplement proposé de réformer certaines parties de celle qui existait, en démocratisant la prédication des brahmanes, en insistant particulièrement sur certains côtés des Upanischads, qui déjà prêchent une religion plus égale, plus accessible à tous. Son but a été d'ouvrir à tous « le chemin de la délivrance, » par la suppression des rites particuliers aux castes élevées *. Aussi se trouva-t-il bientôt suivi et acclamé par les faibles, les pauvres, les petits, que la distinction des castes condamnait à ne jamais atteindre le salut, réservé aux seuls brahmanes. Parla même raison il est poursuivi parles riches et les puissants, qui cherchent à le faire périr.
Sa doctrine se résume en un petit nombre de points. Le mal, c'est la vie ; à plus forte raison, la série indéfinie des renaissances auxquelles la doctrine brahmanique condamne les hommes. Mais il dépend de l'homme de modifier et même de réduire considérablement la série de ces existences, et d'arriver rapidement au Nirvana. Qu'est dans renseignement des moyens d'atteindre ce but, que consiste la rédemption telle qu'elle est comprise par le bouddhisme. Il ne s'agit pas ici de participer aux mérites d'un sacrifice étrangercomme dans le christianisme. Icirien qui ressemble à la grâce. Chacun ne peut être sauvé que par lui-même. Le moyen c'est l'abnégation absolue, le mépris de la richesse, le renoncement à la famille, la suppression
* Non seulement dans le brahmanisme les-castes inférieures n'ont pas de culte,mais hors âes limites arrosées par les rivières saintes, le salut est impossible. Il est même inutile de s'en occuper.
de tout désir, de toute passion, fondée sur la connaissance du néant de toute existence finie et sensible. C'est là le principe de toute la théologie ou plutôt de toute la philosophie bouddhique. Rien ne vaut un regard du sage. Tout homme parvenu à cette conviction arrive par là même au Nirvana.
Qu'est-ce que le Nirvana? On a beaucoup discuté sur cette question. On a dit que le Nirvana est une extase absolue, Textinction de toute conscience déterminée, ridentification de Tesprit fini avec Tinfini, enfin une existence supérieure à la vie sensible. La vérité c'est que la supériorité de cette existence consiste surtout à ne pas exister, s'il est vrai qu'il n'y a d'existence réelle pour l'homme que celle dont il a conscience. Il est impossible de trouver un texte bouddhique qui permette véritablement de considérer le Nirvana autrement qu'un pur néant. En vérité l'homme dans le Nirvana se réunit au grand Tout, exactement comme lascience moderne nous apprend que les molécules dont l'agrégation accidentelle constitue notre être se dissocient pour aller constituer des existences difTérentes. Rien ne se perd de ce qui nous fait ce que. nous sommes, et en ce sens nous sommes immortels. Mais en même temps rien ne subsiste des associations qui constituent notre personnalité ; et par là notre prétendue immortalité se ramène réellement au néant. C'est le Nirvana bouddhique, tel qu'il s'explique lui-môme dans une. formule de philosophie transcendante.
L'atman, l'âme, l'esprit, l'être en soi, l'étincelle de vie qui anime tous les êtres vivants, est identique en substance à la lumière dusoleil. Sans atman, il n'y a pas d'être personel ; l'atman constitue donc la personnalité ; il est la conscience. Mais par là même il est inconscient, car ce
qui possède est différent de ce qui est possédé ; donc si l'atman est la conscience il ne saurait avoir la conscience.
I/atman, disent les bouddhistes, est comme la lumière, qui éclaire tout, mais ne saurait s'éclairer elle-même. Par conséquent Tatman ne peut prendre conscience de luimême que par opposition, en s*unissant à la matière. D'où résulte que si l'homme est conscient pendant la vie du corps, il devient inconscient, lorsque par la mort Tatman se retrouve isolé.
Le bouddhisme n'est pas athée dans le sens rigoureux du mot, comme on le répète souvent, puisqu'il admet trois classes de dieux : ceux qui sont accessibles aux passions, ceux qui conserventune forme individuelle, et, au sommet de l'échelle, ceux qui, arrivés au plus haut degré de purification, sont délivrés de toute forme matérielle. Ces êtres ne sont d'ailleurs que les « régents » de certaines sphères ou mondes qui leur appartiennent. Reste à savoir si des dieux ainsi conçus sont vraiment des dieux. Ce qui est certain, c'est que le bouddhisme reconnaît que par le développement intérieur de sa puissance morale, l'homme peut devenir supérieur au meilleur des dieux et peut soumettre à sa volonté ceux d'un ordre inférieur.
Quant aux prêtres bouddhistes, ils ont une fonction purement morale. Ne reconnaissant aucun dieu personnel suprême, n'admettant aucun pouvoir divin et n'en attendant rien, ils se contentent de gouverner leur vie d'après les préceptes du Bouddha, et d'enseigner aux autres la « vraie voie du salut », où chacun ne peut compter que sur ses mérites propres. Il n'existe pas dans le bouddhisme d'intercesseur divin ou humain qui intervienne entre l'homme et une puissance supérieure. Le bouddhiste est
purifié et justifié par Teffet logique, par la magie de ses propres œuvres.
Du reste nous devons ajouter que rien n'est moins fixe que la doctrine bouddhique. A travers les vingt -quatre siècles d'existence qu'elle a parcourus et la diversité des populations chez lesquelles elle a pénétré, il est facile de concevoir qu'elle ait subi bien des modifications. Ainsi les anciens livres bouddhiques enseignent, plus ou moins vaguement il est vrai, la persistance et même l'éternité des âmes. C'est d'ailleurs une conséquence de la théorie de la métempsychose et du Nirvana. Mais une partie des bouddhistes modernes n'admettent plus que l'âme puisse survivre au corps. Voici comment ils cherchent à concilier cette négation avec la théorie des renaissances. La succession des existences d'un être est aussi une succession d'âmes; chaque âme, quoique résultant de celle qui l'a précédée, n'est pas identique avec elle. Par conséquent l'âme meurt avec le corps, ne laissant derrière elle que les bonnes et les mauvaises actions qu'elle a faites pendant la vie. Le résultat de ces actions devient alors la semence d'une nouvelle vie, et l'âme de cette nouvelle vie est le produit nécessaire de l'âme de la vie précédente. Ainsi toutes les âmes qui se succèdent ont à travailler à la solution du même problème qui commence avec l'entrée du premier ancêtre dans le monde, mais aticune des naissances successives ne ramène à la vie l'âme delà naissance antérieure.
Dans cette théorie il n'y a plus même à discuter sur le Nirvana. Puisque chaque âme s'éteint avec chaque corps, que peut-il rester pour le Nirvana? Dans ces conditions le bouddhisme n'est plus une religion, mais une doctrine de philosophie morale plus ou moins mystique, par la per-
sistancede certains éléments traditionnels, qui ne sauraient s*y maintenir bien longtemps. En somme le bouddhisme, dans ces conditions, ne reconnaît d'autre divinité, d'autre pouvoir dirigeant que la loi universelle du mouvement et du changement, par laquelle le monde et toutes les formes animées et inanimées sont gouvernées. Le bouddhisme, comme la science moderne, accepte les choses comme elles sont, sans s'inquiéter du stérile problème des origines. Le comment lui suffît, le pourquoi lui est indifférent. Or le pourquoi comprend les causes finales, il suppose la volonté d'un créateur et d'une providence; il contient toute la religion. L'éliminer, c'est véritablement supprimer Dieu. Mais ce côté du bouddhisme échappe encore à la plupart des populations qui le professent. Ce qui les frappe, c'est la doctrine de la puissance magique des actes et des formules, ce sont les vagues promesses du Nirvana, que chacun comprend à sa guise et à la mesure de son intelligence. Le monachisme continue à y pulluler et le culte rituel y a plus d'importance que jamais. Il est vrai qu'il n'est pas bien gênant, grâce à Theureuse invention de la roue ou moulin à prières, qui, dans certains pays bouddhiques, ramène le problème du salut à une opération purement mécanique.