‹ Histoire naturelle des religionsChapitre 54 sur 59 · VII · texte numérisé non relu

VII

Ce fils d'homme qui paraît sur les nuées représente non wn Messie particulier, inais le peuple Juif, à qui le nom deMashiah, l'Oim de lahvoh, est donné plus d'une fois dans la Bible. Cela u'empêolia pas qu'on prit l'habitude d'iiiterpréler cette expi'ession comme indiquant le messie céleste, et on l'appliqua à Jésus-Cbrist. C'est grâce à ce contre sens que les apùlres et les premiers chrétiens s'attendaient, à le voir revenir sur les nuées. Les co^itresens jouent uu grand rôle dans l'histoire des rcligious.

même, personnifiant la suprématie de la caste sacerdotale, soit par Jésus-Christ, d'après T Apocalypse attribuée à Jean.

Mais à partir du moment où Hérode s'est emparé du trône, Tidée du Messie guerrier, fils de David, devient prédominante, et les préoccupations purement théocratiques perdent du terrain. Les Juifs voient dans le règne duMessie l'établissement d'un empire semblable à celui des Romains. Aussi refusent-ils à peu près tous de reconnaître dans Jésus un messie, tandis qu'ils le reconnaissent aussitôt dans le fiUde Vèioile^ Bar-Kokheba, qui, en 132 après l'ère chrétienne, les appelle à la révolte contre les oppresseurs. Le plus savant des rabbins , Akiba, n'hésite pas à retrouver en lui tous les signes messianiques ; et si, plus tard, on l'appelle Bar-Koziba, le fils du mensonge, c'est uniquement parce qu'il s'est laissé vaincre et que sa défaite a trompé l'attente générale.

Cette croyance au rôle messianique de Bar-Kokheba montre suffisamment qu'à cette époque les Juifs avaient cessé de croire que le grand jugement de lahveh dût précéder l'ère messianique. En effet, nous trouvons sous le nom d'Esdras (liv. IV), une Apocalypse dont on peut avec certitude fixer la date, au règne de Nerva, de 96 à 98 après Jésus-Christ. Or d'après ce livre « le Messie doit faire pendant quatre cents ans le bonheur des vivants. » Après ces quatre cents ans , le Messie mourra , ainsi que tous les hommes. Alors seulement « s'éveillera un monde nouveau ; la terre rendra les âmes qui dormiront dans son sein. Alors apparaîtra le Très-Haut sur son trône. »

Le Messie d'Esdras n'est pas un dieu, puisqu'il doit mourir, mais c'est un homme surnaturel, qui viendra du ciel, avec ceux qui y ont été enlevés vivants, tels que Hénoch et Élie. Il est à remarquer que ce Messie conserve un cer-

tain nombre de traits du naturalisme primitif^. Ësdras voit s'élever de la mer un orage ayant la forme d'un homme, et tous les flots sont troublés :

Il était entouré de toute la milice céleste, et partout où il tournait son visage, tout ce qu'il regardait tremblait... Et je \is ensuite une multitude d'hommes innombrable, qui se réunissaient des quatre vents du ciel, pour combattre Thomme qui s'était élevé de la mer. Et je regardai, et voilà qu'il s'était façonné pour lui-même une grande montagne, et qu'il volait porté par elle... Et voilà, lorsqu'il vit cette grande multitude qui courait à lui, il ne leva pas sa main, il ne tenait pas une lance, ni aucune arme de guerre, mais je le vis seulement pousser de sa bouche comme une haleine de feu, de ses lèvres un souffle de flamme. De sa langue, il projetait des étincelles et des tempêtes ; et tout cela se mêla, l'haleine de feu, le souffle de flamme et l'orage et les tempêtes, et tout cela tomba à la fois sur la multitude qui courait pour l'assaillir; et tous furent consumés par le feu, de sorte que soudain de toute cette foule innombrable il me sembla qu'il ne restait plus qu'une poussière et une odeur de fumée. C'est lui le vainque'ur des païens, qui consolera les Juifs, ramènera les dix tribus et les fera vivre dans la prospérité, jusqu'à la fin, jusqu'au jugement.

Ne pouvant plus compter sur ses propres forces, ce malheureux petit peuple se réfugiait de plus en plus dans le secours divin, et malgré son abaissement croissant, s'obstinait à espérer contre toute espérance :

< La même observation s'applique à toutes les apparitions divines. Dans Daniel, le vieillard qui vient juger les nations porte « un vêlement blanc comme la neige et sa chevelure était comme de la laine pure; son siège était un feu flamboyant et les roues en étaient un feu ardent. Un Heuve de feu sortait et coulait de devant lui.» C'est toujours le dieu de la lumière et des orages tel qu'il se trouve dans plusieurs passages des psaumes et des prophéties.

C'est pour nous, Seigneur, lu Tas dit, que lu as créé le monde. Toutes les autres nations, nées d'Adam, tu as dit qu'elles ne sont rien à tes yeux. Et maintenant, Seigneur, voici que ces nations que tu méprises, elles nous dominent, elles nous dévorent, taudis que nous, ton peuple, celui que tu as nommé ton premier-né, ton unique, ton préféré, nous sommes livrés entre leurs mains! Si c'est pour nous que le monde a été créé, pourquoi le monde n'est-il pas notre patrimoine ? Pourquoi n'en sommes-nous pas les maîtres? Jusqu'à quand cela? (Esdras, 1. IV, ch. vi, 5o-60.)

L'auteur nous découvre ici nettement le fond de la pensée de ses coréligionaires. Sur la foi de leurs vieux hymnes solaires, qu'ils prennent à contresens, ils ne peuvent se résigner à penser que ce lahveh, qui autrefois venait chaque matin assurer leur triomphe sur les Goïm, puisse permettre qu'ils ne deviennent pas unjour les dominateurs de Tunivers, et ils accommodent Tavenir à leurs aspirations.

lahveh naturellement répond que cette anomalie ne durera pas, et que le jour viendra bientôt où chaque chose sera mise en sa place ; c'est-à-dire où toutes les nations seront soumises aux fils d'Israël. Et c'est cette promesse qui s'accomplit sous la figure du Messie descendu du ciel.

En somme, nous voyons que toutes les prophéties juives relatives à la rédemption, toutes les apocalypses supposent :

!• Une lutte avec les autres nations ;

2° Un jugement où le triomphe des Juifs est assuré par l'apparition d'Iahveh;

3** L'assujétissement ou la conversion des païens, sous la domination de lahveh ou de son Messie.

Ces concordances s'expliquent par un fait bien simple.

c'est que tous les vieux psaumes qu'ils adressaient aux divinités lumineuses, soit le matin avant le lever du soleil, soit pendant les orages, contiennent toujours et nécessairement :

1° Un appel au dieu protecteur, pour combattre les Reschahim ou les Goïm, les génies de la nuit ou de l'orage, qui occupent la terre et lui enlèvent le jour ou Teau ;

2® Un cri d*espoir à la lointaine apparition de la lumière, qui vient pour^w^^r, pour séparer les bons des méchants, les fidèles des impies.

3*^ Un chant de triomphe pour célébrer la disparition de la nuit ou de Forage et la constatation que la lumière a repris possession du ciel et de la terre, ce qui s'exprime par l'assujétissement ouïe massacre de tous ses ennemis-

Les mythes reposent toujours, en effet, sur des faits réels, le plus souvent sur des phénomènes naturels, transformés, ou plutôt interprétés dans le sens anthropomorphique. Mais presque toujours la légende enveloppe tous les détails du fait primitif, sur lesquels elle se moule, en quelque sorte, avec une parfaite exactitude. C'est une observation qui résulte de l'étude de tous les mythes analogues dans les religions dont l'origine solaire est indubitable. L'étude des mythes hébreux confirme pleinemient la règle générale.

C'est en vertu de ces mythes que les Juifs attendent encore aujourd'hui la venue du Messie, qui doit les ramener « l'année prochaine » à Jérusalem, et leur donner la domination du monde.

Cette espérance soigneusement entretenue explique chez cette race si longtemps persécutée son attachement à des croyances qui lui paraissent contenir de brillantes compensations.

Il est du reste à remarquer que les races chez qui le chthonisme a le plus longtemps persisté sont demeurées les plus religieuses. Il y avait dans ce culte obscur une source de mysticisme qui se nourrissait à Tinfini d'emblèmes et de symboles, et qui en même temps se conser-

vait par une puissance de réalisme visible et tangible qui manque à l'anthropomorphisme un peu vague des religions du ciel. Les Sémites chez qui la période chthonienne s'est prolongée jusqu'au v® siècle avant l'ère chrétienne sont, demeurés les plus pieux des hommes.

Et par la même raison ce sont eux qui sont arrivés les premiers au monothéisme. La doctrine du dieu générateur les amenait logiquement à celle de la création ex nihilo, laquelle s'accorde mal avec la plur«tlité divine C'est là un fait sur lequel nous devons insister. Nous voyons en effet, si nous considérons le préjugé général, que le monothéisn^e constitue le point culminant du progrès religieux, et d'un autre côté nous pouvons constater sans la moindre difficulté que les races qui ont été amenées le plus rapidement au monothéisme, — les Sémites juifs et arabes, — ne sont ni les plus éclairées ni les plus morales.

Cette contradiction demande à être examinée. Il n'est pas admissible que nous la laissions subsister sur notre chemin sans chercher à la résoudre.

Un premier fait qui doit attirer notre attention, c'est que, dans les religions polythéistes des peuples de la race aryenne, le nombre des dieux est très considérable, et que chacun a une physionomie très tranchée en même temps que des fonctions très distinctes. Cette observation ne s'applique pas seulement aux grandes divisions, comme celles que représentent Indra, Agni, Savitri, mais il suffit d'une lecture rapide du Véda pour être frappé du soin et de la saga-

cité aveclesquelslesAryas ont distingué sous des personnalités et des dénominations spéciales les différents moments et aspects d*un même phénomène, celui par exemple de Tapparition et de la course du soleil. Ils ont le soleil levant, le soleil de midi, le soleil couchant, le soleil bienfait sant, le soleil desséchant, lesoleilenluttecontrerorage,eto. • Rien en un mot de ce qui se produit sous leurs yeux n'a échappé à leur observation. Ils ont tout vu, tout distingué, .tout personnifié. Cette pénétration et cet esprit d'analyse appliqués à tous les faits de la nature a produit le panthéon si étrangement peuplé des races aryennes. ' Voyez au contraire les Sémites. Les choses leur apparaissent dans une sorte de complexité confuse. Ils n'aperk^ çoivent que les ensembles et les résultantes dans leur

\ unique rapport avec eux-mêmes. Les traits individuels cl

^ circonstanciels leur échappent. Leurs dieux s'appellent le ^ Seigneur, le Maître, le Fort, le Puissant, le Roi, — Mar, Baal, Adon, Elohim, II, Allah, Ilou, Molok. — Tous ces noms sont des termes généraux qui ne conviennent pas plus à tel ou tel être, qu^à tout autre qui possède la même qualité. Ce caractère de généralité n*a pas peu contribué à faire généraliser également chacun des dieux auxquels s'appliquaient ces dénominations, et c'est précisément celle généralisation qui a d'abord produit l'illusion du monothéisme des Sémites, et qui ensuite les a réellement amenés à un monothéisme véritable. Ce sont surtout les dénominations dérivées du chthonisme qui ont fait forlune. Par cela même qu'elles étaient liées à l'idée de production, de génération, il a été facile plus tard de les élever à l'idéo de cause, de cause unique et toute-puissante, de création eœ nihilo, et l'on voit sans peine tous les développements qu'nn! nn tirer de là les écoles de métaphysique.

Voilà comment s'est produit le monothéisme des nations sémitiques, non par une vue supérieure des choses de la '( nature, mais par Teffet même d'une infériorité intellectuelle, qui ne leur a pas permis de pénétrer suffisamment loin dans l'observation des réalités et d'atteindre au même degré de précision que les races aryennes.

Il faut bien reconnaître du reste que la supériorité du monothéisme sur le polythéisme est surtout une illusion, qui s'explique exactement comme celle en vertu de laquelle les esprits obtus proclament la supériorité delà conception monarchique sur la conception républicaine. Il est certain que, en mécanique, la simplicité des rouages est un avantage au point de vue de la construction, de l'entretien et de la réparation des machines. Beaucoup de gens en prennent occasion pour conclure à la supériorité de cette même unité de cause et d'impulsion dans le gouvernement du monde et de l'humanité. C'est comme cela qu'on est arrivé, plus ou moin^ inconsciemment, à affirmer en religion la supériorité du monothéisme, en politique, celle de la monarchie. Ce raisonnement, excellent en mécanique, ne reste bon pour le gouvernement des hommes que si Ton prétend les borner au rôle de machines. Je veux bien, si l'on y tient, que Ton recherche avant tout la simplicité, l'unité même de la cause productrice du Cosmos, du monde physique et chimique. C'est une facilité de plus pour l'étudier. En ce sens, je comprends que le monothéisme puisse mieux valoir que le polythéisme. Et encore ne serait-ce vrai que dans la donnée de la science d'autrefois, qui se perdait en efforts à la recherche de la cause, du « pourquoi ». Aujourd'hui que la méthode est changée et qu'on s'applique uniquement à chercher le « comment », à analyser, à distinguer, à classer

1 les phénomènes, il importe peu que la cause ultérieure j soit une ou multiple. La science ne s'occupe plus de ces ' au delà, qui n'existent que dans le domaine de la fantaisie faussée et gâtée par la tradition séculaire des ignorances primitives et des métaphysiques subjectives.

I Quant à ce qui est de l'humanité, elle n*a rien à gagner au monothéisme. Son caractère propre est la diversité, la complexité, la mobilité, le progrès, toutes choses qui n'ont rien à voir avec l'unité absolue et l'immobilité éternelle du Dieu souverain et distinct du monde. Or s'il y a un fait évident, c'est que l'objet spécial, l'objet réel, on pourrait dire unique de la religion, c'est l'homme. Si donc le monothéisme est indifférent à l'homme, s'il ne concourt en rien ni au développement intellectuel et moral, ni à la prospérité matérielle de l'homme, en un mot s'il ne sert ni à rien ni à personne, en quoi consiste cette supériorité qui semble acceptée par tous comme un axiome, et dont aucun ne peut donner la raison ?

L'histoire même se déclare contre le monothéisme. Qui osera jamais élever la civilisation des races monothéistes telles que les Juifs et les Arabes, au-dessus de celle des Romains et des Grecs? Siaujourd'huiles peuples les plus éclairés sont plus ou moins monothéistes, on sait bien que ce n'estpas au monothéisme qu'elles doivent leur supériorité. Pour nous, nous ne comprenons pas môme l'utilité de cette hypothèse de l'unité de Dieu, et nous n'y voyons qu'une complication nuisible à l'étude et à l'intelligence du grand Tout, Nous ne concevons qu'une raison de considérer le monothéisme comme un progrès, c'est que de l'unité à zéro, il ne reste qu'un pas à faire pour aboutir à la négation suprême, qui nous paraît être le vrai commencement de la sagesse, la condition indispensable de la li- • berté de l'esprit et du progrès de la science.

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