‹ Histoire naturelle des zoophytesChapitre 16 sur 179 · CHEZ LES INFUSOIRES , ET DE LA GÉNÉRATION SPONTANÉE · texte numérisé non relu

CHEZ LES INFUSOIRES , ET DE LA GÉNÉRATION SPONTANÉE

La science ne tire pas toujours un profit direct des efiorts tentés prématurément pour arriver à la solution de certaines questions. C’est ainsi que toutes les discussions pour ou contre la génération spontanée des Infusoires ont laissé la question stationnaire, si même elles ne l’ont fait rétrograder. Cependantlesfiiits s’ajoutent les uns aux autres ; et, s’ils sont exacts, quand même, faute d’avoir été coordonnés par une logique rigoureuse, ils n’auraient fourni qu’un édifice informe ; ce sont des matériaux qui , mieux connus , loin de perdre leur valeur , en acquièrent une nouvelle et qu’un architecte plus habile peut un jour mettre en œuvre avec succès.

Spallanzani, lié d’amitié et de pensée avec Bonnet , adopta et étendit les idées du naturaliste genevois sur la préexistence et l’emboîtement des germes , et il réduisit au néant les arguments de INeedhara sur la force végétative et sur la génération spontanée. Cependant les faits qui lui fournirent ses principaux arguments, tels que l’étude du poulet dans l’œuf, le Volvox , etc. , avaient été mal interprétés, et son argumentation porte

à faux sur bien des points aujourd’hui. D’après ses exjiériences sur des infusions soumises à l’ébullition (1) et tenues dans des vases hermétiquement fermés , il se crut fondé à admettre que les Infusoires les plus simples proviennent de corpuscules préorganisés ou germes susceptibles de résister à une ébullition de trois quarts d’heure , tandis que les germes des Infusoires plus complexes, tels que les Paramécies et les Kolpodes , sont détruits beaucoup plus promptement; les uns et les autres étant également susceptibles d’être transportés par l’air dans les infusions non scellées , qu’elles aient oun’aient pas été préalablement bouillies. A la vérité il parle aussi d’infusoires qui auraient pondu des œufs (2) , et qu’on pourrait croire , d’après sa description , être des Kolpoda cucullus ; mais il est extrêmement probable que ce fait a rapport à quelque Systolide. L’observateur italien, dans un autre endroit, revenant encore sur l’apparition des Infusoires qui se montrent indifféremment dans diverses sortes d’infusions, se détermine à penser qu’ils proviennent d’abord de quelques germes ou principes préorganisés apportés par l’atmosphère ; mais , en même temps , il déclare formellement (3) n’avoir aucune certitude sur la nature de ces principes préorganisés, pour savoir si ce sont des œufs , des germes ou d’autres semblables corpuscules.

(i) SpalLinzani. Opusc. phys. , tract, franc. , p. /|8 et suLv.

(a) Même ouvrage, p. 21^.

(3) Même ouvrage, pag. 23o. — «Les Infusoires tirent sans doute leur première origine de principes préorganisés ; mais ces principes sont-ils des œufs, des germes ou d'autres semblables corpuscules? S’il faut offrir des faits pour répondre à cette question, j'avoue ingénument que nous n avons sur ce sujet aucune certitude. ■>

HISTOIRE NATUREI.LE

Gleichen , comme Ellis , avait bien vu la division spontanée des Infusoires, et la regardait également comme un cas rare ou accidentel; il croyait que les Infusoires les plus simples se forment spontanément par l’organisation d’une matière première (1) répandue dans toutes les eaux même les plus pures, mais qui ne se développe que dans les liquides, tels que les infusions, contenant des substances nutritives. Ces Infusoires simples , il croyait les avoir vus se réunir en amas , jouissant d’une vie commune et susceptibles de s’entourer d’une enveloppe générale pour devenir des animaux d’un ordre un peu plus élevé , tels que ce qu’il nomme des Pendeloques {Kolpoda cucullus). Ces derniers , qu’il avait colorés artificiellement en leur faisant avaler du carmin, étaient, suivant lui , désormais capables de se reproduire par des œufs, et c’étaient précisément les globules intérieurs , colorés par le carmin, qu’il prenait pour des œufs et qu’il avait espéré vainement voir éclore; mais on doit croire que ce qu’il avait pris pour la ponte des animalcules était simplement un effet de décomposition par diffluence ,

(l) Gleichen, Dissert.ition sur la génération , les animalcules , etc. , Irad. franc. ; p. io8 et suiv. ( § 83 — S 90 )• Suivant cet auteur, que je ne me flatte pas de pouvoir comprendre ( S 83), c’est le mouvement qui est l’agent ou le principe, et ce sont les particules organiques contenues dans l’eau ou parties intimes et constitutives de l’eau (S 88) qui sont les éléments de l'organisation. Celles-ci proviennent ellesmêmes de la décomposition d’autres êtres organisés. Le mouvement qu il nomme intérieur résulte de la séparation des esprits et delà matière, dans la fermentation des fluides, et met les particules organiques dans un mouvement de cocllon que Gleichen nomme mouvement radical. Les partieules, ainsi mises en mouvement, se réunissent de nouveau en vertu de l’attraction ou de quelque autre moyen de jonction , pour s’élever à la vie animale par l’action de la substance spiritueuse qui s’en est dégagée (§ go) U...

puisqu’il observait ses gouttes d’infusion sans les recouvrir d’une lame mince de verre , comme on le fait ordinairement aujourd’hui.

L’opinion de Müller, qui dans ses longues recherches se montra généralement exempt d’esprit de système, aurait sans doute plus de poids dans cette question que celle de Gleichen ; malheureusement , parmi les contradictions que son éditeur Fabricius a dû laisser subsister dans son ouvrage inachevé , nous ne pouvons reconnaître au juste les idées qu’il aurait déhnitivement adoptées. Ainsi , tout en admettant bien positivement la multiplication des Infusoires par division spontanée , il parle encore , au sujet de plusieurs Infusoires, de leur ^accouplement; cependant sa préface , qu’on pourrait croire écrite en dernier lieu , contient cette déclaration , qu’il n’a pu voir d’accouplement réel. D’un autre côté , tout en paraissant, par occasion , admettre, comme Leeuwenhoek , une organisation complexe dans les plus petits vibrions ; il rapporte des faits qui tendent à prouver la génération spontanée de ces vibrions ; et, dans sa préface même , il expose toute une théorie de la génération spontanée. « Les animaux et les végétaux , dit-il , se décomposent en particules organiques , douées d’un certain degré de vitalité et constituant des animalcules très-simples ; lesquels sont susceptibles de se développer comme des germes par l’adjonction d’autres particules, ou de concourir eux-mêmes au développement de quelque autre animal, pour redevenir libres après la mort et recommencer éternellement un pareil cycle de transmutations » . Ces particules constitutives qu’il dit passer alternativement de l’état de matière brute à l’état de matière organique , il croyait bien les avoir vues dans la décom-

IIJSTOIUE NATURELLE

position (les animaux et des végétaux ; mais probablement il n’avait vu (jue le mouvement brownien des particules désagrégées.

Cette hypothèse , Müller la proposai t seulement pour les Infusoires les plus simples , et tout au plus pour expliquer la première apparition des autres (les Bul~ laria) dans une infusion; et cela ne l’empêchait pa.s d’admettre pour ceux-ci des œufs bien distincts ; mais , comme nous l’avons vu plus haut , ce qu’il a pris pour des œufs ou des ovaires , ce sont les vacuoles ou vésicules stomacales de l’intérieur , ou bien les exsudations de sarcode qu’on voit quelquefois en globules à l’extérieur.

Après ces trois naturalistes , ceux qui , comme Treviranus et Oken , ont traité la question de la reproduction des Infusoires , ont plus argumenté qu’ils n’ont observé eux -mêmes. Lamarck, par exemple, avait cherché à démontrer par le raisonnement , non-seulement que les animaux les plus simples peuvent se produire spontanément , mais encore que des êtres une fois produits de cette manière peuvent acquérir un nouveau degré d’organisation qu’ils transmettent à des parties d’eux-mêmes , lesquelles , en se développant à leur tour comme des germes , sont susceptibles, d’acquérir progressivement d’autres organes encore. Cuvier, dans l’éloge historique de cet illustre naturaliste , fit ressortir habilement toutes les inconsé- ([uences d’un tel système appuyé seulement sur l’observation des formes extérieures et développé par l’imagination.

M. Bory de St. -Vincent avait assurément observé plus que Lamarck ; cependant , dans sa théorie de l’organisation de la matière , il n’a pas su se tenir assez en

ijarde conü’e son imagination, et, par consé(|uent , on ne peut accorder une autorité suffisante à ce rfu’il dit d’après sa théorie sur la production spontanée des Infusoires.

Au nombre des partisans de la génération spontanée des Infusoires , on doit aussi compter dans ces derniers temps M. Fray, qui , dans son essai sur l’origine des corps organisés ( 1817 ) , poussa beaucoup trop loin les conséquences qu’il eût pu tirer de ses expériences , et M. Dumas qui , dans le Dictionnaire classique d’histoire naturelle , parut croire comme Gleichen que des Infusoires peuvent se former par la réunion des globules élémentaires , provenant de la décomposition de la chair musculaire mise en infusion. Il admettait bien , toutefois , qu’on ne faisait revivre ainsi que des substances qui ont déjà vécu , mais il prenait alors pour un signe de vie le mouvement brownien des molécules.

M. de Blainville, d’un autre côté, en indiquant des réformes essentielles dans la classe des Infusoires , se prononça , mais avec réserve , contre les idées de génération spontanée.

M. Ehrenberg plus hardi , et se fondant sur les analogies les plus contestables , entreprit de prouver que les Infusoires ne peuvent provenir que d’œufs véritables ; et, pour justifier l’ancien principe omne vivinnex ovo , il voulut démontrer chez ces animalcules l’existence de tous les systèmes d’organes qu’on retrouve chez les animaux les plus complexes.

Reconnaissant avec raison que chez eux il n’y a pas accouplement ou concours de deux individus pour la fécondation , il crut avoir le droit d’en conclure qu’ils doivent être hermaphrodites. Puis, après s’étre cou-

tenté d'abord de donner le nom d’œufs aux particules dans lesquelles un Infusoire se décompose par diffluence , il voulut trouver aussi des organes génitaux mâles. Il nomma donc ainsi, d'une part, des nodules ou certains corps plus consistants qui , se décomposant moins facilement quand l'animalcule vient à diffluer, lui paraissent devoir être les organes sécréteurs ou les testicules ; et d'autre part, des vacuoles contractiles et toujours remplies d'eau près de la surface , les mêmes que Spallanzani avait soupçonnées être des organes respiratoires, et qui sont pour lui des vésicules séminales.

Son principal argument pour démontrer la signification de ces derniers organes , c'est l'analogie des Rotateurs ou Systolides ; analogie que je crois absolument imparfaite; et qui est contredite même par le fait de l'existence des œufs qui , chez ces derniers , sont très - volumineux proportionnellement , comme en général cbez tous les animaux inférieurs où leur existence est démontrée , tels que les Helminthes , les Polypes, etc. ; tandis que les granules, pris pour des œufs par M. Ehrenberg dans les vrais Infusoires , ces granules qui restent après la diffluence , sont, cbez quelques espèces , parmi les plus grandes , gros de 1/1000 à 1/2000 de ligne, ce qui ne fait que 1/100 à 1/200, et même 1/400 de la longueur de l'animal (1). D'un autre côté , la signification donnée à la vessie contractile des Systolides est très - contestable ellemême , comme celle de tous les organes qu'on a cru deviner a priori.

(i) Chez le Monas guttula , M. E. fixe celte grosseur à i/3o du diamètre de l’animalcule, ce qui fait j/5560 de ligne.

M. Ehrenberg, qui déclare (1) n’avoir pu voir de communication vasculaire entre les prétendus organes génitaux des Infusoires , toujours à cause de leur délicatesse, et qui cependant, d’après des analogies quelconques , veut faire croire au passage d’une liqueur spermatique des testicules dans la vessie contractile, et de là, par des canaux invisibles, sur les œufs disséminés dans toutes les parties du corps : lui qui n’a point vu d’animalcules spermatiques dans ces prétendus organes génitaux mâles, tandis que les Distomes dont il invoque l’analogie en ont montré à M. Siebold (2) : lui enfin qui n’a point vu éclore les prétendus œufs (3) , et qui tout en reconnaissant que pour être fixé définitivement sur leur nature, il faudrait avoir vu au moins des coques vides après l’éclosion, trouve dans leur couleur blanche , jaune , verte , bleue , brune ou rouge , un argument sufiisant pour se prononcer. M. Ehrenberg , dis-je , a été conduit à interpréter ainsi les parties réelles, ou supposées des Infusoires par le seul besoin de compléter l’organisation de ces êtres , ou tout au plus par de fausses analogies , telles que celles des

(1) Zusatze zur Erkenntniss, etc. i836, p. 17 « Da die Zarlheit de hier abzuhandeinden Objecte bisher nicht erlaubte, den Gefàss-Zusammenhand' dieser Organe mit den übrigen Kôrpertheilen direct zu erkennen. »

(2) Müller’s Archiv für Anatomie, i836, p. 5i.

(3) 11 s’exprime ainsi dans son mémoire de i836 {Zusatze zur , etc. , p. 6) : a L éclosion d’un jeune animal polygastrique sortant d’un de ces œufs , laquelle en fixerait une fois pour toutes la nature , ou même des coques laissées vides après l’éclosion , n’ont point encore été observées , parce que leur extrême petitesse y oppose une grande difficulté ; mais tous les phenomenes observables, tous les rapports et jusqu’à la couleur ordinairement vive et souvent verte , jaune, bleue, brune, rouge ou laiteuse du vitellus permettent de croire , avec une très-grande vraisemblance , que telle est leur signification. »

inSTÜllŒ NATURELLE

Syslolidcs, des Planaires et des Dislomes. II fait servir les œufs à prouver la signification des organes mâles ; puis, prenant celle-ci pour démontrée, il s’en sert pour démontrer la signification réelle des œufs : et c’est après avoir ainsi tourné plus d’une fois dans un cercle vicieux , qu’il dit avec assurance. « En démon- » trant , depuis 1832 , la présence des glandes sexuelles » mâles et des œufs dans tous les individus d’une es- » pèce quelconque d’infusoires , et la manière dont ces » organes se comportent dans la division spontanée , je » crois avoir acquis une base scientifique solide pour » ces recherches ; la réalité d’une fécondation que » Schweigger, encore en 1820 , regardait comme un » argument contre l’existence de véritables œufs, trou- » vera dans ces rapports , confirmés par la remarquable » vessie contractile, un appui d’une solidité incontesta- » ble , jusqu’à ce qu’il ait été complètement démontré » que les granules pris par moi pour des œufs, laissent » effectivement éclore de jeunes Infusoires en forme » de Monades , ou bien jusqu à ce quil ait été positi- » vement démontré que Leur nature est différente. Des » opinions, sans observations exactes, n’ont en vérité » absolument aucune valeur. » { Infusionsthierchen. .. 1838, p. 382.)

Si une pareille argumentation pouvait être acceptée par les juges compétents, et s’il était admis qu’un auteur eût le droit de donner l’autorité de la vérité à des opinions plus ou moins probables, sinon hypothétiques, en récusant d’avance toute objection de quiconque n’aurait pas préalablement démontré la vraie nature des objets en litige; il faut convenir que le cas serait bien choisi : en effet , il n’est pas présumable que de longtemps on parvienne à démontrer (et il

faudrait cela) des communications vasculaires , autres que celles supposées par fauteur allemand dans les prétendus organes génitaux des Infusoires , ni que l’on démontre la vraie structure de ce qu’il prend pour des œufs , car il est physiquement impossible , dans l’état actuel de nos connaissances optiques , de déterminer seulement la forme exacte d’un corps globuleux ou polyédrique de 1/2000 de ligne (1/900 millimètre environ) (1).

Mais suivons cet auteur lui-même dans le développement de ses opinions sur la génération des Infusoires, c’est le meilleur moyen d’apprécier au juste ses assertions. Dans son premier mémoire (1828-1830), sur la distribution géographique des Infusoires, il s’efforce de prouver que les germes de ces animalcules ne peuvent être apportés par l’atmosphère (2) dans les infusions, ce qui , tout en contrariant l’opinion de Spallanzani , ne permettait pas de voir dans les expériences faites avec tant de soin par le célèbre observateur italien autre chose qu’une génération spon-

(1) On peut déterminer approxim.itivement .avec assez d’exactitude l'épaisseur d’uu filament beaucoup plus mince , mais on ne peut prendre idée de sa structure ; les corpuscules sanguins ont au moins il i5o mill. ; les petits grains de pollen dont on apprécie bien la structure ont i/5o mill., et plus ; d’un autre côté , des séminules de moisissures de 1/260 mill. ne montrent rien de distinct à l'intérieur, à plus forte raison il doit en être de même des prétendus oeufs de polygastriques.

(2) Die geographisclie Verbreitung der Infusionsthierchen , etc. , 1828-30 , p. i3. il dit n’avoir pu trouver un seul Infusoire dans l'eau de la rosée nouvellement recueillie : mais, pour que l’e.\périence pût réellemènt être comparée avec celle de Spallanzani , il eût fallu mettre infuser avec cette rosée pure , des matières organiques soumises à un certain degré de chaleur; de cette manière , les germes , s’ils étaient dans la rosée , auraient pu se développer. Il est présumable d’ailleurs que de la rosée recueillie près d’une grande ville ou dans la ville même et conservée seule pendant quelque temps eût jiu donner un résultat différent.

tanée; mais dans ce cas, encore, je crois que M. Ehrenberg s’est trop hâté de tirer une conclusion générale de quelques expériences faites en voyage avec des instruments imparfaits. Dans ce même Mémoire, où il veut établir des lois générales sur la distribution géographique des Infusoires, il nous apprend que toutes les infusions qu’il a préparées lui-même près de la mer Rouge et du mont Sinaï, lui ont donné précisément les mêmes espèces d’infusoires qu’en Europe; ce qui semblerait plutôt favoriser les idées des partisans de la génération spontanée qu’indiquer une différence réelle dans la distribution géographique des Infusoires. Dans le Mémoire publié avec le précédent (1830) , sur la connaissance de l’organisation des Infusoires , il avait pris la diffluence du Kolpoda ciicullus pour la ponte de cet animalcule, et il avait représenté (pl. III, fig. 14) le prétendu ovaire comme un réseau formé de fibres de 1/1000 de ligne. Il s’appuyait de l’observation des Systolides seulement pour prétendre que tous les Infusoires naissent d’un œuf, et croyait avoir suffisamment prouvé l’absurdité de la génération spontanée et équivoque, en accordant à tous les Infusoires, même au Monas termo^ une organisation très-complexe. Il déterminait par le calcul les dimensions des estomacs des plus petits Infusoires, et supposait des particules alimentaires de 1/36000 de ligne, destinées à remplir des estomacs de 1/6000 de ligne ; il fixait enfin la grosseur de leurs œufs qui devait être de 1/6000 de ligne. Le tout sans s inquiéter des limites probables de la divisibilité des substances organiques et de l’influence que peuvent exercer de si petites dimensions sur les phénomènes physiques.

Dans son second Mémoire (1832), sur le développement et la durée de la vie des Infusoires, il se propose plus spécialement de combattre la génération spontanée; bien qu’il crût déjà l’avoir complètement anéantie par sa précédente argumentation. Il déclare avoir constaté que la génération de ces êtres est normale, et qu’elle a lieu au moyen d’œufs; mais chose singulière ! il ne parle encore que des œufs si gros , si incontestables des Systolides , et en particulier de VHjdatina senta, quant aux Infusoires proprement dits , il n’a point vu éclore leurs œufs ; bien loin de là, il prouve par des expériences prolongées durant neuf ou dix jours, qu’il n’y a pas eu d’autre mode de propagation que celui par division spontanée. Car on devra convenir que c’est im fait embarrassant pour les partisans de l’oviparité que de voir constamment dans une même infusion tous les individus d’une même espèce à peu près de la même grosseur, ou bien montrant, s’ils sont plus petits , les traces d’une division récente , comme si tous avaient dû éclore au même instant, et comme si l’éclosion des œufs était désormais ajournée jusqu’à ce qu’une nouvelle infusion soit préparée. Eh bien! c’est là tout ce qu’a vu M. Ehrenberg dans ses expériences, peu nombreuses à la vérité, sur deux espèces d’infusoires proprement dits. Il a vu dans deux tubes de verre un seul individu de Paramecium aurelia se diviser spontanément trois fois dans vingt- quatre heures, d’où résultaient huit individus; lesquels continuèrent à se diviser ainsi pendant plusieurs jours de manière à remplir le tube d’individus tous semblables à l’animalcule primitif, tous produits de la même manière .et sajas aucun mé-

lüÜ

lange d’individus plus petits qui seraient provenus d’œufs; il dit même très-positivement à la page 11 : « Je n’ai pas observé qu’il soit né des individus provenant d’œufs. »

Le Stylonjchia mytilus {Kerona mytilus Müller) lui a présenté une seule fois les mêmes résultats d’une manière incomplète. Aussi, a-t-il soin de dire, qu’il ne peut rien en conclure touchant la durée de sa vie ; cependant il passe un peu plus loin ( p. 12) à des conclusions générales et tout à fait affirmatives. Suivant lui , la force reproductive des animaux Infusoires est plus développée que dans aucune autre classe d’êtres, et pour expliquer leur multiplication rapide en trèspeu de temps , il n’est plus besoin de la génération spontanée qui , d’après ces nouvelles observations , parait une hypothèse superflue et que n’appuie aucune observation certaine. Voilà un des nombreux exemples de la logique de M. Ehrenberg , et de sa tendance à généraliser. Il a la franchise de nous dire qu’il n’a vu aucun indice de la multiplication par les œufs dans deux espèces de polygastriques , et il conclut que tous les Infusoires polygastriques doivent provenir d’œufs ; mais admettons son observation comme exacte , et cela d’autant plus volontiers qu’elle a été faite de la même manière par Saussure en 1769 : ne serait-il pas plus simple d’admettre que ces Infusoires se sont produits une première fois spontanément dans une infusion à un certain degré de fermentation, ou qu’ils proviennent du développement successif de quelque autre forme produite elle-même spontanément dans cette infusion , et que , arrivés à un certain degré de développement , ils ont pu seulement sc multiplier par division sponta-

DES INFUSOIHES.

née (1) ? Mais je me hâte de le dire, je n’adopte pas cette idée non plus que celle des œuls ; j’ai voulu seulement mettre une opinion probable à côté d’une opinion probable , et j’attends des faits pour me prononcer sur un sujet aussi important. Je conviens volontiers qu’aucun observateur digne de foi n’a vu se former un Infusoire sous ses yeux ; je crois même qu’il serait absurde de supposer qu’un animalcule, si simple fût-il, se formât ainsi par une agrégation de molécules par une sorte de cristallisation; mais je ne crois point du tout à la vraie nature des œufs en question et si problématiques.

Il ne serait pas impossible assurément cjue les particules organiques provenant de la décomposition des Infusoires, celles-là même que, dans quelques espèces, M. Ehrenberg prend pour des œufs , pussent servir à la reproduction des Infusoires; mais ce ne seraient pas des œufs pourvus comme on l’entend d’une double enveloppe, d’un albumen , d’un vitellus et d’une vésicule germinative; ce seraient les plus simples des germes , ce que , peut-être , Spallanzani entendait nommer des

(l'j De ce que, dans les observations'cilées, on n'a vu dans le liquide que des animalcules de même grosseur , on doit conclure aussi qu’il ne s’est point opéré , pendant la durée de l’expérience (9 à 10 jours) , de génération spontanée, non plus que d éclosion d’œufs; mais, pour peu qu’on ait l'habitude d’obserrer des infusions, on doit savoir qu'un certain degré de fermentation ou de putréfaction est nécèssaire pour l’apparition de certains animalcules qu’on ne voyait pas auparavant et qu’on cesse quelquefois même aussi de voir plus tard ; soit qu’ils aient ete remplacés par d’autres ; soit qu’ils aient subi une certaine modification relative. Pour que les mêmes raisonnements fussent applicables aux œufs des Paramécies , il faudrait admettre que ces animalcules, au sortir de l'œuf, ne sont pas encore des Paramécies , mais des animalcules plus simples vivant dans l’infusion à un autre degré de fermentation ; alors on arriverait de conséquence en conséquence à l’opinion citée plus haut.

102 HISTOIRE NATURELtE

corpuscules préorganisés ; ce seraient ce que d’autres ont appelé des globules élémentaires ; des molécules qui, ayant joui de la vie , sont susceptibfes de recommencer, suivant l’expression de Millier, un cercle déjà parcouru.

Je ne crois pas impossible non plus , d’après ce que j’ai vu des changements qu’éprouvent les Infusoires suivant la nature des infusions; je ne crois pas impossible que ces petits germes parcourent une série de développements plus ou moins variés avant d’arriver au degré le plus élevé, et qu’ils ne puissent auSsi, suivant l’état de l’infusion , rester stationnaires dans un degré inférieur. Cette manière de voir, vers laquelle je suis conduit par mes observations, mais pourtant sans y être encore arrivé , a plus d’un point de ressemblance avec celle deM. Ehrenberg, qui a signalé le premier les formes diverses sous lesquelles se montre le Kolpoda cucullus avant d’avoir atteint le terme de son développement : s’il ne tenait pas beaucoup à la signification de ces œufs d’infusoires , on pourrait même finir par ne voir dans cette discussion qu’une querelle de mots ; mais je reviens à l’examen des opinions successivement développées par M. Ehrenberg sur les organes génitaux des Infusoires.

Dans son’ troisième mémoire (1833), il représente plusieursfois la diffluence des Infusoires comme la ponte ou l’émission des œufs , et parle plus positivement des granules qu’il prend pour les œufs , lors même qu’ils ne se montrent que comme une matière colorante uniformément répandue; tandis que, dans son premier mémoire , le résultat de la diffluence ou de la ponte du Kolpode était représenté seulement comme un réseau de fibres. Puis, parmi les vésicules intérieures prises

d’abord indifféremment pour des estomacs (1), il choisit les plus grandes, les plus subitement contractiles, celles qui ne contiennent jamais que de l’eau, et en fait des organes sexuels mâles. Quand il aperçut plus tard les prétendus testicules, les vésicules contractiles ne furent pour lui qu’un organe d’éjaculation, et leurs contractions brusques durent avoir pour objet de lancer sur les ovaires, répandus par tout le corps, leur contenu si abondant, arrivé on ne sait d’où. Si ce singulier mode de fécondation intérieure par des éjaculations si copieuses et si fréquentes était cru véritable , on devrait convenir au moins que la nature nous a accoutumés à la trouver plus avare et plus simple dans ses moyens.

Ces vésicules contractiles , qu’on voit simplement globuleuses dans la plupart des Infusoires , se montrent avec une forme plus complexe ou une disposition particulière dans quelques espèces. Dans les Paramécies aurélies^ elles constituent, comme je l’ai déjà dit, les organes en étoile que Spallanzani croyait destinés à la respiration , et dont il décrit ainsi le mouvement régulier et alterne : « A toutes les trois ou quatre secondes, les deux petits globes centraux se gonflent comme des utricules et deviennent plus gros du triple ou du quadruple, et l’on aperçoit le même changement dans les rayons des étoiles, avec cette différence , que lorsque les petits globes s’enflent , les rayons se désenflent (2). » M. Ehrenberg les a vues de la même manière dans les Paramécies , où je les ai

(i) Elles se distinguent des estomacs également contractiles , parce qu'elles ne se remplissent jamais comme ceux-ci de nourriture colorée, et restent tout à fait transparentes (Ehrenberg, i836. Zusàtze zur, etc.,

(a) Spallanzani. Opus. phys. trad. franç. , t. i , p. 248.

également étudiées avec soin ; mais, de plus, il a signalé aussi la présence de vésicules contractiles en étoile dans trois autres espèces {Bursaria leucas ^ Ophiyoglena atra , et Glaucoma scintillans ) , et il a indiqué une vésicule à bord perlé ou moniliforme dans la Nassula ornata.

Les vésicules en étoile dont il discute la signiflcation dans son mémoire de 1836 , p. 9 (1) , lui ont particulièrement paru démontrer la réalité d’une éjaculation qui serait dirigée par les branches sur les divers oviductes , tandis que la vésicule centrale serait l’extrémité élargie du conduit déférent. Conséquemment , il suppose aussi que les vésicules simples doivent éjaculer leur contenu par des ouvertures percées dans leurs parois , ouvertures invisibles qu’il ne craint pas d’admettre, tandis qu’il nie la possibilité du passage de l’eau à travers les mailles du tégument , dans le cas où on les voudrait considérer avec Spallanzani comme des organes respiratoires. Mais , que l’on considère leur

(l) Il s'exprime ainsi à la page li du mémoire cité {Zusiitze zur Erkenittniss , etc.) : • Il est diflicile de se représenter clairement la connexion de ces organes avec le système auquel ils appartiennent. Mon opinion individuelle est la suivante : les vésicules contractiles sont les extrémités élargies du canal déférent (non encore aperçu) , qui vient du testicule. Dans les cas les plus ordinaires , ces extrémités élargies et contractiles s’abouchent immédiatement dans l’oviducte , comme chez les Rotateurs; conséquemment leur forme est ésalement simple. Mais, dans d autres cas, l'ovaire peut bien communiquer avec plusieurs oviductes qui se réunissent de nouveau à l'orifice sexuel. D’après cela , la vésicule contractile pourrait bien être liée avec les canaux en étoile, qui, de cette vésicule, conduisent aux dilTérents oviducles... Si l'on considérait aussi les vésicules contractiles simples comme pourvues de plusieurs orifices correspondant aux oviductes et s'y abouchant , alors disparaîtrait la diirérence (le restant, Schroffheit) entre les diverses formes ; alors quelques animaux auraient seulement l'embouchure de la vésicule séminale dans l’oviducte plus éloignée de cette vésicule, et les rayons seraient les canaux de commnnicalion. >•

multiplication dans les Infusoires mourants , ou dans ces animaux simplement comprimés entre deux lames de verre et privés des moyens de renouveler le liquide autour d’eux ; que l’on se rappelle leurs rapides contractions et même leur complète disparition , qui ont frappé tous les observateurs ; que l’on songe enfin à la manière dont elles se soudent et se confondent plusieurs ensemble , et l’on ne pourra s’empêcher de reconnaître des vésicules sans téguments ou des vacuoles creusées spontanément près de la surface , pour recevoir, à travers les pores du tégument, le liquide servant à la respiration.

La pluralité des vésicules contractiles a été interprétée par M. Ehrenberg comme un indice de prochaine division spontanée ; mais le fait de la soudure des vésicules apparaissant chez les Infusoires mourants n’a pas même été mentionné par lui.

Dans son mémoire de 1833 , M. Ehrenberg ne figura point encore ce qu’il nomme la glande séminale , le testicule ; mais il la mentionna dans le texte seulement à l’article du Chilodon cucullulus , du Paramecium aurelia , et des trois Nassula , comme une découverte toute récente. C’était , disait-il , un corps glanduleux , diaphane , ovale oblong , situé près de la bouche , et ne présentant aucune connexion avec les autres organes. Dans son mémoire de 1836, il poursuivit chez tous les Infusoires la recherche de cet organe qui devait compléter leur système sexuel mâle, et il a prétendu l’avoir trouvé presque partout , même chez les Euglènes qui n'ont pas de vésicule contractile ou séminale. Aussi ne s’est-il pas montré difficile pour la détermination de cet organe ; non-seulement il y rapporta les gros globules en chapelet des Stentor poW-

morphus et cœruleus et de son Amphileptus moniliger, les bandes sombres plus ou moins contournées dans l’intérieur du corps du Stentor MuLleri , de plusieurs Vorticelles et Bursaires , et les corps ovoïdes ou glo-r buleux paraissant plus denses ou plus consistants dans la plupart des autres Infusoires , mais encore il désigna ainsi les corpuscules en petites baguettes de Y Ambly o~ phis et de quelques Æuglen a , ceux très-nombreux et en petits anneaux de Y Euglena spirogyra ^ le disque observé dans Y Euglenapleuronectes^ et une foule d’autres corpuscules non moins problématiques observés dans l’intérieur du corps des Infusoires , et qui n’ont d’autres titres à cette distinction que le besoin qu’en a l’auteur pour compléter sa série. Plusieurs de ces corpuscules persistant après la diffluence des. animalcules furent pris par Millier pour des œufs ; la plupart sont jusqu’alors restés sans signification et pourront bien être encore longtemps considérés comme tels par les naturalistes qui voudront considérer la solidité des arguments du professeur de Berlin pour assigner une même fonction à des corpuscules si divers et sans connexion aucune avec les autres organes.

Quant à moi , j’ai bien vu dans un grand nombre d’infusoires, notamment dans les Stentor, les Tricbodines , les Vorticelles , les Ruglènes , les Oxytricha , les Kérones , etc., les corpuscules en question; j’ai bien vu que , dans les Infusoires diffluents , ils résistent plus à la décomposition spontanée que ne devrait le faire un corps glanduleux comparativement aux autres parties que leur contractilité devrait rapprocher de la chair musculaire des Mollusques ; mais je n’ai pu me faire une idée de leurs fonctions dans l’organisme , non plus que celles des diverses sortes de

f^ranules qui restent après la diffluence d’un Infusoire. Je suis bien disposé à croire qu’il doit y avoir là des corpuscules reproducteurs , mais je ne saurais les distinguer parmi les granules simples, qui sont probablement un produit de sécrétion ; parmi ceux qui ont pénétré comme aliments ou comme corps étranger dans l’animalcule vivant , et enfin parmi les concrétions ou les cristallisations produites à la surface de l’Infusoire par les matières terreuses dissoutes dans l’eau (1). A la vérité , M. Ehrenberg , en outre de leur coloration , attribue à ses prétendus œufs une grosseur uniforme dans chaque espèce , et prétend qu’ils se développent et disparaissent périodiquement, mais je n’ai pu constater ces derniers faits.

En définitive , je pense donc qu’à part le fait incontestable de la division spontanée des Infusoires , nous ne savons rien de précis sur la génération de ces animaux , ni sur les organes qui peuvent servir à cette fonction , ni sur les œufs qui doivent les reproduire. Serait-ce à dire qu’il faut croire à leur production spontanée ? non sans doute, si on l’entend à la manière de Lamarck , ou si l’on veut que les éléments chimiques se soient rencontrés pour former une combinaison douée de la vie , ce qui serait universellement , je crois, regardé comme une absurdité ; mais peut-être pourrait-on se rapprocher de la manière de voir de Spallanzani , qui , tout en combattant les idées absurdes de quelques-uns de ses contemporains , se trouvait

(l) M. Ehrenberg a vu des cristaux sur certains Infusoires ; j’ai vu , de mon coté , fort souvent de petits cristaux de sulfate de chaux sur les animalcules habitant des eaux très-chargées de ce sel , comme sont les eaux de Paris concentrées par l’évaporation spontanée.

HISTOIRE «ATURELLE

conduit ])ar ses expérienoes , si consciencieusement faites, à admettre que les Infusoires naissent de corpuscules préorganisés , apportés par l’air dans les infusions et susceptibles de résister à certaines actions physiques qui détruiraient des œufs proprement dits ; corpuscules que lui-même n’ose pas nommer des germes ni des œufs ; tandis que d’un autre côté il suppose que « pour des animaux inférieurs (1) , le changement de demeure , de climat , de nourriture, doit produire peu à peu dans les individus , et ensuite dans l’espèce , des modifications très-consid érables qui déguisent à nos yeux les formes primitives. »

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