CHAPITRE IX
DE LA CIRCULATION ET DELA RESPIRATION CHEZ LES INFUSOIRES, DE LEURS SENS , DE LEURS NERFS ET DE LEUR INSTINCT.
Corti , en 1774 , trompé par le mouvement ondulatoire des cils qu’il ne pouvait distinguer eux-mêmes à la surface des Infusoires , admit une circulation réelle chez ces animaux ; d’autres observateurs , plus récemment, ont commis la même erreur, ou bien ont été dupes de quelque autre cause d’illusion. M. Ehrenberg lui -même, qui dans son troisième mémoire avait cru reconnaître sur le P aramecium aurelia un réseau vasculaire , renonce , dans son Traité des Infusoires (p, 351 ) , à cette supposition , et pense que ce pourrait être le réseau de l’ovaire ; et si , dans la description de presque tous ses genres, il mentionne le
(i) Spallanzani. Opuscules de physique. Trad. franc., t. a, p. la^.
ors INFUvSOlRES.
système vasculaire, c’est pour répéter chaque fois qu’on n’a pu jusqu’ici le reconnaître directement , ce qui ne l’empêche pas toutefois d en admettre 1 existence et de s’écrier avec admiration, en parlant des Microglena[\) : « Mais quelle ténuité doivent avoir les vaisseaux de ces petits animaux ! »
Quant h la respiration , elle paraît plus réelle chez les Infusoires , soit qu’on admette , d’après Spallanzani, que les vésicules contractiles sont destinées à cette fonction ; soit qu’on admette , d’après l’analogie de beaucoup d'animaux inférieurs , que le mouvement vibratile des cils peut n’y être pas étranger, en même temps qu’il sert à la locomotion et cà la production du tourbillon qui amène les aliments. On ne peut douter que ces animalcules n'aient besoin de trouver de l’air respirable dans l'eau ; les expériences faites par M. Pellier (2) sur l’asphyxie de ces animalcules , tendent à le prouver, ainsi que je l’ai rapporté plus haut en parlant de la manièi'e dont se comportent des Infusoires légèrement comprimés entre des lames de verre.
Nous avons vu à la page 73 ce qu’on peut penser du sens du goût découvert par M. Ehrenberg chez les Infusoires. Le sens de la vue , découvert par le même naturaliste, aurait plus de réalité s’il suffisait delà coloration d'une tache sans organisation appréciable, sans forme constante , sans délimitation précise, pour prouver que ce doit être un œil. Mais , par exemple , dans les Euglènes , qui sont particulièrement citées comme caractérisées par cet organe , la tache rouge qu’on prend pour un œil est excessivement variable;
(1) Vie Infusioiisthicrclicn... i838 ; p. 2().
(2) L'instilul, i83(i , n. i58 , j). l58.
HISTOIilE NATURELLE
elle est quelquefois multiple , quelquefois formée de grains irrégulièrement agrégés.
L’analoirie se trouve encore ici en défaut sur ce
point ; car , si l’on descend dans la série des animaux , on se trouve forcé, pour la détermination de cet organe, de sauter brusquement des Daphnies, qui ont encore un œil mobile rappelant par sa composition celui des Insectes et des Crustacés ’ ou bien des Mollusques, dont l’œil, pourvu d’un cristallin, est comme dérivé du type de l’œil des vertébrés; on se trouve, dis-je, forcé de passer à des animaux ne présentant plus que des taches difluses. Ces taches , soit par leur nombre, soit par leur position, ont si peu d’importance physiologique dans les Planariées et dans certaines Annélides , que souvent on ne pourrait même en faire un caractère spécifique absolu. Chez les Systolides ou Rotateurs , dont l’analogie est plus particulièrement invoquée , on les voit disparaître avec l’âge pour quelques espèces, et , pour d’autres , se montrer plus distinctes, suivant le volume ou le développement des individus ; de sorte que le savant micrographe de Berlin ayant voulu baser ses caractères génériques pour ces animaux sur la présence et le nombre des yeux , a été conduit à mettre dans des genres différents certaines espèces très-voisines sinon identiques. Mais que la couleur rouge ou noire soit en général un attribut du pigment des yeux , ce ne doit pas être une raison pour supposer un œil partout où l’on voit du rouge ; sinon il en faudrait accorder même à des vers intestinaux , tels que le Scolex polymoj'phus , qui a deux taches rouges au cou ; aux Actinies , qui souvent en sont toutes parsemées ; aux Mollusques bivalves , tels que les Peignes , etc.
Si l’on invoquait la faculté qu’ont les Infusoires de se diriger dans le liquide et de poursuivre leur proie, au moins faudrait-il vérifier d’abord la réalité de cette faculté , que je crois aussi fabuleuse que tout ce qu’on rapporte de l’instinct de ces animalcules. Et encore cela ne suffirait pas pour prouver que les points rouges sont des yeux , car le plus grand nombre des Infusoires auxquels on a supposé cette faculté en sont dépourvus, et ceux qui en présentent, au contraire, n’ont point montré cette faculté plus développée.
M. Ehrenberg, suivant sa méthode d’argumentation , après avoir supposé la signification des points rouges , s’en est servi pour démontrer la vraie signification de certaines taches blanches plus ou moins distinctes qu’il prend pour un cerveau ou tout au moins pour un ganglion nerveux ; c’est là tout ce qu’on dit avoir vu du système nerveux chez les Infusoires ; tout le reste est fourni par l’analogie.
Nous ne devons pas , je pense , nous arrêter à combattre plus longtemps toutes les su[)positions qui ont été faites sur l’instinct de ces animaux ; la plupart des faits anciennement cités sur cet objet sont controuvés : le fait, par exemple, rapporté par Spallanzani, de certains Infusoires qui viennent aider à se séparer, les deux moitiés d’un animalcule en voie de se diviser spontanément, ne supporterait pas aujourd’hui un sérieux examen. Le fait du groupement des Infusoires du genre Uvella s’explique tout naturellement par la division spontanée; et celui de la réunion d’infusoires d’abord libres , s’il n’est pas le résultat de l’évaporation du liquide ou de quelque circonstance fortuite , pourrait s’expliquer tout aussi facilement. Quant à l’acte de chercher et de choisir des aliments , il est ,
comme je l'ai dit plus haut , le résultat de l’action mécanique des cils , produisant dans le liquide un courant dirigé vers la bouche.