CHAPITRE XIV
DES INFUSIONS
Rien de plus simple que de préparer des infusions et d’y voir se produire les Infusoires ; mais rien de plus difficile que d’obtenir des résultats semblables de deux infusions préparées en apparence dans les mômes conditions : c’est qu’en ellet les circonstances ne peuvent jamais être exactement semblables. En supposant que la dose des ingrédients et la qualité de ces ingrédients soient les mêmes , la température , l’état hygrométrique et l’état électrique , ainsi que l’éclairage, et l’agitation ou le renouvellement de l'air, n’auront pas pu être les mêmes ou varier delà môme manière dans les deux cas. Or, toutes les causes exercent sur le développement des Infusoires une influence qui , pour
lî’étre pas scientiliqueTfieTif. dûterminée , n’en est pas moins bien réelle et souvent bien considérable.
On ne devra donc pas être surpris de voir, dans certains cas, une inl'usion éprouver rapidement la fermentation alcoolique, ou la fermentation acide , ou la fermentation putride , ou se couvrir entièrement de moisissures, tandis qu’une autre infusion , préparée eu apparence dans les mêmes circonstances , se sera comportée tout autrement. Au reste, quand une de ces fermentations s’est manifestée trop fortement , ou quand les moisissures ont euvahi la surface , on peut regarder l’expérience comme manquée. Le mieux , c’est que l’infusion , sans se moisir , se couvre d’une légère pellicule blanchâtre ou floconneuse, qui est ellemême presque toute formée d’InfusoîreS , et qu’elle présente une odeur sûre, ou nauséabonde, ou un peu fétide , mais non très-infecte. Pour cela, il convient de préparer les infusions , par une température modérée , dans des flacons à large ouverture , d’une capacité de 30 à 100 gi'ammes, aux deux tiers remplis, avec dix fois environ autant d’eau que de la substance à infuser, qui doit être convenablement divisée ; puis, de laisser les flacons exposés à la lumière, en facilitant, autant que possible , le renouvellement de l’air. Dans l’obscurité , il se développera bien plus de moisissures , une température trop élevée déterminera une fermentation plus active , et le défaut d’air paraît favoriser une putréfaction complète. Les huiles essentielles s’opposent généralement à la fermentation et à la moisissure : voilà pourquoi des infusions de poivre réussissent toujours et pourquoi elles furent préconisées ])ar les micrograpbes du 18* siècle. L’infusion de persil ou de céleri doit réussir par la même raison , puis-
que ces végétaux contiennent beaucoup cThuile essentielle ; il en serait probablement de même pour d’autres plantes aromatiques.
Le sucre, comme on sait, éprouve la fermentation alcoolique quand il est dissous dans une certaine quantité d’eau avec des substances azotées , à une température assez élevée ; on sait aussi que quand la dissolution est trop faible , la fermentatioq n’a point lieu , le sucre se décompose néanmoins en donnant d’autres produits ; mais ce dont on n’a pas parlé , c’est l’influence du volume qui , toutes choses égales d’ailleurs, arrête ou permet la fermentation : c’est pourquoi , dans un petit vase , une infusion n’éprouve pas la fermentation qu’on n’eût pas évitée en opérant plus en grand. Pour les infusions de pain , de blé et des autres substances contenant des principes fermentescibles , on devra donc avoir égard à cette considération, et éviter une température trop élevée, afin d’obtenir plus sûrement des Infusoires. Les champignons qui contiennent un sucre non fermentescible, lamannite, fournissent de bonnes infusions pour lesquelles on n’a point à craindre cet inconvénient; il en est, je crois, de même de l’infusion de foin , qui a été recommandée par les anciens micrographes.
Certains réactifs favorisent singulièrement le développement des Infusoires , et je puis citer en particulier le phosphate de soude, les phosphate, nitrate et oxalate d’ammoniaque , et le carbonate de soude ; j’ai été tenté de penser que plusieurs de ces sels, en se décomposant en présence des substances organiques de l’infusion , avaient fourni de l’azote aux Infusoires , ce que je puis affirmer, c’est quel’oxalate d’ammoniaque au moins avait complètement disparu. J’ai vu les
Infusoires se développer dans une infusion tenant en dissolution un sel végétal de peroxyde de fer , mais non dans les infusions mêlées de sulfate de protoxyde de fer ou de sulfate de cuivre. Le peroxyde de manganèse, le chlorate de potasse, Tiode, ont été sans influence funeste sur le développement des Infusoires. Enfin , j’ai pu constater que les poisons végétaux les plus énergiques n’ont aucune action sur les Infusoires que j’ai vus se produire abondamment dans les infusions de noix vomique , de cévadille et de coque du Levant ; celles d’opium et de fausse angusture ne m’ont présenté que le Vibrion linéole.
Depuis l'instant de sa préparation, une infusion change incessamment, et plus ou moins vite , suivant la température ; elle montre seulement d’abord le Bacterium termo, puis quelqu’autre Bacteriumetle Vibrion linéole , puis des Monades , des Amibes et quelques autres Vibrions ou Spirillum; un peu plus tard, les Encbelys et les Trichodes commencent à s’y montrer avec desKolpodes qui, grossissant rapidement, se montrent conformes au type nommé Kolpoda cuculliis ; enfin , viennent les Trachelius , les Loxodes , lesCoccudina ou Plœsconia , les Paramécies , les Kérones , les Glaucomes et les Vorticelles , soit tous ensemble, soit séparément ; mais toujours à peu près des mêmes animalcules, de ceux que Joblotnommaitd’unemanière très-significative les Cornemuses , les petites Huîtres , les Chaussons, que Gleicben appelait les gros et petits Ovales , les Pendeloques et les animalcules pantoufles. Le nombre en est assez restreint, et c’est à peine si les quinze genres que nous venons de citer fournissent en tout quarante ou cinquante espèces. Si les infusions sont conservées pendant longtemps , elles
mSTOIIlB NATUnELLE
changent tout à fait de nature ; pourvu que le liquide soit en quantité suffisante, la substance mise à infuser devient un sol sur lequel peuvent se développer des végétations, ainsique sur la paroi du vase; si la lumière est assez intense, on observe même des végétations vertes; alors , avec d’autres Infusoires on peut rencontrer dans les liquides des Sjstolides et des Diatomées.
Il n’est pas absolument nécessaire de mettre dans certaines eaux d.es substances organiques pour que ces eaux deviennent des infusions : le peu de substances étrangères que contiennent les eaux de rivière on même de pluie suffit pour que si on les tient exposées à la lumière dans un flacon, il s’j développe, au bout d’un certain temps , de petites végétations vertes fonuant une couche légère à la paroi la plus éclairée ou au fond du flacon ; et en même temps, ou bientôt après , il s’y produit aussi des Infusoires très-petits. Priestley, le premier, avait observé cette production de matière verte à laquelle on donne encore son nom; mais M. Morren (1) , dernièrement , a étudié ce pbéuomène dans le but d’apprécier l’influence de la lumière sur la production ou le développement des êtres.
Outre les infusions qu’on a préparées directement, il se rencontre souvent des infusions accidentelles qu’on ne doit pas perdre l’occasion d’étudier : telles sei’ont l’eau qui a séjourné sur de la terre de jardin ou sur du terreau, l’eau croupie des tonneaux d’arrosage, dans les jardins , celle d’un vase de fleurs quand elle n’est pas trop fétide et qu’on y découvre déjà à la vue simple des nuages de particules flottantes tout formés d’infusoires; celles qui auront séjourné longtemps
(\) AiiiiHlef (les Sciences nalui ellcs , i835, /oolo"ie, tom. 3
DUS INUOSOIUES.
à la cave dans des vases découverts et dans lesquelles seront venus se noyer divers insectes qui en font une vraie infusion, etc.
Gomme renseignement sur ce sujet, je crois devoir donner ici, d’après mes notes, les détails suivants sur quelques-unes des infusions que j’ai étudiées :
1° Une infusion de noix vomique, du 24 décembre 1835, conservée dans l’appartement, ainsi que les suivantes , ne montrait rien encore le 27 ; mais le 4 janvier il y avait en abondance des Bacterium et des Monades en forme de losange, longues de 0,0104, flexibles et traînant un long prolongement filiforme. Le 9 ces Monades avaient presque disparu. Le 16 février des moisissures s’étaient développées , et avec telles des Amibes } la saveur était très-amère et l’odeur très-faible.
2“ Une infusion de Coque-du-Levant, offrait , le 21 février, des Monades longues de 0,0164 avec un fdament bien visible; il y avait aussi des Bacterium, l’odeur fétide était très-faible , la saveur était nulle.
3° Une infusion de Gévadille écrasée , faite le même jour, montrait des Bacterium, des Vibrions linéoles et des Monades , le 8 janvier; on y voyait, dès le 3 février, des Kolpodes qui m’ont servi , le 17 février, à des expériences de coloration artificielle parle carmin, et de diffluence par l’action de l’ammoniaque ou par la compression.
4“ Une infusion de persil, du même jour, contenait des Bacterium, des Vibrions et des Monades , le 9 janvier ; il s’y était développé ensuite , le 21 février, des Amibes radiées et des Monades à filaments trèsvisibles.
o” Une infusion de farine, du même jour, contient
mSTOIRE NATURELLE
des Vibrions linéoles et des Monades en quantité ; le 30 décembre , les Monades ont encore augmenté en nombre et en volume; le 8 janvier, l’otleur est peu prononcée. Le 20 janvier , Todeur est devenue fétide , et avec diverses sortes de Monades et de Vibrions je vois des Kolpodes; le 3 février, je retrouve les mêmes Infusoires; mais le 17 février, les Kolpodes sont bien moins nombreux, les Monades sont devenues plus grandes, et il s’est produit beaucoup d’ Amibes.
6“ Uneinfusionde foin haché , du même jour, montre des Bacterium termo , déjà doubles ou formés de deux corpuscules fusiformes, dès le 27. Il s’y trouve déjà des Monades le 1®"^ janvier ; le 3 janvier, le nombre et la grosseur des Monades ont augmenté , le 21 janvier il s’est produit des Trichodes , des Kolpodes, des Amibes et des Plœsconies arrondies, longues de 0,041. Le 3 février, il y a encore des Monades avec une quantité énorme de Plœsconies ; le 22 février, les Plœsconies, encore aussi abondantes , ont évidemment grossi ; elles sont longues de 0,030 à 0,053 ; avec elles se trouvent diverses Monades.
7° Une infusion de lichen îv?\.\s{Imbricaria parietina ) , du 23 décembre , contenait déjà des Monades de 0,007 au bout de 24 heures ; le 3 janvier, il y avait des Bacterium et des Menas ; le 9 il s’était produit en outre des Vihrio lineola et des Vibrio bacillus ; le 17 février, le liquide, rougeâtre, transparent, sans odeur, contenait des Glaucoma scintillans , auxquels j’ai pu faire avaler du carmin; avec eux se trouvaient aussi des Trichodes, et des Monas longs de 0,0032, à filaments bien visibles.
8° Une infusion dechaircrue, préparéedepuis vingtsept jours dans un petit bocal, en décembre 1833, s’é-
tait couverte d’une pellicule fibrilleuse où je trouvai en abondance des Amibes à bras. Une autre infusion de chair avec une plus grande quantité d’eau ne donna pas d’Amibes , mais des Bacterium, des Vibrio bacilliis et riigula et beaucoup de Monas. Dans une autre infusion de chair mêlée de nitrate d’ammoniaque , j’ai vu le Vibrio serpens avec beaucoup d’autres Vibrions et de Monades. — Le carbonate de soude , et l’bydrochlorate d’ammoniaque , ajoutés de même à l’infusion de chair , paraissent avoir favorisé le développement des Monades. — L’oxalate d’ammoniaque, ajouté de même , a produit une odeur fétide ammoniacale qui a disparu presque entièrement au bout de deux mois ; il ne restait alors que des Bacterium dans l’infusion qui avait présenté d’abord des Monades et des Vibrions. — L’acide oxalique a produit , au bout de dixhuit jours, des Vibrions fort curieux ( Vibrio ambiguus ) et des Monas dans l’infusion de chair.
9“ Le 1" février 1836 , furent préparées dans des bocaux semblables, avec gram. d’eau de pluie, 1 gram. de colle forte , ou gélatine sèche concassée , soit seule soit avec addition de différents sels; plusieurs infusions dans lesquelles la gélatine se dissolvit lentement. — Seule, elle a donné le troisième jour quelque Monades ; — avec 65 centigr. d’oxalate d’ammoniaque , elle a donné des Monades à queue et à deux filaments, très -remarquables ; — avec 1 gramme de phosphate de soude , elle montrait, le 11 février, une pellicule remplie de Bacterium, de Monas lens , longs de 0,0064 ; et d’autres Monades à queues, longs de 0,006 àO, 012, et pourvus de filaments bien visibles; — avec 30 centigr. de sel marin , 30 centigr. d’oxalate d ammoniaque, et 30 centigr. de phosphate d’ammo- INFÜSOIRES. 12
niaque, j’ai eu dix jours après des Vibrions et des Monas très-réguliers, émettant des expansions comme les Amibes ; — avec G6 centigr. de sulfite de soude , j’ai également obtenu des Monades assez remarquables , le liquide restait transparent et presque sans odeur.
Une infusion de gélatine avec addition de nitrate d’ammoniaque , faite le 26 décembre , m’avait présenté, le 13 janvier, des Monades à filaments susceptibles de s’agglutiner. — Des Monades analogues existaient encore, le 14 mars 1838, dans cette même infusion réduite par l’évaporation à la douzième partie de son volume primitif, et n’ayant ni saveur ni odeur.
Un gramme de gélatine fut mis , le 2 février, dans 76 grammes d’eau de mer , conservés depuis deux mois avec des Plœsconia , des Trachelius et quelques autres Infusoires vivants. Ces animalcules continuèrent à vivre , et se multiplièrent beaucoup , en même temps qu’il se produisit des Monas lens.
10° Une série de 26 infusions avait été préparée avec de la gomme et différents réactifs chimiques. — La gomme seule donnait déjà , au bout de huit jours, des Monades à filaments ; — elle en donna aussi avec l’acide oxalique au bout d’un mois ; — avec le nitrate de potasse , et avec le nitrate d’ammoniaque , elle donna des Monades très-remarquables, le 12 janvier, ainsi que des Vihrio rugula ; — avec le carbonate de soude , le 10 février ; — avec le phosphate de soude et avec le phosphate de soude et d’ammoniaque , ainsi qu’avec l’oxalate d’ammoniaque , le 12 janvier ; — avec la limaille de fer et le nitrate d’ammoniaque, ou le nitrate d’urée, ou l’oxalate d’ammoniaque; le liquide a été fortement coloré en rouge , et dégageait une odeur pénétrante , analogue à celle de l’acide formique ; il avait
une forte saveur ferrugineuse , et cependant il s’y est développé des Monades à filaments.
11® Une infusion de vessie de cochon dans de l’eau sucrée, provenant d’une expérience d’endosmose, montrait, 54 heures après le commencement de l’expérience, des Vorticelles et des Loxodes cucullio. — Dans une autre expérience préparée le 12 janvier 1836, un tube fermé inférieurement par un morceau de vessie de cochon, et rempli d’eau sucrée plongeait dans un verre d’eau pure; quatre jours après , le 16, l’eau du verre contenait beaucoup de Monades, de Vorticelles, et de Loxodes; le 17, les mêmes animalcules y étaient encore ; mais le liquide ayant été transvasé dans un flacon , il n’y avait plus rien de vivant le 18 , parce que la fermentation alcoolique s’était manifestée dans ce flacon. De nouvelle eau fut versée dans le verre ou restaient l’appareil d’endosmose , et les pellicules déj<à formées sur l’infusion , les mêmes Infusoires continuèrent d’y vivre, et je pus surtout y bien étudier des monades à queue et des Spirillum undula. — Le 26 janvier l’eau fut encore renouvelée dans le verre , la membrane de vessie ne contenait presque plus de parties solubles, aussi le liquide resta limpide, cependant il contenait des Monades et des Amibes. — Le 8 février il n’y avait plus d’ Amibes.
12® Un tonneau qui avait contenu du vin rouge , et se trouvait encore tout enduit de tartre , fut disposé pour recevoir l’eau de pluie amenée par les gouttières, cette eau se putréfia bientôt et devint une infusion fort riche en Infusoires ; j’y observai notamment plusieurs sortes d’ Amibes, des Monades, des Vibrions, des Glaucomes verts, des Kérones, et des Oxy triques.
On peut juger par ces détails de l’infinie variété
d’expériences, que l’on peut tenter sur les infusions , et je dois répéter encore que les résultats en seront toujours variés, quant au développement des Infusoires , et aux modifications de forme qu’ils présentent.