CHAPITRE XV
MANIÈRE d’observer ET d’ÉTDDIER LES INFUSOIRES SOUS LE MICROSCOPE.
La première» chose à faire avant de soumettre un liquide au microscope pour y chercher des Infusoires, c’est de s’assurer s’il en contient réellement, et pour cela , on doit l’explorer préalablement avec une loupe de un à deux centimètres de foyer que l’on tient à la main. Si le liquide est dans un flacon ou un petit bocal, on le tient d’une main, entre l’œil et un fond lumineux ou éclairé comme le ciel ou une muraille blanche , ou devant la flamme d’une lampe à une distance convenable pour qu'il soit tout éclairé, et l’on promène la loupe devant toute la paroi du flacon à laquelle ont dû se fixer à l’intérieur les Vorti celles , les Stentors, les Anthophyses , les Arcelles, les Rhizopodes, etc., si le liquide a séjourné quelque temps dans le vase. Dans tous les cas, c’est de préférence contre la paroi , soit au fond , soit au bord du liquide que nagent les Infusoires, tels que les Paramécies, les Kérones, lesPlœsconies, etc., que l’on reconnaît aisément a l’aide d’une loupe d’un centimètre de foyer. J’ai d’ailleurs employé fréquemment des loupes encore plus fortes pour étudier sur place les animalcules fixés à la paroi.
Si l’on a pressé sur une plaque de verre une petite
toulïe de conferves ou de quelque autre plante qu’on vient de retirer de l’eau , on pourra aussi explorer à la loupe le liquide restant sur la plaque de verre qu’on tient au-dessus d’un miroir couché ; presque toujours , dans ce liquide , entre les débris, on distinguera des animalcules. EnGn , ou pourra de même faire écouler dans un verre de montre , le liquide qui baigne les débris vaseux ou floconneux dont se couvrent les pierres ou les autres objets qui ont séjourné longtemps au fond des rivières ou des marais, et qu’on frottera avec le doigt ou avec un pinceau.
Quand on a constaté la présence des Infusoires , il faut les placer avec une très-petite quantité d’eau sur une plaque de verre bien plane , telle que la glace d’Allemagne qui n’a qu’environ un millimètre d’épaisseur. On doit donc savoir les pêcher en quelque sorte dans une grande masse de liquide , car , en cherchant successivement dans plusieurs gouttes de liquide , on risquerait de perdre beaucoup de temps avant que le hasard n’eût amené sous le microscope l’objet cherché; à moins toutefois qu’on n’ait à étudier une infusion tellement chargée d’animalcules, que chaque gouttelette du liquide ne peut manquer d’en contenir beaucoup , comme il arrive quelquefois. Mais avec l’eau de mer ou de rivière , conservée dans un bocal pour l’élude, il n’en est point ainsi, il faut véritablement pêcher les animalcules. A cet effet, je me sers avec avantage d’une plume d’oie choisie de telle sorte, qu’en la taillant par le dos , elle offre à l’extrémité une petite cuiller bien concave et à long manche , avec laquelle on râcle exactement la paroi interne du flacon , là où l’on a déjà aperçu l’Infusoire à étudier. Quand, par suite de la longue conservation du liquide dans le flacon , il
IIISTOIIIE NATURELIiE
s’est développé de petites végétations , formant une couche de débris sur la paroi , la petite cuiller de plume rapporte un amas de ces débris parmi lesquels on trouve certainement des objets à étudier.
Quelques observateurs pêchent les Infusoires au moyen d’un tube de verre ouvert aux deux bouts , et sur l’exlrémité supérieure duquel on appuie le doigt pour empêcher le liquide d’y entrer, jusqu’à ce que l’extrémité inférieure qtii est plus étroite ou eÜilée, étant vis-à-vis l’animalcule on soulève le doigt pendant un instant; l’eau qui s’élance dans l’intérieur entraîne alors avec elle l’animalcule ; on appuie de nouveau le doigt , et l’on transporte ainsi sûrement sa capture jusque sur la plaque de verre où on laisse couler le liquide contenu dans le tube ; mais on ne prend facilement ainsi que des objets visibles à l’œil nu.
On peut aussi se servir pour cela d’un petit pinceau, ou mieux encore d’une portion de la barbe laissée à l’extrémité d’une plume de corbeau , et qui vaut beaucoup mieux qu’un pinceau dont les poils en se mêlant emprisonnent l’animalcule ; avec cette petite barbe de plume on parvient aisément à isoler de gros infusoires, et à les transporter d’une goutte d’eau dans une autre goutte. On a aussi recommandé l’emploi d’un petit filet de gaze très-fine , mais je n’ai pu en tirer parti.
Quand les Infusoires sont trop peu nombreux dans un liquide , ou quand on veut diminuer le volume d’une goutte qui ne contient qu’un seul animalcule , on peut pomper au moyen d’un linge humecté une portion du liquide versé sur une plaque de verre; ou, ce qui vaut mieux , en promenant ce liquide sur la plaque , et augmentant ainsi sa surface , on peut essuyer successivement toutes les portions dans lesquelles
DES INEUSOIHES.
ne sont pas les Infusoires que l’on parvient à circonscrire dans une très-petite quantité d’eau. Mais encore il faut dire que le micrographe a souvent plus à espérer du hasard, que de son adresse pour retrouver un Infusoire qu’il sait exister dans un liquide, et qu’il désire soumettre au microscope.
Si la goutte d’eau qui contient les Infusoires à examiner était laissée à découvert , elle s’évaporerait peu à peu , ce qui en hiver aurait l’inconvénient de ternir momentanément les lentilles , ou les objectifs sur lesquels la vapeur se condense ; en été , cela causerait promptement la mort des Infusoires , soit par la dessiccation, soit par la concentration du liquide, si c’est de l’eau de mer, ou une infusion saline. Il convient donc de recouvrir le liquide avec une petite lame de verre poli très-mince , ou avec une feuille de mica. Si dans la goutte d’eau se trouvent en même temps quelques débris , ou des filaments de Gonferve , on obtient ce double avantage que les Infusoires ne sont pas écrasés par la pression de la lame de verre , et qu’ils sont emprisonnés entre ces débris , de manière à ne pouvoir s’écarter du champ du microscope. Ces avantages sont si importants qu’on doit souvent les chercher directement , en ajoutant quelques brins de Conferves , ou mieux de Zygnême , qui se croisent en plusieurs directions , ou bien des cheveux ou des brins de laine , de soie , de coton , ou des fibres de chanvre , suivant la ténuité des Infusoires qu’on veut ainsi tenir captifs , et dont on peut ensuite chercher préalablement la position exacte avant de soumettre au microscope la plaque de verre. Ces filaments sont du plus grand secours pour guider l’observateur dans la recherche d’un objet , et pour l’aider à le retrouver dans
lUSTOIRE NATUMXLE
tel angle , dans tel compartiment que la loupe , ou un grossissement plus faible lui a signalé d’abord.
Si dans certains cas on veut éviter de comprimer les animalcules, afin de leur laisser la liberté de leurs mouvements; dans d’autres cas, au contraire, on a besoin de les soumettre à une pression graduelle pour observer les modifications qu’ils éprouvent en mourant, tels que la formation des vacuoles", et l’exsudation du sarcode ou la diffluence , il faut alors, en employant de l’eau pure, éviter qu’aucun obstacle n’empêche la lame de verre mince de s’appuyer de plus en plus à mesure que le liquide s’évapore sur les bords.
On arrive quelquefois à obtenir de singulières modifications de forme (1) chez les Infusoires tels que les Kérones , en comprimant à plusieurs reprises avec une aiguille emmanchée , ou avec la lame d’un petit scalpel, une petite touffe de Conferves ou de filaments dans une goutte d’eau ou d’infusion , contenant beaucoup de ces animaux; il paraît même que plusieurs d’entre eux sont directement blessés par le mouvement de l’instrument sur le verre. On obtient aussi ce résultat en pressant et en faisant glisser la lame de verre mince dont on aura recouvert une goutte d’eau , contenant à • la fois beaucoup d’infusoires , et des fibres ou filaments entremêlés.
Si l’on veut voir se développer librement les Vorticelles rameuses, ou quelques autres grands animalcules, on pourra se servir d’un verre plan concave que l’on recouvre d’une lame mince de verre, ou bien d’une
(i) C est un des résultats les plus concluants pour la connaissance de 1 organisation des Infusoires, que cette modification étrange de la forme et cette persistance de la vie chez les animalcules lacérés; j'ai représenté plusieurs exemples de ces déformations dans la planche VI.
caisse formée par un anneau de verre mastiqué solidement sur une plaque de glace , et que l’on recouvre également d’une lame mince ; mais l’emploi du système d’éclairage que j’ai adapté à mon microscope , ne me permet guère de me servir de ces appareils qui ont trop d’épaisseur, je préfère établir entre la plaque de glace d’Allemagne, qui me sert de porte-objet, et la lame miuce superposée, un écartement suffisant pour les plus grands Infusoires, et même pour d’autres animaux, en interposant quelques fragments de verre mince , ce qui permet toujours au liquide d’être maintenu par la capillarité dans l’intervalle.
L’évaporation du liquide soumis à l’observation , n’est que retardée par la lame de verre mince superposée ; elle continue à se faire sur tout le contour de cette lame, ou le liquide revient du centre par capillarité , il faut donc de temps en temps ajouter une gouttelette d’eau sur le bord , pour remplacer celle qui s’est évaporée. Si d’ailleurs, on veut interrompre une observation pour la reprendre plus tard, il faut placer sous une cloche humide , la plaque de verre servant de porte-objet ou la couvrir d’un verre démontré humecté sur son contour , ou la renverser sur le goulot dressé à l’émeri d’un petit bocal contenant de l’eau. Des Infusoires ainsi placés sur l’ouverture d’un bocal et entièrement préservés de l’évaporation, peuvent être observe's vivants pendant fort longtemps , ils présentent des modifications plus ou moins remarquables , à mesure que le liquide s’altère par suite de l’absorption, et peutêtre aussi par suite de l'excrétion de certains éléments par ces animaux.
M. Peltier a obtenu des phénomènes curieux dans l’observation des Infusoires , en renfermant herméti-
quement ces animalcules , entre deux lames de verre séparées par un anneau d’étain laminé, collé à la plaque inférieure, et adhérent à la lame superposée, au moyen d’une couche de suif. L’air dissous dans le liquide ne pouvant se renouveler par l’accès de l’air atmosphérique, il en résultait une sorte d’asphyxie ou d’inanition, décrite par M, Peltier avec des circonstances que je n’ai pas vu se reproduire exactement de même.
Pour peu que le liquide soit modifié par une addition de substances solubles , ou par une diminution de celles qu’il contient déjà , les Infusoires vivant dans ce liquide sont plus ou moins fortement modifiés dans leur forme ou même ils sont tués tout à coup et se contractent ou se décomposent par diffluence. Ainsi, qu’on ajoute de l’eau douce à l’eau de mer contenant des Infusoires, ou à une infusion chargée de substances organiques ou salines; qu’on ajoute de l’eau de mer , de l’alcool , du sucre , des acides , des sels quelconques à de l’eau contenant des Infusoires, dans tous ces cas , on est témoin des modifications annoncées. Il suffit même d’exposer à la vapeur d’un flacon d’ammoniaque, une plaque de verre sur laquelle sont des Infusoires recouverts d’une lame minçe pour voir de tels phénomènes. Par suite de l’évaporation de l’eau de mer, les Infusoires vivant dans cette eau se trouvent dans une solution saline de plus en plus concentrée, et ils éprouvent aussi des modifications semblables quoique plus lentes. Mais on l'emarque que les Plœsconies , par exemple , conservent leur forme jusqu’à ce qu’on ajoute de nouveau liquide. On a dit cju’une dissolution d’opium pouvait, en agissant sur les Infusoires, rendre leurs mouvements plus lents et ])lus faciles à observer ; j’ai vu cet efi'et résulter sim-
DES INFUSOIBES.
plemcnt du séjour prolongé des Infusoires entre les lames de verre , mais je n’ai rien obtenu de satisfaisant avec l’opium.
Si par une affusion d’eau ou d’un liquide convenable , on replace les Infusoires déjà altérés et fortement modifiés dans les conditions où ils vivaient d’abord , ils recommencent à vivre sous des formes bizarres et reprennent peu à peu la vivacité de leurs mouvements. Il est à remarquer si l’eau de mer ou une infusion saline en s’évaporant a laissé cristalliser des sels sur les bords de la lame de verre, une goutte d’eau douce en dissolvant ces sels devient semblable au liquide primitif et peut agir en conséquence pour conserver la vie aux animalcules.
Manducation observée chez Les Infusoires. — Les Infusoires pourvus d’une boucbe avalent fréquemment leur nourriture sous le microscope , c’est même ainsi que se font les expériences de coloration artificielle. Du carmin ou de l’indigo , ou quelque autre couleur d’origine organique, étant délayés dans l’eau paraissent sous le microscope , comme formés de particules colorées de un ou plusieurs millièmes de millimètre d’épaisseur. Ces particules entraînées par les tourbillons que produisent les cils vibratiles des Infusoires s’accumulent au fond de la boucbe de ces animaux, jusqu’à ce que , dans ce fond même qui se creuse peu à peu en cul-de-sac , il se forme une vacuole ou cavité distincte séparée de la bouche par le resserrement des parois glutineuses de ce cul-de-sac. La masse gobuleuse de particules colorées se trouve ensuite transportée dans l’intérieur de la masse , où bientôt on voit plusieurs de ces amas globuleux , irrégulièrement placés et sans aucune connexion entre eux. Di-
inSTOIRE NATURELLE
verses substances peuvent être avalées de même , et il n’est pas rare de voir avaler des grains verts ])rovenaiit de la décomposition des végétaux et qui deviennent assez nombreux pour colorer en vert l’animalcule. Dans les infusions de pain ou de graines contenant de la fécule, les Infusoires présentent toujours à l’intérieur des grains de fécule plus ou moins nombreux et bien reconnaissables par l’action delà lumière polarisée ; on les voit aussi avalant ces mêmes grains ainsi que des gouttelettes d’huile. Des Cryptomonas , des Diselmis , des Monades, dcsEnchelys sont également avalées sous les yeux de l’observateur qui aperçoit l’animalcule dévoré s’agiter pendant longtemps dans la vacuole pleine d’eau qui le renferme au sein de son ennemi. M. Bory dit avoir vu des Infusoires ainsi avalés être rendus à la liberté sans altération. Les deux faits les plus curieux dont j’aie été témoin relativement à la manière dont les Infusoires se nourrissent , sont celui des Nassula (1) avalant par un bout de longs brins d’oscillaire qui s’infléchissaient et se courbaient en cercle pour se loger dans la vaste vacuole creusée à cet effet et distendue fortement par le ressort du végétal , c’est en second lieu le fait d’une Holophrye (2) avalant successivement toutes les parties demi-liquides d’unLyncée écrasé par la plaque mince superposée; à mesure que l’Infusoire avalait une nouvelle portion de sa proie, on voyait au fond de sa boucbe une cavité se creuser en cul-desac, puis donner lieu à la formation d’une vacuole distincte remplie d’aliments et prenant place en se mouvant peu à peu parmi les autres vacuoles ; en
(1) Voyez ce fait représenté dans la planche VIII.
(2) Voyez planche IX,
même temps l’animacule changeait sa forme cylindrique en une forme globuleuse beaucoup plus volumineuse. Il n’est pas rare d’ailleurs de voir des Infusoires chercher leur nourriture parmi les débris des Planaires ou des Naïs écrasées sous le microscope.