‹ Histoire naturelle du corailChapitre 20 sur 78 · FORME GÉNÉRALE DES RAMEAUX · texte numérisé non relu

FORME GÉNÉRALE DES RAMEAUX

La forme et la disposition des rameaux dépendent beaucoup, a-t-1l été dit, des conditions où ils se sont développés; on en acquiert là conviction en comparant les Coraux de Bizerte, de la Calle et de Bône, on pourrait dire des côtes d'Afrique à l'est de nos possessions algériennes, avec ceux des côtes de France et d'Espagne.

Les premiers offrent un développement en longueur relativement considérable. Es sont peut-être moins branchus et ramifiés, mais surtout moins trapus que ies seconds, aussi jouissent-ils dans le commerce d'une grande estime, et cela avec raison. A part la couleur et là dureté, il est certain qu'un polvpier arborescent dont les ramifications sont peu nombreuses et les tiges cylmdriques, présente un bien plus grand avantage au manufacturier, car il peut Ôtre travaillé pour ainsi dire sans perte. Un beau rameau de Corail de la Calle s'emploie en entier. Il n'est pas rare d'en voir qui étendent leurs branches comme les doigts de la main, et qui, à peine flexueux, donnent très peu de déchets.

Le Coral des côtes de France, à en juger par les casses qui m'ontété montrées à Bône, est court et trapu ; sa base large couvre le rocher de grands empatements d'où s'élèvent de loin en loin de petits rameaux peu allongés qui donnent à un même polvpier apparence d'une petite touffe.

Dans les parages de l'est de l'Afrique, le zoanthodème s'élève en une colonne de laquelle poussent les rameaux secondaires assez droits; dansles eaux de France etd'Espagne, la base s'étale davantage et produit plusieurs colonnes ou axes secondaires, qui

FORME GÉNÉRALE DES RAMEAUX. 27 se ramifient à leur {tour : cette apparence est quelquefois trèsmarquée, et l'on comprend que st elle était toujours aussi grande que je l'indique 161, il n°v aurait aucune difficulté à reconnaître les origines, les provenances. Des commerçants, en me montant les produits des pêches, me disaient ne jamais se tromper, et reconnaitre toujours les localités d’où ils venaient.

I y à cependant des exceptions. A la Calle et à Bône, on voit souvent du Corail rameux ou court, et l'on peut juger, d'après un échantillon déposé au Muséum par M. Rousseau, que sur les côtes de France 11 va aussi du Coral dont les polypiers élevés et réguhèrement formés ressemblent à ceux d'Afrique.

Les bases des zoanthodèmes, ou ce que l'on appelle à tort leurs racines, tantôt paraissent pénétrer profondément dans les rochers qui les portent, tantôt s'étalent à leur surface.

Quand on les casse, il n'est pas rare âe les voir formées par des couches alternativement rouges, blanches ou brunes. Cela üent aux Bryozoares, aux Mélobésies, ou enfin aux dépôts des terrains de formation actuelle qui ont successivement étouflé et enveloppé le Corail, et ont été à leur tour tués ou recouverts par lui.

Du reste, le Corail englobe tout ce qu'il approche, aussriln'es pas rare de trouver dans son intérieur, en le cassant, des corps étrangers. Un armateur italien de la Calle, en me montrant un magntique échantillon de Coral rose, me faisait remarquer le cœur, qui, disait}, était fort curieux. I renfermait la valve dorsale et supérieure d’une Thécidie, dont les lames contournées et la blancheur éclatante contrastaient vivement sur le tissu lisse, compacte et rose du Corail.

3occone à parlé dans ses lettres d’un morceau renfermant dans son intérieur une tige de bois : cela n'est pas rare. Tous les marchands de curiosités sur les bords de la mer, dans le

voismage des lieux de pêche, offrent ce qu'ils appellent des

J'ulipes de corail. Ce sont des Glands de mer, des Balanes de orande taille, complétement enveloppés par une racine qui les a recouverts d'une couche de son tissu rouge (1).

Les extrémités des ramifications des zoanthodèmes, que l'on ne confond pas maintenant avec les extrémités des rameaux du polvpier tout seul, se font remarquer toutes les fois qu'il v a accroissement par un caractère constant, facile à observer, surtout dans les échantillons fraîchement sortis de la mer ou conservés avec soin dans l'eau. Les pêcheurs les appellent puntarellas (petites pointes). AY regarder de bien près, ce nom n'est pas exact, car le sarcosome est gonflé en massue, et offre un diamètre plus considérable aux extrémités que dans la partie voisine de la tige. Cela tient à ce que la blastogénèse est et doit être très-active vers les extrémités, puisque c'est à elle qu'est dû l'accroissement en longueur (2). I serait mieux de les appeler simplement les bouts des tiges : mais le mot est com mode, et il arrivera souvent de l'employer.

La forme d'une massue se montre surtout bien distimctement dans les jeunes zoanthodèmes qui n'ont encore qu'un ou deux centimètres de hauteur (3); alors leur petite tige s'élève, soit verticale, soit un peu flexueuse, d'un centre, d'une base déjà un peu étalée, et le bouton qui les termine forme une véritable petite boule dont les proportions, comme on le verra, sont trèsdifférentes de celles de l'axe.

C'est en apprenant à connaitre la structure intime de ces petites massues que bien des erreurs accréditées dans l'esprit des pêcheurs, et dansleslivres même. trouveront une réfutation aussi facile que positive.

A) Voy. pl VIE, fig. 26: Extrémité d'un rameau de Corail recouverte par un ryozoaire, qui lui-même commence à être recouvert par une couche de sarcosome,

(2) Voy. pl 1, toutes les figures, qu'elles soient où non grossies,

8) Voy. pl. XVI, fig. 106.

FORME GÉNÉRALE DES RAMEAUX. 29 Ou rencontre des puntarelles où extrémités légérement étalées en lune. Ce sont les origines peu distinctes encore des bifurcations futures laissées incertaines par x blastogénése qui n'a pas pris une direction bien déterminée, Jamais on ne voit de gros troncs présenter à leurs divisions ces épatements où aplaüissements : cela tient à ce que le travail, se régularisant peu à peu, apres avoir été plus grand dans telle ou telle direction. s'arrête dans certains points, se continue dans d'autres, et rend la tige cylindrique. I faut bien que les choses se passent ainsi, puisque les extrémités étalées en flabellum sont fréquentes, et que cependant les tiges qui leur succèdent n'offrent plus cette forme.

Nous n'entendons parler ter que du port de l'apparence générale, et nullement des dispositions organiques où anatomiques. en sera truté longuement plus tard.

La grosseur du polvpier où axe, prise dans son ensemble, est non moins variable que la forme : elle semble être toutelois proportionnelle à la longueur, mas cela suppose un aceroissement régulier, constant, non interrompu par des alternatives d'un travail tantôt languissant, tantôt actif. IV à des variétés qui dépendent du nombre et de la distribution des Polvpes, mais les causes de ces conditions échappent le plus souvent à l'observation directe.

Un Coral régulièrement développé doit, comme un arbre, représenter de la base vers le sommet une tige conique ; mas des accidents, des morts partielles de la couche blastogénétique, ou sarcosome. interrompent cette régularité. On verra, dans les dessins qui accompagnent cet ouvrage. une tige tuée et recouverte par un Brvozoaire; mais dont le sarcosome s'étend et enveloppe déjà celui-ci (D. a dû évidemment y avoir dans ce cas un arrêt de développement du polvpier.

(1) Voy. pl. VIL fig. 26.

50 ÔBSERVATION DU CORAIL.

Quand l'accroissement en longueur commence à diminuer, les extrémités des rameaux ne sont plus renflées en massue, elles n'offrent pas plus de développement que les parties auxquelles elles font suite (L).

I n'est pas rare de rencontrer des bases larges surmontées par une colonne d'un grand diamètre, qui brusquements arrête, et se continue en une toute petite tigelle. C'est le cas où le rameau primitif a été cassé par un accident quelconque, par les filets des pêcheurs, par exemple. Le sarcosome, après la rupture, s'étale en bourgeonnant au-dessus de l'axe primitif, et, en le recouvrant, produit dans un point souvent central un nouvel axe qui, tout jeune encore, se trouve bien différent par ses proportions de celui qui le porte (2). L'activité vitale peut alors reprendre un grand développement, et produire de très-gros morceaux, de très-beaux échantillons.

Pour bien étudier les formes variées, les dispositions sans nombre des polvpiers du Corail, 1! suffit de demander aux armateurs à voir les caisses renfermant les produits de leur pêehe, et la, en quelques moments, on peut prendre une connaissance complète de tout ce qui vient d'être indiqué.

On peut aussi vérifier ces faits en étudiant les pierres rapportées du fond de la mer par les filets. Sur elles, à côté de grosses racines, on rencontre de Jeunes pieds de différente taille montrant toutes les particularités relatives à laccroissement.

(4) Voy. pl. IV, fig. 2 Ce rameau était vivant, mais la blastogénèse paraissail éteinte, (2) Voy. pl VIL, fig. 28

DU CORAIL VIVANT. ol

fl

I n'est pas aussi facile qu'on pourrait le supposer d'observer le Corail vivant. On rencontre de nombreuses difficultés qu'il n'est pas inutile de fure connaître.

S 4er.

Comment peut-on se procurer du Corail propre à l'observation.

Dans les conditions actuelles de la pêche, tout naturaliste qui désirera avoir du Corail en bon état, se trouvera en face de ces deux alternatives : ou bien les pêcheurs consentiront à lui en apporter, où bien il devra aller lui-même le chercher à la mer.

Dans le premier cas, les promesses ne lui manqueront Jamais, et s'il s’en tient à elles, il pourra bien perdre son temps à attendre des objets qui n'arriveront pas.

Le corailleur qui rentrera sans rien apporter aura d'ailleurs mille raisons : il n'a rien pêché, il n'a pas ceer, il n'a pas cela. Il en est de lui comme de tous les pêcheurs, il songe à sa pêche, ne voit qu'elle et oublie tout, même avec la meilleure volonté. Souvent la rentrée se fait td dans la nuit, quelquefois elle n'a pas lieu. Si le naturaliste ne veut pas perdre son temps, qu'il ne compte donc pas trop sur les promesses,

Ce qu'il a de mieux à faire, e’est d'obtenir d'un armateur l'ordre de faire apporter ce qu'il demande par les patrons. Mais, pour obtenir cet ordre, il faut encore connaître un ärmateur ou lui être chaudement recommandé, car la perte du temps ou le

détournement des produits de la pêche, chose qui n'est pas rare, sont toujours à craindre.

Mais indépendamment de {out cela, les conditions mêmes de li pêche s'opposent quelquefois à ee que Fon obtienne ce que Fon désire. Plusieurs armateurs avaient, avec la meilleur orace du monde, mis leurs patrons à ma disposition. Je ne puis trop me louer d'eux. Or, voici ce qui arriva huit jours apres mon installation : tous les petits bateaux partirent pour Tabarca ; ils ne revinrent que de loin en loin pour l'approvisionnement, et cela pendant deux mois de suite.

A la Calle, où il v a bon nombre de petites embarcations appartenant à des pêcheurs qui sont eux-mêmes patrons, pendant huit, quinze jours, tous vont dans différents points de la côte, à la Vieille-Calle où Bastion de France, à la Calle- Traverse, à la Calle-Prisonnière, au golfe de Bône ; 11 m'est arrivé de passer plusieurs jours sans rien avoir : 1} faut évidemment tenir compte de tous ces contre-temps et chercher à s'en garer.

Supposons qu'un patron apporte avec bonne volonté cc qu'on lui à demandé, 11 faudra encore lui donner les vases nécessaires, car le matériel du bord n'est pas considérable. Avant d'avoir reconnu l'utilité de cette précaution, Jai reçu du Corail qui avait été évidemment choisi à la mer dans de très-bonnes conditions, et qui, rapporté dans une des Jjattes à soupe des matelots, mal lavées sans doute, était mort. J'avais donné des bocaux de verre, mais on n'en cassait tant, que je pris le parti de faire faire de tout petits seaux de ferblane. Is éluent faciles à porter etrépondaient très-bien à mes désirs.

! ne faut jamais oublier surtout de se tenir en garde contre les petites supercheries.

Fhabitais la presqu'île de la Calle, et de mes croisées, donnant sur la mer, je suivais avec la lunette la rentrée des corailleurs. Souvent jai vu fure ma provision dans les filets avant d'arriver

DU CORAIL VIVANT. 99 à l'entrée du port; mes vases étaient seulement remplis alors : on Juge si je devais avoir confiance dans les démonstrations des hommes qui arrivaient ensuite, et me disaient qu'ils m'apportuent du Corail vivant et superbe. Peu à peu j'ai reconnu bien d'autres petites supercheries que je ne laissais jamais passer. Cela m'a servi.

Avoir un petit bateau rapportant tous les jours régulièrement les choses nécessaires, est certainement la condition la plus heureuse que puisse désirer un naturaliste ; elle m'a rendu les plus grands services. Mais je dois dire que ma position officielle m'avait beaucoup servi pour obtenir ce que je demandais ; que surtout} étuis adnirablement secondé par le dévouement et le zèle du second de l'Algérienne, du maitre Drago, qui, se trouvant dans ie port à tous les moments de la journée, recommandait sans cesse aux patrons de m'apporter des objets d'étude, et de soigner le changement de l'eau des vases, chose difficile à obtenir, et cependant la plus nécessaire, surtout pendant les grandes chaleurs.

Quand on veut aller soi-même chercher du Corail sur les lieux de pêche, on rencontre des difficultés d'un autre ordre.

La puission que j'avais rendait la chose facile, mais il sera loin d'en être de même pour tout naturaliste qui ne pourra aller à la mer qu'en armant une embarcation, ou bien er s'embarquant à bord d'un bateau.

Dans le premier cas, 1l aura des frais considérables ; car s'ilne fait de fréquentes sorties, 11 n'aura certainement pas à travailler longtemps avec ce qu'il recueillera dansune ou deux excursions. ei puis, Silnest muni de là recommandation des armateurs, il aura de la difficulté à aborder les coralines : on le comprendra facilement plus lom.

Pour s embarquer avec les pêcheurs, 1l aura en face de lui des obstacies nombreux.

D'abord le patron ne peut se figurer qu'on vienne partager

sa vie pénible et dure, pour satisfaire une curiosité qu'il ne comprend pas, et pour voir un rameau de Corail sortant de l'eau. Son savoir, acquis par une longue habitude, est, pour ainsi dire, son trésor ; il en fait un secret, et, ne comprenant pas qu'on trouve curieux l'objet qu’il voit tous les jours, 1l pense bien plutôt qu'on lui demande à assister à la pêche dans un but caché : il sera très-difficile, on doit s’y attendre, pour admettre un étranser à son bord.

Les règlements maritimes seuls sufliraient pour s'opposer à l'embarquement, car un bateau rencontré au large par le garde-pêche, avec des personnes en dehors du rôle d'équipage, se trouverait évidemment dans une position irrégulière.

Ajoutons en outre que, dans le plus grand nombre de cas, le patron d'une barque n’est quele commanditaire d’un armateur ou d’une compagnie, et qu'il n’a le droit de recevoir personne à son bord. La vente du Coral étant absolument interdite, la présence d'une personne étrangère sur son bateau pourrait faire planer sur lui des soupçons.

On ne pourra donc songer à s'embarquer sans une autorisation de l'armateur et du propriétaire, et ceux-ci ne la donneront qu'avec réserve, Car ils craignent, avec juste raison, que là présence d'un étranger n'empêche le travail de marcher avee l’activité habituelle : or la perte du temps dans la pêche du Corail se représente bien vite par une perte d'argent considérable.

Voila des difficultés réelles ; mais des conditions mêmes de la pèche feront le plus souvent reculer le naturaliste devant un embarquement.

S'il n'a le cœur marin, sil ne peut supporter les grandes fatigues, 1l ne doit pas songer à aller à la mer avec les petites embarcations. Il serait trop mal, il gènerait trop le travail. il réfléchira aussi avant de s'embarquer sur les grandes coralines qui vont chercher les bancs dans des parages éloignés et différents, suivant que la brise est favorable ou contraire, et qui en raison de cela sortent presque toutes ravitaillées pour un

DU CORAIL VIVANT. 99 temps assez long. Ce qui fait que leur rentrée au port n’a rien de fixe ni de régulier. H n'est arrivé bien souvent de causer avee des armateurs de la Calle, riches possesseurs de nombreux bateaux, et de leur demander où étaient tels ou tels patrons, et quand ils rentreraient; presque invariablement il nr'était répondu qu'on n'en savait rien, qu’on ne pouvait le savoir. Comment en effet un patron intelligent et bon pêcheur resterait-1il sur le même banc, s'il ne prend rien, si les courants et les vents rendent son travail mfructueux ? Son équipage se découragerait, la pêche deviendrait nulle, et l’armateur serait peu satisfait. 1 va donc ailleurs chercher meilleure chance. Je rencontra un jour, dans le golfe de Propriano, sur les côtes de la Corse, une flottille de soixante corailleurs ; huit jours après, n'étant rendu dans ce même golfe pour obtenir d'eux des objets d'étude, 1l n'y en avait plus un seul. Je ne les ai jamais revus. En 4864, à la fin de mai et au commencement de juin, il y avait plus de cent bateaux pêchanten vue de la Calle, assez près pour qu'avec la lunette 1! me fût possible de suivre leurs évolutions. fs rentrèrent pour se ravitailler, partirent pour les eaux de Bizerte, de la Galite, etne revinrent que vers le 15 août. Est-il besoin de dire qu'un naturaliste qui n’a pas l'habitude de la mer, qui a besoin de travailler tranquillement dans son cabinet, et dont les moments sont souvent comptés, en supposant même qu'il ne rencontre pas les difficultés dont nous venons de parler, reculera le plus ordinairement devant des embarquements dont la durée est aussi variable, la fin aussi incertaine et les conditions toujours fort pénibles et fatigantes. de dois rapporter aux conditions particulières où j'étais d'avoir eu à ma disposition beaucoup de Corail. Je le dois aussi à ce que je rendais celui qui m'était prêté, et que je priais de ne m'apporter que les pointes, les petits échantillons sans valeur commerciale. Cette observation est importante, car tout pêcheur à qui l'on demande du Coral croit que c'est un grand et beau rameau que l'on désire. Or les plus petites parties

suffisent aux études tout aussi bien et quelquefois mieux que les plus grandes.

En 1861, on m'apportat beaucoup de Corail, recueill évidemment ainsi que j'avais indiqué de le fre. Comme 1l mourait d'une manière désespérante, je pris le parti d'aller le chercher moi-même, car je craignais que, après avoir été pris dans les filets, la grande chaleur à laquelle on le laissait peut-être exposé ne causât sa mort.

Les garde-pèche du gouvernement de l'Algérie avaient été mis à ma disposition pour l’accomplissement de ma mission. Rarement je sortais avec eux pour me rendre sur les banes. Il leur fallait trop de brise pour gagner le large, et pendant les calmes de l'été, les rentrées eussent été trop incertaines. M. le contre-amral Baudin, à qui j'avais fait part de mes observaüons, eui l’obligeance de donner, comme annexe à l'Algerienne, une embareation non poniée, légère, mais solide et tenant bien la mer. Le commandant avait recu l'ordre d'armer cette embarcation quand je la demandais, et avec six bons rameurs, il était facile, mème par les temps calmes, d'aller en vue de la Calle au milieu des pêcheurs.

Lorsque le temps était beau, je partas à deux heures de la nuit. Le second de l Algérienne, le maître Drago, commandait le peut bateau. Marin consommé et connaissant parlatement la mer d'Afrique, où ilavait fait autrefois la pèche du Corail, 11 me conduisait sur des bancs choisis d'après la direction probable de la brise de mer, qui se fait ordinairement vers neuf heures du matin dans ces parages.

iendus à l'aube au milieu des pêcheurs, nous allions avec cette légère embarcation d'une coraline à l'autre; souvent Je restais à un bord, un matelot à un autre, etle maître courait plus loin. Nous assistions ainsi, à la fois, à la levée de plusieurs filets, etil nous était possible de recueillir assez vite tout ce qui

m'était nécessaire.

Je n'abordais du reste que les bateaux dont les armateurs m'étaient connus et dont J'avais l'autorisation. Févitais autant que possible de porter une entrave quelconque au travail; puis, quand la brise était faite, nous repartions, et souvent nous arrivions à midi à la Calle, ayant tenu bien couvert de petites tentes le Corail et renouvelé l'eau avec soin.

Si jentre dans tous ces détails, c'est pour montrer que j'a eu de grandes difficultés à reconnaître la reproduction du Corail; je désire aussi que d’autres naturalistes puissent plus facilement, avec ces Indications, vérifier les faits que je présente et pousser les observations plus loin.

8 9 Se

Soins à prendre pour observer le Corail vivant.

Les difficultés qui viennent d'être mentionnées ont été, sans contredit, cause de la longue ignorance dans laquelle on est resté, et les naturalistes qui ont l'occasion d'observer le Corail vivant sont, aujourd’hui encore, en bien petit nombre.

On comprendra donc tous les soins mis à faire connaître les moindres détails propres à faciliter la vérification des faits relatés dans ce travail.

Ce n’est pas sans tâtonnement que je suis arrivé à me mettre dans les bonnes conditions où j'ai pu continuer mes observations pendant près de trois ans. Il y à une si grande différence, en effet, entre la position du Corail dans la mer, à quarante, soixante et quatre-vingts brasses, et celle que nous lui faisons en le plaçant dans les appareils de quelques décimètres de profondeur !

La forme des vases est indifférente, cependant les surfaces planes sont bien préférables pour l'observation avec les instru-

ments grossissants,

30 OBSERYATION DU CORAIL.

Le Corail doit être suspendu à mi-hauteur du vase (1), et attaché du côté de sa racine par un fil à un petit crochet de métal facile à déplacer.

Les échantillons, au nombre de trois ou quatre dans un même vase, se trouvent ainsi au centre de la masse d’eau, et ne sont jamais au contact des impuretés qui se ramassent inévitable ment au fond.

Une petite tringle reposant sur les bords des parois des aquariums porte tous les crochets, en sorte qu'il est possible de déplacer à la fois, et sans les tracasser, les rameaux mis en observation ; il est aussi facile d'enlever un ou plusieurs d’entre eux sans toucher aux autres, quand la mort rend cela nécessaire, afin d'éviter la putréfaction.

Cette disposition est précieuse à un autre point de vue. En faisant glisser la petite tringle sur les bords horizontaux qui la portent, on peut rapprocher les animaux épanouis assez près des parois pour les observer avee un nucroscope horizontal, grossissant même jusqu'à vingt ettrente fois.

Les soins à donner sont simples ; mais s'ils doivent être continus, il ne faut pas les exagérer, car trop soigner le Corail, c'est presque travailler à le faire mourir. D'abord les appareils, régulièrement et entièrement vidés pour être nettoyés, étaient remplis ensuite de nouveau; mais les alternatives d'exposition à l'air sont de mauvaises conditions. Après bien des essais, voici 6e qui à paru réussir le mieux.

Les aquariums posés sur une table en face des ouvertures de l'appartement, exposés autant que possible au nord, afin d'éviter les grandes chaleurs, communiquaient avec des cruches placées dans un lieu élevé par des tubes de gutta-percha faisant l'office de siphons ; ceux-ci, plongeant très-bas, établis-

(1) Voy. pl. XIE, fig. GI, Le vase a été ici bien réduit pour répondre aux exigeances (le la publication,

saient des courants qui, se dirigeant de bas en haut, entrainaient tout ce qui s'était déposé sur le fond.

Le Corail librement suspendu , comme il vient d'être dit, balancé dans l’eau en mouvement, se contracte d'abord, ou même ne se ferme pas, mais s'épanouit toujours bientôt apres le renouvellement de l'eau.

Afin de faire déverser le trop-plein sans mouiller l'extérieur, pour éviter la rouille ou altération des masties, 11 faut prendre la précaution, en faisant les aquariums, de couper quatre à cinq centimètres des verres à l’un des angles supérieurs, et de fixer, dans l’échancrure ainsi obtenue, une petite rigole de fer-blanc ; on garantit, par ce moyen, les montures métalliques contre l’action si corrosive de l’eau de mer, et cela est très-important quand on doit continuer longtemps les observations.

Ainsi disposés , il est très-facile d'entretenir ces appareils. Matin et soir il suffit d’amorcer les siphons, après avoir rempli les cruches ou réservoirs supérieurs.

Les observations se continuent si bien dans ces conditions, que je ne saurais trop les recommander aux naturalistes qui ont des études à faire sur les Coralliaires. La position devant une fenêtre permet de voir par transparence, avec un microscope horizontal, beaucoup de détails qui échappent autrement.

Si l’on prend l’eau dans un port, on doit s'éloigner autant que possible des bâtiments, afin d’être plus assuré de sa pureté. A la Calle, on la puisait dans le port, presque sous le phare, mais pendant les grandes chaleurs on allait avec une embarcation la chercher en dehors.

Voici, à cet égard, une observation pleme d'intérêt. Une ramille de Corail qui avait vécu déjà depuis longtemps très-bien au Fort-Génois et à Bougie, se ferma à Alger pendant une quinzaine de jours; l’eau, qu'on renouvelait avec le plus grand soin, était prise sur la jetée, non en dedans, mais en dehors du port. Le matelot Lanceplaine que j'ai déjà cité, et qui a

toujours soigné avec un si grand zèle et une si grande intelligence mes aquariums, se figura que cette eau était trop battue, et il alla en puiser dans l'intérieur du port : les Polypes s'épanouirent alors et devinrent superbes.

N'est-il pas naturel de penser que la lame, brisant à chaque instant sur les rochers, fournissait une eau très-aérée, bien! différente en cela sans doute de celle des fonds où vit le Corail ?

I faut tenir grand compte de la température; elle s'est élevée fréquemment, dans les aquariums, à 20, 22 et23 degrés. Pendant les étés de 1861 et de 1862, malgré tous les soins inaginables, 11 fut impossible de conserver longtemps du Corail : 11 mourait avec une rapidité qu'il n'était possible d’attribuer qu à la chaleur ou à la saison. Au contraire, l'observation dans les mois de septembre, d'octobre, de novembre et de décembre est très-facile : un petit rameau pêché le 45 octobre au cap Rosa à vécu jusqu'à la fin de décembre de la même année.

En 1861, au commencement de septembre, alors que le succés des recherches sur la reproduction semblait douteux, la température changea tout à coup. Après de fortes bourrasques, la saison d'automne commença, et dès ce moment le Corail vécut très-bien, sans aucune difficulté.

À quoi faut-il rapporter cette mortalité : à l'élévation de la température seule, ou bien à l'état de l'activité vitale pendant la saison des grandes chaleurs? Pour résoudre ces questions, ileût été du plus grand mtérèêt de prendre la température de l'eau des fonds à l'époque de la reproduction, et de la comparer à celle de la surface. Cette expérience n'a pu être faite; mais, quoique la donnée qu'elle eût pu fournir manque, on doit remarquer que dans l'hiver la force de résistance vitale à l'action des agents extérieurs est bien plus grande chez beaucoup d'animaux, chez les Grenouilles, par exemple, et l'on est en droit de se demander s'il n'en est pas de même pour le Corail,

L'eau dans les aquariums s’est trouvée exactement à la même température, 20 à 22 degrés, pendant les mois de mai, de juin ou de septembre, absolument comme dans les mois de juillet et d'août. Cependant la mort arrivait très-vite dans un cas, et non dans l'autre, bien que la condition physique fût identique. Une autre observation confirme encore cette opinion : il est fréquent de trouver en été le Corail déja mort dans les filets ; dans ce cas ce n’est pas à la chaleur de l'atmosphère qu'on peut en rapporter la cause.

J'ai passé plusieurs jours à la mer, à bord d'une coraline, et malgré la possibilité de recueillir des échantillons à toutes les levées des filets, malgré un renouvellement d'eau aussi facile que fréquent, malgré, enfin, immersion des vases à l'arrière du bateau à une assez grande profondeur, la mort arrivait aussi vite qu'à terre. 1 paraît donc nécessaire, pour expliquer une mortalité aussi constante durant la belle saison, et cela pendant deux années de suite, d'admettre à côté de la chaleur, qui joue un grand rôle, une autre cause : une moins grande force de résistance de la vie à l'action des agents extérieurs.

Le sirocco est funeste au Corail, comme à tous les autres Zoophytes que l'on fait vivre en aquarium.

Un abaissement subit de température, quand 1! est trop grand, fait rentrer et mourir les Polypes. J'apportais en France le petit rameau dont il a été question, et qui déjà vivait dans un grand vase depuis deux mois. Pendant la traversée d'Alger à Marseille, il fut superbement épanoui. En arrivant en France, le froid le fit rentrer : de temps en temps, même à Paris, 1 sembla se gonfler et vouloir se rouvrir, mais il finit par mourir.

C'est de 12 à 45 degrés que l'épanouissement est ordinairement le plus complet.

M. le docteur Péruy, chirurgien-major de l'hôpital militare de la Calle, qui aime les études d'histoire naturelle, et dont j'ai eu le plaisir, pendant ma campagne de 1862, de cultiver l'aimable connaissance, à fait aussi des observations et les à continuées

pendant l'hiver de 1862 611863, I est arrivé aux mêmes résultats, qui désormais semblent certains, puisqu'ils sont démontrés par une observation qui n’a pas duré moins de quatre saisons.

I me permettra de citer le passage de la lettre où il me faisait connaître les faits qui l'avaient le plus frappé ; on y trouvera une confirmation entière de tout ce qui vient d'être indiqué.

« de crois comme vous à l'inconstance, au caprice des Po- » Îypes; mais je dois faire observer pourtant qu'une température » de 12 à 15 degrés est évidemment favorable à l'épanouisse- » ment des animaux, qui ont alors une taille double de celle que »hous avions constatée ensemble pendant l'été. J'ai pu garder » une branche fort belle pendant trois mois environ; puis est » arrivé un jour de sirocco qui l’a mise à mort, ainsi que tout

Page 1