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On a vu, dans l'Introduction, que si les questions relatives à la pêche du Corail ont été soulevées bien des fois en Algérie, néanmoins elles n’ont jamais été résolues, et l’on peut ajouter qu'il en est peu qui aient donné lieu à plus de rapports officiels, à plus de propositions particulières.
Les considérations que je présente ici sur la pêche en ellemême, sur les règlements qui la régissent ou devraient la régir, et enfin sur son avenir en Algérie, auront-elles plus de succès que celles qui les ont précédées ?
Sans manifester aucune espérance, 1l me sera permis de dire cependant que, pour la première fois, elles auront eu pour base des données de la science.
La pêche du Corail est toute spéciale; elle n’a d’analogie avec aucune autre pêche dans nos mers d'Europe. Cela tient à la nature même du produit qu'elle fournit.
Ïl est des personnes qui pensent, et cela se trouve dans quel-
ques ouvrages, que des plongeurs descendent au fond de la mer pour faire la cueillette du Corail (1). Quelquefois, il est vrai, celui-ci se développe très-près des côtes, à des profondeurs que l’on affirme ne pas dépasser 10 mètres; mais c’est là une exception, et dans les parages de la Calle, de Bizerte, de Bône et de la Galite, il n'existe pas un plongeur.
Ce ne serait pas s'engager en disant que très-probablement il n'est pas un armateur où un pècheur qui se doute, dans ces localités, que l'on puisse supposer même que la pêche est ainsi faite.
Comment en serait-il différemment, quand, dans les eaux de la Calle et de l'île de la Galite, les filets ne descendent pas à moins de 40, 50 et 60 brasses, et que même autour de File on pêche ordinairement à 80, 100 brasses, on dépasse parfois ce chiffre?
Tous les pêcheurs de la Méditerranée agissent absolument de même, bien qu'à leurs yeux il y ait une grande différence entre la pèche des uns et celle des autres. Is promènent tous au fond de la mer, sur les bancs, des filets offrant pour condition essentielle de pouvoir s’accrocher aux aspérités. [n'y a de diffé rence que dans les détails de leurs manœuvres, la grandeur du filet et la façon de le composer. Les Espagnols et les Ita liens croient cependant avoir des procédés très-différents.
La pêche, telle qu'elle est faite aujourd'hui, étant assez mal connue, 1] n'est pas sans intérêt de la décrire avec quelques détails.
(1) Voy. Guibourt, Histoire naturelle des drogues simples, t, IV, p. 219 à 814: «Il y à aussi des plongeurs qui ne font pas d'autre métier que d'aller le chercher. »
Remarque. — On n’en finirait pas si l’on voulait citer toutes les opinions sur la pêche, la nature et les propriétés du Corail, Sans nul doute donc on trouvera ici des omissions, mais elles seront de peu d'importance,
S Alex
Des bateaux,
Les embarcations viennent presque toutes d'Italie. [n’en a été construit jusqu'iet que très-peu en Algérie. Leur forme est identiquement la même, et toutes sont disposées pour leur destination spéciale.
Elles jaugentenvironde 6 al et 16 tonneaux. Bien taillées pour la marche, elles sont très-solides et tiennent parfaitementlamer.
Leur voilure est considérable; elle consiste en une grande voile latine, et un foc; quelquefois, mais rarement, on la modifie en augmentant où diminuant le nombre des voiles secondaires.
L'arriere est réservé au cabestan ou à la pêche proprement dite et à l'équipage. L’avantest au contraire aménagé pour les besoins du patron.
Quand le propriétare du bateau pêche lui-même, il est le capitaine de sa barque, dont l'aménagement est un peu différent. 1 a une couchette pour lui et une pour son second, et aussi un peu plus de confortable.
Dans le milieu se trouvent l'eau et le biscuit; l'un et l'autre sont disposés de manière à permettre à l'équipage de boire et de manger à discrétion, et quand il le désire, car c’est chose nécessaire. L'homme qui travaille, et qui travaille surtout ainsi que le fuit un corailleur, consomme comme une machme ; il faut qu'il remplace ce qu'il use par son activité vitale, activité smgulièrement accrue par des mouvements et des efforts vraiment prodigieux. Aussi la soute à biscuit estelle toujours ouverte et à proximité du lieu de travail, et le matelot peut en passant, quand il tourne au cabestan, recevoir une galette qu'il mange en continuant la manœuvre (4)
(1) Voici comment est fait l'aménagement des soutes et des entrées de Ja cale, Près du banc du patron, à la barre, en arrière du cabestan et à tribord, est l'entrée
et que lui à donnée celui qui, assis au pied du mât, tient la corde de l’engin.
Les embarcations sont lestées par des pierres, car les filets et les autres choses du bord ne suffisent pas pour les placer dans de bonnes conditions de navigation.
Elles ont une physionomie particulière et toujours la même, qui üent à la disposition des objets nécessaires à la pêche. De “plus, leur avant porte, au sommet d’un support assez élevé, une grosse boule de bois peinte de couleurs vives et qui mvariablement est décorée des figures du Christ, de la Vierge et de quelques saints. On trouve aussi presque toujours au-dessous du support deux yeux : ils sont là, me disait un armateur, pour indiquer la clarvoyance du patron dans la recherche des bancs. |
Quelques bateaux nouveaux n'ont plus cette grosse boule de pure ornementation, qui gène la manœuvre de la vergue de la grande voile, et ils ne perdent rien dans l'élégance de leurs formes à la suppression de cet accessoire à peu près mutile, et pour ainsi dire de mode ou consacré par l'usage.
Quant aux petites embarcations, elles jaugent jusqu'à six tonneaux, mais bien souvent elles n'arrivent pas jusque-là : ainsi, à la Calle, il y avait en 1862 des chaloupes avec lesquelles
de l'équipage. Au milieu de la longueur du bateau, en arrière du mât, est la plus grande soute : elle sert au lest, au cabestan destiné à tirer l’embarcation à terre, à l’eau, au bois pour le feu. Près du mât et en avant de lui, est la soute à biscuit et à chanvre pour la pêche; enfin en avant est l’entrée réservée au patron.
Le cabestan est donc entre l'entrée de la cale, près du mât, et le banc du patron à la barre,
Dans le tableau des choses nécessaires à l'armement d’une embarcation, on trouvera les objets désignés par leurs noms français et italiens. Il serait fatigant de trouver ces mots incessamment répétés dans le courant des descriptions. Je renvoie donc à cette partie de l'ouvrage pour les expressions techniques.
Voici les mesures les plus ordinaires de la coque d’une grande coraline :
Longueures frs vsete 15 Let fe 13°,20
Largeur: 6... ., < 29720 Profondeur . . . . . . . . 4,40
deux, trois hommes et un mousse allaient fare la pêche.
La disposition de ces embarcations est, du reste, la même que celle des grandes, seulement l'aménagement pour les vivres est secondaire et moins soigné; cela doit être, puisque rarement elles tiennent la mer la nuit. Revenant tous les soirs au port, elles n’ont pas à faire, comme les grandes coralines, des provisions pour quinze jours, trois semaines ou un mois. Les unes sont à moitié pontées, les autres ne le sont pas du tout.
Une coraline complétement armée en pêche, approvisionnée pour un mois et prête à prendre la mer sans direction déterminée, ce qui peut lui faire rallier des ports assez éloignés de ceux où elle s'est armée et approvisionnée, doit avoir tous les objets qui lui sont nécessaires. On trouvera plus lom, à propos des dépenses de l’armement, un tableau donnant l'indication de tout ce qui est à bord. I complétera ce qui a trait à l'aménagement du bateau de pèche.
Des engins.
On donne le nom d'engin à l’ensemble des filets, des pièces de bois ou de fer employés pour la pèche.
Au fond, les engins se ressemblent tous.
Les Espagnols disent bien avoir une manière de pècher qui leur permet d'obtenir du Corail là où les Ttaliens n'en peuvent prendre, mais il n'y a de différence que dans les proportions des parties de l'engin et les dispositions des paquets de filets.
La prise du Corail s'effectue par l'entortillement, autour de ses rameaux, des fibres peu tordues de la corde de chanvre ayant servi à faire le filet. Lorsque, par les manœuvres ou par l'action directe des courants, les rameaux ont été bien enlacés, ils sont cassés par des efforts répétés de traction. On le voit done, le secret de la pêche consiste à avoir des engins com-
22h PÊCHE DU CORAIL.
posés de telle sorte qu'ils s'acerochent très-facilement à tous les objets, et surtout à les manœuvrer de façon à produire l’acerochement le plus complet qu'il soit possible.
Invariablement, l'engin est composé d’une croix de bois formée par deux barres solidement amarrées au milieu de leur longueur, au-dessus d’une grosse pierre servant de lest et d'un nombre variable de paquets de filets.
La longueur des bras de la croix varie, du reste, avec la crandeur des bateaux. Les petites embarcations ont des croix fort petites ; les grands bateaux les ont bien plus grandes (2).
Dans ces derniers temps une innovation à été faite, elle semble devoir être avantageuse. La pierre à été remplacée par une pièce de fer dont la forme est celle d’une croix à bras égaux, très-courts et creux, pouvant recevoir dans leur cavité les barres ou bras de bois formant la croix. Un anneau sert à la suspendre. Elle est évidemment bien disposée et peut avaniasgeusement remplacer les anciennes dispositions, d'autant plus que les chevilles qui fixent les barres de bois s'enlèvent vite et aisément, et l'engin peut ètre démonté où remonté trèsrapidement.
Quelques pêcheurs ont exagéré les proportions de l'engin ainsi formé : ils ont cru pouvoir, avec cette nouvelle pièce, placer des bras d’une très-grande longueur ; mais alors leur machine est devenue tellement lourde, que léquipage ordinaire s’est trouvé insuffisant pour la manœuvrer.
Dans ces conditions on n'avait pu placer qu'un seul paquet de filet à chacune des extrémités des bras de la grande croix, et la pêche faite sans modifioation des manœuvres, avec ce grand engin, n'a pasété, à ce qu'il parait, très-fructueuse.
Du reste, cette pièce de fer n’est que la copie de celle que les pêcheurs des petits bateaux emploient déjà depuis long-
(1) Le plus ordinairement une coraline de 16 tonneaux à un engin dont Îles bras ont 2 mètres de longueur, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins, D ; I } ;
DE LA PÈCHE EN ELLÉ-MÈME. 9295 temps. Pour rendre leur engin plus dégagé et plus maniable, ils le lestent, non pas avec une pierre, mais avec un lingot de
plomb carré, percé de quatre trous, dans lesquels ils fixent les bras de leur petite croix (4).
Quant aux filets, ils sont toujours disposés à peu près de même.
Ils sont d'abord faits en pièces longues de plusieurs brasses et larges de 4 mètre à 4 mètre et demi, avec une ficelle grosse tout au plus comme le petit doigt et à peine tordue.
Les mailles sont grandes (2) et lichement nouées. Une corde passée dans celles de l'un des côtés de la pièce, et serrée ensuite, fronce cefiletet en forme une rosette autour du centre représenté par le nœud. Le paquet ainsi fait rappelle l’objet que les marms emploient pour nettoyer le pont des bâtiments, et qu'ils nomment faubert ; aussi ne le désignerons-nous plus que par ce nom.
La grandeur des fauberts varie avec la place qu'ils occupent dans un même engin, ainsi qu'avec le tonnage desembarcations ; nous parlerons d'abord de ceux des bateaux de 12 à 16 tonneaux. Les plus grands sont ceux des extrémités des bras de la Croix ; ils peuvent attendre 4 mètre et demi, 2 mêtres même, et leur volume s'accroît alors en proportion de leur lonœueur.
Une corde ayant cmq brasses environ, de 7 mêtres 50 cenümètres à 8 metres, fixée un peu en dedans de l'extrémité de chacun des bras, tout près des premiers gros paquets, porte six autres fauberts régulièrement espacés. Les deux premiers peuvent avoir 4 mètre et demi, tandis que les quatre autres n'ont que 50 centimètres.
(1) La croix de l'engin, que les Espagnols manœuvrent à la main, est le plus or-disairement de 4 mèire, chaque bras n’a donc que 0,50. Leurs embarcations sont le plus souvent fort petites et ne jaugent pas toujours six tonneeux.
(2) Elles ont au moins 10 centimètres de côté,
Ainsi, cela fait vingt-quatre fauberts, plus les quatre de l'extrémité des bras : soit vmgt-huit.
Enfin, sous la pierre servant de lest, et par conséquent au centre même de la croix, dans un anneau ménagé dans les amarres, pend une autre série de six à huit fauberts, à laquelle les pêcheurs donnent le nom de queue du purgaioire. Ainsi donc, trente-quatre à trente-huit paquets de cordes peu tordues, destinés à tout acerocher, composent l'engin; mais il va de soi que le caprice du patron et le nombre d'hommes d'équipage doivent faire varier la grandeur et la quantité des paquets de filets.
Le premier câble qui sert à attacher l'appareil est gros et très-solide ; il est recouvert, dans une assez grande étendue, par une petite corde enroulée autour de lui : précaution importante, car, sans elle, il serait promptement éraillé en traînant sur les rochers, et le pêcheur serait exposé à laisser son filet au fond de la mer et à faire une perte encore forte.
La valeur d’un engin complet est assez élevée; on l'estime en général à 200 francs, en supposant le prix du chanvre égal à 100 francs les 100 kilos. À ce prix, un seul faubert vaut en moyenne 5 franes. Cependant les plus gros peuvent devenir assez lourds pour valoir 10 à 44 francs (4).
Si l'on veut se faire une idée exacte de la disposition de tout l'appareil de pèehe, qu’on le suive quand après avoir été jeté à la mer par un temps tres-calme on l'arrête un moment dans sa marche.
La croix forme la base d’un prisme régulier à base carrée, dont les arètes seraient représentées par les quatre cordes pendant aux bouts des bras, et l'axe par la queue du purgatoire.
(1) Ge prix est variable : une lettre datée de la Calle, du 24 août 1863, m’an-
noncait que le chanvre valait cetie année 4156 francs les 100 kilos ; à ce prix, le filet aurait une valeur de près de 300 francs,
Mais quand les courants, la marche de l’embarcation ou les
manœuvres entraînent l'engin, les cinq cordes de 7 à 8 mètres
de long, les trente-six fauberts, n’occupent plus une position régulière : ils sont éparpillés et agités dans tous les sens.
L'engin s’use, et l’on doit fréquemment renouveler ses fauberts ; aussi, pendant les moments de repos, les matelots sontils occupés incessamment à faire des pièces de filet destinées à remplacer celles qui ne sont plus dans de bonnes conditions. Ils sont si habitués à ce travail, qu'ils le font machinalement et très-vite. J'en ai vu qui, harassés de fatigue et tombant de sommeil, réussissaient à boucler le nœud les yeux presque fermés.
Les hommes relevés du travail du cabestan se groupent à l'avant du bateau, et là. assis sur des tas de filasse, s’occupent, les uns à mailler le filet, les autres à charger les navettes. Celles-ci s’épuisent bien vite, car la grosseur des cordes ne permet pas de les entourer d’une grande longueur : elles deviendraient de gros pelotons impossibles à manier et à faire passer dans les mailles.
Alors les conversations les plus animées commencent, et la gaieté interrompt un moment la tristesse de cette vie pénible, ou bien des chants, souvent harmonieux, couvrent pour quelques instants les sifflements monotones des travailleurs qui s'excitent.
L'engin qui vient d’être décrit est celui d’un grand bateau de 42 à 14 à 15 ou 16 tonneaux.
Dans l'été de l'année 1862, on a repris l'exploitation des bancs de la côte de Kabylie, en vue du cap Bougaroni, et la pêche, qui paraît avoir été fructueuse, s’est surtout faite avec des filets de très-grandes dimensions. Les bras de la croix avaient 4 à 5 mètres, ou même davantage, à ce que l'on m'a assuré, et la pierre était remplacée par la pièce ou gueuse de
298 PÊCHE DÜ CORAIL.
fer très-grosse dont il à été question. Les fauberts, réduits à quatre, étaient très-longs et très-garnis.
Le filet ainsi formé n'était point manœuvré tout à fait comme les autres ; nous l’indiquerons plus loi.
L'engin des petits bateaux présente des proportions bien moins considérables que celui des grands. La croix n'a quelquefois pas 4 mètre de diamètre; elle porte à ses extrémités quatre fauberts composés un peu différemment. A côté des pa quets de corde peu tordue on en ajoute d’autres formés avec de vieux filets ayant déjà servi à la pêche de la Sardine. Ceux-ci s'accrochent très-bien à toutes les aspérités des rochers, et agissent de même sur le Corail.
Les pêcheurs que j'ai interrogés sur la valeur relative de ces deux espèces de filets affirment que la corde peu tordue, étant forte, casse bien le Corail, mais souvent ne le rapporte pas, tandis que les vieux filets à Sardines, s’accrochant beaucoup mieux, ramassent, pour ainsi dire, ce que la première a cassé.
La petite pèche fait une grande consommation de ce vieux filet; elle emploie des fauberts qui sont presque exclusivement formés par lui et qui ne sont pas très-gros : ils peuvent être estimés à peu près à 1 franc (1); mais on doit remarquer que la matière qui les forme étant déjà usée, se déchire facilement et doit être fréquemment renouvelée, ce qui conduit évidemment à une plus grande dépense.
Les Espagnols emploient un engin fort petit, prohibé jusqu'ici sur les côtes d'Afrique, mais qui, chose singulière, est considéré, sur les côtes de France, comme engin ordmaire.
Les Haliens soutiennent que les Espagnols détruisent les bancs de Corail avec leurs grattes : c'est ainsi qu’ils nomment les in-
(1) H ne faut pas oublier que ces appréciations ne sont pas absolues, et l'on doit tenir compte, pour les juger, des changements qui surviennent de temps en Lemps dans les transactions commerciales,
DE LA PÈCHE EN ELLE-MÈME. Mn struments de fer ajoutés à l'engin ordinaire et destinés à racler les rochers.
À l'extrémité de chacun des bras de la eroix, en dehors du faubert, est fixée une sorte de casserole de fer sans fond, dont le bord supérieur est dentelé et les parois percées de trous; ceux-ci servent, les uns au passage de l’eau, les autres à ajuster un petit sac de filet à mailles très-serrées, destiné à recueillir le Corail déraciné ou cassé par les dents de fer et tombant dans son intérieur.
L'engin ainsi formé est très-distinct de celui qu'emplotent les Italiens. Les Espagnols lui attribuent des avantages, mais 1! a des Inconvénients très-sérieux.
Marsighi et Donati (1) (celui-ci semble avoir emprunté au premier, sans le nommer, bien des choses) distinguent l'engin de la salabre. Le premier serait, d'après ces naturalistes, beaucoup plus simple que celui qui vient d'être décrit. H n'aurait que quatre fauberts : un à chacune des extrémités de la croix et des grattes. La seconde serait encore plus réduite, et formée par une barre portant à l'une de ses extrémités une armature de fer, une gratte, semblable à celle des filets des Espagnols, plus un faubert, et à l'autre un poids de fer, un boulet destiné à contre-balancer le poids de l'extrémité servant à la pêche. La barre, suspendue à deux cordes, était tenue horizontale, et pénétrait, apres beaucoup de tâtonnements, au-dessous de; rochers, où elle cassait et recueillait le Corail.
La salabre devait, sans doute, donner des pêches fructueuses; cependant elle est abandonnée : est-ce parce que les armatures de fer sont prohibées déjà depuis longtemps?
Le scaphandre et le bateau sous-marin doivent, a-t-on dit, remplacer tous les anciens engins (2). Sans doute 1ls peuvent
(4) Voy. ces auteurs, loc. cit., les planches destinées à donner l'idée des engins. (2) Voy. Rapport fait à la Société d’acclimatation (Bulletin, années 1836 et 1857, p. 213. séance du 9 mai 1856, séance du 15 mai 1897).
rendre des services, mais quant à remplacer complétement les instruments de pèche, tels qu'ils sont faits aujourd'hui, ou tels qu'ils pourraient être modifiés, cela paraît difficile : on le verra plus loin, quand il sera question du mode d'action des filets ; alors 1l sera facile de montrer leurs avantages et leurs inconvénients, en indiquant les essais qui ont été faits.
Comment on manœuvre l'engin.
Il à été établi déjà que le Corail se fixe et se développe au-dessous des rochers. La pratique l'indique; la science, en faisant connaître la direction des mouvements des larves, le démontre.
On sait de plus que le Corail s'attache à tout ce qui est résistant et solide. C’est donc au milieu des rochers qu'il faut le chercher; sur les fonds sablonneux ou vaseux on n'en trouverait pas.
On nomme banes l'ensemble des rochers, tantôt de forma tion moderne, tantôt de formation ancienne, sur lesquels croît le Corail.
La première chose à faire est évidemment de rechercher les banes, et pour cela deux conditions se présentent : ou bien on les connaît déjà, ou bien ils n’ont pas encore été exploités.
Dans le premier cas, c’est à l’aide de relèvements pris sur la côte que les patrons arrivent à les retrouver. Plus ils ont relevé de bancs, plus ils sont capables et plus ils ont de chances de faire bonne pêche. I va sans dire qu'ils agissent sans aucun instrument, et que l'habitude seule et une mtuition vraiment admähble, aidée d’une connaissance parfaite des moindres accidents de la côte, guident ces hommes dont l'habileté est incroyable.
Des pêcheurs me racontaient que, dans l'exploitation d'un banc nouveau trouvé en vue de la Calle, les relèvements n'étant pas connus de tous les patrons, souvent très-près les uns des autres, les nouveaux arrivants n’accrochaient pas la roche.
I faut donc, comme on le voit, une assez grande précision dans les observations, pour se retrouver exactement au même point ; sans doute les faits que l’on entend raconter sont souvent exagérés, mas cependant 1ls prouvent que les pêcheurs acquièrent une habileté vraiment extraordinaire à revenir à la même place. À Bonifacio, on me parlait d’un patron qui avait gagné le pari qu'il avait fait de laisser pendant tout un hiver son engin au fond de la mer, et de le repêcher l’année suivante.
À la Calle, on m'a affirmé qu'un poupier était assez habile
pour avoir pu repêcher à 60 brasses et assez au large les grandes tenailles avec lesquelles ils nettoient le Corail.
Dans le cas où l'on veut chercher un banc dans un parage inexploré, 1ls’agit de connaître d'abord la nature du fond : pour cela, une longue corde est courbée en anse et lestée dans son milieu, elle est trainée au fond de la mer; lorsqu'elle s'accroche, on en conclut que l’on est sur les bancs, et alors seulement on lance l'engin.
On trouve dans ces faits l'explication de la grande discrétion de tous les pêcheurs quand on les interroge, et surtout de leur méfiance quand on les aborde à la mer, ou quand on leur demande d'aller avec eux à la pêche.
La connaissance qu'ils ont des fonds et de la côte est leur secret ; d'elle dépend presque leur fortune. Ils craignent donc toujours qu'on cherche à profiter de leur savoir, acquis par l'observation. Aussi, quand un bateau arrive de la pêche, son patron se garde bien de dire s'il à fait bonne pri et surtout où 1l l’a fuite. S'il n'agissait ainsi, il se verrit exposé à ne plus exploiter seul le lieu riche qu'il a découvert. #
I ne faut done avoir qu'une confiance très-limitée dans ce que les pècheurs répondent quand on les interroge sur la pêche ou sur la valeur de ses produits ; on peut être assuré que lon ne connaîtra que ce qu'ils veulent bien ou peuvent, sans inconvémient, ne pas cacher.
Un exemple prouvera ce que j'avance. Pour des études que j'avais entreprises sur les autres Zoophytes habitant les mêmes fonds que le Corail, je me faisais apporter tout ce qui se trouvait dans les filets. Une espèce, le Leiopathes Lamarckii, que les pêcheurs appellent Palme noire (Palma nera), vient trèsgrande et très-belle dans les eaux de la Calle et de Tabarca. Un soir, les matelots d'un petit bateau m'en apportèrent de superbes échantillons. Is furent tout de suite interrogés par les autres pêcheurs qui cherchaient à savoir où on les avait trouvés.
Ces Antipathaires croissent à côté du Corail, et comme ils sont très-fragiles, lorsqu'il y à longtemps qu'un banc n’a été pêché, ils doivent être entiers et beaux, et par conséquent le Coral qui est près d'eux doit offrir les mêmes conditions.
Le lendemain, le patron du petit bateau fut, à sa sortie, suivi de loin par les autres; mais il préféra laisser la pêche pour un jour, et, donnant le change à ceux qui l'observaent, 1l alla se placer au nulieu des bateaux qui pèchaient au large.
PA les renseignenients que l’on recueille doivent toujours être accueillis avec la plus grande réserve. Ils ne sont pas toujours exacts, lors même qu'il ne s’agit pas du Corail. I faudrait n'avoir Jamais eu de rapports avec les pècheurs pour ne pas les reconnaître 11, comme ailleurs, faisant un secret de tout ce qu'ils observent pendant leur travail.
Ces faits@rouvent aussi quelle utilité pratique il y aurait à faire une étude détaillée, sérieuse et scientifique de la nature desTonds coralligènes, Combien n'importeraitil pas. en effet,
DE LA PÉCHE EN ELLE-MÈME. 399 de chercher les rapports qui peuvent exister entre la faune, la flore et la géologie des bancs, afin d'établir les relations qui penvent se présenter entre certains produits sous-marins et le Corail, et d'arriver à exploiter des fonds nouveaux dont la richesse serait prouvée pour ainsi dire à l'avance par la connaissance de certaines espèces faciles à pêcher.
J'ai la conviction que des études faites dans cette voie faciliteraient la découverte de banes nouveaux, et surtout feraient sortir de la routine une pêche abandonnée complétement aux chances du hasard.
Les manœuvres de la pêche dépendent beaucoup du nombre d'hommes; il est utile de faire connaître la composition de l'équipage, elle à une grande importance.
L'armement varie dans la grande et la petile péche.
Dans la première, les bateaux ont de dix à douze hommes d'équipage; dans la seconde, ils n'en ont que quatre ou six.
Toujours, pour la grande péche, 1 y à un patron et un poupier; l'un est commandant, l'autre est second. Le premier décide de tout, 1i est maître absolu; 11 ordonne de commencer la pêche dans tel ou tel point, ear c’est lui qui connait les bancs. Le second prend le commandement pendant que le premier se repose.
Il y à quelquefois un mousse qui souvent est le fils du patron et fait son éducation sous les yeux de son père ; 1l aspire, lui aussi, à devenir d'abord poupier ou second, et puis commandant ou patron.
Le nombre des matelots varie entre huit et dix, rarement douze. Cela dépend beaucoup de l’armateur et du tonnage de l'embarcation. Toutes les coralines n'ont pas d’ailleurs le même tonnage.
L'origine des matelots est très-différente. Beaucoup viennent des côtes de la Toscane, Les Génois semblent aujourd'hut di-
minuer. La plupart sont Napolitains et plus spécialement de la Torre del Greco.
La réputation du pêcheur de Corail n'est pas à l'abri de tout reproche. QI faut avoir volé ou tué pour être corailleur » , entend-on souvent répéter. C'est une appréciation qui est presque devenue un proverbe. Le grand-duc de Toscane avait fait autrefois embarquer quelques galériens à bord de chaque coraline partant de ses ports. On peut comprendre, d'après cela, que les matelots de cette classe aient laissé après eux d'assez mauvais souvenirs, car leur conduite n’était et ne devait pas être exemplaire, et leurs antécédents auraient seuls suffi pour motiver le proverbe.
Les meilleurs matelots sont payés 500 et 400 francs pour les six mois de la saison d'été : 1is ne sont pas nombreux; le plus : grand nombre est à la solde de 306 et même de 200 francs.
La nourriture du bord est en rapport avec cette solde : le biscuit (ou galetta, comme l'appellent les Italiens) et l'eau sont à discrétion toute la journée et la nuit. Le soir, chaque homme reçoit une Jatte de pâtes d'Italie fort simplement accommodées; quelques armateurs donnent aussi des oignons, mais le plus souvent les matelots achètent eux-mêmes les fruits qu'ils emportent à la mer.
La viande n'entre, dit-on, dans le menu du corailleur que deux fois dans la saison : le 15 août et le jour de la Fête- Dieu.
Le vin est à peu près inconnu à bord,
Avec une nourriture aussi simple et une solde relativement aussi faible, le travail rendu est cependant considérable et les fatigues prodigieuses. On aurait peine à comprendre comment dans de telles conditions le corps pourrait produire autant d'efforts, si l’on ne remarquait que la consommation de la galette, qui, en fin de compte, représente du pain desséché et de très-bonne qualité, est énorme. On peut dire sans exagération que le corailleur mange constamment. Je n’ai jamais accosté
DE LA PÈCHE EN ELLE-MÈME. 235 un bateau sans voir quelques-uns des hommes ayant un biscuit à la main.
La pèche dure nuit et jour. Six heures de repos, voilà, quand un bateau tient la mer toute la saison d'été, le temps donné à l'organisme pour refaire ses forces. Les relàches sont courtes, et le travail ne cesse complétement que pendant celles du 15 août et de la Fête-Dieu, ou quand le temps est mauvais et qu’il est impossible de tenir la mer. Mais habituellement lorsque le bateau rentre au port, c'est uniquement pour se ravitailler; l'équipage s'occupe, en arrivant, à tirer l’embarcation à terre afin de la gratter et de la débarrasser des plantes et animaux marins qui, se fixant sur sa coque, l’attaquent ou la couvrent d’une couche épaisse, fort nuisible à sa marche. Le reste du temps est employé à charrier de l’eau, du biscuit et le chanvre nécessaire pour entretenir les filets.
Si l'on n'oublie pas que le travail se fait sous le ciel et le soleil brûlant d'Afrique, on comprendra peut-être toute la valeur du proverbe eité plus haut; il signifie certainement aussi que les conditions sont tellement pénibles, qu'il faut être bien malheureux pour vouloir s'y soumettre.
On comprendra encore comment il se fait que les marins français, trouvant meilleure solde, meilleure nourriture et un travail moins pénible, abandonnent la pèche du Corail.
Je vais chercher à faire connaître ce que sont les fatigues de ces malheureux pêcheurs, en mdiquant par quelle manœuvre ils arrivent à obtenir du Corail; mais on ne peut se faire qu’une idée imparfaite de ce travail, si l’on ne va voir la pèche soimême, je dirai même plus, si l'on ne passe quelques jours à bord d'une coraline, ainsi que je l'ai fait.
- Lorsque le patron juge qu'il est sur un banc, il fait lancer engin à la mer.
La voile est orientée d’après la fraicheur de la brise et de ma-
nière à ne pas filer trop rapidement, car cela n'est pas utile pour accrocher la roche.
Dès que l'engin est engagé, on ralentit la vitesse afin de ne pas le briser, et l’on commence les manœuvres de la pêche proprement dite. Si la brise n’est pas forte, si l’on est en calme plat, comme cela arrive si souvent pendant la belle saison, c’est avec les avirons que l’on continue à faire marcher le bateau, et dans ce cas tout l'équipage rame vigoureusement.
Quand la roche est bien accrochée, vient la manœuvre du cabestan (1), que six où huit hommes accomplissent et que le patron combine avec les mouvements et la vitesse de Pembarcation. Ainsi pendant que les uns tournent, les autres rament ou bien orientent la voile, suivant le commandement, suivant surtout qu'il y à où qu'il n°y à pas de brise.
Le câble de l’engin qui à été souvent filé à soixante et quatre-vingt brasses, s’enroule sur le tambour du cabestan, après avoir passé en sautoir sur le plat-bord du bateau, à l'arrière, près de la barre; un homme assis au pied du mât en tient l'extrémité et obéit aux ordres du patron.
Ainsi, à ce moment, deux forces peuvent agir sur le filet; elles sont la conséquence, l’une de la marche äu bateau, l'autre de la traction opérée par le cabestan.
C'est le patron qui surveille et conduit la pêche, en activant, ralentissant ou faisant cesser l'action de l'une ou de l'autre de ces deux forces.
Placé à la barre, il dirige d’abord l'embarcation, puis, quand la roche est accrochée, 11 ne gouverne plus. Cela n'étant pas utile, 1l enlève même souvent le gouvernail.
(1) Le sommet du tambour du cabestan est hexagone et recoit des barres ou bras longs de 3",45.
La hauteur du tambour est de 1",05 à peu près au-dessus du pont.
D'après ces mesures, on voit que les hommes doivent être penchés sur ces barres, et qu'ils doivent passer très-près des plats-bords, sur lesquels ils montent même,
Le plus ordinairement il est assis à tribord, laissant pendre en dehors de l'embarcation sa jambe droite. Il porte devant lui, lié à sa ceinture, un petit tablier de cuir très-épas, destiné à le protéger contre les frottements trop vifs de l'amarre de l'engin, car celle-ci passe contre lui, et appuie même quelquefois sur sa cuisse.
L'engin, en rencontrant les Imégalités du fond de la mer, en s'accrochant à elles ou en redevenant libre, avance par saccades. Les secousses qui sont la conséquence de cette marche produisent dans lamarre un frémissement particulier dont le poupier étudie attentivement les moindres particularités.
D'après les impressions qu'il ressent, 1l commande d'activer le travail du cabestan et d'affuiblir l'action de la voile, ou bien il ordonne une manœuvre inverse, quelquefois enfin 1} les active tous les deux à la fois ou les fait cesser complétement tout à coup.
Ce n'est que par une longue habitude, que par une pratique consommée, que cet homme arrive à sonder et à connaitre avec son engin les profondeurs de la mer, comme le fait, pour ainsi dire, le chirurgien avec son stylet, quand il cherche à reconnaitre la nature cachée du fond d'une plaie.
Les bancs présentent des imégalités, et quand la croix de bois les rencontre, elle s'élève ou s'abaisse ; alors le poupier sent trèsbien que l’amarre, qu'il tient vigoureusement serrée dans sa main, sur où contre sa cuisse, se relâche ou se roidit. Dans le second cas, 1l crie : Molla? ce qui revient à l'impératif français : «Lache! mollis ! » À ce commandement, l'homme assis au pied du mât, et qui tient l’amarre tendue, lâche prise. Le cabestan cesse son action, la corde se déroule et l'engin tombe au fond de l'anfractuosité des rochers qu'il à rencontrée, puis on recommence le travail pour le soulever de nouveau.
Ce n'est qu'après avoir répété plusieurs fois cette manœuvre que l'on ramène le filet à bord. La calle, comme, on dit, est finie.
On comprend que le but de ses relâchements subits de l'amarre est de faire flotter et accrocher les fauberts, de les faire pénétrer, en tombant et s'écartant, au-dessous des rochers où se trouve le Corail.
Que par la pensée on se reporte au fond de la mer, là où un bane présente ses innombrables inégalités rendues plus àpres encore par les dépôts sous-marins qui se forment irrégulièrement, et l’on verra les trente-quatre fauberts éparpillant leurs mailles dans tous les sens et s’attachant à tout. Quels efforts ne faudra-t-1l pas pour les dégager et les ramener ?
C'est en cela cependant que consiste la pêche : accrocher et décrocher les filets, voilà le travail pénible dont nul n'aura l'idée s’il ne fait que passer auprès des corailleurs en pêche ; pour juger des efforts et des fatigues de ces malheureux, il faut avoir séjourné plusieurs jours à bord : alors on se rendra un compte exact de ce qu'est réellement l’état de pêcheur de Corail.
Les matelots sont presque nus, ils ne conservent qu'un calecon. Leur peau brûlée, noircie par le soleil, leur donne une physionomie rude et étrange ; ils chantent cependant pour s’exciter les uns les autres. Leur travail se fait de deux manières : tantôt leurs efforts sont continus, et alors ils s’entraînent réciproquement par un sifflement particulier qui peut se rendre par les syllabes 21-21, sifflées pour ainsi dire avec les dents serrées, tenues comme une note longue de musique et renforcées de temps en temps, mais toujours sans changer de ton.
Les hommes s’arc-boutent, tantôt en appuyant la poitrine, tantôt le dessus de l'épaule, et tantôt le cou, contre les bras du cabestan ; leurs pieds prennent appui sur toutes les parties du bateau, contre les salles des entrées des soutes, contre les plats-bords. Après un certain temps, si l'engin ne se dégage pas, le travail change. Le matelot occupé à tenir roide l'amarre, à la pelotonner, et qui est assis au pied du mât, commence à chanter sur un air lent et monotone des paroles qu’il compose ;
le plus souvent il psalmodie les noms des Saints les plus vénérés, où bien il chante les choses plaisantes qui lui passent par la tête.
C'est une sorte de litanie, dont la réponse est faite par les six où huit hommes du cabestan, qui crient à la fois Carriga-mo ou Carrigo-lo ! «Chargeons maintenant, charge-le, monte-le » (sous-entendu l'engin) ; et ce cri est accompagné d’un effort simultané de tous les matelots, qu'interrompt de nouveau la voix monotone du chanteur.
C'est en assistant à la manœuvre faite au chant du carrigo-lo que l’on comprend bien les fatigues des pêcheurs.
Avec ce sentiment parfait du rhythme musical qui caractérise les Italiens, les uns, rejetant leur tête et leur corps en arrière pendant la psalmodie, se préparent à se précipiter sur la barre qu'ils tennent entre leurs bras et à ajouter ainsi à la puissance de leurs muscles l'impulsion donnée par le poids de leur corps ; les autres, se ployant en arc, quand, placés près des plats-bords, ils peuvent prendre avec na un point d'appui fixe et solide, cherchent, en se détendant et se redressant brusquement, à faire un effort plus considérable encore.
Alors cesmalheureux, haletants, font peine à voir : la chaleur du soleil qui les brûle fait ruisseler leur corps de sueur, leurs veux s injectent ; leur face, malgré sa temte basanée, rougit vivement; les veines de leur cou, gonflées et saillantes, montrent toute la puissance, toute l'énergie de leur action.
Cependant l'engin engagé ne vient pas. Le patron excite ses hommes de la parole et du geste, et lorsqu'un bras du cabestan passe devant lui, il ajoute son action à celle de ses matelots, qui, à chaque cri de Carrigo-lo! avancent à peme d'un pas; il encourage les uns, il gourmande les autres, les efforts redoublent ; enfin il les entraîne, et fait si bien, que tout à coup le filet se dégage, déracine et casse des blocs énormes de rochers.
Alors le travail reprend son train ordmaire, le bruit mono-
2/0 PICHE DU CORAIL.
tone du zizi se fait entendre de nouveau, et l'équipage, quoique harassé, commence à plaisanter. Sa curiosité se réveille, car le filet approche, et il va connaître le fruit de tant de fatigues. La croix est redressée contre le bord, les filets amenés sur le pont; alors on s'occupe de recueillir le Corail. La calle est finie, et si la brise est bonne, il y a un moment de repos.
Tant que l'engin est accroché sur le fond, il joue le rôle d'une ancre. Le bateau peut être considéré comme étant mouillé, il vient à pie et reste en place; mais dès que les filets sont dégagés, la brise et les courants le portent rapidement loin du banc. I faut, pour rejeter de nouveau le filet à la mer et faire une nouvelle calle, revenir au point d'où l'on était parti. Aussi, quand j'accostais les corailleurs au moment de la levée du filet, je me hâtais de recueillir le plus vite possible ce dont j'avais besoin, et de rentrer dans mon embarcation, afin de ne point gèner les manœuvres et de ne pas faire perdre un temps précieux : €'est une précaution que je recommande aux naturalistes qui iront à la mer.
La pèche du Corail, on le voit, est un rude métier ; car, pour obtenir des résultats, il faut nécessairement un grand travail, de grandes fatigues, et ces conditions ne sont obtenues, le plus souvent, que par l'énergie et la fermeté du patron, qui, on doit bien le penser, mérite souvent sa réputation d'homme dur, inflexible et brutal.
Il s’habitue, en effet, peu à peu à ce travail excessif qui nous étonne et nous fait de la peine quand nous ne le voyons qu'en passant, et comme il a souvent des matelots qui n'ont pas, en quittant leur patrie, oublié tout à fait les attraits du /are niente, il est conduit progressivement à les traiter avec peu de ménagements.
Placé sur son petit banc à l'arrière, chaque homme passe, en tournant à son tour, devant lui; heureux s’il ne recoit à ce moment qu'une simple admonestation lorsqu'il travaille mollement.
Les règlements mariiines défendent, 1lest vrai, les mauvais
traitements ; mais combien de coups sont donnés et reçus sans qu'il en soit rien dit, dans ce passage régulier et continu devant le poupier inflexible!
On me citait l’un d'eux comme un des plus rudes et des plus exigeants ; il engageait des jeunes gens à son bord, pour les payer moins, tout-en leur demandant le travail d’hommes faits et robustes. Quand ses jeunes matelots haletants et accablés ne lui paraissaient point rendre un travail suffisant ou se plaignaent de la chaleur, il prenait un seau d’eau et le jetait sur leur corps tout couvert de sueur.
I avait engagé un Jeune marin qui vint me consulter comme médecin. Ce pauvre jeune homme arrivait de la pêche avec une fièvre ardente, ses pieds étaient gonflés et couverts de plaies; il me demandait de le soigner et préférait abandonner ce qui lui était dû que de revenir à bord : « Je suis trop jeune pour mourir » encore », me disait-1l, avec cet accent pénétrant et cette pantomime si expressive que sat employer Ftalien. J'engageai la femme de ce patron propriétaire du bateau à l'envoyer x l'hôpital : «Et comment fera mon mari pour pêcher, s'il n’a pas de » matelots ? » Telle fut la réponse d’une jeune et jolie femme de dix-huit ans qui tenait entre ses bras son premier enfant qu'elle semblait aimer beaucoup. On peut juger par là combien l’appât du gain fait disparaitre tout sentiment d'humanité chez quelques pêcheurs de Corail, et combien leur réputation de brutalité est parfois méritée.
Avec des traitements souvent de la plus grande dureté, 1 y a cependant peu d'exemples de crimes à bord ; mais 1l paraît que lon interdit les couteaux. Toutefois, en 1862, après une véritable conspiration, un patron fut lié, mis à fond de cale par son équipage, et le bateau repartit pour l'Italie. En passant à Bonifacio, la coraline fut reprise et ramenée sur les lieux de pèche.
Il est impossible de songer à faire faire une pêche aussi pénible à des hommes chez qui le sentiment de l'indépendance
est vivement développé. Jamais le Français ne voudra s'astreindre à un travail semblabie, et, à bien plus forte raison, aux traitements et aux durs commandements d'un patron qui excite par tous les moyens, je ne dirai pas qu'il peut, mais qu'il ose employer, pour que la pèche donne le plus de bénéfices possible.
Le travail du cabestan n’est pas le seul, car il faut traîner le filet, et si la brise manque, alors c’est à l’aviron qu'on demande la force de traction. Aussi, presque toujours en été, pendant les calmes, y a-t-il à bord quelques avirons armés.
Les Italiens ont une manière toute spéciale de ramer qui ménage beaucoup leurs forces, tout en donnant une vive impulsion au bateau. Voici comment ils agissent. Chaque homme a derrière lui un petit banc mobile, de peu de hauteur (1); il fait un pas en avant, puis il se laisse tomber en arrière pour s'asseoir sur le petit siége qu'il a convenablement placé. L'extrémité libre de l’aviron, pendant le pas en avant, est reportée en arrière et tenue hors de l’eau. Elle est plongée brusquement dans la mer et agit en étant ramenée vigoureusement en avant, par la chute même du corps. Aussi, dans le second temps, celui qui est véritablement actif, le poids du corps agit plus directement que l’action musculaire, et relativement la fatigue est moindre (2).
L'aspect d’une coraline, quand tout l'équipage, composé de huit à dix hommes, est aux avirons, présente l'aspect le plus
(4) Ces petits siéges ont ordinairement 0*,35 de hauteur.
(2) Gette facon de ramer ou de nager, comme on dit en marine, est très-propre à ménager les forces ; entre chaque coup d’aviron il y-a un repos, et le travail peut ainsi être continué bien plus longtemps.
Aussi les équipages sont tellement faits à cette manœuvre, qu’il est bien rare, à moins que la brise ne soit très-fraiche, de voir rentrer au port les coralines sans que l’équipage nage.
La longueur des avirons est de 5,156, condition qui donne une grande puissance,
animé. Qu'on se représente, en effet, les matelots marchant en cadence, se laissant tomber en arrière tous à la fois, frappant l'eau avec une simultanéité parfaite et accompaenant leur travail soit de chanis ou de bruits entraînants, et l’on se fera une idée du côté pittoresque des scènes que l’on rencontre en mer, si l'on ajoute à cela la beauté du ciel et des eaux bleues de la Méditerranée, et surtout la lumière si chaude qui frappe de ses contrastes saisissants ces hommes à moiué nus et brülés par le soleil.
Le nombre descalles (4) ou des coups de filet esttrès-variable, suivant que la configuration du fond et les courants contrarient ou favorisent le travail, et surtout que l’on cherche à une plus où moins grande profondeur. °
Pendant ie temps que je passai à la pêche, la première Journée le filet fut relevé quinze fois; dans les dernières on ne le releva que sept fois. |
Durant la nuit, le travail continue, mais son activité se. ralentit beaucoup, car la moitié de l'équipage dort et prend les six heures de repos qui lui sont accordées par jour.
Il ne faudrait pas croire qu'il n’y eût aucune exception à ce qui vient d’être décrit.
Après une très-longue interruption, la pèche à été reprise au Cap Bougaroni, sur les côtes de la Kabylie, mais la manœuvre a dû être un peu modifiée.
Vers ce point de la côte d'Afrique, la brise est presque toujours assez fraiche et la mer très-souvent agitée. Il serait difficile, à ce quil paraît, d'y pêcher absolument de la même mameére que dans les eaux de la Calle; aussi les engins ont-ils été formés de croix très-grandes que l'on s’est
(1) On appelle ainsi l'ensemble des manœuvres depuis le moment où le filet est jeté à la mer jusqu'à celui où il est retiré.
21h PÈCHE DU CORAIL.
contenté de traîner, de promener sur les rochers qui, sous la mer, prolongent les arêtes des montagnes de terre. Presque toutes les manœuvres, beaucoup plus simples, du reste, que celles qui ont été décrites précédemment, s’accomplissuent, m'a-t-il été dit, à la voile; les embarcations traînaient tout simplement leurs engins en se dirigeant du large vers la terre. Il paraît que quelques coups de filet ainsi conduits ont produit des pêches abondantes et du Corail très-beau : celase comprend, il y avait bien longtemps que ces banes n'avaient été exploités.
La petite péche est celle que l'on pourrait appeler la péche à la main, par opposition a la grande péche, qu'il serait possible de nommer la péche au cabestan; elle est surtout faite par les Espagnols.
L'embarcation n’est le plus souvent qu'à demi pontée, c’est une barque à pêche ordinaire, avec ou sans cabestan.
Le plus grand diamètre de la croix dépasse rarement un mètre, et les fauberts sont formés moitié de vieux filets à sardme, moitié de cordes peu tordues ; il n'y à qu'un paquet à chaque extrémité des bras, et les cordes portant de loin en loin d’autres fauberts sont supprimées.
Les marins, au nombre de trois ou quatre, soulèvent à bras leur petit engin. Après avoir reconnu et senti la roche, ils cherchent à le faire pénétrer entre les Inégalités et dans les endroits où les grands engins ne peuvent pas arriver; 1ls prennent amsi souvent plus de Corail que les grandes embarcations, toutes proportions étant d'ailleurs gardées.
C’est en faisant pénétrer ces petites croix garnies de graltes sous les rochers, que les Espagnols prétendent faire des pêches extrèmement fructueuses. I est positif qu’une eroix ainsi armée doit pouvoir racler le dessous des grottes et n'épargner aucun pied de Corail.
On comprend qu'un petit bateau, dans ces conditions d’armement, à devant lui un champ bien moins vaste à exploiter
DE LA PÈCHE EN ELLE-MÈME. 245 que les grandes embarcations, car il serait difficile et même impossible de manier à la main, et sans cabestan, un engin à 80 et 100 brasses de profondeur : aussi la petite pêche se fait-elle habituellement à 40 ou 60 brasses au plus.
Les petits bateaux à demi pontés, et montés par six hommes, ont un cabestan dont les dimensions sont proportionnées à leur grandeur, et qui ne sert ordinairement que pour remonter et dégager l'engin. Les matelots semblent préférer manier à la main leur filet que tourner pour le soulever et le laisser tomber à plusieurs reprises.
Ïl existait, en 1862, à la Calle, une petite chaloupe, presque un canot, qui n'était montée que par deux hommes et qui allait à la pêche tout comme les autres.
Entre les très-petits bateaux et les plus grands, il en est de moyens; on comprend, du reste, que la distinetion entre la grande et la petite pêche n'est pas absolue, et qu'elle n’a été ici établie que pour faciliter les descriptions.
Comment faut-il comprendre que le filet agit au fond de la mer?
Quand ilest élevé, puis brusquement abaissé, tousles fauberts, relativement légers, flottent ets'éloignent en rayonnant autour du point qui lesattache. Au commandement de : Molla! (âche!), les filets s'ouvrent ets’écartent comme autant d’éperviers (1). Le patron ne commande cette manœuvre qu'au moment où l'engin, étant près du sommet des rochers, peut tomber dans leurs anfractuosités, et il estévident qu'elle a pour but de faire accrocher les fibres et fibrilles, les cordelettes peu tordues de chanvre à toutes les aspérités. La réussite est quelquefois si complète, l'en
(4) Filet de pêche pour les poissons, qui, lorsqu'il est étendu, représente un véritable cercle,
Il se passe pour ces fauberts un peu ce qui a lieu quand un parachute descend ; la résistance de l’air le fait ouvrir; de même ici la résistance de l’eau écarte des mailles du filet qui tombe,
chevêtrement est tel, qu'on doit casser les fibres pour dégager le Corail.
Il est des Gorgones à écorce âpre et rugueuse qui sont à ce point enlacées dans les fibrilles, qu'il est difficile de les avoir intactes : on les rompt presque toujours pour les retirer. Les coquilles elles-mêmes sont prises et arrachées des roches. Les Térébratules en particulier, qui sont, comme on le sait, attachées par un pédoncule et saillantes à la surface des fonds, sont parfaitement déracmées : aussi j'ai pu recueillir dans les filets des pêcheurs une grande quantité de Térébratulines (1) et de Mergelies (2); mais, pour les avoir, il fallait littéralement les arracher et rompre les brindrilles qui les entouraient.
On comprendra maintenant quels ne sont pas les efforts que doivent employer les matelots pour remonter un engin bien engagé et dont les trente-quatre fauberts sont accrochés par leurs mailles nombreuses.
On entend souvent répéter aux pêcheurs que les courants les gènent. Leur demande-t-on si la pêche est bonne, ils répondent mvariablement s'il prennent peu de chose : « La corriente cattiva, signor. » C’est qu'en effet la direction du courant favorise la pêche ou lui nuit considérablement.
Le Corail, comme la plupart des autres Coralliaires, évite de se fixer sur les parties déclives des rochers tournées vers le nord, et peut-être aussi vers le nord-est et le nord-ouest, Il se place plus habituellement du côté de la lumière, mais en se mettant à l'abri des rayons trop directs. On sait que beaucoup d’Actinies évitent Paction trop vive des rayons du soleil.
J'ai déjà cité l'exemple du Cérianthe qui, dans le port de Mahon, s’épanouit le soir et reste fermé pendant la journée; il abonde sur la côte nord exposée au nudi, et manque à peu près complétement sur les berges du sud exposées au nord.
G) Terebratulina caput-serpentis.
(2) Megerlea truncata.
Si l’on fait une excursion à marée basse dans des localités où la mer découvre des rocs amoncelés, ce n’est pas sur leur surface .que l’on fait des trouvailles, c’est en dessous et bien plutôt du côté du midi que du côté du nord.
On comprend donc que la pêche doive être d'autant plus productive, que les courants sous-marins viennent la favoriser en portant les fauberts de l’engm dans une direction qui leur fait rencontrer le Corail placé comme il vient d’être dit. Aussi les pêcheurs répêtent-ils «la corriente cattivu » , toutes les fois que les courants sont dirigés du nord au sud, et par conséquent, sur les côtes d'Afrique, du large vers la terre. Ce sont au contraire les courants de terre qui, prétendent-ils, les favorisent le plus.
N'y a-t-1l pas là les plus belles études pratiques à faire pour un homme appelé, comme le commandant d’un garde-pêche, à se porter fréquemment sur les bancs? Ne serait-il pas plein d'intérêt de savoir si, par tel ou tel vent, les courants varient d’une manière constante, et si les mouvements de la surface ont une relation avec ceux du fond? N'y a-t-il pas, en un mot, à chercher par des études suivies si la science ne pourrait éclairer la pratique, la guider par des données précises, et lui faire éviter de perdre un temps considérable en changeant ses manœuvres ou ses positions, quand les courants la gênent.
H faudrait enfin déterminer s'il existe des lois qui régissent la direction des courants.
On vient de voir que le travail de la pêche a pour but de faire accrocher le filet aux aspérités des rochers; la chose peut être à ce point réussie et l'engin se trouver si bien engagé, qu’on ne puisse plus le retirer. La croix s’introduit quelquefois dans les intervalles des rochers, et alors, malgré les effortsles plus énergiques et le travail le plus prolongé,1lestimpossible de la faire venir.
Une embarcation fourme de tout ce qui lui est nécessaire doit avoir ce qui peut parer à cet mconvénient. On a vu que l'engin à au mois une valeur de 200 francs; ce serait donc
une grande perte si l'on était obligé de l'abandonner; la suspension de la pêche constitue d’ailleurs un dommage réel.
= On emploie généralement deux mstruments qui réussissent vite et bien.
Ce sont le tortolo et le sbiro.
Le premier est un gros anneau de fonte de fer pesant environ 100 kilos, dont le diamètre extérieur est de 55 à 60 centimètres et le diamètre intérieur de 25, ce qui donne, pour diamètre du cylindre courbé qui forme le cercle, 15 centimètres.
Quand on veut employer le tortolo, on le recouvre d’une corde enroulée en tours serrés autour de lui, afin d'éviter son action directe sur l’amarre du filet; on le suspend par une corde particulière, et alors seulement on passe dans son intérieur la corde de l'engin. L’embarcation est mise à pic, c'est-à-dire que halant sur le câble, elle est amenée perpendiculairement au-dessus du rocher qui la retient.
Alors le tortolo est ché. 11 descend avec toute la rapidité que peut lui donner sa pesanteur, et, en tombant sur les rochers, il les casse et dégage la croix.
L'effet de ce moyen semble sûr, rarement les rochers résistent, et tous les pêcheurs que j'ai mterrogés m'ont paru unanimes pour en louer les bons effets.
Dans quelques circonstances cependant, le sbiro peut seul ramener l'engin.
Le motitalien sbiro veut dire herse. L'instrument dont il est maintenant question rappelle en effet, mais en petit, ce qu’en agriculture on désigne par ce nom.
Il est formé par une pièce de bois presque cylindrique, hérissée de quatre rangées de six gros clous à large tête, enfoncés solidement et inclinés à peu près à 15 degrés.
La pièce de bois est percée d’outre en outre aux deux extrémités et dans des directions qui se croisent à angle droit. Dans ces trous on passe deux cordes : l’une forme une anse ou un
DE LA PÈCHE EN ELLE-MÈME. 249 anneau de deux à quatre brasses, elle est du côté opposé à l'inclinaison ou aux têtes des clous: l’autre est l’amarre même du sbiro.
La manœuvre est toute différente de celle que nécessite l'emploi de lanneau de fer ou tortolo; il faut ici qu'une deuxième embarcation prête son concours. Le bateau qui est dans l'embarras passe dans l'anneau de corde du sbiro, lesté par une pierre, l'amarre de son filet, puis il se met à pic. L’embarcation qui vient donner la main conserve l’amarre de la petite herse. Celle-ci est filée jusqu’à ce qu’elle arrive au fond ; alors en halant sur elle, on cherche à accrocher les fauberts, et en tirant dans tous les sens, on finit par rencontrer la direc- Uon par où s’est engagée la croix, et par lui faire reprendre la route qu'elle avait suivie une première fois.
En comparant le mode d'action de l'anneau et de la herse, on voit que chacun à son avantage. Le premier permet d'agir seul; le second nécessite la présence d'une autre coraline sur les lieux de pêche. Mais évidemment ni l’un ni l’autre ne peuvent suflire à tous les cas qui se présentent. Que l’on suppose, par exemple, une des longues cordes portant les fauberts attachée et nouée autour d’un piton ou d’un bloc de rocher :
Jorsque l'embarcation se sera mise à pie, il arrivera évidemment que le tortolo tombera sur la croix élevée au-dessus du point qui la retient, et donnera une secousse, sans arriver au roc, tandis que la herse, en tiraillant dans tous les sens, pourra parvenir enfin à détacher les nœuds ou à défaire les entortillements qui s'étaient produits.
Il peut d'ailleurs se faire aussi que les rochers soient assez résistants pour n'être point cassés par l'anneau de fer, et évidemment dans ce cas la herse est encore préférable.
I est donc mieux de placer à bord des coralines les deux instruments. L'un d'eux s'ajoute au lest, et la première dépense une fois faite, larmateur y gagne en évitant la perte de temps et parois aussi celle de ses filets.
Les petites embarcations n’ont pas habituellement ces pièces fort utiles ; aussi, s’il leur arrive d'engager leur engin, et si pendant qu'on travaille à le dégager, la mer, devenant grosse, les force à rallier le port, elles sont obligées de l’abandonner et quelquefois de le perdre.
Je viens de déerire la pêche telle qu’elle se pratique dans les eaux de Bone, de la Calle, de Bizerte, de la Sardaigne et de .la Corse. C'est Pancienne tradition sans modifications, sans amélioration.
D’après le baron Baude, qui connaissait parfaitement la question du Corail, les mariniers de la Compagnie africaine savaient manier deux engins à la fois. Pas un patron aujourd'hui ne songe à essayer l'emploi simultané de deux filets (4).
Du scaphandre et du bateau sous-marin. — Emploi de la vapeur.
L'Académie de Marseille, qui avait rejeté la dotation de Peyssonnel (2), couronna plus tard le mémoire dans lequel Béraud décrivait des machines propres à pêcher le Corail, à le détacher des rochers aussi près que possible, sans en casser les branches.
Ces machines agissaient toutes par des armatures de fer. Malgré le jugement de l’Académie, nous nous permettrons d'en blâmer l'emploi, car tout ce qui racle comme une drague nuit à la reproduction ou à l’aecroissement du Corail (3). Aussi parait-il inutile de donner une description détaillée des engins proposés par Béraud.
(4) Voy. Baude, loc. cit., t, [.. p. 205.
(2) Voy. Historique, p. 18.
(3) Voy. Journal de physique, 1792, t. XLI, p. 21. (Mémoire qui a remporté le prit au jugement de l’Académie de Marseille, 1787, par J. J. Béraud de l'Oratoire, professeur de physique et de mathématique au collége de Marseille.)
Dans ces derniers temps, on a beaucoup parlé de certains appareils à plonger, qui ont été très-améliorés, mais est-il possible de penser que l’on arrivera à pêcher le Corail uniquement, et dans tous les parages, avec les scaphandres ou les bateaux sous-marins ? Voilà la question qu'il faut examiner.
Le scaphandre est un appareil très-bon, très-utile, et qui rend les plus grands services dans certaines conditions : comme par exemple dans les réparations des quais des ports de mer, dans les constructions sous-marives, dans l'exploration à l’extérieur des coques des navires, etc. Cherchons s’il est appelé à remplacer entièrement et partout l'engin que nous avons décrit.
On sait qu'il se compose d’un vêtement complet de tissu im— perméable pour le corps, et d’un immense casque de bronze pour la tête, avec des glaces pour permettre de voir, et des soupapes, ingénieusement disposées pour laisser l'air se renouveler et répondre aux besoms de la respiration.
Le casque est en communication avec une pompe foulante qui le remplit constamment d’un air frais et nouveau.
L'homme est vissé (l'expression est exacte) dans cet appareil, et sa vie est à la merci des mouvements de la pompe et de ceux qui la manœuvrent.
Quand le jeu de la pompe gonfle ses vêtements, le plongeur sent diminuer singulièrement sa pesanteur spécifique ; aussi doit-1l prendre à ses pieds des bottes garnies de plomb et mettre sur sa poitrine et son dos des plastrons du même métal. Alors il peut descendre au fond de l'eau.
Le jeu de là pompe foulante doit être très-régulier, sans cela le travailleur éprouve beaucoup de gène. Peut-on espérer d'obtenir cette condition à bord d’un bateau, sur une mer souvent houleuse ?
L'homme enfermé dans l'appareil a toujours une corde attachée à sa ceinture pour faire des signaux. Cette corde, tenue par une personne qui suit attentivement tous ses mouvements, doit être toujours non fortement, du moins un peu tendue,
afin que le signal soit vite et facilement fut. Or, qui voudrait, au large, avec la houle, abandonner sa vie à des signaux aussi incertains, quand le roulis et le tangage commencent à être forts ?
Dans un port, même avec un fond mégal, il est facile de descendre avec le scaphandre et de marcher sans difficulté. Toutefois, après son arrivée, l'ouvrier soulève la vase avec ses lourdes bottines à semelles de plomb, et bientôt 1l agit dans la plus profonde obscurité. |
Mais, dans la mer, c’est bien autre chose. Le fond sur lequel descendra le plongeur sera le plus souvent inégal, comme sur les côtes, comme sur les plages rocheuses que nous voyons à marée basse ; car puisque le Coral vient sur les rochers, on ne peut espérer de le trouver ailleurs.
Sans doute, les difficultés seraient moindres si, comme on l’a représenté, le Coral se développait sur des roches voisines de plages unies et sablonneuses ; alors on pourrait sans peine aller faire la cueillette des rameaux bien développés, en laissant ceux qui n'ont pas acquis une taille suffisante ; mais 1l est loin d'en être toujours ainsi. Comment oser s'aventurer et se promener sur un fond rocheux dans ce costume embarrassant?
Qui voudrait, avec ce vêtement, marcher sur un sol glissant, inégal, et souvent être contrarié dans ses mouvements par les oscillations de lembarcation à laquelle on est véritablement suspendu?
Qui voudrait encore aller s'engager dans une grotte ou sous les rochers avec cet énorme casque et les conduits qui apportent l'air ou la vie? Il faudrait, pour cela, traîner après soi une grande longueur de tube, et, en sortant des anfractuosités du fond, n°y aurait-il pas à craindre que le tube ne se fût entortillé autour des rochers et accroché à quelques aspérités? Or, un simple ploiement suffit pour suspendre l’arrivée de l'air et produire lasphyxie avant que le signal soit fait, que l'on ait remonté le plongeur, et qu'on ait ouvert son casque.
En 1864, dans le port d'Alger, six scaphandres fonctionnaient constamment. Les ouvriers travaillaient avec facilité, mais à quelle condition? La pompe, immobile, fonctionnait avec régularité. Un homme placé sur le quai tenait en main la corde du signal et suivait attentivement le travailleur, le surveillaitavecle plus grand soin, afin d'éviter que, dans ses évolutions, il n'enroulât son tube autour de l'échelle qui lui avait servi à descendre.
Quand j'assistais à ce travail, on me disait que parfois les ouvriers, après avoir marché et troublé l'eau, se perdaient et ne savaient plus se retrouver, entourés qu'ils étaient d’une nuit profonde ; souvent aussi ils glissaient et tombaient.
Que l'on se reporte maintenant à la pèche du Corail : ne voit-on pas qu'au milieu des rochers, sous les grottes, le danger est bien plus grand ; les tubes aériens pourraient souvent s’accrocher, se ployer, et l’arrivée de l'air être interrompue?
Le bateau qui porte la pompe doit forcément être mouillé, afin d'avoir Le plus de stabilité possible. Dans les essais faits 11 y à quelques années, non loin de Djidjelli, et plus particulièrement à Mansouria, les barques avaient quatre grappins, deux à l'avant et deux à l'arrière, et malgré cela, quand la houle se formait, le travail devait être suspendu: Au milieu de ces quatre amarres, les chances de brouiller les tubes et la cordesignal se multiphaient encore beaucoup.
Cependant tout cela n'est pas msurmontable. Aussi ce ne sont pas là les objections les plus sérieuses ; car ce qui fera toujours réfléchir l’homme intelligent avant de descendre ou de faire descendre quelqu'un, c'est certainement la profondeur à laquelle se trouve le plus souvent le Corail.
A 20 mètres, dans les ports, les travailleurs m'a-t-on dit, sont vite fatigués, la pression est déjà considérable. Est-1l possible, avec les appareils tels qu'ils sont aujourd'hui, de descendre à 60, 80, 100 brasses, c'est-à-dire à plus de 90,1920,450 mètres de profondeur ?
La résistance que l'air devrait vaincre pour soulever les soupapes du casque lui ferait acquérir une tension évidemment bien dangereuse, et probablement imcompaüble avec la délicatesse des organes de la respiration et les conditions de Ja eirculation de l’homme.
En supposant qu'on puisse arriver à fournir de l'air dans de bonnes conditions, il faudrait, à ce qu'il paraît, encore cuirasser certaines parties du corps, les mettre dans un vêtement de fer, afin de les soustraire aux douleurs violentes qu'elles éprouvent par suite de la pression de l'eau, pression qui est telle, que l’on m'a cité l'exemple d'un homme guéri d'une hernie par un travail prolongé dans le scaphandre.
Le poids de l’eau sur les parties génitales est des plus pénibles, et la personne qui avait fait des essais à Mansouria m'a dit avoir dû placer un bouclier de métal au devant du basventre, ainsi que sur les jambes de ses plongeurs.
Quand on a revêtu un scaphandre, quand on s'est vu vissé et écroué dans le casque et les boucliers qui le portent, quand on a été chargé des plastrons et des bottines de plomb, on ne peut s'empêcher de frémir à l'idée de descendre sur un fond inégal, où l’on aurait peine à marcher à terre en étant libre, et où l'on serait à chaque instant secoué par les mouvements de l'embarcation communiqués à la corde de sauvetage et au tube qui porte l'air nécessaire à la vie.
Pour toutes ces raisons, 1l paraît impossible; dans l’état actuel des choses, de pêcher avec le scaphandre au large et par de grandes profondeurs. On doit croire que les progrès modifieront les conditions où se trouvent les plongeurs. Mais en ce moment il n'est pas possible d'y songer, tant que lon n'aura pas soustrait l’homme à la pression énorme qu'il supporte extérieurement, tant surtout qu'on enverra dans les poumons un ar aussi comprimé qu'il doit l'être pour vaincre la pression extérieure d’une colonne d’eau de 100, 150 mètres.
À de petites profondeurs, sans aucun doute, la pêche est
possible ; mais y a-t-il, tout près des côtes, autant de Corail qu'on le dit? Voilà une question encore qui mérite des études.
Dans ce cas, les conditions sont plus favorables : on m'a affirmé qu'à Mansouria, sur les côtes de Kabylie, on avait trouvé du Corail à 10 mètres. I y a là évidemment des recherches à faire, des faits à bien établir.
En 1861, on disut à Bone qu'une compagnie catalane avait acheté dix scaphandres et fait des pêches magnifiques au cap Creus, sur les frontières de France et d'Espagne. Je n'ai point vu les choses, mais toujours est-il que des essais ont été faits et que des accidents sont arrivés : l’un d'eux, en particuher, entre les mans d’un homme qui manie le scaphandre avec la plus grande habileté. |
Sur les côtes de France, en 1862, ïl paraît qu'en vue du cap et du village de la Couronne, non loin de’ Marseille, On à avec des scaphandres pêché, en quelques jours, beaucoup de Coral; mais qu'aussi, vers la fin de cette première campagne, l'un des plongeurs est mort.
Cependant on ne s'est pas découragé, et l'on a continué la pêche, malgré de nouveaux accidents. Voici les renseignements que M. Marin, conchylhographe aussi distingué que prompt à servir tous ceux qui visitent les Martigues, a bien voulu me donner. |
À la date du 24 septembre 1863, trois des plongeurs qui avaient fait leur apprentissage dans les ports de Marseille et de Toulon étaient morts: « {ls remontaient sains et saufs, m'écrit » M. Martin, sans éprouver la moindre mdisposition. Une demi- » heure après ils ressentaent un malaise avec envie de vomir, » et deux heures plus tard ils rendaient le dernier soupir. »
La mort n'a été évidemment que la conséquence de la pression à laquelle ces hommes avaient été soumis. Les organes s'étaient congestionnés au fond de la mer, et à l'arrivée à l'air libre, les changements subits de conditions détermmaent des troubles et des accidents cause de la mort.
Les plongeurs ne se sont jamais hasardés à plus de 40 mètres de profondeur; mais 1ls ont toujours pêché au-dessous de 40 à 12 brasses. Ils n'ont pas accusé, d’après M. Martm, les douleurs au bas-ventre dont 1l a été question plus haut; ils les ont ressenties sur les bras et les jambes, mais peu à peu, par Fhabitude, elles dimmuaient beaucoup.
Les produits pendant les deux années se sont élevés à des sommes considérables, aussi paraît-il que les pêcheurs préfèrent le scaphandre à l’ancien engin.
Malgré ces résultats, nous ne saurions modifier notre opinion, et nous dirons qu’en résumé, le scaphandre semble devoir servir avantageusement par un temps calme, à de petites profondeurs; mais que dans les conditions actuelles de pèche, c’està-dire au large et par de grands fonds, son usage paraît aussi dangereux qu'impossible.
Les accidents arrivés à Mansouria et au cap Couronne prouvent d’ailleurs que la pression qu’exerce sur l’homme la colonne d’eau est le danger contre lequel il faut d’abord trouver un remède.
Le bateau sous-marin n’est au fait qu'une cloche à plongeur, profondément modifiée, qui reçoit de l'air ou qui en renferme une provision emmagasinée à l'avance; il s'ouvre en dessous quand on veut explorer le fond sur lequel on le fait descendre. Naturellement la prenuère question à se faire est celle-ci : Est-il possible d'ouvrir un appareil quand on est arrivé à des profondeurs de 60, 80, 100 brasses? Comment l'air ne serait-il pas soumis immédiatement à la pression énorme d’une colonne d’eau de 90, 400, 120, 150 mètres? Que devien-. drait la position de l'homme?
Ce bateau estgrand, et renferme un certain nombre de personnes; aussine peut-il s'accommoder aux inégalités des fonds. Comment, alors, aller faire la cueillette en dessous des rochers, puisqu'il ne permettrait que d'observer le dessus? Quand on
expérimente à Paris, dans la Seine, les conditions sont bonnes : mas quelle différence quand on arrive au large, dans une mer souvent houleuse et agitée !
Ces appareils renferment en eux des germes de très-heureuses applications à la pêche du Corail. Cela peut être ; mais ils doivent nécessairement subir de nombreuses améliorations pour arriver à remplacer complétement, dans toute l'étendue des fonds qu'on exploite aujourd’hui, les engins actuellement en usage.
Si l'on doit améliorer la pêche, c’est surtout au point de vue de la force à employer pour les manœuvres : car les matelots, avec les progres de la civilisation, se soumettront de moins en moins à un travail aussi pénible, à des traitements aussi durs, surtout avec une nourriture aussi simple et une solde aussi faible.
N'y aurait-il pas à chercher dans l'emploi de la vapeur la possibilité de manœuvrer l'engin avec moins de peine, et par cela même ne pourrait-on pas espérer de voir les Francais se livrer de nouveau à une pêche qui en somme est fort luerative ?
Le nombre d'hommes tournant au cabestan s'élève, quand l'engin estgrand et qu'il doit être dégagé, à six, huit, dix au plus. Leur force représente un certain nombre de chevaux-vapeur.
La quantité de force employée pour faire la pêche peut done être évaluée exactement, et pour obtenir une égale puissance, il est facile de calculer la quantité de charbon nécessaire ; aussi serait-il possible de savoir exactement siavec une petite locomobile, on n’arriverait pas au même résultat qu'avec des hommes. remplaçant ainsi les fatigues excessives par la vapeur. Il existe maintenant sur les quais des ports de mer, et même à bord des paquebots, des grues qui fonctionnent par la vapeur avec une rapidité, une précision et une simplicité remarquables : un homme les manie comme il le veut.
Que l’on suppose done connue la valeur d'une petite machine propre tout simplement à enrouler un eäble: la quantité de
LACAZE DUTHIERS. for
charbon nécessaire pour travailler avec cette machine pendant quinze jours, un mois, comme le feraient huit, dix, douze matelots; le nombre d'hommes à une solde plus élevée, nécessaire pour manœuvrer l’'embarcation, et l'on verra si l'on ne pourrait, avec les dépenses du filet qui resteraient évidemment les mêmes, arriver à faire beaucoup plus et mieux, et s'il n'y aurait pas alors à espérer de voir la pêche revenir entre les mains des Français. Les conditionsde travail devenant différentes; elles n’éloigneraient peut-être plus comme aujourd’hui nos marins; j'ai déjà en 1861, dans mon rapport, émis cette pensée.
Par le traité de 1832, le bey de Tunis a abandonné à la France la pêche du Corail sur toutes les côtes de la Régence, moyennant une redevance de 13 000 piastres. Aussi l'étendue de mer à exploiter sous notre autorité est-elle considérable ; elle est presque comprise entre Gibraltar et Tripoli.
La pêche est à peu près libre; elle peut s'effectuer en toute saison moyennant une redevance qui était de 800 francs, mais qui, depuis une convention avec l'Italie, sera, à ce*qu’il parait, de 400 francs par an sans distinction de saison.
Les engins sont tous permis, sauf ceux qui portent des armatures de fer.
Les corailleurs peuvent entreposer, sans payer de droit, les ohjets qui leur sont nécessaires dans les magasins des ports où ils viennent s'inscrire et où ils déclarent avoir leurs dépôts.
Il est difficile que les règlements soient plus favorables aux étrangers et plus préjudiciables aux intérêts français.
Voyons quelles en sont les conséquences?
Il suffit de consulter les tableaux de statistique pour reconnaître que la France a perdu à peu près complétement l’industrie et la pêche du Corail, et qu’elle est loin d’être en voie de les reconquérir. H faut done modifier profondément les règlements, si l'on veut avoir des résultats différents.
Le matelot ou la main-d'œuvre, en lialie, se paye aujourd'hui infiniment moins qu'en France. Il est peu exigeant, et malgré sa réputation de paresseux, il n’en fait pas moins un travail dont pas un de nos marins pe veut se charger.
H suflit d'établir un parallèle entre la vie du corailleur et celle du matelot français, pour comprendre que celui-ci doit nécessurement se refuser à faire la pèche. On peut même ajouter qu'il n'est pas possible qu'il la fasse dans les condions de concurrence qu'il rencontre devant lui.
Tout en [talie est produit à bien meilleur marché qu’en France. L'ftalien est très-sobre, ie Français demande une nourriture assez confortable. Tout ce qui est nécessaire à la vie et à la pêche arrive de Naples en Afrique à des prix qui sont loin d’être ceux auxquels la France pourrait les livrer.
Pour ne ciier, entre tant d'autres, qu'un exemple, voici ce qui existait en 1861. La corde à faire le filet était rendue à la Calle, en provenance d'Htalie, à 90 francs les 100 kilos.
Le chanvre seul, sans être préparé ni tordu, valait en filasse, dans les plaines de la Garonne, où l'on cultive beaucoup cette plante, 90 fr. 50 c. les 100 kilos.
I y aurait donc eu en pius le travail du cordier, les transports par terre jusqu'a Marseille, et par mer jusqu'à la Calle (4).
Cet exemple n'est pas isolé, il en est de même pour toutes les autres productions.
Mais ce qui éloigne surtout le pêcheur français, c’est le travail
(4) On n'oublie pas que les valeurs des denrées changent souvent, et que celle du chanvre en particulier s’est beaucoup élevée en 4863 (voy. p, 226, la note).
et la solde. Un matelot s'engagera dans nos ports facilement à 50, 60, 70 francs par mois à bord d’un bâtiment de commerce. I sera nourri convenablement, il aura du vin; et puis, sil à du travail pénible pendant certains moments, il lui arrivera de jouir d’un repos, d’une liberté relativement assez grands. I aura, à moins qu'il ne soit en mer et par un gros temps, la nuit pour lui.
S'il était coralleur dans les conditions actuelles, sa solde s'éléverait bien rarement à 509 francs pour six mois. Il aurait de l'eau à boire, du biscuit à discrétion, le soir une énorme jatte de pâte d'Italie préparée assez grossièrement, et quelquefois des oignons. Son travail durerait dix-huit heures par jour, et quel travail : tourner au cabestan! Quand il reviendrait à terre, tous les quinze jours où tous les mois, si le temps n'était pas mauvais et si la barque n'avait pas d’avaries à réparer, la relèche, très-courte, serait employée à gratter la coque du bateau pour la débarrasser des animaux ou des plantes qui se fixent sur elle, a charrier de l’eau, du biscuit et du chanvre nécessaire pour une nouvelle quinzaine de pêche.
C'est à peine s’il aurait quelques heures de libres.
I n’est pas possible, après ce parallèle, que l'on puisse songer à vouloir faire, dans les conditions actuelles, revenir la pêche aux mains des Franças, qui, on doit même le prévoir, avec une augmentation de salaire et de bien-être, ne voudraient pas encore faire, pendant une saison d'été, sous le soleil d’Afrique un travail semblable à celui quia été décrit précédemment.
J'ai toujours entendu les marins du garde-pêche qui m'accompagnaient dans mes excursions à bord des corailleurs, répéter que, quelle que fût la solde, ils ne voudraient s'embarquer et se soumettre à un tel métier.
Ainsi, sans aucun doute, la réglementation telle qu'elle est établie, la pèche telle qu’elle est pratiquée, éloignent com plélement les Français. Voilà une première conséquence des
règlements en vigueur.
Mais si la main-d'œuvre française s'éloigne, l'armateur de notre pays continue-t-il à s'occuper de la pêche? Pas davantage; car avec les facilités qui sont accordées aux Ftaliens, 1l n'est même pas possible à un Français de songer à armer un bateau sur les lieux.
Il y a bien quelques colons qui arment, mais presque tous sont des Italiens fixés dans la colonie, faisant venir leur monde et leurs bateaux d'Italie. Encore sont-1l peu nombreux.
Les armateurs sont à Livourne, à Gênes, à la Torre del Greco, à Naples, etc. Il leur est bien plus commode de faire partir leurs coralines tout armées, d'envoyer dans leurs magasins de la Calle ou de Bône les objets nécessaires, que d'aller en Afrique pour compléter un armement qui leur serait plus coûteux, moins facile et parfois impossible.
De plus, ils conservent leur équipage sous les lois de leur pays, et à part la visite de leurs papiers de bord, de leur engin par le commandant du garde-pêche, les différends qui peuvent s'élever entre eux sont réglés par le consul italien, tout à fait en dehors des autorités françaises.
Ils ont donc tout avantage d'armer sous pavillon étranger, avec les faveurs dont ils jouissent ; cela est si vrai, qu'il y a eu même des habitants d'Afrique qui ont fait naviguer leurs coralines sous pavillon étranger, et non sous pavillon français.
Ainsi, la réglementation, telle qu'elle a existé, a dû éloigner, non-seulement les marins, mais encore les armateurs français.
Le trésor de la colome trouve-t-1l quelque compensation dans ces conditions particulières? Pont du tout.
Que l’on suppose, sur nos côtes de France, de beaux et riches produits naturels, se formant seuls et indépendamment de tout soin; que l’on conçoive un droit de 800 et maintenant de h00 francs, permettant, à quiconque le désirerait, de venir exploiter ces richesses en toute liberté, et l’on aura une idée très-exacte de ce qui se passe en Algérie pour le Corail.
Les Italiens, à l’est, les Espagnols, à l’ouest, viennent exploiter cette énorme étendue de côtes qui s'étend de Gibraltar à Tripoli.
Is emportent pour 2 millions 500 000 francs de Corail brut. et ne laissent dans la colonie que là location de quelques magasins, et, quand ils viennent en relàche, le prix des consommations de quelques liqueurs fortes.
Le Corail, pêché brut, représente une valeur perdue, és lument perdue pour notre colonie. Que dirait-on si l’on permettait, moyennant 800 francs, et aujourd'hui 400 franes par an, et par réunion de huit, douze et quinze homines, d'aller exploiter librement, en toute saison, pendant une année, Tes forêts de Chènes-liége? Évidemment il n’est personne qui ne s’élevàt contre une perte aussi directe d'un produit de première valeur.
C'est cependant ce qui se fait pour le Corail.
Gr, voici ce que coûte la recette des droits de pêche.
La surveillance de la pêche a été faite, en 1861 et 1862, par deux garde-pèche : le Corail, à l'ouest, l’Algérienne, à l'est.
de n’ai point les données nécessaires pour établir en détail ce que ces deux bateaux ont coûté à l'État. Mais d’après un renseignement qui m'est fourni par la direction des services civils en Algérie : « La pêche du Corail figure au budget pour » une somme de 35 067 fr. 30 €., qui se partage par parties » égales entre le Corail et l'Algérienne. »
D'une autre part, voici le FRE donné par M. le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, en 1855. Ti y avait alors aussi deux bâtiments de l'État dont les équipages étaient plus nombreux.
« Frais d'entretien de deux navires de l'État, chargés de sur- » veiller la pêche du Corail sur les côtes est et ouest de l'AI- » gérie, personnel et matéri el, 7 15 000 francs (1 »
Le nombre des bateaux étant évalué à deux cents, la somme
(4) Voy. Lettre de M. le maréchal Vaillant (Bulletin de la Société d’acclimatation, avril 1855, p. 485).
totale des revenus,en supposant que touseussent payé 800 francs, était done autrefois de 160 000 francs, diminuée de la redevance de 13 000 piastres au bey de Tunis, et des 75 000 francs des dépenses de surveillance.
Le ministre de la guerre évaluait les revenus nets, toutes les dépenses soldées, à 42 000 francs (1).
Or, maintenant, puisque la prestation est diminuée de moitié, puisque les droits ne s'élèvent plus qu'à 80000 francs, la redevance au bey de Tunis, et les garde-pêche absorberalent, et de reste, la somme, si les dépenses étaient les mêmes qu'en 1855.
D'après des renseignements officiels, on proposerait de réunir désormais la surveillance de la pêche du Corail à celle de la pêche des poissons, et la dépense des deux surveillances étant portée au budget de 1863 pour une somme totale de 86 000 francs, s’abaisserait à 70 000 francs par la réunion des deux services en un seul.
Je ne sais ce que rapporte la pèche du poisson ; mais si le revenu qu'elle donne n’est pas très-fort, on voit, d’après les chiffres cités plus haut, que celuide la pêche du Corail ne peut s’élever aujourd'hui à 40 000 francs 2), et c’est pour ce prix que nous abandonnons à l'Italie un produit ue plus de 2 millions.
Il suffit de constater ces chiffres pour reconnaitre que la France perd des sommes énormes, et que les Ttaliens et les Espagnols font une véritable récolte chez nous, moyennant une faible redevance, sans apporter rien, sans laisser même cet argent qui, dans toute relation commerciale, est la conséquence de l'arrivée des bâtiments étrangers dans un pays.
(1) Voy. maréchal Vaillant, loc, cit., p. 485. |
(2) 80 000 francs, produit de la patente, en supposant deux cents bateaux sans exonérations ; 35 000 francs dépenses des deux garde-pêche : soit 45 000 francs de revenu. On reviendrait presque au chiffre du maréchal Vaillant, qui donnait 42 000 francs. Mais il faut défalquer aussi les 13 000 piastres payées au bey de
Tunis, et certainement encore bon nombre d’exonérations, puisque c’est par elles qu'on veut encourager.
La législation, telle qu'elle existe, est donc mauvaise, en ce sens qu'elle fait de la pêche du Corail une industrie étrangère, au détriment de notre commerce, en même temps qu'elle nous fait perdre une valeur considérable.
Cela est si évident, que presque tous les administrateurs généraux de l'Algérie ont nommé des commissions chargées de proposer des règlements destinés à faire disparaître cet état de choses.
Examinons done ce qu'il est urgent de faire pour répondre à ces besoins.
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Chaque amélioration, et cela en toute chose, à son époque déterminée; aussi ce que l’on conseillait 11 y à quelques années, n'est plus applicable aujourd'hui; ce qui, en 18614, m'avait paru, après bien d’autres, être une mesure excellente, ne peut plus être proposé.
La nouvelle convention de navigation signée le 13 juin 1862 avec l'Italie, ne permet plus de songer à élever les droits à 2 000 francs, et cette proposition que J'avais eu l'honneur de faire, n’a plus de raison d'être.
Pour que la législation sur la pêche fût bonne (il n'est ici question, bien entendu, que de l'Algérie), 1! faudrait qu'elle pût sauvegarder les intérêts etrevenus du Trésor; préserver les bancs et en diriger l’aménagement de manière à en augmenter les produits; enfin, favoriser la colonisation, ou, si l’on veut, la formation d’une colonie maritime.
Examinons donc la question sous ces trois points de vue différents (1).
(1) Dans les appréciations des revenus, on peut calculer en général sur deux cents bateaux, mais ce nombre peut varier, et les chiffres, dès lors, ne sont pas absolus.
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Des intérêts et revenus du trésor.
Des trois conditions qui viennent d’être indiquées, lune a moins d'importance que les autres, par les circonstances nouvelles où la convention de navigation avec l'Italie vient de placer l'Algérie.
Toutes les fois qu'un pays se trouve en face d’une colonisation, son premier but, celui qui domine tous les autres, doit être l’extension, le développement de la population. Si donc il y a un intérèt direct, les revenus doivent être, sinon totalement, du moins en partie sacrifiés, de telle sorte que la prospérité de la colonie y trouve un encouragement marqué.
Qu'importeraient, par exemple, les 80 000 francs que donnera désormais la pêche, si la Calle, Bone et Mers-el-Kebir prenaient une importance considérable, si la population de ces villes croissait rapidement, si la manufacture du Corail s'y établissait ; si, en un mot, les 2 millions 500 000 francs de Corail brut, qui sont perdus pour l'Algérie, se transformaient sur les lieux en ces Coraux ouvrés qui représentent dans le commerce de l'Italie près de 10 à 12 millions !
Il faut donc le reconnaître : dans les conditions actuelles, ces 80 000 francs de droits ont une importance tout à fait secondaire.
Ce qui doit être la ligne de conduite, c’est évidemment de chercher à couvrir simplement les frais de surveillance et d'administration, si même cela peut se faire.
On doit évidemment, non plus courir après des recettes impossibles à réaliser, mais chercher à éviter des dépenses en faisant de la pêche une charge avec des avantages indirects.
On est sans doute frappé de la singulière alternative en face de laquelle on se trouve. Il faut, en effet, entièrement
abandonner la pêche à elle-même, afin de ne rien dépenser, ou bien continuer à s’en occuper, et faire des dépenses qui ne donnent pour le moment presque aucune compensation.
Il est done urgent de prendre des mesures qui, modifiant l'état des choses, promettent en retour des sacrifices du Trésor de nombreux avantages dans l'avenir.
Conservation, amélioration et aménagement des bancs.
La mission dont j'ai eu l'honneur d’être chargé avait surtout pour but de rechercher si les bancs n'étaient pas fatigués par une pêche trop active et continue, s'il ne serait point possible de les aménager de manière à en augmenter les produits en quantité et en valeur, et si, dans la connaissance des faits relatifs à la reproduction, on ne pourait trouver des guides propres à faire réglementer la pêche de façon à obtenir des - résultats à tous égards plus satisfaisants.
Cette question, toute simple qu'elle paraît, prend une extension très-grande : si des moyens se présentent pour améliorer le rendement des banes, il faut aussi que la surveillance vienne apporter son concours, car dans les conditions où elle est faite aujourd'hui, elle est absolument illusoire.
Mais qu'on observe la position de l'administration : si elle prend des mesures prohibitives qui, à coup sûr, amélioreraient l'état des bancs, elle entrave la colonisation (4); si la colonisation fait de très-grands progrès, la pêche s'accroît dans de grandes proportions. Or, si un règlement n’a sagement prévu ces conséquences, les bancs seront certainement plus fatigués encore par une pèche devenue bien plus active.
(1) Ilest entendu qu'il n’est ici question que de la colonisation au point de vue de la pêche.
I faut donc que les règlements soient transitoires et s’améliorent avee les progrès de la colonisation.
Différentes questions secondaires se présentent et doivent être examinées successivement :
1° La pèche peut-elle être continuée dans toutes les saisons de l'année ?
Ici les études de la reproduction trouvent naturellement leur place.
Bien que la distinction qui existait autrefois entre la pêche d'hiver et la pêche d'été ait disparu dans les règlements, cependant encore, pour les armements, il y à deux saisons parfaitement distinctes : la saison d'été et la saison d'hiver. Les matelots s'engagent pour l'une ou pour l'autre.
La pêche d'été commence au 1° avril et finit vers le 29 septembre ; celle d'hiver commence au 4 octobre. Les engagements pour celle-ei ont lieu dans les derniers jours du mois de septembre, et les bateaux reprennent la mer après la Notre- Dame du 8 octobre. C’est aussi dans les premiers jours d'octobre que les bateaux qui ne doivent pas rester en Afrique pendant l'hiver, et c’est le plus grand nombre, partent pour Ftalie.
Si l’on compare les pêches dans les deux saisons (et cela est important, comme on va le voir), on peut se rendre compte de la nécessité qu'il y aura plus tafd à modifier le règlement.
Sans aucun doute, la pèche d'hiver a le M au point de vue du nombre des jours de travail, et avec les procédés actuels on ne peut songer à la faire par un gros temps; les embarcations, quoique parfaitement taillées pour tenir la mer, ne sauraient garder le large avec les coups de temps qui sont si fréquents, pendant l'hiver, en ad aussi, à ce point de vue, l'été est réellement aujourd'hui ia saison de la pêche.
Quant à la quantité du Coral pêché, il n'en est pas de même.
On se rappelle que la partie des rochers sur laquelle se fixe le Corail est plus ordinairement exposée du côté de la lumière. Les courants sous-marins de terre, sur les côtes d'Afrique, ont donc une grande influence en poussant les filets sous les grottes garnies de Corail. Ces courants existent bien plus souvent en hiver qu'en été; de l'avis de tous les pêcheurs que J'ai pu mterroger; aussi, à égal nombre de jours de pêche, la récolte est-elle plus abondante en hiver qu'en été.
S'il est vrai queles courants soient plus favorables dans une époque que dans une autre, 1n°y a rien de surprenant dans les résultats. Cette opinion est généralement répandue, et il faut bien qu'elle soit fondée sur quelques observations de la pratique.
L'étude des produits de pèche permet d'établir quelques faits intéressants qui viennent à l’appui de cette opinion.
Le Corail dans les caisses, tel qu'il est vendu par les armateurs, se présente sous deux états différents : 1l est sans écorce, ou il est revêtu de la couche polypifère desséchée. Dans le premier cas, il a bien la couleur rouge ordinaire du Corail de la bijouterie, ou bien une couleur terreuse, parfois comme brunâtre ; dans le second, sa temte est rouge brique. L'un à été pêché mort, l'autre a été détaché vivant.
Le Corail d'hiver est presque tout couvert d'écorce, et dans l'été la quantité de Corail mort est relativement fort grande.
J'ai pris dans les caisses au hasard un nombre de kilos assez considérable, et le Corail mort étant choisi et pesé à part, ainsi que le Corail vivant, j'ai trouvé le rapport de deux à un. Ainsi, en été, on pêche les deux tiers de Corail mort. C'est évidemment celui qu'ont cassé les filets et qui est tombé dans la vase.
On voit, dans ces proportions, certainement la preuve de
l’action des courants sur les filets. Si en hiver les fauserts rapportent plus de Corail vivant, ilne faut en chercher la raison que dans leur passage dans les pomts où il existe, c’est-à-dire sous les rochers (4).
On m'a montré à Bone une caisse remplie de Coral venant des côtes d'Espagne. Il n’y en avait que très-peu de mort; il était d’un beau rouge de brique et tout couvert de son écorce. On n'a pas perdu de vue que les Espagnols pêchent avec de petits engins propres à pénétrer directement dans les anfractuosités des rochers, qu'ils arment souvent leur croix de grattes, c'est-à-dire de couronnes où armatures de fer, et qu'ils récoltent plus particulièrement des rameaux encore suspendus aux rochers. Dans ces conditions, 11 n’y a rien d'étonnant, uon plus, de voir les produits de la pèche consister en Corail presque exclusivement vivant.
Revenons maintenant aux faits relatifs à la reproduction.
EH n'est n équitable, ni prudent, dans les circonstances actuelles où se trouve la navigation, de supprimer la pèche pendant la saison de la reproduction.
La gestation est, on se le rappelle, fort longue, puisque dès le commencement d'avril, jusqu'au commencement de septembre, on trouve les Polypes avec des œufs. Si done on suspendait la pêche pendant que le Corail pond, on devrait complétement supprimer la saison d'été ; évidemment cela n'est pas possible dans les conditions actuelles.
La naissance des larves paraissant être plus active à la fin d'août et au commencement de septembre, on se demande st, à ce moment, il n'y aurait pas avantage à suspendre la pêche. Mais en y réfléchissant bien, on trouve que ce temps serait bien peu
(4) Jai prié M. Martin, des Martigues, d'interroger les scaphandreurs du cap Couronne. pour savoir si le Corail aimait à se placer réellement en dessous des rochers. Is ont répondu affirmativement, On à donc là de visu une preuve de ce fait indiqué depuis si longtemps par la pratique et démontré par l'embryogénie,
de chose, comparé à la durée de la pêche pendant toute la période d'ovulation. Ces quinze jours ou un mois de suspension n'auraient pas une efficacité bien grande sur la multiplication du Corail. ù
On comprendra peut-être mieux ma pensée en prenant un exemple en dehors des faits relatifs au Corail. Une Gorgone ou Aleyonaire à axe corné (la Gorgonia sublihs) fait ses petits à partir de la fin d'avril, mais surtout de mai au commencement de juillet; après cette époque elle ne renferme plus un seul œuf. Pour elle il serait facile de pouvoir assigner une époque pour la pêche, et, sans aucun doute, la suspension pendant la période qui vient d'être indiquée aurait une grande influence sur la multiplication ; mais pour le Corail il n’en est pas ainsi, puisque sa reproduction se prolonge pendant toute la belle saison.
Si l'administration de l'Algérie arrive à créer tous les ports qu’ou lui demande, sans aucun doute 1l serait utile de favoriser la pêche d'hiver au détriment de la pêche d'été, car il y aurait avantage à voir pêcher le Corail quand 1l n’est plus en état de reproduction, et ensuite parce que les pêcheurs, forcés de passer l'hiver en Algérie s’habitueraient à y séjourner et à s’y fixer peut-être. La pêche d'hiver est fructueuse, on l'a vu, mais il faut, pour que le pêcheur s’y adonne, qu'il puisse trouver des ports toujours abordables et sûrs, lorsque les gros temps le chassent des bancs.
I eût été plus brillant, je le sais, de présenter des mesures nettes et positives, analogues à celles que l'on voit si fréquemment indiquées dans les autres branches de la pisciculiure. Pour les administrations, ces propositions clairement définies sont toujours les bienvenues ; mais, on ne saurait trop le répéter : en Algérie, tous les règlements maritimes doivent se lier à l'amélioration des ports, aux progres de la colonisation,
et l’on ne peut sagement proposer tout d'abord des mesures définitives telles qu'elles devront être prises par la suite.
2° La pèche peut-elle être continuée toutes les années ?
À cette question se rattache l'aménagement des bancs ou leur mise en coupe réglée.
Ici point de doute, les banes doivent se reposer, afin que leurs produits s'aceroissent, se multiplient et prennent de la valeur.
Dans la pratique, on trouve cette opinion . il y a eu du Corail, il y en a, et il y en aura toujours. C'est là une de ces croyances erronées comme on en rencontre tont d'autres, et surtout de si fortement enracinées dans l'esprit des pêcheurs.
Toutefois, à côté de cette manière de voir, on en trouve une qu'il importe de signaler : elle est la critique la plus juste que l’on puisse faire de la première.
Si les courants n'étaient jamais contraires, s'ils venaient, toujours de terre, pendant le beau temps, 11 n°y aurait bientôt plus de Corail, me disait un vieux marin qui à fait la pêche lui-même et qui en connaît parfaitement toutes les manœuvres, toutes les conditions et surtout toutes les difficultés.
Les courants contraires, voilà ee qui protége les bancs contre les dévastations, ajoutait-11.
Les pêcheurs, malgré les fausses opinions qu'ils ont, finissent par reconnaitre eux-mêmes que, lorsqu'on pêche d'une manière continué et très-active sur un même banc, les produits diminuent bientôt.
Les faits parlent d'eux-mêmes.
Près de la Calle, les petits bateaux avaient, 1l y a quelques années, découvert, non loin de la côte, un banc nouveau. Il était riche. Tous les pêcheurs l'exploitèrent à la fois, ils s’y portérent en très-grand nombre, et il fut à ce point dévasté, qu'on ne le pêche plus. Cela m'a été raconté par les pêcheurs
mêmes qui avaient assisté à l'exploitation. Supposons maintenantique dans quelques années on revienne sur ce banc, et que l'on pêche de nouveau du Corail alors qu'on n’en trouvait plus. N'est-il pas évident que la durée de accroissement répondra à peu près à la durée du repos du bane, et ne sera-ce pas là l’une des expériences indiquées plus haut (1)?
I est un livre, fort bien fait, où l'on trouve les questions relatives au Corail traitées avec une grande supériorité de vue, et qui renferme des renseignements présentés trop souvent ailleurs comme nouveaux, sans que lon cite la source où ils ont été puisés : Je veux parler de l'ouvrage de M. le baron Baude sur l’Algerie. On y trouve le fait suivant (2) :
«… La découverte de très-beaux bancs de Corail sur la » Pianosa rendit, en 1807, aux pècheurs de Livourne une » grande activité. Issy portèrent en foule, et les bancs étaient » épuisés en 181 / : ils ne paraissent pas s'être regarnis depuis. » Cet exemple n'est pas le seul... Le prolongement sous-marin » du Monte-Cristo, qui était autrefois riche en Coral pourpré » (Jania rubens), ne S'est pas relevé de son épuisement, et s'il » faut remonter jusqu'à l'antiquité, l'île Gorgone ne fournit » plus le beau Coral qu'on y recueillait du temps de Pline. »
Si les côtes d'Afrique ne sont pas épuisées, 1l faut le dire, on se plaint de la petitesse du Corail, et dans l’année 1864, à: la Calle, les beaux échantillons n'étaient pas communs.
À côté des faits positifs d'épuisement, il y à aussi les faits qui montrent que là où l'on n'a pas pêché depuis longtemps, les Coraux ont une grosseur considérable, preuve de leur accroissement pendant le temps de repos.
Dans l'été de 1862, les bateaux corailleurs se sont portés sur
(1) Voy. plus haut, p. 2035.
(2) Voy. Baude, loc. cit., 1. I. p. 210.
AMÉLIORATION DES RÈGLEMENTS. 273 les côtes de la Kabylie, au nord du cap Bougaroni. Ils avaient les engins très-grands dont 1} à été question précédemment. Ils ont fait de bonnes pêches, et à la Calle J'ai vu des Coraux de fort belles dimensions provenant de ces parages.
En 1865, dans la saison d'été, on a découvert un banc nouveau dans le golfe de Mansouria, et le Corail, quoiqu'un peu trapu, était cependant gros.
Du reste, M. Baude rapporte des faits non moins positifs :
« En 1831, sept bateaux qui se sont avancés sur les gise- » ments vierges du golfe de Collo, en ont tiré, en quinze jours, » 3900 kilogrammes de Coraux de dimensions énormes » cette pêche à fait la fortune des patrons qui étaient proprié- » taires de leurs barques (4). »
Ainsi, que l’on considère la petitesse des Coraux pêchés sur les banes longtemps exploités, ou là beauté des produits des banes nouveaux et longtemps reposés, toujours on arrive à ce résul-
tat facile à prévoir : le repos des bancs est nécessaire pour que le Corail puisse prendre un accroissement convenable.
Une premiere conclusion se présente done : il faut mettre le fond de la mer en coupe réglée, 1! faut l'aménager comme une forêt.
J'invoquerai encore iei l'autorité du même auteur, un des hommes qui avaient certainement le mieux étudié la question du Corail au point de vue pratique.
Apres avoir cité combien les Coraux s'étaient accrus pendant la suspension de: la pêche, lors de la guerre d'Égypte, ce qu'on à vu déjà, M. Baude ajoute : « On sentit que l'exploita- » tion des Coraux voulait être aménagée comme celle des » bois, que la végétation sous-marine avait aussi sa maturité et » ses chances d'épuisement (2). »
(1) Voy. Baude, l’Algerie, t. 1, p. 2536.
(2) Voy. id., ibid., p. 208.
En mettant les bancs en coupe réglée, les pêcheurs seront forcés d'aller chercher des exploitations nouvelles, et le jour où l’on interdira la pêche dans quelques zones, ce jour-là 1l y aura certainement des bancs nouveaux de trouvés, et ce n'est pas s'engager que de dire qu’il ÿ en aura beaucoup.
Un fait vient de se passer en 1863, qui prouve combien cette mesure est nécessaire. Les pêcheurs eux-mêmes se sont dispersés, ils ont abandonné quelque peu les eaux de la Calle pour aller dans celles de Djidjelli; ils ne revenaient que de temps en temps pour s’approvisionner.
N'est-il pas évident qu'il y à urgence à diriger ces déplacements et à déterminer des zones où la pêche sera permise, et d’autres où elle sera interdite. Ne peut-on pas ajouter que les étrangers, perdant beaucoup de temps pendant les voyages d'arrivée et de départ, seront sollicités par leurs intérêts mêmes, sinon à se fixer, du moins à séjourner dans la colonie.
Mais s’il n’y à aucun doute sur l'utilité et la nécessité même d’une mise en coupe réglée, on se demande s'il est prudent d'appliquer la mesure immédiatement.
Il ne faut point se le dissimuler : sion veut faire marcher de front les progrès de la colonisation et l'amélioration des pêches, on doit encore retarder l'interdiction de la pèche dans certaines zones, du moins pour une partie des pêcheurs.
I faut établir deux catégories : l'une pour les grandes embarcations, l'autre pour les petites.
On verra, quand il s'agira de la colonisation, que l'un des moyens les plus sûrs de faire fixer les corailleurs, c'est de favoriser les matelots de la petite pêche, ceux qui manient l'engin à la main, ne traînent pas, après leurs faibles embarcations, ces grands filets, et pèchent le plus souvent à la part.
Les petits bateaux ne s'écartent pas, ils ne vont pas au lom des parages habituellement fréquentés : pour eux, done, la pêche doit continuer à se faire dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui, elle ne doit pas être astremte aux coupes réglées.
Au contraire, il est utile d'établir des zones pour les grands bateaux, qui seront ainsi forcés d'aller à la recherche de bancs nouveaux, surtout dans des eaux où ne peuvent s'aventurer les petites embarcations. Par cette mesure, la surface des fonds exploités doublerait bientôt détendue.
Les grandes coralines tiennent la mer pendant plus de quinze jours. Il en est qui, parties de la Calle, sont restées plus d’un mois au nord de la Galite, ou sur les côtes de Bizerte, à chercher des gisements inexploités. L'une d'elles apporta un pied de Corail dont elle demandait 1500 francs.
En 1862, les pêcheurs n'ont-ils pas eux-mêmes donné l'exemple de cette recherche loin des ponts habituels? N'ont-1ls pas exploité les bancs de la côte de Kabylie? I n'y a donc plus qu'à les diriger, et pour cela prendre la mesure que j'mdique.
3° Droit de pêche réservé pendant un temps limité à celui qui aurait découvert un banc nouveau.
Les patrons des petits bateaux font une réclamation qui semble juste, elle doit être prise en considération.
Quand un bane inconnu est découvert, les produits en sont habituellement abondants et beaux. Or, si les petits bateaux ont fait la découverte, et si les grands arrivent en foule, dès que la nouvelle est connue, ce qui ne manque Jamais d’avoir lieu, les premiers doivent abandonner la place, car 1l leur serait difficile de travailler à côté des seconds sans éprouver des avaries.
Ne serait-il pas juste d'assurer l'exploitation, pendant un temps déterminé, à celui qui aurait fait la découverte?
Dans l’industrie, nous voyons donner un brevet qui garantit à l'inventeur la jouissance du fruit de ses recherches; pourquoi un pêcheur qui à passé du temps à chercher, et par conséquent à ne rien gagner, se verrait-il dépossédé de son droit par le plus fort?
Au reste, les armateurs des petits bateaux qui m'ont adressé
cette réclamation, que je me suis fait un devoir, d'après leurs désirs, de faire connaître à l'administration, ne demandaient pas exclusivement, pour celui qui aurait découvert le banc, une propriété absolue, ils désiraient seulement que les grandes embarcations, au milieu desquelles il leur est impossible de pêcher sans avarie, pussent être tenues à l'écart pendant un certain temps.
On peut affirmer que les pêcheurs chercheraient bien plus activement des exploitations nouvelles, s'ils étaient assurés que l'exploitation leur fût acquise pendant un certain temps.
Us s’épient les uns les autres ; ils cherchent à savoir quelle est la valeur des produits que chacun d'eux rapporte, afin de se supplanter sur les bancs.
On se rappelle l'exemple de ce pêcheur qui préférait sacrifier ses journées de travail plutôt que de @venir dans un lieu dont l'exploitation lui eût été disputée bientôt par ceux qui le surveillaient et le suivaient la nuit à sa sortie du port (4).
Ce serait encourager la petite pêche et l'extension des recherches, en même temps qu'il v aurait justice à rendre cette mesure générale pour tous les bateaux.
Il sera donc important, quand la législation sera refaite, d'examiner une proposition tendante à assurer le droit exclusif d'exploiter un bane nouveau à celui qui en aurait fait la découverte, en lui permettant de placer une bouée ou un signal que les autres bateaux ne pourraient approcher à plus d’une ou deux encàblures, pendant quinze jours de pêche réelle, non compris les suspensions pour cause de mauvais temps ou de force majeure (2).
(1) Voy. plus haut, p. 232.
(2) Il n’y a pas à se le dissimuler, une telle mesure augmenterait beaucoup les charges de la surveillance ; mais, on l’a déjà vu, si la réglementation est modifiée, sans aucun doute le mode de surveillance, tel qu'il existe actuellement, doit être lui-même complétement modifié, et dès lors cette mesure, qui est de tonte justice, pourrait entrer dans les nouveaux règlements,
h° Peut-on créer des bancs nouveaux ?
Ilest difficile de traiter aujourd'hui une question de pêche sans que la pisciculture se présente à l'esprit.
Dans un rapport adressé à M. le maréchal Vaillant, alors ministre de la guerre, au nom d'une commission prise dans le sem de la Société d'acclimatation, M. Focillon à avancé, d'après les témoignages de M. de Montgaudry, que de temps immémorial on faisait des ensemencements de Corail sur les côtes de la Sardaigne (L).
J'ai mterrogé, à cet égard, bien des pêcheurs et des armateurs connaissant toutes les exploitations de la Méditerranée, et quand je leur ai parlé de cela, non-seulement ils n'ont pu me donner de renseignements même vagues, mais ils ne m'ont pas compris. Je suis loin de mettre en doute des faits avancés aussi positivement; mais ce que je puis dire, c’est qu'en Corse et en Algérie Je n'ai rien vu de semblable, et qu'en outre, les pêcheurs qui ont longtemps fréquenté les côtes de Sardaigne m ont dit ne pas savoir ce dontje voulais parler.
Les essais que l'on tentera pour chercher à augmenter l'étendue des fonds coralligènes et à créer des bancs artificiels seront certainement difficiles, mais surtout très-dispendieux.
En hiver, la côte de l'Algérie est fort imhospitalière ; les brisants qui se forment dans presque toute son étendue, bouleverseront les pierres chargées de Corail, si on les dépose au fond de la mer par une faible profondeur, et à de grands fonds les difficultés sont bien sérieuses.
En été, la mortalité si prompte et si constante du Corail ne semble guère indiquer cette saison pour faire des essais, bien
(1) Voy. Bulletin de la Société d'acclimatation, t IF, mai 14856, p. 221 :
«M. le baron de Montgaudry, l’un de nos plus dévoués coilègues, affirme lui- » même que sur les côtes de Sardaigne, un ensemencement du Corail à main » d'homme se fait traditionnellement, et réussit avec promptitude et facilité. »
qu'elle soit éminemment propre cependant aux expériences, en raison des calmes.
Le printemps et le mois de septembre seraient les époques où les expériences pourraient être tentées.
Mais une donnée manque pour les faire avec des chances de succès : on ne connaît pas la nature des bancs. N’est-il cependant pas logique et nécessaire de commencer par les connaître, afin de porter du Corail dans des points et sur des fonds sem blables à ceux qu'il habite ordinairement?
En instituant et continuant les expériences indiquées plus haut, pour résoudre la question de la durée de l'accroissement du Corail, on pourrait trouver des éléments propres à essayer les ensemencements.
Des briques ayant une certaine conformation, et sur lesquelles viendraient se fixer les larves, seraient dans de bonnes conditions pour être transportées dans des lieux bien choisis à l'avance.
On le voit, pour faire des expériences de coralliculture, il faut devant soi du temps, et surtout de l'argent, car on doit compter sur des dépenses sérieuses.
Les moyens et le temps dont Je disposais ne m'ont pas permis de m'occuper de cette question, qui, du reste, est trèsdifficile à résoudre.
La mer d'Afrique est loin d'offir cette tranquillité, ce calme, ces abris toujours nécessaires aux succès des tentatives. D'ailleurs, sans des études préalables sur la nature des fonds, bien dés éléments du problème manquent.
C'est dans les points des côtes de France où l'on à, dit-on, employé avec succès le scaphandre, qu'il serait utile d'entreprendre quelques essais. ls montreraient dans quelle mesure on peut espérer de réussir, et permettraient d'aborder avec plus de prudence et de certitude des entreprises vastes et coûteuses
(Ws e) [Jt)
Nécessité de connaître les bancs.
D'après ce qui vient d'être dit, on voit qu'il ne suffit pas de décider que les bancs seront mis en coupe réglée, mais qu'il faut savoir où ils sont pour établir des crconseriptions.
Si je m'en rapporte aux observations qu'il m'a été donné de faire, je crois urgent que l'administration de l'Algérie cherche à connaître les bancs de Corail, comme sur les côtes de la France, l'administration de la marine connaît ceux d'Huîtres.
I faut que les fonds soient étudiés, pour être méthodiquement livrés à la pêche quand les produits seront dans de belles et bonnes conditions pour le commerce. 1] faut, en un mot, que la richesse de la côte de l'Algérie soit aménagée d'une mamere régulière.
L'étude que je propose est un grand travail; mais, dans les relations de la flore, de la faune et de Ja constitution géologique des fonds coralligènes, on trouvera, il faut l’espérer, des renseignements qui feront sortir les pêcheurs de la routine où ils restent.
I faut surtout espérer que le nombre et l'étendue des parties de la eôte riches en Corail se trouveront augmentés par suite des explorations intelligemment conduites.
Rien n'est fait dans cette voie. On est absolument au commencement des études, aussi peut-on craindre de rencontrer des difficultés dépendant des habitudes prises : quand on passe de la liberté la plus absolue à une réglementation sérieuse, on doit toujours s'attendre à trouver devant soi une vive répulsion, et le plus souvent des observations qui se résument et se terminent par ces mots consacrés : C’est bien difficile, c'est impossible. Pour moi, n'ayant pas à me préoccuper des moyens de faire, j'indique ce qui me paraît utile et nécessaire.
Dans tous les cas, 1! y a là pour les commandants des gardepêche, des sujets de recherches les plus intéressants et les plus variés. j
Noter par des sondages la profondeur des points où se trouvent les bancs de Corail; établir la topographie des fonds ; recueillir le plus grand nombre d'êtres organisés végétaux ou animaux, avec la position exacte en profondeur, en latitude et longitude où ils auraient été pêchés ; étudier les courants sousmarins quand les pêcheurs s'en plaignent, et voir s'ils ont une relation avec ceux de la surface, avec le calme, la température, les vents; chercher s'il existe un rapport entre la conformation des côtes, des chaînes de montagnes et les fonds : voilà certainement des recherches dignes d'occuper un officier pendant les deux années de son commandement. Heureux encore S'il parvenait, dans une aussi vaste étendue de côtes que celle qu'il à à surveiller, à faire une partie de ce travail.
La durée de la suspension de la pêche dans des zones circonscrites doit être subordonnée évidemment à la durée de l'accroissement du Corail. Or, on à vu qu'il était nécessaire de faire des expériences, et que sans elles on ne pouvait raisonnablement assigner des limites certaines.
Iest donc beaucoup à regretter que l'administration de l'Algérie n'ait point, dès 1862, pu commencer à s'occuper des propositions que j'avais faites : car, pour établir des coupes réglées, 11 faudra bien y revenir, et l'on aura perdu du temps.
I n'existe, en effet, que cette seule indication de quatre années de suspension de la pêche pendant la guerre d'Égypte, après laquelle le Corail parut plus beau.
On le voit, 1l y a tout à faire encore.
Mais, 11 faut le remarquer, les mesures qui seront prises ne peuvent être définitives, et ce n’est que progressivement qu'elles doivent être introduites dans la législation.
En résumé, il est urgent que les banes soient connus, non-
AMÉLIORATION DES RÊÉGLEMENTS. 281 seulement au point de vue de leur position, mais encore de leur valeur comme rendement et qualité ; que les expériences sur la durée de l'accroissement soient continuées et variées de toute manière, afin d'avoir une base exacte pour pouvoir assigner un terme à la durée du repos. Il faut, en un mot, que ce qui se pratique pour les Huîtres se pratique, autant que cela est possible et applicable, pour le Corail.
De la surveillance.
Si l'on arrive à modifier les règlements, forcément la surveillance ne peut rester dans les conditions où elle se trouve.
Aujourd’hui les garde-pêche se bornent à constater que les roles d'équipage, que les patentes de pêche sont en règle, et que les engins non prohibés sont seuls employés.
Quelques excursions suffisent pour attemdre ce résultat, car les papiers du bord sont presque toujours réguliers, et les Espagnols seuls paraissent être en contravention pour leurs filets. Les Italiens, qui sonten majorité, n’emploient point de dragues de fer.
Pendant l'hiver, jusqu'à aujourd’hui du moins, le peu de sûreté du portde Bone avait fait revenir enrelâche le garde-pêche à Alger, où il restait sept mois presque entièrement désarmé.
La surveillance n’était donc en réalité que de cmq mois dans l'année.
Il est évident que si la pêche est suspendue dans quelques parages, nécessairement la surveillance prendra une tresgrande activité : car les coralines ne manqueraient pas de se rendre sur des banes en repos, elles y trouveraient tout avantage.
Aussi peut-on dire que, si l'on fait des règlements dans le sens qui vient d'être indiqué, le mode de surveillance existant en ce moment doit lui-même être complétement modifié.
Voici ce que J'avais cru devoir proposer dans mon rapport
adressé à M, le gouverneur général de l'Algérie, en novembre 1861.
D'après les renseignements que J'avais recueillis, une surveillance exercée par de petites péniches pouvant se haler à terre pendant les mauvais temps paraissait devoir atteindre parfaitement le but.
Six où huit hommes d'équipage, un maître de manœuvres comme commandant, et un fourrier pour tenir les papiers, faire les rapports, suffiraent à l'armement de ces péniches pontées du tonnage de einq à six tonneaux, ou plus, st l'administration le jugeait utile. Elles croiseraient sur la côte et se rencontreraient à la linite des eaux confiées à leur surveillance,
On pourrait en placer une à la Calle pour veiller dans les eaux de Bizerte, de la Galite et de la Régence, Elle se trouverait, à des jours donnés, vers le cap Rosa, avec celle de Bone, dont la surveillance s'étendrait jusqu'à Philippeville.
Une troisième aurait à croiser dans les eaux de Bougie, de Diidielh et de Phiippeville ; elle correspondrait avec celle de Bone, à l'est, avec celle d'Alger, à l'ouest,
Une seule suffirait pour la côte d'Oran, où la pêche à eu jusqu'ici moins d'importance.
Toutes ces péniches seraient sous le commandement d'un officier de marine, qui, à l’aide des courriers, se transporterait d'un point à un autre, et s'assurerait de la régularité du service, par une sorte d'inspection de tous les moments. Ou bien encore elles pourraient dépendre des capitaines des ports.
On n'aurait plus à mettre en avant les mauvais abris de la côte, puisque les embarcations pourraient être halées à terre, comme celles des coralleurs eux-mêmes ; elles iraient se retirer dans les petits mouillages, d'où elles arriveraient à l'improviste sur les bancs, sans avoir de direction connue à l'avance et sans être attendues.
Les pêcheurs, qui seraient assurés de la présence permanente des garde-pèche, oseraient moins enfreindre la législation.
Le port de Bone commence aujourd’hui à présenter un abri sûr; sa jetée avance, et avant peu, sans aucun doute, le gardepêche pourra passer l'hiver à l’est : ce sera une bonne mesure, si l'on ne modifie pas le service de la surveillance tel que cela vient d'être dit.
On a essayé de faire surveiller la pêche par un vapeur. Cela ne paraît pas avoir eu un grand avantage.
Le panache de fumée, la forme particulière du bâtiment, tout avertit au loin les pêcheurs.
L'adnunistration serait-elle bien en mesure, avec la réduction considérable et nouvelle de la prestation, de faire les dépenses que nécessitent les vapeurs?
On m'a assuré qu'on pourrait employer avantageusement ces canonnières destmées à aller à la fois à la voile et à la vapeur, mais quelques personnes m'ont dit que leur marche n'était pas suffisante.
Je me gardera bien de me faire juge en pareille matière ; cependant je crois que des bateaux en tout semblables à ceux des corailleurs pourraient rendre de grands services. Ils devraient être achetés et gréés à Naples et tenus dans des conditions de peinture, de voilure, de manœuvres, ete., telles, que les pêcheurs ne pussent les reconnaître et les prissent pour de véritables coralines.
Que l’on ne s’y trompe pas, on à affaire à des gens adroits et rusés. Ainsi, supposons une coraline pêchant en fraude sur un banc interdit, ou bien avec des engins prohibés; dès qu'elle reconnaitra de loin le garde-pêche, elle lui donnera le change avec la plus grande facilité : plaçant une bouée entre deux eaux à l’'amarre de son engin, elle laissera celui-ci au fond de la mer et prendra le large ; les patrons sont st habitués et si habiles dans la prise des relévements, qu'ils retrouveront certainement leurs filets que le garde-pêche n’aura pas vu et pu voir.
Les Espagnols, quand ils pêchent avec les filets de fer prohibés, se gardent bien de les avoir à bord ; ils les laissent, soit au fond de la mer, avec une bouée flottant entre deux eaux. soit sur la côte, et ils ont toujours l'engin réglementaire pour le montrer quand on les visite.
I faut que les embarcations du service de la surveillance sortent à l'improviste, surtout quand les corailleurs ne sont plus dans le port, sans appareil, sans préparatifs, ou bien elles ne réussiront pas à surprendre les fraudeurs.
Pour dire 161 toute ma pensée, il me parait difficile que des officiers de marine puissent être astreints à tenir la mer d’une manière aussi constante, et à aller s'embusquer dans une petite baie, y passer la nuit pour tomber sur les bancs au moment où les pêcheurs s’y attendent le moins.
D'ailleurs, dans la mise en coupe réglée, l'administration aura grand soin, sans doute, d'établir des zones qui concilient à la fois la facilité de la surveillance et les intérêts des corailleurs de la colonie, qui doivent être favorisés autant que possible.
DE LA PÈCHE DU CORAIL CONSIDÉRÉE DANS SES RAPPORTS AVEC LA COLONISATION.
Les Français, C'est un fait bien établi, ne font pas la pêche du Corail. Is ne là feront que si des règlements protecteurs leur assurent de nouveau les monopoles qu'ils avaient jadis et qui leur donnaient de grands bénéfices.
Pourrait-on même bien assurer qu'après les changements considérables survenus dans les conditions de la navigation moderne, les matelots français voudraient aller se soumettre
aux dures exigences de cette pêche? On cite toujours les temps où la compagnie d'Afrique était florissante ; mais on oublie, en cela, comment elle recrutait son personnel : on verra plus loin ce qu’en dit l'abbé Poiret dans son Voyage en Barbarie.
Il est peu de personnes ayant écrit sur l'Algérie qui n'aient proposé de créer une marine indigène. Les essais n'ont pas conduit à de grands résultats, et l’on peut douter que, relativement à la pêche du Corail, il en soit autrement que pour les autres branches de la marine.
En voyant les choses telles qu'elles sont aujourd'hui, et en recherchant la cause de l’insuccès des propositions si nombreuses qui ont été faites, on se demande si ce n'est pas le but même que l'on s’est proposé qui à conduit à ces résultats. Toujours, en effet, les propositions ont eu plus ou moins directement en vue de ramener la pêche entre les mains des Francais. Or c’est là une chose qu'on ne peut espérer sans de grandes modifications en toutes choses dans ce qui existe actuellement. La concurrence est trop facile, et les conditions de solde, de fatigues et de bien-être ne conviennent plus à nos marins.
Aussi, dans l’état actuel des choses, les efforts de l'administration doivent tendre, non à franciser la pêche, mais à la coloniser avec une population étrangère, quelle qu'elle soit.
Voyons donc ce qu'il semble utile de fre en prenant comme exemple le point de la côte qui, à tous égards, est le plus important et dans les meilleures conditions pour cela.
La Calle considérée comme centre de la pêche à l'est. La Calle a des Coraux dont la réputation est bien méritée,
car ils sont d'un coloris, d’un débit en manufacture et d'une qualité de tissu qui les font apprécier partout.
Sa position géographique près de Tabarca, de Bizerte et de la Galite, dont les produits n'ont pas moins de valeur, semble la destiner à devenir, en quelque sorte, le centre des pêches dans l'est, puisque, moyennant une redevance annuelle, le bey de Tunis nous abandonne l'exploitation de ses bancs dans toutes ses eaux.
Par son voisinage de la frontière de la Régence, le port de la Calle doit devenir le refuge assuré des bateaux chassés par le temps ou le fanatisme musulman, qui peut se réveiller d'un moment à l'autre.
Les minerais de plomb du kef d'Oum-Téboul, les hiéges des forêts du cercle, viennent s'ajouter au Corail pour former trois ordres de produits d'une spécialité toute particulière. Quant aux autres objets de commerce, ils ressemblent à ceux du pays et du reste de la côte nord de l'Afrique, et n'ont qu'une im portance secondaire au moins pour le moment.
La Calle est donc appelée à être un point important par sa spécialté.
Elle à eu sa renommée, et les grands progrès qu'elle à faits, ou ceux qu'elle ferait bien plus rapidement encore st son port était en bon état, justifient pleinement cette opimon (1).
Dès longtemps elle a attiré sur elle l'attention des premiers Européens qui vinrent en Afrique.
Sielle ne fut pas le premier établissement français sur les côtes de Barbarie, elle fut cependant, dans le principe, une des dépendances importantes du Bastion de France, connu aujourd'hui sous le nom de Vieille-Calle.
Le Bastion a toujours été une chose très-distinete. Il avait
(1) I suflit d’avoir habité et observé la Calle pour partager cette manière de voir, déjà si nettement formulée par M. Baude en 1844 : « La Calle, qui de tous » les points de la côte est incontestablement le premier où se fixeront les corail- » leurs; la Calle, où sont réunis tant d'éléments de prospérités locales, » (Voy. loc cit., 1. IT, p. 225.)
été fondé en 1561 (1), sous Charles IX, par deux Marseillais, Thomas Linches et Carlin Didier, qui ne furent pas heureux dans leur entreprise, puisque, dit-on, ils se ruinérent.
I fut détruit par les Arabes qui, alors, comme aujourd’hui, voyaient avec déplaisir les chrétiens prendre un pied sur leur côte.
Mon intention n'est pas de faire un historique complet de tout ce qui s'est passé sur cette côte mhospitalière de Barbarie, où nous nous établissions malgré la répulsion qu'avaient pour nous ses habitants.
Ce ne sont done que les faits principaux que l'on trouvera ici, aller plus loin serait sortir du cadre de ce travail. D’ailleurs, 1l existe tant d'incertitude sur une foule de points, qu'il faudrait entreprendre de véritables recherches, les accompagner de nombreuses citations, et ce serait tout à fait hors de propos.
Tantôt chassés et battus, tantôt rappelés et favorisés par le bey de Tunis, les deys de Constantine ou d'Alger, les Français n'en jetaient pas moins peu à peu, sous le prétexte de pêcher du Corail, les premières fondations de leur établissement futur en Afrique.
Les guerres d'Europe du xvi° siècle eurent une grande mfluence sur la réussite ou la disparition de ces établissements, car le Grand Seigneur et ses suzerains ne manquèrent Jamaus d'en tirer parti.
(4) Voy. Baude, Loc. cit., t, 1, p. 494. M. Baude dit : « Ce bastion, relevé » en 1561... » Il aurait donc été fondé antérieurement. Il est extrêmement difficile de se faire une idée exacte des époques.
Cela tient sans doute à ce que les documents sont perdus ou bien incomplets.
Mais à chaque instant on rencontre des différences, comme on le verra par la suite,
Plus loin, M. Baude (loc. cit., p. 202) s'exprime ainsi à propos de Linches et Didier : « Ils formèrent, en 1561, dans l’anse du Bastion de France, douze » lieues à l’est de Bone, un établissement qui eut bien des vicissitudes à subir, »
Dans un autre passage, on voit encore : « En 1560, s’achevait le Bastion de » France. » (Loc, cit., p. 172.)
Les passages suivants que j'emprunte à M. Baude suffiront
pour donner une idée de la succession des événements :
IL faut remarquer que pendant les guerres du xvr° et du
xvir siècle qui divisèrent la France et la maison d'Autriche, les concessions avaient un caractère surtout politique, et que
ce n'est qu'après elles que la prospérité de nos comptoirs fit des progres.