‹ Histoire naturelle du langage. Physiologie du langage phonétique (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · MARCHE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

MARCHE DU LANGAGE

Nous ne reviendrons pas sur les origines premières de récriture. Nous les avons exposées dans le cours de cette étude et nous ne pourrions que fatiguer le lecteur par des redites. Nous allons reprendre la question au moment oii l'hiéroglyphe va changer de nature. On verra comment procède l'esprit humain pour passer par des transitions insensibles des signes tirés du symbole aux caractères basés sur l'analyse des sons. Comme nous avons déjà dit quelques mots de cette transformation, nous nous contenterons de la rappeler en quelques hgnes, et seulement afin de ne pas interrompre la série des évolutions de l'écriture.

Supposons donc l'hiéroglyphe arrivé aux

dernières limites de son développement, et rappelant les choses tangibles par leur forme, les idées métaphysiques par des symboles empruntés aux objets extérieurs suivant des analogies plus ou moins directes. (*; L'impossibiUté d'em-

C) Nous ferons ici une remarque se rattachant à la période hiéroglyphique. Quelques archéologues, frappés de la réquence de certains signes, le cercle , le triangle , la croix, sur les monuments dits préhistoriques , ont cru pouvoir conclure que les anciens attachaient une idée religieuse à ces s^miboles , (Mortillet , matériaux pour servir à Vhistoire de l'homme). Nous pensons qu'il ne faut voir le plus souvent dans ces dessins que des enjolivements de fantaisie. Ce qui vient à Fappui de noire thèse, c'est la facilité avec laquelle ces figures se présentent d'elles-mêmes à la main et au ciseau, et la variété étonnante de formes qu'on peut obtenir en combinant la droite et le cercle. Le triangle SQ compose d'ordinaire de lignes parallèles qui vont en diminuant de la base au sommet ou qui sont coupées latéralement par les deux autres côtés ; le cercle comprend généralement plusieurs ronds concentriques, la croix représente des lignes, des points ou des rectangles, se coupant à angles droits. Souvent lignes, points, cercles^ croix, triangles et rectangles se marient ensemble et on obtient alors des dessins d'une variété de formes inépuisable. On ne peut voir là que des figures d'ornementation auxquelles s'est peut-être rattaché plus tard un vague symbolisme.

brasser, à l'aide de ce système, tous les éléments de la pensée ou da discours se présenta dans la transcription des- noms propres. Quelques peuplades éludèrent cette difficulté en conservant à ces mots leur signification première. (*) Un signe conventionnel ajouté à l'hyéroglyphe indiquait qu'il s'agissait d'un homme ou d'un lieu, et non de l'objet représenté par la figure. Mais lorsque par suite des altérations que le temps amène daiis les éléments phonétiques d'une langue, ces mots défigurés n'eurent plus d'autre valeur que celle qu'on leur attribuait comme noms propres, l'hiéroglyphe se montra impuissant. Si, pour

(*) L'étude des étymologies prouve, de la manière la plus évidente, que toute appellation d'homme, de lieu, de Divinité, etc., avait à Forigine une signification propre. Ce fait se vérifie pour ainsi dire de lui-même dans les langues antiques. Nous en avons également des exemples eu français dans une foule de noms propres tels que Bourgeois , Dubourg, Maisonneuve, Charpentier, Dubois, Chateauneuf, Lariviére, etc., ou sous une forme plus effa?ée, Garpentier (Gharpentierj, Dubosc ou Delbosc (du bois), Castelnau (Château-neuf), Durieu ou Delrieu (de la Rivière), etc. ïl suffit de chercher ces étymologies dans les idiomes celtiques qui forment le fond de notre langue.

nous servir d'an exemple tiré de notre langue, il est facile de désigner, à l'aide d'une figure d'oiseau de proie entourée d'un cartouche, un individu nommé Yaigle, cette transcription n'est plus possible dès que la finale du nom venant à changer de forme ou à disparaître, on ne prononce que Laigiie ou Laig.

Nous avons raconté comment le premier germe de l'écriture proprement dite devait sortir de cette impasse. Les noms propres, n'offrant plus qu'une valeur phonétique, ne pouvaient être représentés que par des caractères purement phonétiques. La méthode, pour passer du symbole à l'alphabet, se présenta d'elle-même : décomposer le mot en syllabes et donner à chacune d'elles un signe particulier. Ce signe fut naturellement emprunté aux hiéroglyphes d'après les analogies homophoniques. Le premier abécédaire se composa donc d'autant de lettres que la langue comptait de syllabes. De là le nom d'alphabet syllabique par lequel on le désigne : c'est la méthode favorite des races mongoliques. Cette écriture créée pour la transcription des noms propres devait

bientôt envahir le domaine entier du langage. On sait que les méthodes hiéroglyphiques les plus parfaites ne peuvent donner qu'un à peu près. Les divers signes d'une inscription sont autant de points de repère, à l'aide desquels l'esprit doit reconstituer un canevas approximatif de l'idée. Rien de la netteté, de la précision du discours ne se retrouve dans cette suite d'images flottantes ou inachevées, de figures aux contours vagues et indécis. La supériorité des formes phonétiques sur les formes hiéroglyphiques devint bientôt évidente. Dès lors on ne doit pas s'étonner si l'écriture symbolique disparut d'elle même le jour où l'écriture syllabique laissa entrevoir la possibilité de suivre pas à pas la parole, c'est-à-dire de reproduire le texte même de la pensée.

Tel est, en abrégé, le système dont se servent encore les peuples de l'Asie orientale. Bien que la nombre considérable de caractères qu'ils sont forcés d'employer pour représenter toutes leurs syllabes, accuse de leur part un défaut d'analyse, et exige une initiation incomparablement plus

longue que celle de nos alphabets de rOccident, on ne peut, en revanche, contester à celte méthode certains avantages qui font défaut à la nôtre. La décomposition des mots en consonnes, voyelles et aspirations, si ulile à maints égards, embarrasse la marche du langage graphique et empêche les doigts d'atteindre la rapidité de la parole. L'écriture syllabique ne s'attachant qu'aux sons, peut prendre des allures plus lestes, et lutter plus facilement avec la vélocité du langage phonétique. Si les caractères sont aisés à tracer, on a une véritable sténographie. - La longueur de l'apprentissage est compensée dans certains cas par un immense avantage. Quand la langue est monosyllabique, comme le chinois, chaque signe représente un mot , par conséquent, on apprend l'idiome en même temps que l'alphabet, chose impossible chez les peuples aryens ou Sémitiques.

L'Egypte devait suivre une marche plus radicale dans la solution du problème. Poussant l'aiialyse des sons plus loin que les Mongols, elle arriva à reconnaître les trois éléments syllabiques,

voyelles, consonnes et aspirations. Il est facile j

de lire sur les hypogées des prenaières dynasties à

Pharaoniques (*) la genèse du nouveau système graphique. On y voit le Scribe flotter longtemps incertain, entre le symbole et l'écriture, soit qu'il ait regret de renoncer à ses dessins hiéroglyphiques, soit qu'il ne pressente pas encore toute la puissance de l'alphabet. Il donne plu-

(") Bien que nous l'apportions aux prenjières dynasties Torigine de i'écrilure, nous ne prétendons nullement faire commencer aux Pharaons la période hiéroglyphique. Nous nous arrêtons à cette limite parce que les plus anciennes inscriptions connues jusqu'ici ne dépassent pas Tavénement des rois. i>iais suivant toute probabilité Tépoque sacerdotale qui précéda celle des dynasties avait aussi ses monuments et ses hiéroglyphes. Ces monuments disparurent dans la révolution qui mit les guerriers à la place des prêtres, ou furent détruits dans la suite pour effacer le souvenir de ' cette époque. Citons à cet appui une remarque du savant directeur du musée de Boulac, M. Mariette. C'est que plusieurs monuments attribués aux Pharaons semblent avoir été grattés pour recevoir les hiéroglyphes qui les recouvrent aujourd'hui, tout en gardant encore des traces d'inscriptions antérieures. On peut voir au musée Egyptien du Louvre un Sphinx dont le poitrail a été entamé à l'endroit où se trouvait le cartouche. Certains traits ^ sont encore visibles.

sieurs variantes à la même articulation, mélange Fancien système avec le nouveau, semble, en un mot, passer de l'un à l'autre sans d'autre règle que son caprice. Cette multiplicité de caractères, cette confusion de méthodes, excusables peut-être chez un peuple enchaîaé à ses traditions sacerdotales, ne pouvaient convenir au génie pratique des Phéniciens. Ceux-ci épurèrent l'écriture Egyptienne, la débarrassèrent de toutes ses variantes, l'affranchirent de ses liens hiéroglyphiques et créèrent le véritable alphabet.

Ce qui constitue la supériorité de notre système, c'est le petit nombre de lettres que nous employons et la facilité avec laquelle elles se combinent pour s'adapter à toutes les combinaisons phonétiques d'une langue. On sait que les marchands de Tyr et de Sidon l'apportèrent à Taurore de la civihsation dans les comptoirs qu'ils avaient fondés sur les côtes de la Méditerranée et de l'Atlantique, et que de là il rayonna dans l'Europe entière. Il n'est pas impossible de suivre de siècle en siècle la série des transformations qu'ont dû subir les Cadméennes pour

arriver à la forme latine. On peut remonter ainsi sans interruption clés caractères actuels aux caractères qu'on lit sur les plus anciens monuments de la Phénicie. Plusieurs de ces lettres rappellent encore leur origine hiéroglyphique, mais d'une façon beaucoup plus effacée que chez les Egyptiens. Dans la vallée du Nil, le signe alphabétique laissait reconnaître d'ordinaire la figure dont -il était l'abréviation. Au lieu d'un quadrupède, par exemple, on ne donr nait que la partie postérieure, mais le dessin était assez correct pour qu'on pût rétablir, par la pensée, le reste du corps. Les Phéniciens se contentaient d'un trait désignant la partie la plus saillante de l'animal ou de l'objet. Une bosse, ou plutôt un angle, représentait le ôhameau, un ovale simulant une tête, et traversé par un trait lecourbé en guise de conies, tenait lieu de la figure d'un bœuf. C'est de ce dessin que devait sortir notre A. Quelques-uns de ces caractères sont cependant reconnaissables. Tel est ro qui rappelle l'œil, et le delta grec dont la forme triangulaire représente la tente

68 LAxWAGE GRAPHIQUE.

du Sémite. Ces lettres anguleuses, sans symétrie, allaient prendre un nouvel aspect en passant aux mains des races aryennes. Les Grecs régularisèrent ces caractères, ajoutant d'un côté, retranchant de* l'autre, adoucissant les angles, éliminant, en un mot, tout ce qui semblait disgracieux. Notre alphabet latin n'est que l'alphabet phénicien modifié p u^ le génie hellénique el tracé en sens inverse pour permettre à l'écriture de se diriger de gauche à droite, tandis qu'elle allait primitivement de droite à gauche. (*)

C) Les lecteurs qui désireraient plus de détails sur les origines elles transformations de Talphabet, pourront consulter notre Essai sur la grammaire générale des langues fndo-Européennes, où nous avons inséré un fac simile de ces divers caractères avec lears variantes.

Avant d aller plus loin, il convient de préciser les conditions que doit remplir l'écriture, afin de nous rendre compte des modifications que le temps doit encore amener dans la physionomie et le mécanisme alphabétique.

Nous avons défini l'écriture, la transcription littérale de la parole, ou si l'on aime mieux l'expression orale de la pensée remplacée par une forme plus durable, le symbole graphique. Ce nouveau mode du langage a été créé pour suppléer à l'insuffisance des sons, dont la nature fluide et fugitive ne les rend appréciables qu'en un point imperceptible de l'espace, en un moment presque insaisissable de la durée. Le but de l'écriture est de remédier à ce double incon-

vénient, c'est-à-dire d'arriver à des formes telles, qu'elles soient instantanées comme la parole, qu'elles puissent se perpétuer à travers les siècles, et se transmettre à la surface entière du globe.

Une des premières nécessités de l'écriture fut de renoncer aux formes solennelles de la période hiéroglyphique pour prendre des allures plus dégagées. A cette époque le temps n'était pas ce qu'il e.st de nos jours, un des éléments de la \ie humaine. D'ailleurs, des figures -correctes^ magistrales, comme celles que l'on voit encore sur les palais et les temples des Pharaons, étaient en rapport avec la majesté de l'édifice. Nous venons de dire comment les créateurs de l'alphabet s'étaient appliqués à abréger de plus en plus les caractères, jusqu'à ce que la transformation greco-latine leur donnât la physionomie actuelle. Mais ces formes symétriques imaginées en vue des inscriptions lapidaires ne pouvaient se prêter à la rapidité des mouvements qu'exige l'écriture usuelle. On remplaça la pierre par un élément .plus souple, plus maniabla, le papyrus, et une nouvelle abréviation, la cursive, dont le

nom rappelle la nature et le but, servit aux besoins de la vie domestique. Cette cursive, qui varie avec chaque peuple et chaque siècle, on pourrait dire avec chaque individu, a, pour dernier terme, la sténographie.

La sténographie ne date pas d'hier, comme on le croit généralement, elle remonte dans le passé aussi loin que l'éloquence politique, c"est-à-dire aux discussions de Yagora et du forum. Xénophon à Athènes, Tiron à Rome, possédaient tous deux des signes sténographiques qui leur permettaient de recueillir les discours de leurs maîtres, Socrate et Cicéron. On sait que cette méthode, basée non plus sur la reproduction des éléments du son, mais sur la transcription du son tout entier, permet à une main exercée d'atteindre la rapidité de la parole. C'est donc le type par excellence de l'écriture usuelle, le but suprême vers lequel doivent converger tous les systèmes graphiques. Cependant son usage est excessivement restreint et ne sort guère du cercle d'un petit nombre d'initiés. Cela tient, sans nul doute, à ce que chacun recule devant

les premières difficultés. Il faut, en effet, une préparation un peu longue pour manier convenablement les signes assez nombreux qui servent à désigner tous les sons d'une langue et certaines abréviations. De même que dans l'antiquité, c'est à l'éloquence politique que nous devons la sténographie actuelle : ses premiers essais datent de la révolution française et de la nécessité pour le Moniteur de reproduire dans leur intégrité les séances du Parlement.

Mais ce n'était pas assez pour l'écriture, d'avoir supprimé la durée, il fallait encore qu'elle vînt à bout de l'espace. Tel est le problème résolu par la télégraphie. L'idée première est peutêtre aussi ancienne que les autres essais du langage, car on la trouve en germe dans les traditions les plus reculées. Lors de la grande insurrection gauloise contre les légions de Jules César, le massacre des Romains à Génabum, qui devait marquer le premier acte de la lutte, fut connu le même jour des habitants de Gergovie, bien que ces deux villes fussent distantes de 150 milles. Dans l'Agamemnon d'EschylO; on voit

la sentinelle chargée d'annoncer à Clytemnestre le retour de son mari, épier chaque nuit le signal que devaient lui donner des feux allumés aux sommets des montagnes situées entre la Troade et le royaume d'Argos. Des flammes la nuit, des cris le jour, telle fut, pendant des siècles, la seule transmission possible. L'ébranlement qui avait inauguré la sténographie devait aussi faire naître Vidée de la télégraphie moderne. On sait que sous la Convention, Chappe organisa pour la première fois un système de signaux aériens, qui peroiettait au comité de salut public de correspondre avec les armées de la frontière. Toutefois, ce n'était là qu'une ébauche que le temps allait bientôt perfectionner et agrandir. De graves inconvénients se présentaient à côté des avantages qu'on avait en vue. Les pluies, les brouillards, les nuages, l'obscurité étaient autant de causes d'interruption. La transmission était, en outre, très lente, pour peu que les stations intermédiaires fussent nombreuses. Quelques années plus tard, la science devait

trouver le mot de l'énigme, et assurer aux dépêches une transmission instantanée, quelles qua fussent l'heure, la saison et la distance. Cette solution entrevue dés les premières expériences sur l'action de la pile électrique, n'a pu être réaUsée que de nos jours. Une génération de savants, Volta, OErsted, Ampère, Arago, Faradaj^ en ont jeté les fondements. A l'heure qu'il est, on peut considérer la question comme résolue y du moins dans ses points principaux. Cette découverte, qui peut marcher de pair avec les plus hautes productions du langage graphique, est, de même que ces dernières, le propre de la race aryenne. L'humble héritage que nos pères avaient reçu des Sémites, les 16 Cadméennes, nous les renvoyons aujourd'hui aux autres tribus de la famille humaine, transformées par l'électricité, et supprimant avec elle l'espace et la durée.

Restait une dernière métamorphose à accomplir pour que l'écriture eût parcouru le cycle de ses destinées. Ce n'était pas assez d'avoir fixé, par des caractères graphiques, les sons fugitifs

du discours. Il fallait encore reculer le domaine de la parole, agrandir l'auditoire, la faire entendre, non plus de quelques hommes, mais de la nation tout entière, en d'autres termes, trou- Ter le moyen de multiplier ces caractères d'une manière instantanée et, en même temps, indéfinie. Telle fut l'origine de l'imprimerie.

Comment un art si simple, qui semble le complément indispensable de l'écriture, a-t-il été si longtemps à écîore dans la race aryenne, lorsque la Chine le possédait depuis des milliers d'années ! Ce retard s'explique si Ton considère la façon dont la société était constituée dans l'antiquité païenne et au moyen-àge chrétien. L'organisation politique d'Athènes, de Rome et de l'Europe féodale, reposait sur le même principe : une caste privilégiée en haut, au dessous une populace ignare d'esclaves ou de serfs. Les hommes libres n'estimant que le métier des armes, peu d'entr'eux avaient le temps ou le goût des occupations littéraires. D'ailleurs, appartenant à la classe riche, et trouvant peu d'ouvrages à lire , les manuscrits leur suffisaient.

Les esclaves, et plus tard les moines se chargeaient de la besogne des transcriptions. L'idée de rinoprimerie, idée essentiellement démocratique, ne pouvait être conçue et appréciée que dans nos sociétés modernes. On sait, en effet, qu'elle en marque, en quelque sorte, l'avènement. L'apparition des caractères de Guttemberg, annonce que le règne des armées féodales a fait son temps, et que la direction des affaires publiques va passer à l'intelligence. Même phénomène en Chine. Si ce pays connaissait l'imprimerie plusieurs siècles avant notre ère, c'est que le peuple qui l'habite, à l'inverse des races turbulentes de l'Occident, a toujours fait de l'instruction la base de sa politique, comme le témoignent les privilèges de la classe des lettrés, et un corps aussi nombreux ne pouvait longtemps subsister sans remplacer le manuscrit par le livre.

Les principales phases de récriture depuis ses premières figures symboliques jusqu'aux procédés actuels, fondés sur !a science, peuvent donc se résumer ainsi : hiéroglyphe, alphabet, impri-

SA MARCïiE. 77

aierie, sténographie, télégraphie. Le signe sortit de la main comme la parole était sortie des lèvres, sous la seule impulsion de la conscience humaine. Le caractère alphabétique se dessina à mesure qu'on renonça au symbole impuissant à rendre les éléments pureme^^t phonétiques du langage. Ces caractères se dédoablant, donnèrent d'un côté la cursive qui devait conduire à la sténographie, c'est-à-dire à la reproduction instantanée de la parole, de l'autre, à l'imprimerie, qu'on pourrait définir la forme officielle de l'écriture. De nos jours, la science a couronné l'œuvre en donnant la télégraphie, qu'il est permis de considérer comme le dernier mot du langage graphique. Chacune de ces grandes étapes correspond a un pas non moins considérable dans l'évolution de l'humanité, car tout ébranlement social se reflète dans le langage, par suite, dans récriture. Les sociétés se fondent, s'organisent, se déhmitent dans la première période, soùs l'égide de la caste sacerdotale ; époque hiéroglyphique et époque théocratique, semblent synonymes. Avec les marchands de la Phénicie, on

aperçoit l'activité industrielle et démocratique, c'est-à-dire une lueur de l'esprit moderne , el c'est à ce moment que la tradition place l'apparition de l'alphabet. La sténographie naît des agiialions de la place pubUque, l'imprimerie annonce que les peuples vont briser les dernières entraves léguées par les temps anciens pour devenir maîtres de leurs destinées. Vient enfin cet élan fiévreux, scientifique, universel qui caractérise l'époque actuelle, et le signe va demander à l'agent le plus mystérieux de la nature le secret de sa dernière transformation. On voit ainsi le mouvement historique de l'humanité se communiquer en quelque sorte au mouvement du langage, et tous deux marchant de pair, s'étendre, s'élargir de plus en plus jusqu'à ce qu'ils embrassent le globe tout entier. L'biéro^ glyphe ne rappelle que la tribu primitive, l'alphabet nous montre déjà des nations ; avec l'imprimerie, commence la fusion des peuples et des races que doit compléter le télégraphe en reliant toutes les fractions de la famille humaine.

Nous avons fait ressortir dans la première étude comment les deux langages graphique et phonétique se sont développés sur deux lignes parallèles, chaque expansion de l'un ayant son équivalent dans l'autre. Ces analogies se continuent quand on entre dans Je détail de leurs différents modes. Nous allons essayer de mettre en rehef quelques-uns de ces rapports, en étudiant la marche de l'écriture depuis l'hiéroglyphe^ sa forme première jusqu'à ses extrêmes hmites, le télégraphe et la langue universelle.

Rappelons d'abord les principaux traits qui caractérisent les langues antiques , et que nous avons indiqués dans l'étude du langage phonétique. Le premier de tous, ou du moins le plus

saillant, est la crudité de l'expression. Ges mots qui répugnent aujourd'hui à nos oreilles n'avaient rien de choquant pour l'homme primitif; son lan^T^.je était tout physique comme ses sensations. N'ajaiil d'autre terme de comparaison que la nature, il la traduisait dans toute sa nudité : de là ces termes d'une naïveté parfois si franche, parfois aussi d'un réahsme qui nous offusque. Il faut attendre l'action du temps pour que ces mots perdent leur physionomie première sous le lent travail des générations, et qu'une littérature, reflet d'une civilisation polie, adoucisse leurs nuances, ou les laisse tomber dans l'ouMi. Une langue est d'aptant plus épurée qu'elle a été plus longtemps soumise aux raffinements des écrivains et de la bonne société. Citons à ce propos un fait digne de remarque : une personne des hautes classe ses servira machinalement, dans certains idiomes, de termes et de locutions dont elle rougirait dans des langues plus cultivées, le français ou l'anglais par exemple (*).

(*) Ce fait , qui est surtout frappant chez les fera-

Passons maintenant au langage graphique et nous trouverons la même naïveté, la même crudité d'images que dans le mot. Ce grossier réalisme s'explique pour le signe d'une manière aussi simple que pour le vocable : l'hiéroglyphe, c'est la transcription hnéaire du monde extérieur ; le scribe n'a fait qu'écrire sous la dictée de la nature. Les deux seuls pays qui nous aient légué un tableau complet de cette époque , le Mexique et l'Egypte, démontrent ce fait, à chaque page de leurs annales (*). Indiquons toutefois une différence : la nudité des peintures mexicaines passe souvent inaperçue à cause de la grossièreté des ébauches et de l'hésitation qui accompagne toujours le coup de crayon. L'hiérogrammate Egyp-

mes, peut être remarqué en Italie, en Espagne ou en Portugal. En France, il se présente également dans la langue d'oc.

(*) Mammœ mulierem, virura autem phallus désignabat. Yerba 'parère^ gicjnere, producere^ etc., figura pueri matris utero emergentis depicta erant. (Voir la collection mexicaine de Lord Kingsborough et la grammaire Egyptienne de GhampoUion jeune).

82 LAxNGAGE GRAPHIQUE.

tien, au -contraire, semble prendre plaisir à nous révolter par le relief implacable qu'il donne à ses figures. Les arts plastiques qui ne sont que le développement de l'hiéroglyphe nous permettent de retracer les modifications qu'il eût subies s'il n'eût été immobilisé par là création de l'alphabet. Comme le mot, le signe adoucit avec le temps sa rudesse première, en se nuançant ou en dissimulant ses cradités. Ces moines avinés, ces nonnes aux postures obcènes, que l'on voit ciselées quelquefois au fronton des cathédrales du moyen âge, ne seraient plus de mise aujourd'hui. Nos sculpteurs n'oseraient reproduire sans voiles certaines nudités de la statuaire grecque.

Le second trait caractéristique des langues antiques est l'indécision de la pensée, c'est-à-dire la multiplication des termes affectés à Ja même idée. Chaque objet a comme une gamme de noms correspondant aux divers attributs. Longtemps Fesprit hésite, tâtonne entre ces diverses dénominations ; cependant quelques-unes disparaissent s mesure que la langue vieillit, d'autres se nuancent et passent à des acceptions dérivées. Il vient

enfin un moment où chaque idiome acquiert cette netteté d'idées et d'expression qui forme un des caractères des langues modernes. Nous avons cité comme phases principales de ce développement le sanscrit, le grec et le latin. La pensée indécise et flottante dans le Yéda, se dessine mieux dans le sanscrit, s'épure encore davantage en passant dans le grec, et arrive à la précision algébrique dans la phrase latine.

Même phénomène dans la formation de l'hiéroglyphe. La figure laissée à l'initiative individuelle varie avec chaque scribe, à plus forte raison avec chaque peuplade et reproduit les divers points de vue qui se rapportent à la même conception. Il y a confusion de signes comme il y avait eu confusion de mots. L'indécision reparaît avec les premiers essais alphabétiques, car nous voyons, sur les monuments des Pharaons, chaque vocable représenté par plusieurs lettres à la fois . On formait le caractère comme on avait formé l'hiéroglyphe ; chacun choisissait celui qui étai le plus à sa convenance. Ce fut un peuple pratique, le Phénicien, qui donna à l'alphabet la

précision que nous lui connaissons en analysant de plus près la nature des vocables et en n'affectant qu'un seul signe à chaque articulation. L'Egypte comptait ses lettres par centaines ; les Grecs ne reçurent que les 16 Cadméennes. Des restes de ces tâtonnements primitifs se retrouvent dans notre écriture. On sait, en effet, que les lettres G, K. Q, représentent la même consonne. Nous avons dit que le dernier trait des langues antiques était l'allure enfantine de la phrase. La construction grammaticale, telle que nous la voyons aujourd'hui avec ses parties solidement unies entre elles par des articulations pour former un dessin clair et précis de la pensée, n'appartient qu'aux langues mûries par le temps et par une longue civilisation. La phrase primitive n'est qu'une ébauche sans vigueur, sans originahté, sans perspective. Un mot représente quelquefois une idée entière. Deux ou trois monosyllabes juxtaposés tiennent heu de période. Ge sont les bégaiements de l'humanité naissant à la conscience de la parole. Il en est de même aux origines du langage graphique. Un seul coup

d'œil jeté sur un tableau hiéroglyphique révèle un vague , une indécision aussi grande que dans les premiers essais phonétiques. Chaque symbole résume une idée, chaque groupe de figures raconte une légende. Nul hen entre les signes, nulle transition entre les parties du discours. On croirait hre un rébus. Ce grossier symbolisme, reflet de la vie sauvage, devint d'autant moins imparfait que les peuples marchaient vers un état plus policé, les langues vers une précision plus grande. Il fut reconnu tout- à-fait insuffisant dès qu'on voulut l'apphquer à la traduction littérale de la parole. Nous avons raconté comment de cette impuissance était sorti l'alphabet.

Les analogies qui reUent les deux modes du langage se continuent encore si l'on rapproche les métamorphoses séculaires du symbole des changements que nous avons indiqués dans la marche des idiomes. Rappelons-nous que les dialectes d'une même contrée tendent à disparaître ^ à mesure que l'un d'eux, élevé au rang de langue officielle, impose sa littérature à la nation; que les mots s'usent par leur frottement réciproque.

syncopent leurs syllabes quand elles sont trop nombreuses, abandonnent les désinences sourdes, se débarrassent à la longue de toute consonne inutile, de toute aspiration pénible; qu'enfin, l'expression incessamment nuancée pour s'adapter aux modes infinis de la pensée, s'éloigne de plus en plus de son point de départ, pour prendre une acception métaphysique. Cette triple tendance des langues vers l'unité, des mots vers le dépérissement phonétique, de l'expression vers le symbolisme se retrouve dans l'évolution du signe graphique.

Il est facile de voir que les alphabets tendent vers l'unité aussi bien quQ les idiomes. Cette marche est même plus sensible et plus rapide dans le langage écrit, que dans le langage parlé. Il suffît, pour s'en convaincre, d'examiner le chemin parcouru depuis l'hiéroglyphe jusqu'à l'écriture actuelle. Nous avons vu que chaque peuplade avait à l'origine ses figures de prédilection. On comptait autant de systèmes hiéroglyphiques que de dialectes. L'esprit de conquête, le besoin des échanges, le prosélytisme religieux.

firent pour les signes ce qu'on essayait de faire pour les langues. On fut plus heureux dans la propagande des caractères que dans celle des idiomes. Un alphabet était toujours accepté même de la part d'un vainqueur, parcequ'il apportait un bienfait véritable. La simphcité du mécanisme alphabétique faisait vite oublier les vieilles mxéthodes hiéroglyphiques. Chaque groupe de peuples se rattachant à une origine commune ou à une grande agglomération pohtique n'a souvent qu'un seul système de lettres, tandis qu'on compte les dialectes par centaines. On sait, -par exemple, pour ne parler que de l'Europe, que l'alphabet grec, l'alphabet gothique, l'alphabet slave, l'alphabet latin, ne sont que des variantes d'un même système de signes, qui, à l'heure qu'il est, fait le tour du globe. A mesure qu'un missionnaire, un voyageur, un soldat Européen, arrivent dans un pays d'outre-mer, ils y introduisent notre écriture. Dans ces dernières années, elle a pénétré chez les Annamites, où, malgré l'immobilité séculaire de ces races, elle remplacera peut-être un jour l'alphabet syllabi-

que qui règne dans l'Asie orientale. Les caractères sanscrits eux-mêmes sont délaissés de plus en plus par les Occidentaux pour les lettres latines. Venons maintenant aux métamorphoses du signe considéré à la fois dans sa forme et dans son symbolisme. Cette double transformation est l'analogue de celle qu'a éprouvé le mot. Le mot s'est modifié dans sa constitution phonétique sous l'action de deux forces, l'harmonie qui le débarrasse de toute articulation anti-euphonique, la vitesse de la prononciation qui syncope ses syllabes. Le signe a subi les même modifications sous l'influence des mêmes causes. L'instinct du beau, inhérent à la race Hellénique, ne pouvait se faire aux caractères bizarres, ir réguliers, apportés par les marchands de Tyr et de Sidon. Les angles furent émoussés ou arrondis, les aspérités disparurent, les hgnes disgracieuses furent allongées ou écourtées suivant les exigences de la symétrie. C'est de là que sont sorties les lettres actuelles, dont le type est le caractère d'imprimerie. Mais ces formes régulières ne se prêtant pas à la rapidité de la main, on dut les simplifier

pour récriture usuelle; cle là la cursive qui fut une abréviation de l'alphabet phénicien, de même que cet alphabet tiré, suivant toute probabilité, des sanctuaires de rEg}^pte, était déjà une abréviation de l'hiéroglyphe. Quant à la transformation symbolique du signe, son évidence est telle qu'il suffira de l'énoncer. On sait que l'hiéroglyphe n a pu donner l'alphabet qu'en changeant de nature, je veux dire en renonçant à son individualité propre, pour prendre une valeur conventionnelle purement phonétique.

ÎV.

Signalons enfin une dernière analogie. Nous nous sonames longuement étendu, dans l'étude du langage phonétique, sur les influences que chaque idiome reçoit à la fois de la race, du sol, du chmat, en un mot du miUeu dans lequel il se développe. L'individu se reflète dans l'intonation et le timbre, la nation dans l'agencement de la phrase, le ciel et la contrée dans le mot. Ces considérations noas ont amené à partager les langues en deux vastes groupes, langues du Midi et langues du Nord : les premières, sonores, harmonieuses, riches en cadences poétiques, en développements littéraires ; les secondes, sévèresd'aspect, peu sensibles à l'euphonie, mais rachetant cette pauvreté extérieure par l'essor philo-

sophique et scientifique qu elles ont imprimé à riiumanité. Toutes ces influences se retrouvent plus ou moins marquées dans le langage graphique. L'action du milieu, évidente dans riiiéroglyphe, se continue en s'accentuant davantage dans les arts plastiques qui en dérivent, peinture, sculpture, architecture. La personnaUté humaine se dessine dans la hardiesse ou lïndécision du trait, et le génie de la race se manifeste par la manière dont elle exprime ses idées et ses aspirations, soit sur la toile, soit sur la pierre, soit avec Falphabet.

On peut pressentir quelle est l'influence du sol sur le signe d'après ce que nous avons dit de la formation hiéroglyphique. Chaque figure n'étant que le dessin au trait d'un objet du dehors, devait varier avec les contours de cet objet, c est-à-dire avec la faune, la flore et l'aspect physique de la contrée. Les animaux, les costumes, les armes du Mexique ne pouvaient être les mêmes que les animaux, les costumes, les armes de l'Inde ou de l'Egypte. Ce reflet de la physionomie locale sur le langage graphique,

effacé dans les caractères alphabétiques qui ne sont plus que des signes de convention, reparaît tout entier dans les arts plastiques.

Prenons d'abord la sculpture. Le sol tient dans son développement une plus grande place que le génie de l'homme. Pour que cet art se produise, il faut que le pa^^s fournisse d'un côté cies carrières de pierre, d.^ l'autre» des mines de fer. Supposons une grande vallée, recouverte par les alluvions vaseuses d'un fleuve comme celles que l'on rencontre dans la zone torride. Faute des deux éléments essentiels, le marbre et le ciseau, la statuaire s'arrêtera aux figurines en terre glaise que façonnent encore les sauvages de l'Amazone et de l'Orénoque. Mais le fer et la pierre ne suffisent pas toujours. Il faut que la matière cède à l'action du ciseau sans se déhter, et sans offrir une résistance trop grande. Le grès s'effrite, le granit se laisse difficilement entamer : dans le premier cas, tout travail est impossible, dans le second, la gêne de l'artiste se transmet à l'œuvre et imprime aux figures une raideur, une immobilité caractérisques.

L'Inde et l'Egypte, qui n'ont taillé que le granit, n'ont jamî;iis pu donner à leurs statues, le naturel, le mouvement, la vie que la Grèce et l'Italie faisaient jaillir des marbres du Pentélique et de Carrare.

Ces influences du sqI se retrouvent d'une manière encore plus sensible dans l'architecture. Les temples de l'Egypte et les pagodes de l'Inde diffèrent autant des monuments Eginétiques, que le Parthénon des cathédrales du moyen-âge. Les grandes hgnes de l'architecture ayant l'horizon pour cadre, dépendent, dans une certaine mesure, du relief du paysage. La nature géologique de la contrée lui impose à la fois les lois de sa construction intérieure et sa physionomie du dehors. Un architecte qui n'a à sa disposition que de la brique ne peut donner à son œuvre l'aspect, les proportions, les contours qu'il lui imposerait s'il maniait le marbre ou le granit. Les majestueux pihers de l'ordre dorique, les colonnes plus sveltes de l'ionique ou du corinthien, supposent un pays riche en carrières de pierres. Ces pierres, appellent un entablement.

c'est-à dire tout un système de lignes horizontales. Si le pays n'a pour matériaux que Tçirgile ou le jcaillou, la construction précédente devient impossible. Le plan entier de l'édifice en est affecté. Le plein cintre ou logive remplace les larges assises de pierres, les lignes horizontales disparaissent devant les arcades de la voûte. On sait enfin que le relief définitif d'un monument * dépend aussi du chmat. Ce climat est-il sec, on recouvre l'édifice d'une terrasse comme dans l'Orient ; est-il pluvieux, on met à la place deux plans légèrement inclinés, d'où le fronton triangulaire grec. Doit-on, au contraire, tenir compte d'hivers rigoureux, les deux plans se relèvent pour empêcher l'accumulation des neiges.

Passons à la peinture. Ici se présente un nouvel élément, le coloris, dans lequel se reflètent à la fois le ciel, le chmat, le paysage, on pourrait dire la nature entière. Aussi, voyons-nous cet art changer de physionomie et de caractère avec chaque pays. Nous avons l'école italienne, l'école- espagnole, l'école française, l'école anglaise, l'école flamande, l'école

hollandaise, l'école allemande ; bientôt nous aurons l'école russe, tandis que si les chefsd'œuvre de la Grèce antique nous étaient parvenus, nous aurions encore une école hellénique. Chacune de ces écoles n'est que l'expression, ou, si Ton aime mieux, le reflet du milieu dans lequel elle se développe. On peut, comme pour les langues, les ramener à deux groupes, groupe du Nord et groupe du Midi. Des tons chauds, des couleurs éclatantes, un paysage inondé de lumière, des figures bronzées, des personnages demi-nus rappellent ces contrées méridionales où le soleil dore les objets, brunit l'épiderme, dispense de vêtements. Un ciel pâle, des hgnes indécises, des horizons brumeux, des carnations splendides, encadrées dans de vastes houppelandes accusent, au contraire, les influences d'un climat sombre et froid, par suite des régions montueuses, ou des zones septentrionales.

L'individu se reflète dans tous les modes du langage graphique. Personne n'ignore qu'un œil exercé peut nommer, à la vue d'un tableau, l'artiste qui l'a exécuté. Il en est de même de

l'écriture. La personnalité humaine s'y imprime d'une façon aussi nette que dans la voix. On sait que le son de la voix permet de distinguer un homme d'une fem^me, Fenfant de l'adulte, l'adulte du vieillard, l'homme de salon de l'homme des faubourgs, les étrangers des nationaux. Une simple parole suffit pour faire reconnaître des gens qu'on n'a pas vus depuis des années. Le langage écrit offre la même certitude d'induction. Une enveloppe de lettre fait deviner sur le champ la personne qui vous l'adresse. Il est tout aussi facile de préciser l'âge, le sexe, la condition des individus. Les traits sont-ils gauches, indécis, mal formés, vous les attribuez à un enfant ; l'écriture de i'adulle est ferme et sûre, celle du vieillard iren^^blottante. Des caractères fins, déliés, peu nourris, trahissent une main féminine. Un homme lettré se reconnaît à l'allure dégagée de sa cursive, tandis que les gens peu famiharisés avec la plume, hésitent et tracent des lettres incertaines.

SA MARaffi. 97

C'est dans l'alphabet considéré non plus dans sa physionomie extérieure, mais dans sa structure intime que se dessine le génie des peuples. Nous avons démontré que la phrase laisse pressentir dans l'agencement de ses termes, le degré d'énergie intellectuelle propre à chaque race. Le sauvage accouple ses mois sans les cimenter, Faryea les unit dans une architecture aussi élégante qu'ingénieuse. Chez Tun on ne voit qu'une ébauche de l'idée, chez l'autre vous apercevez un dessin achevé. Ces différences dans la manière de tisser les formes orales de la pensée, se retrouvent dans les méthodes créées en vue de sa transcription graphique, c'est-à-dire dans les divers systèmes d'écriture. Depuis l'hiéroglyphe primitif jusqu'au:^ caractères sanscrits, les plus parfaits de tous, on peut former une échelle alphabétique dont les degrés correspondent à des termes analogues dans la puissance d'analyse des diverses nations. Le meilleur alphabet étant, sans conteste, celui qui reproduit le plus fidèlement la gamme phonétique, et cet alphabet n'existant que dans la race aryenne, nous retrouvons, chez les peuples de

roccident, cette supériorité que nous avons déjà reconnue dans l'étude des autres modes du langage. Les Sémites, la tribu la mieux douée, après la famille aryenne, possèdent également une écriture basée sur l'analyse des sons ; mais elle laisse entrevoir une certaine infériorité dans la manière incomplète dont elle essaie de rendre les éléments phonétiques. La charpente du mol est seule tracée à laide des consonnes. Les voyelles sourdes, les apirations tenues, les inflexions de voix, si soigneusement marquées dans le sanscrit, manquent presque complètement dans les caractères hébreux. Les nations de l'extrême orient sont restées à l'alphabet syllabique ; la Chine n'a fait que transformer ses hiéroglyphes pour rendre l'écriture plus accessible à la main ; enfin l'Indiea n'a pu s'élever au dessus de la figure de l'objet. On se rappelle que les langues de ces races mongoliques et cuivrées sont également les plus pauvres au point de vue de la construction syntaxique, et accusent le même défaut d'analyse dans les facultés cérébrales de toutes ces peuplades.

De ce que nous venons de dire sur les rapports qui existent entre le génie d'une nation et récriture qu elle se donne, on peut tirer une conséquence analogue à celle que nous avons énoncée au sujet de la comparaison des idiomes. C'est que la classification des races humaines doit correspondre, dans ses grandes divisions ^ aux divers systèmes alphabétiques. Nous avons vu, dans le cours de cette étude, que les trois principaux embranchements , caucasique , mongolique et cuivré sont arrivés chacun à un résultat différent dans la solution du problème graphique. L'aryen et le sémite, qui forment les deux tribus du premier groupe, ont également deux systèmes distincts, bien que tous deux soient basés sur îe même principe et dérivent, suivant toute probabilité, d'une origine commune. Si l'on poursuit ces rapprochements chez les peuples indo-européens, on reconnaît que chaque grande agglomération pohtique ou rehgieuse s'est façonné on alphabet spécial.^ Nous voyons, en effet, l'alphabet dêvanâgari, l'alphabet persan, l'alphabet arménien, l'alphabet slave, l'alphabet grec, l'alphabet gothi^

que, l'alphabet latin. Nous retrouvons ici les divisions établies par les philologues dans la classification des langues, et par l'ethnographie dans la distribution des familles humaines.

Avant de terminer cette esquisse de révolution alphabétique, jetons un coup d'œil sur les rapports qui lient l'écriture aux autres modes du langage graphique. On voit, au premier abord, que chacun d'eux, pris isolément, ne peut traduire qu'une page de l'immense Uvre de la nature, et que ce n'est qu'en se rapprochant et se complétant l'un l'autre, qu'ils parviennent à donner des notions précises sur ce qui nous entoure. L'architecture n'a qu'un langage symbolique qui échappe à l'analyse ; l'indétermination cesse dès qu'on arrive à la sculpture. Toutefois, le domaine de cet art est très restreint, car il s'arrête, pour ainsi dire, à la surface. L'attitude, le geste de la statue indiquent le mouvement, l'action, mais

t02 LANGAGE GRAPHIQUE.

les yeux fixes, sans prunelles, ne disent rien de ce qui se passe, au dedans. Si on veut peindre la passion, il faut faire appel aux procédés de la peinture. On lit mieux sur la toile que sur le marbre, le pinceau a des délicatesses auxquelles ! ciseau ne saurait prétendre. Le coloris donne k vie aux chairs, l'expression au visage, et imprime au regard un reflet de la pensée intérieure. En outre le champ de la vision s'agrandissant a,u gré de l'artiste, à l'aide de la perspective, permet à Tœil de saisir tous les détails d'une scène, toutes les lignes, tous les accidents d'un paysage. Cependant la puissance de la peinture, bien qu'incomparablement plus grande que celle de la sculpture, est également renfermée dans des limites assez étroites. Tout ce qui est en dehors du domaine de l'optique, c'est-à-dire un monde entier d'idées et de choses lui échappe ; il faut alors recourir à l'écriture. C'est le plus complet et le plus accessible de tous les modes du langage, parce que, calqué sur la parole, il peut, comme elle, suivre la pensée dans ses replis les plus profonds , les plus inaccessibles. Il est

évident toutefois que récriture ne saurait tout exprimer avec la même vigueur ou la même clarté. Son utilité immédiate et presque exclusive se trouve dans l'expression des idées métaphysiques , dans les rapports invisibles des choses, dans l'analyse du monde intangible. Tout ce qui relève de la nature extérieure, tout ce qui ressort de la vision, sera toujours l'apanage du < dessin. Les Dieux de l'Olympe, les guerriers de l'Iliade n'apparaissent dans toute leur majesté héroïque que sous les formes empruntées aux arts plastiques. Le dessin est le complément de la poésie. Un ouvrage n'est achevé que lorsque le crayon de l'artiste a donné une figure aux visions du poèîe lou du romancier. Les livres illustrés , qui deviennent de jour en jour plus • nombreux, indiquent assez que c'est là une vérité comprise aujourd'hui de tout le monde. Dans certains cas il serait même plus exact de dire que le dessin est la partie capitale de l'œuvre, et que le texte écrit ne sert qu'à relier les divers tableaux qui composent la trame du récit.

Page 1