DESTINÉE DU LANGAGE
Etudions maintenant 1 action de l'écriture sur la marche de la parole et les influences qui naissent de ce contact.
Ces influences sont de deux sortes : les unes, agissant de la manière la plus heureuse sur réconomie des divers idiomes soumis aux symboles graphiques, ont aidé au développement de la Httérature, par suite de la civihsation. Les autres, gênant au contraire le jeu du mécanisme phonétique, ont introduit un élément perturbateur dans l'harmonie du langage. Commençons par ces dernières.
C'est dans la difficulté, on pourrait dire dans rimpossibihté de transcrire exactement toutes les nuances de la parole, qu'il faut chercher
la cause première des actions perturbatrices que l'on rencontre dans Tétude d'une langue écrite. Les inventeurs des caractères alphabétiques n'étaient pas des grammairiens, encore moins des philologues. Pour mener le problème a bonne fin, il eût fallu procéder par une analyse exacte de tous les éléments phonétiques qui entrent dans le vocabulaire de chaque langue, et dresser une échelle complète des sons. Peut-être, les grammairiens Hindous sont-ils les seuls qui se soient ainsi posé la question. Partout ailleurs on s'est contenté d'un à peu près, chaque peuple prenant pour alphabet des caractères créés pour un idiome étranger au sien. Les Cadméennes, d'où dérivent tous les systèmes graphiques qui ont cours en Europe, insuffisantes déjà pour les langues sémitiques, puisqu'elles négligeaient les voyelles sourdes, devaient se trouver à plus forte raison impuissantes à rendre les nuances phonétiques des nations de race différente. L'écriture sanscrite elle-même, la plus riche et la mieux coordonnée de toutes celles que l'on compte dans le groupe Indo-
Européen, ne peut, avec ses 50 lettres, suffire à tout. Les grammairiens, du moins ceux de TOccident, sont forcés d'avouer qu'ils ignorent la prononciation précise que prennent les voyelles a, 0, u, à la fin de certains mots f ).
Au résumé, on peut dire que l'évolution alphabétique, considérée dans les deux races, aryenne et sémitique, n'a pas encore atteint sa forme définitive. Des trois éléments qui entrent dans la constitution des mots, voyelles, consonnes et, aspirations, les Sémites ne se sont attachés qu'à la charpente de la syllabe à la consonne. Ils ont entrevu la voyelle, mais se sont contentés de marquer ses formes les plus sonores sans s'arrêter aux autres nuances et n'ont pas su la
(^) Voir Bopp CGrammatica sanscritaj. Nous avons tâché, dans noire Essai de grammaire générale des langues Indo-Européennes, de lever cette difficulté en appliquant aux voyelles la division que les grammairiens Hindous avaient établi pour les consonnes, c'est-à-dire en admettant pour chaque son simple deux nuances, la nuance S3nore et la nuance sourde. Vé français accentué dans certains cas et demi-muet dans d'autres, donne une idée assez exacte de cette classification.
détacher de l'aspiration. Les Grecs poussèrent plus loin l'analyse des voyelles et des aspirations, sans toutefois arriver à une séparation et à une classification complète. Ce travail, terminé chez les Hindous pour la consonne et l'aspiration, n'a été fait nulle part pour la voyelle.
Bîais il ne suffit pas que l'écriture réponde à la gamme des sons, que chaque élément syllabique soit représenté par un signe. Lorsque les mots s'assemblent pour former la phrase, il s'établit au contact de nouvelles combinaisons phonétiques. Chacun d'eux se soude au suivant dans la prononciation, et, à chaque soudure répond une élision ou une mutation de lettres. Voyelles, consonnes et aspirations se fondent, s'équilibrent en une seule émission vocale, de telle façon qu'aucune note discordante ne vienne troubler l'harmonie de Tensemble. D'ordinaire, c'est la finale de chaque mot qui se met au diapason de l'initiale du mot suivant, c'est-à-dire que la première devient sourde ou sonore, faible 011 aspirée, suivant que la seconde est ellemême sourde ou sonore, faible ou aspirée. C'est
la grande loi de l'attraction phonétique qui domine tout le mécanisme grammatical. Les sons ainsi modifiés , changent parfois complètement de nature. Les voyelles forment diphthongue, les consonnes, emportées par la vitesse de la prononciation, subissent les métamorphoses les plus inattendues. Il importe donc que la langue écrite reproduise toutes les modifications de la langue parlée, et cependant, chose singuhère, nous ne trouvons qu'un peuple, l'Hindou, qui ait compris la nécessité de ces notations phonétiques et en tienne un compte rigoureux dans son écriture. A peine, le grec excepté, en rencontre-t-on quelques traces dans les langues savantes de l'Occident. Ces exemples isolés passent inaperçus, et rappellent moins les lois du langage que des abréviations orthographiques.
Les conséquences qui découlent de cette indifférence ou de cet oubU sont aisées à pressentir. Dès que la transcription d'un idiome est insuffisante, ce qui est le cas le plus fréquent, le signe, ne coïncidant plus avec le son, cet idiome
liO LANGAGE GRAPHIQUE.
perd sa physionomie propre. Les nationaux ne voient pas là d'inconvénient, parce qu'ils rétablissent machinalement, dans la lecture, la véritable prononciation (*). Mais l'étranger y rencontre un écueil qui le fait trébucher à chaque pas. Quand la langue vient à ë'éteindre, la partie la plus délicate de sa constitution phonétique est à jamais perdue. Témoin le grec et le latin ; il ne nous est resté qu'un squelette .
C) Citons un exemple pour mieux nous faire comprendre. En récitant le vers suivant :
Le jour le plus antique eut pour veille le jour,
On remarque trois variations orthographiques :
Le jour le pluz antiq eup pour veille le jour.
Dans le premier cas, la sonore finale devient sourde ; dans le deuxième on élide une voyelle, et, dans le dernier, la consonne subit la loi de Tattraction. On voit ainsi que la langue écrite ne correspond pas à la langue parlée. Ces nuances, ignorées d'un étranger, Tinduisent en erreur sur la prononciation, c'est-à-dire sur Télément capital de la langue. Voilà pourquoi il nous est impossible de pratiquer un idiome du dehors quand nous nous sommes contentés de rapprendre dans les livres. Le livre ne donne que le mot, et le mot n'est que le squelette de la phrase.
L'élément vital s'est évanoui avec le secret de ses harmonies.
Ce résultat n'est pas le seul. Un autre inconvénient, non moins regrettable, mérite aussi d'être signalé. La notation euphonique de la phrase étant supprimée, le hen qui unit les langues d'une même famille se trouve rompu, l'unité ne peut être reconstruite qu'à grand'peine par le philologue : de là des conclusions souvent fausses. Comparons le sanscrit avec une langue moderne de l'Occident, le français, par exemple. Notre esprit, identifiant les deux formes du langage, la forme orale et la forme écrite, nous ne jugeons des sons d'un idiome que par le jeu de ses symboles graphiques. La richesse, la flexibihté de l'écriture sanscrite nous étonne, l'aridité, l'immobilité des caractères français nous frappe encore davantage et nous concluons qu'il n'existe aucune simihtude dans le mécanisme phonçtique de ces deux langues. Cependant, la pauvreté attribuée à notre idiome n'est le plus souvent qu'apparente, et beaucoup de formes notées par les grammairiens hindous apparaissent
chez nous, lorsqu'on prête une oreille attentive à la marche de notre prononciation. Les dialectes de la langue d'oc, qui n'ont jamais été arrêtés dans leur évolution par les entraves d'une écriture insuffisante, conservent encore la plasticité des temps antiques, et égalent, slls ne dépassent dans la hardiesse de leurs combinaisons euphoniques, la richesse des formes sanscrites.
Nous avons dit que l'idée est un tableau phonétique, coordonné à l'aide de trois éléments, le mot, la phrase, la période. Nous devons donc retrouver dans l'écriture trois divisions analogues. Les deux premières viennent d'être passées en revue, il nous reste à examiner la dernière, celle qui a pour objet la ponctuation.
Les Anciens ponctuaient peu ou pas du tout, soit qu'ils considérassent la phrase comme un groupe indivisible, soit qu'ils jugeassent ce soin superflu. Cependant la ponctuation est aussi importante que les autres modes de la notation graphique, si l'on veut se rendre un compte exact de toutes les nuances de l'idée, en d'autres termes, des intonations diverses qui marquent
les différentes parties du discours. On sait quô chaque membre de phrase a son accentuation propre, ses pauses, son diapason. L'écriture, traduction algébrique de la parole, ne serait qu'un logogriphe dont l'interprétation conduirait infailliblement à des contre-sens, si l'on n'indiquait la nature des éléments du discours à l'aide d'une notation qui corresponde à la gamme de la pensée (*). Cependant ici encore nous sommes forcés d'avouer que la plupart des langues sont restées en deçà du but.
C) Les exemples ne manqueraient pas pour prouver que rinterprétation d'une phrase dépend souvent de la place que Ton donne aux signes de la ponctuation et à leur nature. Les oracles de l'antiquité trouvaient dans la disposition ou plutôt dans Tabsence de ces signes un auxiliaire des plus précieux. Venait-on demander le résultat d'une entreprise que Ton méditait, la Pythonisse laissait tomber quatre mots, suivis chacun d'une pause :
Ibis — redibis — non — morieris.
Si l'expédition réussissait, rien d'extraordinaire, puisque l'oracle l'avait prédit. On avait, en effet, entendu : Ibis ; redibis ; non morieris.
L'expédition, au contraire, avait-elle échoué, le chef de
Il est à remarquer que le sanscrit, qui a porté à un si haut degré l'analyse des éléments syllabiques, a presque entièremeut négligé la ponctuation. Les modernes en ont mieux senti Timportance, mais comme pour les autres parties du mécanisme alphabétique, ils se sont contentés d'un système des plus imparfaits. La notation actuelle, uniquement préoccupée des pauses est notoirement insuffisante. Nous n'avons qu'un signe, celui de l'exclamation, pour exprimer toutes les émotions qui peuvent naître dans notre esprit. Il s'ensuit que les choses les plus disparates, des sentiments de nature complètement opposée, tels que la joie ou la douleur, sont indiqués par le même caractère. Faut-il
Fentreprise y avait-il laissé la vie, c'était sa faute et non celle de la Sybille : celle-ci Favait prévenu en disant : Ibis ; rediliis, non ! morieris.
L'histoire nous apprend que des méprises plus graves ont été amenées par la négligence ou la mauvaise foi des copistes chargés de la ponctuation. Qu'il nous suffise de rappeler le schisme , qui eut pour cause première une simple transposition de virgule.
ajouter que ce signe unique est rendu illusoire dans la plupart des «cas par la façon vicieuse dont il est placé. Dans presque toutes les langues il se trouve à la fin de la phrase. Dès lors, les yeux n'étant pas prévenus, ne sauraient donner à la voix l'accentuation que réclame la pensée de l'écrivain. Plus logiques, plus soucieux que les nations du nord des harmonies du langage, les peuples du midi. Espagnols, Portugais, Italiens marquent leurs signes d'interrogation et d'exclamation au moment où la phrase s'ouvre, ce qui ne les empêche nullement de les répéter à la fin pour éviter de nouveaux équivoques.
Après les inconvénients qui résultent de Tinsuffisance des caractères alphabétiques, viennent ceux qui ont pour cause un emploi vicieux de ces mêmes caractères. Nous voulons parler des lettres muettes qu'on rencontre au milieu de certains mots pour rappeler un. son disparu, et qu'on conserve par respect pour l'étymologie. Avant de faire connaître les conséquences qu'entraîne cette habitude, examinons si les scrupules des grammairiens à cet endroit semblent fondés.
D'abord est-il nécessaire, je ne dis pas pour la pratique, mais pour la connaissance approfondie d'un idiome, de laisser intactes les vieilles formes orthographiques ? Nous ne le pensons pas. A quelque point de vue qu'on se place pour
juger la question, on ne trouve que des prétextes et non des raisons sérieuses.
S'agit-il, par exemple, de gens lettrés, nul doute que Tétymologie ne les guide dans l'étude des mots. Mais c'est là le petit nombre. Il n'y a guère que les philologues de profession qui s'occupent de ces recherches, et ces derniers, familiarisés avec les métamorphoses que subissent les éléments syllabiques, retrouvent l'origine d un mot, quelle que soit la forme orthographique qu'on lui donne.
Si des érudits nous passons à la masse de la nation, l'étymologie n'a plus de raison d'être. Loin d'apparaître comme une branche de la science philologique, elle n'est considérée que comme un embarras dont on se déferait volontiers si les entraves académiques n'y mettaient bon ordre.
Les résultats sont les mêmes que ceux que nous venons de signaler dans les paragraphes qui précèdent • Toute lettre superflue est un déguisement qui masque la nature phonétique du mot. Comme dans les langues à notation
incomplète, il y a incertitude, par suite, erreur fréquente dans l'interprétation du son. De là des variantes dans la prononciation d'une langue, suivant les tendances individuelles et locales. Chaque expression a deux valeurs : l'une, léguée par la tradition orale, l'autre, donnée par l'écriture et faisant autorité chez tous ceux qui ne la connaissent que sous sa forme optique. Les noms d'hommes et de lieux sont surtout sujets à ces sortes de divergences. Ne traduisant presque jamais le son simple, mais toujours Fétymologie, leur prononciation peut varier au gré de chaque personne. Ce qui n'est qu'un inconvénient pour les Jiabitants d'un pays, devient fréquemment une impossibilité pour les étrangers, car on sait qu'il suffit quelquefois d une simple lettre pour défigurer un mot. Par une réaction inévitable, on voit, en maintes occasions, la forme de convention supplanter la forme réelle , le signe dénaturer le son. Témoin les langues mortes, dont la véritable prononciation est à jamais perdue pour nous. Il ne serait ^as difficile de citer des exemples en français, notamment
parmi les noms propres dans lesquels, sous l'influence de récriture étymologique, nous prononçons aujourd'hui des lettres que nos pères considéraient comme muettes.
Ces imperfections orthographiques pèsent plus ou moins sur toutes les langues, du moins sur celles du groupe aryen. Les langues mongoliques semblent les seules qui puissent y échapper par la nature même de leur écriture monosyllabique. Généralement, c'est chez les peuples travaillés par les invasions que l'on rencontre l'orthographe la plus défectueuse. Voilà pourquoi l'anglais et le français sont peut-être , de tous les idiomes de l'Europe, les plus maltraités sous ce rapport. Les langues antiques, quoique plus précises que les nôtres , sont loin cependant d'être exemptes de surcharges étymologiques? car l'orthographe que nous voyons dans les ma. nuscrits grecs, latins, sanscrits, représente d'ordi. naire les formes verbales que ces idiomes possédaient aux premiers siècles de leur httérature et rareme nt celles de l'époque où les manuscrits furent écrits. Or, nous avons dit,
dans l'étude du langage phonétique, que les mots vieillissent sous Faction des siècles, comme de véritables organismes, qu'ils s'usent en quelque sorte, par leur frottement réciproque, qu'ils perdent, par cette trituration incessante, certains de leurs éléments syllabiques, et qu'après un intervalle de plusieurs générations, ils présentent d'ordinaire des formes plus simples que les anciennes. D'un autre côté, le respect de la tradition vouant l'écriture à l'immobilité la plus absolue, il arrivait un moment où le symbole optique ne reproduisait plus l'expression orale. C'est ainsi qu'on a continué en français à écrire maistre longtemps après la disparition de la sifflante et lorsqu'on ne prononçait plus que .maître. Les peuples répugnent aux réformes orthographiques; les vieux mots sont à leurs yeux des symboles sacrés auxquels on ne saurait toucher sans sacrilège. C'est ce respect plus naïf que logique qu'on décore du nom dëtymologie.
Les grammairiens ont, il est vrai, une raison plus valable, la nécessité de différencier les homophones. Ainsi l'anglais Ship et Sheep, le français
bas et bat, qui se confondent dans la prononciation (*) ne présentent aucune équivoque dans l'écriture. Cette objection toutefois ne nous paraît pas suffisante, car on peut répondre que le sens général de la phrase faisant éviter toute confusion dans le langage auriculaire, garantirait également de toute erreur le langage oculaire. Du reste, une nation, l'Espagne, a fait une expérience décisive à cet égard. L'Académie de Madrid décida, en 18i0, que les mots devaient s'écrire comme ils se prononçaient (**). Cette réforme est aujourd'hui un fait accomph, et personne, que je sache, ne songe à dire que le Castillan actuel prête à l'équivoque.
0 On peut objecter que la quantité suffit pour diiïérencier ces mots , que sheep doit être long et ship bref. Cela peut être vrai dans le langage accentué, mais dans la conversation ordinaire cette différence devient insensible.
{**) L'orthographe espagnole, bien que supérieure aujourd'hui à celle de la plupart des peuples de rEurope, est loin cependant de la précision de Forthographe sanscrite. L'Académie de Madrid s'arrêta au mot, et décréta une amélioration plutôt qu'une réforme.
Au résumé, on peut conclure que, faute de méthode rationnelle dans l'analyse des éléments phonétiques et dans leur transcription graphique, les langues, principalement les langues aryennes, présentent une écriture incomplète d'un côté, surchargée de l'autre, par conséquent vicieuse à tous les points de vue. Une seule, le sanscrit, par le nombre de ses caractères et la précision de sa notation grammaticale, s'efforce de rendre la phrase telle qu'elle se prononce. Quant aux autres, il est rare que l'accord existe d'une manière complète entre les deux modes du langage, le mode acoustique et le mode optique. Si cet accord se rencontre dans les mots pris isolément, il disparaît dès qu'on les agence pour former le discours. La fqrme orale et la forme écrite sont presque toujours deux langues qu'il faut apprendre séparément. On peut se convaincre de cette vérité en observant les efforts que réclame l'étude d'un idiome étranger. Tel lettré français, lisant couramment Hamlet ou Child Harold, ne peut se faire entendre en débarquant en Angleterre, et reste muet aux questions
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que lai adressent les compatriotes de Shakespeare et de Byron. Il croyait connaître l'anglais, tandis qu'il ne l'avait vu que sous une de ses faces, la partie graphique.