‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 2)Chapitre 3 sur 104 · INSUBORDINATION DES TROUPES · texte numérisé non relu

INSUBORDINATION DES TROUPES

l'usage rigoureux qu'ils faisaient des moyens de la discipline , et le renvoi d'un grand nombre de soldats avec cartouche jaune, c'est-àdire avec une note de mauvaise conduite ou d'infamie comme on le disait alors. D'un autre côté, les soldats témoignaient leur hostilité par des insurrections qui, à l'époque où nous sonunes, deviennent de plus en plus nombreuses. Ces soulèvements n'étaient pas toujours sans justice, si nous en croyons les journaux du temps et les décrets de l'assemblée nationale elle-même. Quoi qu'il en fût, la presse révolutionnaire se chargeait de les justifier. Les al)us, quelquefois vrais, quelquefois supposés, qui résultaient de la mauvaise administration des régiments, abus consacrés par les anciens usages, constituaient d'ailleurs des sujets de réclamations habituelles, qui devinrent, dans le moment où nous sommes, la cause où le prétexte de la plupart des mouvements insurrectionnels. Il existait, à cette époque, comme il existe encore aujourd'hui, dans chaque régiment, un fonds commun, auquel on donne le nom de masse. Ce fonds commim est le résultat d'un prélèvement fait sur la solde quotidienne du soldat, pour fournir un supplément à ce que l'État accorde pour l'entretien de l'habillement, du linge et de la chaussure. Avant la révolution, toute fourniture était ainsi l'objet d'une masse ; ce système s'appliquait également à rhabillemenl, à l'équipement, au harnachement, etc. Ainsi, dans le tutal du prélèvement, chaque soldat a une part qui lui est afférente et qu'on appelle sa masse particulièie , tandis que les bonis , ou les économies annuellement faites sur les fournitures ou sur chaque masse particulière étaient, comme elles le sont encore, mises dans une caisse counnune et formaient la masse totale ou la masse proprement dite de chaque régiuKmt. Aujourd'hui ces masses sont versées dans la caisse du trésor [lublic. Cette mesure d'ordre toute moderne a été établie sous le ministère de M. Villèle. Autrefois elles étaient conservées dans le régiment et à la disposition de l'administration du corps. Qu'il pût résulter des abus d'un pareil nsage, cela n'est pas douteux; mais nous n'en avons rencontré aucune preuve nettement articulée. On ne trouve dans les mcuioires comme dans les écrits contemporains (|ue renonciation des causes morales dont il est question plus haut.

« La guerre de Sept Ans, dit M. Lafayette avait tout à fait déconsidéré nos armes. Les militaires de toutes les nations s'accordaient pour nous mettre au dernier rang, et les militaires français, jiar une étrange manie, concouraient à cette manièn; de nous juger. Cependant la guerre d'Auiéiique nous releva im [leu dans ru[)iniou générale. Il s'était formé, dans notre armée, un mouvement de fermen-

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lation qui avait été préct^dé par do grandes ainôliorations dans notre instruction militain'. — Un ofTet après la guerre do Soitl Ans, on" rétlécliit sur réial d'ahjociion politique et guerrière où la France était tombée ; mais ces réllexions ne s'élevèrent pas jusqu'à Tadoptiou d'une tactique appropriée à nos circonstances. On ne songea qu'à imiter le système le moins en rapport avec nos avantages naturels , ainsi qu'avec les inconvénients ûv notre caractère. La roidour de la discipline, la marque hiérarchique des grades, les punitions corporelles, la réduction du soldat à l'état de machine , l'immobilité des rangs, la précision des mouvomements, le courage fondé sur la crainte des suiveillants placés derrière les troupes, plutôt que sur le besoin d'aller en avant, les combinaisons qui excluaient toute intelligence individuelle, voilà le système prussien ; il ne nous convenait pas. — Cependant, en cherchant à l'imiter, les troupes apprirent à manœuvrer.

a Les places d'officier, continue I\L Lafayetto , avaient toujours été l'apanage de la caste privUégiéo. Ou marqua, de plus en plus, la ligne d'exclusion, on exigeant positivement les preuves <!e quatic degrés de noblesse. De tout temps, la n(»blosse de cour avait eu les grades supérieurs, les grands commandements, les régiments même, de préférence à la noblesse des provinces souvent plus ancienne et moins mélangée. Ou irrita celle-ci en faisant plus positivement une distinction des familles présentées à la cour, pour qui le grade de colonel à vingt-trois ans, de commandant d'un régiment à vingtneuf, et par conséquent l'aptitude à devenir oflicier général, furent des espèces de droits, tandis que le reste de la noblesse languissait ilans les grades inférieurs. Ces derniers grades étaient interdits aux roturiers, qui n'y arrivaient, sous lenom d'officiers de fortune, qu'à force d'années et de protections. Encore, un lieutenant de cavalerie, parvenu à travers tant d'obstacles, restait-il, dans cette arme, incapable de monter au rang de capitaine ! Le gentilhomme lui-même ne parvenait qu'après de longs services à ce conuuandement de compagnie, dont le jeune homme de cour venait prendre possession le jour même où il avait atteint sa dix-huitième année. L'introduction des coups de plats de sabre, par le comte de Saint-Germain, humilia, irrita toute l'armée, et devhit une occasion de haine implacable des soldats contre les officiers, colonels et généraux qui eurent la faiblesse ou la sottise de se dévouer avec ardeur à cette innovation. » (M. Lafayetto nous aiqirend ailleurs que la punition des coups di; plats de sabre ne fui universelleuieut supprimée [tar un ordre royal qu'après le 14 juillet.)

« Il s'établit, poursuivent les mémoires que nous citons, entre

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beaucoup de ces chefs, une émulation de dureté, de tracasserie, de niaiserie brutale envers les corps et les individus soumis à leur commandement, qui, dénaturant toutes les idées du vrai mériîe militaire, le plaça uniquement dans les écarts d'une activité sans objet, d'une sévérité sans jugement. Des colonels, munis de lettres en blanc pour casser les ofticiers, appelaient les chefs des autres corps, comme à un spectacle, pour entendre leurs propos injurieux, pour être témoins des punitions coiporelles dont ils semblaient se faire un iilaisii' et un passe-temps. Ils se croyaient de grands militaires en proportion de ce qu'ils étaient minutieux, durs et détestes des troupes. Ces manières aliénèrent une grande partie des ofliciers particulii'rs. — La jjlupart des ofliciers, nommément en Bretagne et en Dauphiné, doimèrent à leurs soldats les premières leçons d'insubordination. L'esprit des officiers était tel qu'à la formation des états généraux et sur la plainte d'un colonel, M. Morton de Chabrillant, beaucoup de cahiers de la noblesse disputèrent au gouvernement le droit très-raisonnable qu'il venait d'exercer enôtant à cet officier, non son grade, mais le commandement de son régiment. La garnison de Strasbourg avait délibéré une pétition au.x états généraux c )ntre les prétentions du pouvoir exécutif. Les gardes du corps, euxmêmes, s'adressèrent à ces états pour que le roi fût privé du droit de prendre une partie de leurs ofticiers hors de leur corps. Mais bientôt la scène changea. Les prérogatives du trône parurent menacées ; elles se liguèrent avec celles de toutes les aristocraties. La cause du tiers étiit , c'est-à-dire de la nation, fut, par là, dégagée (le toutes (piestions étrangères à ses vrais intérêts. — Dès lors, les soldats, les sous-officiers et un petit nombre d'officiers patriotes jiensèrent que cet esprit d'insubordination, auquel ils avaient été encouragés pour défendre les prétentions des castes privilégiées, était beaucoup plus ap])licable à la défense de leurs propres droits, (If ceux de la patrie et du iieuple français. — Les militaires français prirent le parti de la nation. Le régiment des gardes en donna l'exemple, en se mettant sous le commandement de .ses sergents pour marcher contre la Bastille et maintenir l'ordre public au milieu de la révolution du 1-4 juillet. Lafayette, nommé conmiandant génélal de l'insurrection parisienne , confirma cette expulsion des anciens officiers des gardes, en donnant leurs places aux sous-officiers (|ui avaient servi la cause populaire. — On doit remonter à ces premiers éléments pour concevoir comment fut formé l'esprit de l'armée et (juelle impulsion elle n.'çut. — Les troupes de ligne oiïrirent, ainsi que la nation, deux partis, l'un composé du phis grand nombre des ofliciers et de (pi('l(|iies bas officiers et so -

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dats regardés comme déserteurs de la cause populaire; l'autre formant la presque totalité des militaires ayant à leur tête les officiers patriotes. — Pendant le cours de l'assemblée constituante, le patriotisme de l'armée ne put que se fortifier ; mais la division entre les officiers aristocrates et leurs subordonnés s'accrut de plus eh plus ; la discipline, qu'il était si important de rétablir, fut désorganisée à la fois et par la malveillante négligence de ces officiers, par leurs provocations envers les soldats , et par l'anarchique intervention des jacobins, dont les clubs prenaient beaucoup d'empire sur les troupes.» (Mémoires de M. Lafajiette, t. III, p. 275, 281,)

Il nous semble difficile d'expliquer plus clairement les causes de l'introduction de l'esprit révolutionnaire dans l'armée. Tout l'excitait et le poussait ; le souvenir d'une discipline exagérée, le ressentiment de [junitions flétrissantes, la rudesse malveUlante des cbefs, l'exaltation des sentiments populaires, l'ambition des sous-ofiiciers et des soldats auxquels l'exemple donné par M. Lafayette, dans la réorganisation des gardes françaises, montrait le cbemin pour arriver aux grades, enfin, plusieurs sortes d'intérêts. S'il y a lieu d'être surpris de quelque cbose dans une telle situation , c'est que l'insurrection ne se soit pas manifestée plus tôt.

Cependant, les esprits et les cboses élant dans cet état, « partout, dit M. de Bouille, partout les soldats formèrent entre eux, dans cbaque régiment, des comités qui dirigèrent leur conduite. Ils choisirent des députés en petit nombre qui réclamèrent auprès de leurs supérieurs, d'abord avec assez de modération , des retenues qui leur avaient été faites sous l'ancien régime d<;s inspecteurs. Leurs réclamations étaient justes ; on y fit droit. Il y eut des corps où elles étaient considérables ; d'autres où elles se réduisaient k peu de chose et même à rien. Les soldats, non contents d'avoir réussi dans leurs premières demandes, en formèrent d'injustes et d'exorbitantes, qu'on leur refusa. Alors ils prennent les armes, consignent les officiels , transportent leurs drapeaux à leurs casernes , posent des gardes chez leurs chefs et chez les trésoriers des régiments , font ouvrir les caisses et s'en distribuent l'argent. Lorsqu'ils n'en trouvent pas assez, ils font contribuer leurs officiers, qui sont la plupart contraints d'emprunter des marchands et des bourgeois pour satisfaire leur cupidité. Cependant le service militaire et celui de la place se fait comme à l'ordinaire ; ils n'obéissent que, sous ce rapport, à leurs officiers; ils paraissent n'avoir qu'un même esprit, qu'une même volonté et être conduits par un seul chef. — Les soldats, ajoute M. Bouille, en empruntant les expressions de Tacite, assignent euxmêmes tous les postes, placent les sentinelles et se partagent tous

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