‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 2)Chapitre 46 sur 104 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

2S4 (décembre 1790) assemblée nationale.

constitutionnels, vous l'avez demandée sur-le-champ et sans délai. (Il s'élève des murmures.) Ce n'est qu'avec la même énergie... (Les murmures augmentent. On demande de nouveau à aller aux voix.) M. le présiJe7it. Vous voyez Timpalience de l'assemblée. M. Muguet. D'une partie de l'assemblée, ne vous y trompez pas.

Plusieurs voix. De toute l'assemblée,

il/. Chapelier. Je crois que mon amendement est inutile ; car, par le cours des choses, n'ayant pas de séance samedi, nous ne pourrons pas nous occuper très-incessamment de la réponse du roi.

M. Camus. On ne doit point supposer, on doit bien moins encore accorder des délais de cette nature. Voici ce qu'on peut taire. Je demande que demain M. le président se retire vers le roi pour h' prier de donner, sur le décret du 27 novembre, une réponse signée di; lui, et contre-signée d'un secrétaire d'État, et qu'en même teinps vous ajourniez l'examen de cette réponse à la première séance du matin qui en suivra la récej)tion. Vous conserverez ainsi les principes.

^f. Biauzat. Vous ne pouvez pas indiquer un jour de discussion sur une réponse que vous ne connaissez pas; que le roi réponde ou ([u'il ne réponde pas, vous serez toujours à temps d'examiner ce que vous aurez à faire. Je demande donc la division.

M. Chassot. La question n'est pas de savoir si vous discuterez, ce soir, demain, après demain, la réponse du roi ; le grand point est que vous prouviez à la France que l'assemblée ne met aucune lenteur à tout ce qui touche les grands intérêts qui lui sont confiés. J'adopte la division qui vous est proposée.

La proposition divisée est mise aux voix, et Je décret rcndi! en ces termes :

« L'assemblée nationale décrète que son président se retirera di'main vers le roi pour le prier de donner, sur le décret du 27 ii'ivembre dernier, une réponse signée de lui, et contre-signée par un secrétaire d'Etat. »

Le 25 décembre était le jour de Noël. Vers le soir, il se forma, sous les fenêtres du roi, un rassemblement, peu considérable, qui se mil h crier : La sanction du décret, la sanction. On prétendit dans le temps que ce rassemblement, composé seulement de quatre ou cinq cents personnes, n"élait point vérifiiblement populaire, (pi'il était payé par la cour atin de doimer à la sanction l'apparence d'imc approhalidu olilcnue par violoice. Il est certain, en ettet, que

SERMENT KCCLÉSIASTIQUK. 255

dès cette époque, la cour usait quelquefois de pareils luoyeus; et que le roi se trouvait en ce monicnt dans le plus grand embarras (1). Quoi qu'il en soit, rassemblée rerut sa réponse le lendemain dans la matinée.

(1) Voici encore une lettre de l'archevêque d'Aix au roi [Armoire de/cr, n" 71), qui ne porte pas de date, mais qui, sans doute, est relative à ce décret, et doit se placer entre le 23 et le 26 décembre. C'est la réponse à une consultation demandée par le roi à l'archevêque et à une autre personne qui n'est pas nommée. Nous n'en citerons que les principaux passages :

« Votre Majesté a la bonté de sentir mon embarras, et je dois l'oublier moimême, pour ne songer qu'à l'intérêt de Votre Majesté. Je ne séparerai jamais la religion de l'État, nirÉtat de votre personne, parce que la religion et l'État tombent avec le roi. Il faut subir la loi des circonstances et clierchtr les moyens possibles. Je n'ai pas pu répondre dans le moment : j'ai voulu voir celui auquel Votre Majesté m'ordonne de communiquer ma lettre. Nous avons relu les discussions de l'assemblée et cette sage et vertueuse réponse qui devait attirer toute sa confiance; il semble qu'on lui refuse jusqu'au droit de prévenir les troubles, en exécutant les décrets. Les lois ont besoin de sanction....

« Il parait, par la lettre que Votre Majesté m'adresse, qu'elle compte donner sa réponse signée; c'est ensuite qu'elle craint qu'on ne revienne à la charge. On m'a dit les motifs des chefs. Ils ne veulent point reconnaître le recours à Rome. On annonce le retour du courrier pour le 27 : ils veulent le prévenir. Si la réponse est favorable, ils ont le droit de regarder l'exécution comme la suite du décret antérieur. Si la réponse est négative ou même dilatoire, ils accuseront le pape et le clergé de n'avoir pas prévenu la rigueur de l'exécution.

a Voilà ce que j'ai toujours craint. Le principe de la cour de Rome devait être de faire tout ce qu'elle pouvait faire, et de ne différer que ce qui pouvait être moins pressant et plus dilScile. Quand il ne manque que des formes canoniques, le pape peut les remplir; il le peut, il le doit; et tels sont les articles que Votre Majesté lui avait proposés.

« Les évêques sages seront forcés, en dépit d'eux-mêmes, de refuser le serment, si les formes ne sont pas remplies; chaque évêque dispensé ne peut pas y suppléer, et M. Malouet semble avoir confondu ce que l'Eglise peut faire et ce qu'on veut faire sans r Église.

« Si l'on était assuré du concours du pape et de la promptitude de sa réponse. Votre Majesté pourrait sanctionner d'avance le décret sans inconvénient. Les départements exécuteraient le décret quand les évêques se conformeraient à la réponse du pape ; mais on ne peut pas combiner les circonstances sur lesquelles on est dans le doute et l'incertitude.

« Si Votre Majesté ne peut pas se défendre des instances renouvelées, si vos ministres ne les préviennent pas, il importe sans doute, pour elle et pour la chose publique, que son acceptation paraisse un acte forcé. Votre Majesté fait une réflexion bien intéressante pour la position de la reine; son intérêt en est un pour l'État comme pour Votre Majesté; et c'est pourquoi il ne faut pas attendre que les chefs recourent encore à des attroupements. Il ne faut pas céder à des émeutes : s'il faut céder, ce doit être pour les prévenir, et l'insistance opiniâtre de l'assemblée devient, pour le moment, la loi de la contrainte. Que deviendraient cependant les évêques destitués! Que deviendraient les diocèses livrés à des intru<) qu'aucune forme canonique n'aurait légitimés!

" C'est alors, sire, qu'un second courrier doit arracher au pape un consentement

2ot) uÉ(:ii.>mRii 17'.)(J) assemblée xationali;.

Séa>(;e uu 20 DÉCEMBRE. — Uii secrétaire lit une leitro du lui cunçue eu ces termes :

« Je viens tVaccepter le décret du 27 novembre dernier. En déférant uu vœu de rassemblée nationale, je suis bien aise de m'expliquer sur les motifs qui m'avaient déterminé à retarder cette acceptation, el sur ceux qui me déterminent à la donner en ce moment. Je vais le faire ouvertement, francliement, comme il convient à mon caractère. Ce genre de communication entre l'assemblée nationale et moi doit resserrer les liens de cette confiance mutuelle si nécessaire au bonheur de la France. (La partie gauche retentit d'applaudissements.)

« J'ai fait plusieurs fois connaître à l'assemblée nationale la disposition invariable où je suis, d'appuyer, par tous les moyens qui sont en moi, la constitution que j'ai acceptée et juré de maintenir. Si j'ai tardé à prononcer ïacceptation sur un décret, c'est qu'il était dans mon cœur de désirer que les moyens de sévérité pussent être prévenus par ceux de la douceur ; c'est qu'en donnant aux esprits le temps de se calmer, j'ai dû croire que J'exécution de ce décret s'effectuerait avec un accord qui ne serait pas moins agréable à l'assemblée nationale qu'à moi.

« J'espérais que ces motifs de prudence seraient généralement sentis; mais puisqu'il s'est élevé sur mes intentions des doutes que la droiture connue de mon caractère devait éloigner, ma conliance en l'asseniblée nationale m'engage à accepter.

« Je le répèle encore, il n'est pas de moyens plus sûrs, plus propres à calmer les agitations, à vaincre toutes les résistances que la réciprocité de ce sentiment entre l'assemblée nationale ^t moi : elle est nécessaire ; je la mérite ; j'y compte. »

Signé, Louis ; et plus bas, Duport-Du tertre.

(Les applaudissements de la partie gauche sont unanimes, et durent pendant plusieurs minutes.)

L'assemblée ordonne Fimpression de cette lettre, cl l'envoi aux muuiciimlités.

Séaxce du 27 DÉCEMBRE, — .]/. l'abbé Grégoire. Disposé, ainsi qu'un grand nombre de confrères, à prêter le serment civique, perforée; c'est alors qu'instruit par les tristes effets dont son refus serait la cause, il se presserait sans doute de les réparer. Il se passerait quelque temps entre la destitution des évèques et l'élection de ceux qu'on voudrait leur substituer, et, dans cet intervalle, on pourrait recevoir la réponse de Rome.

« Voilàj bircj le résultat de notre conférence. "

StKMtNT J)K l'abbé GKÈtiOlRE. 457

iiiL'tlez qu'i'ii leur nom je développo (luelqiu'S idées, qiu iieut-êlrc ne serunt pas inutiles dans les circonstances actuelles. (Il se lait un l)rot'ond silence.) On ne peut se dissimuler que beaucoup de pasteurs très-estimables, et dont le patriotisme n'est point équivoque, éprouvent des anxiétés, parce qu'ils craignent que la constitution française ne soit incompatible avec les principes du catliolicisme. Nous sommes aussi inviolablement attachés aux lois de la religion (pi'à celles de la patrie. Revêtus du sacerdoce, nous continuerons de l'honorer par nos vertus. Soumis à cette religion divine, nous en serons constamment les missionnaires; nous en serions, s'il le l'allait, les martyrs. JMais, après le plus mûr, le plus sérieux examen, nous déclarons ne rien apercevoir dans la constitution qui puisse blesser les vérités saintes que nous devons croire et enseigner.

Ce serait injurier, calomnier l'assemblée nationale, que de lui supposer le projet de mettre la main à l'encensoir. A la lace de la Franco, de l'univers, elle a manifesté solennellement sou i»rolbnd respect pour la religion catholique, apostolique et romahie; jamais elle n'a voulu priver les iidèles d'aucun moyen de salut; jamais elle n'a voulu porter la moiudre atteinte au dogme, à la hiérarchie, à l'auhiiité spirituelle du ciief de l'Église; elle reconnaît que ces objets sont hors de son domaine. Dans la nouvelle circonscription des diocèses, elle a voulu seulement déterminer des formes politiques plus avantageuses aux Iidèles et à l'Élat : le titre seul de consiitution civile du clertjé énonce suffisanmient l'intention de rassend)lée nationale. Nulle considération ne peut donc suspendre l'émission de notre serment. Nous formons les vœux les[»lus ardents pour que, dans liiute retendue de l'empire, nus cunfrèrt's, calmant leurs inquiétudes, s'ein[iressentde remplir un devoirde ])atiiotismesi propre àpoiter la paix dans le royaume et à cimenter I union entre les pasteurs et les ouailles.

SERMKNÏ.

/(' jure (le vc/lU'V (ivec soin aux fidèles dont la direction m'est confiée; je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi ; je jure de maintenir de tout mon pouvoir la constitution française, et notamment les décrets relatifs à la constitution civile du clergé. (On applaudit à diverses reprises.)

Les ecclésiastiques dont les noms suivent, se pressent à la tiihune, el prêtent leur serment au milieu des applaudissements réitérés de la partie gauciie i-t des liihunes.

Ondol, curé de Savigny ; Julien, cuié d'Aifozez; Saurine, abbé; Bolhin, curé de Conjoignv; Mouguis, curé de Grasse ; Kigouard,

'2oH [-2' DÉLEMBUE ITîJU) ASSEMBLÉE NATIOXALE.

curé de Solliès ; Marolles, curé de Saint-Jean ; Dillon, curé du Vieux- Pousauges; Aubrv, curédeYéel; Guéret-LHCosle, curé de Saint- Jean de Rennes ; Joubert, curé de Saint-Martin d'Angoulèrne ; Marsay, curé de Neuil-sur-Dive ; Lecesve, cuié de Sainte-Thérèse de Poitiers ; Bouillotte, curé d'Arnay-le-Duc; Bucaille, curé de Frethun ; Guyot, curé d'Orclianips; Thiriot, curé de Saint-Crépin; Tldbaut, curé de Soupes ; Besse, curé de Saint-Auliin ; Robert-Thomas, curé ; Renaut, curé de Preux ; BaMard, cuié du Poiré ; Monnel, curé deValdelancourI; Bodineau, curé de Saint-Bieuheuré de Vendôme ; Laurent, curé d'Huilaux ; Favre, curé d'Hot tonne ; Chouvet, curé de Chomerac ; Brouiilet, curé d'Avisé ; Gibert, abbé ; Clerget, curé d'Onans, département de la Haute-Saône; Verguet, ci-devant bénédictin; La tyl, prêtre de l'Oratoire, supérieur du collège de Nantes, secrétaire de rassemblée nationale ; Bourdon, curé d'Évaux, diocèse de la Creuse ; Brignon, curé de Dore-rÉglise, diocèse du Puy-de-Dôme; Nolf, curé de Saint-Pierre, département du Nord; Rangeard, curé d'Andard ; Jean-Marie Dclaunay, ci-devant chanoine prémontré; Bertrand, député de Tréguier; Burnequiez, curé de Moutlie, député du Doubs; Aury, curé d'Hérisson; Mesnard, curé d'Aubigné; Delabat, curé de Saint-Léger; Colaud (de la Salcette), abbé; Jaiade; Jenot, curé de Moulins, près de Metz; Lancelot, lecteui' de Rethier; Gausserand,curé de Rivière, député du Tarn; Paphi, curé de Marly-la-Ville; Charrier, curé d'Ainey; Dumouchel, recteur de l'université de Paris; Bonnei'o', ci-devaut chanoine de Thiers; Jallet, curé de Cliérigué; -Michaud, curé de Vomes; Merceret, curé de Fontaine-lès-Uijon ; Goulles, curé d'Argellier; Aubert, curé de Couvignon, député de Béziers; Gassendes, curé de Barras: Gardiol, curé de Gallian; Rousselot, curé de Thienans.

M. l'abbé la Salcette. Je n'ai pas l'honneur d'être fonctionnaire public; mais je vous prie de me permettre de prêter serment, comme ayant été ci-devant chanoine de cathédrale, et recevant un traitement. Je jure de nouveau iVêtre fidèle à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout mon pouvoir tous les décrets de l'assemblée nationale, et notamment ceux ({ui concernent la constitution civile du clergé, acceptés et sanctionnés par le roi. Je pense que nul citoyen frauçais ne doit vivre aux dépens de l' État, s'il ne fait profession publi(pie de soumission à la loi. (On applaudit.)

M. l'abbé Duplaquait. Ni moi non plus, je ne suis ni curé ni fonctionnaire public; cela ne m'empêche pas de renouveler un sermi'ut que j'ai déjà prêté avec la plus vive satisfaction : mes sentimonts ne peuvent point être suspects, puis(jue le premier, dans la nuit du i août, j'ai abdiqué mes bénélices. (On applaudit.)

SERMtNT tCCLÉSIASTlyLt. l^oU

.1/. l'abbé Gerles ^ci-Jevant cluirUeux). Je ne siii:> pas loiictionnaiie public, mais je suis citoyen; c'est à ce titre que je renouvelle mon serment. (On applaudit.)

J/. Durand. Je demande que le discours de M. Tabbé Grégoire, si consolant pour tous les gens de bien, soit imprimé et inséré dans le procès-verbal.

Cette proposition est adoptée.

M. Tridon (curé de Rongères, député du dé[)artement de TAllier). J'ai prêté sans restriction le serment civique : je nhésile pas aie réitérer. Comme citoyen français, je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par le roi. Comme pasteur de l'Église, je jure de veiller avec soin sur les fidèles dans la paroisse qui m'est confiée ; et, comme chrétien fermement attaché à la foi catholique, je déclare qu'en ce qui concerne le régime spirituel de l'Eglise, je ne reconnais d'autorité compétente que celle du saint-siége et des évoques. (H s'élève des murmures.)

.)/. l'abbé Dillon. Il ne s'agit point ici de prêter serment comme chrétien, mais comme fonctionnaire public.

M. le président. J'observe à monsieur l'abbé que je ne puis recevoir d'autre serment que celui décrété par l'assemblée nationale.

M. l'abbé Roijer. 11 est bien cunsolant pour un pasteur qni exerce depuis trente et un ans les fonctions du ministère divin, de pouvoir prêter son serment à la face de la nation. Plus coupable qu'Ananie et sa tille, si je faisais une restriction mentale, je croirais attirer sur moi les foudres du ciel. C'est donc franchement , suivant l'expression de notre bon roi, que je viens aujourd'hui prêter mon serment; j'en demande acte pour l'envoyer à mes paroissiens, avec une instruction que j'y joindrai. (On applaudit.)

M. l'abbé Expilly, recteur de Saint-Martin, nommé à l'évèché du Finistère, monte à la tribune et prête son serment.

CiiAi'. IV. — Paris. — Conspiration de Lyon. — Affaire de Perpignan. — Projet de fuite du roi. — Kégocialions secrètes avec les princes étrangers. — Lettre du 3 décembre au roi de Prusse. — Municipalité. — Elections judiciaires. — Garde nationale. — Description des drapeaux des sections de Paris. — Clubs. — Société monarchique. — Tyrannicides. — Kmeutes. — Agents de police. — Procès de Marat contre Hsiienne. — Départements; hautQuercy; Aix; Haguenau; Cliinon.

La question du serment des ecclésiastiques agita vivi-menl, comme nous l'avons vu, l'opinion publique. Elle intéressait au plus

2<30 {'^{) DûcE,nBRE 1790) assemblée; nationalk.

liant point, en elïut, le salut de la révolution. Le refus de serment paraissait à tous les patriotes se lier trop évidemment aux menées contre-révolutionnaires pour qu'ils vissent dans ce refus autre chose qu'un moyen de soulever les populations en laveur de l'ancien régime. A chaque instant, d'ailleurs, des faits nouveaux venaient manifester l'activité des ennemis de la constitution. Oh savait que des émigrés, en grand nombre, étaient toujours réunis à Turin, et qu'ils s'efforçaient de soulever le midi de la France. Une nouvelle conspiration, découverte à Lyon, ne permettait pas de doutes sur ce point. Voici comment Voidel rendit compte de celte conspiration dans la séance du 20 décembre.

M. VoiJcl, au nom du comité des recherches. La ville de Lyon fut, il y a quelques mois, le théâtre d'une violente sédition ; elle eut pour prétexte une diminution des octrois ; mais les officiers nmnicipaux, aidés par les soins des bons citoyens, l'apaisèrent ; ils no parvinrent point à détruire les espérances des misérables ennemis de la patrie. Les mécontents crurent pouvoir ranimer un feu mal éteint. Depuis quelque temps, tous les avis reçus de Nice, de Turin, d'Antibes et des différentes parties du royaume, sollicitaient une mesure sévère de notre part. Les préparatifs qui se faisaient sur vos frontières, les voyages de M. d'Autichamp, l'arrivée secrète d'un ministre prévaricateur à Turin, ses liaisons avec MM. Condé, Bourbon, d'Artois, le rassemblement subit de tous les conspirateurs, tous ces mouvements excitèrent la surveillance de votre comité. Enlin, tout est découvert. (On a[tplaudit.)

Pendant la nuit du 8 au 9 de ce mois, MM , ofliciers de la

garde nationale de Lyon, déclarèrent, en présence des officiers nmnicipaux, qu'ils avaient découvert une conspiration , mais que, pour ne rien éventer, ils avaient pris conseil de plusieurs citoyens, et qu'ils s'étaient, à dessein, mêlés parmi les complices. Les ofliciers immicipaux passèrent cette nuit et la suivante à recevoir les dépositions de ces quatre témoins ; en voici l'extrait :

« 11 y a trois mois, dit M. Monet, que M..., ci-devant comte de Lyon, m'engagea à une entrevue par l'entremise de M. Boaujour, son fils naturel; celui-ci me parla des maux qu'avait entraînés la révolution ; de l'anéantissement du commerce ; il ajouta qu'il avait appris que j'avais la confiance des ouvriers. Il s'agit, me dit-il, d'exécuter un projet énergique ; il faut sourdement exciter le peuple. Ce pauvre peuple ne souffrira pas, sans doute, la vente des biens du clergé, et surtout de ceux des comtes de Lyon... Je fus conduit chez MM. d'Escarts et Terrasse, dit Teissonnet.

« Ces deux ofliciers me conduisirent che/j le ci-devant chanoiije :

CÙNSPIRATIÛN 1)E L^UN. '2(>1

nous L'iiines ensemble des conlerences pendant deux niuis. Un jour il vintcliez moi. Je fis cacher nn nommé Privât et son lils sous le lit. « Le meilleur moyen de gagner le peuple, me dit le ci-devant chanoine, est de réunir le plus de monde possible dans les cabarets, de payer à cet effet les cabaretiers, pour faire donner le vin à meilleur marché. » Je leur observai que les cabaretiers pourraient nous découvrir; il adopta mon observation, mais en ajoutant : «Eh bien ! il laut se contenter de nommer les princes, d'engager le peuple à les rappeler, en annonçant qu'à leur retour, ils répandront de l'argent, qu'ils feront diminuer les droits d'entrée, que le roi viendra habiter la ville... » Il me donna deux fois une somme de vingtcinq louis, et me chargea de distribuer des libelles incendiaires, dont il avait un dépôt; savoir: V Adresse aux provinces ; la Lettre à l'auteur d'un journal connu; le Vœu d'un Français; la Lanterne maijiqne; l'Ouvrage de M. de Colonne, etc. Pour ne pas me rendre suspect, j'en distribuai plusieurs ; je déposai les autres eritre les mains du commandant de la garde nationale... 11 me nomma ensuite un M. Guillain, et me dit que son projet était de le fane nommer maire; celui-ci acceptait la place, mais à condition que les autres ofliciers municipaux fussent tous choisis à sa {"antaisie.

« On entreprit à cet effet d'envoyer des espions dans les clubs patriotiques, d'en gagner les présidents et les secrétaires. Ils se plaignirent d'être mal servis à l'hôlel de la commune, quoiqu'ils [lavassent bien ; ils mi', parlaient souvent de M. Lachapelle, commandant de la place, connue de leui' meilleur ami. Ils l'appelaient l'ami Lachapelle. Un jour, M. Terrasse me dit chez lui : « Eh bien ! ce sera donc pour demain. — Non, pour dimanche prochain, » répondis-je. Il me témoigna du regret sur ce délai. « Il faut que l'affaire éclate lundi; je vous présenterai au comte d'Artois; les princes récompenseront généreusement ceux qui auront servi... « M. d'Escarts m'a témoigné aussi beaucoup d'inquiétude sur le délai que je lui proposais. « Quand il s'agit de renvoyer d'un jour à un autre, me dit-il, nous sommes ol)ligés d'avertir beaucoup d'aulres personnes... » On me lit faire ime nouvelle distribution de jtapiers... «Nous venons d'apprendre, me dit-on ensuite, que Perpignan s'est remis sur l'ancien pied. Les impôts se perçoivent déjà au prolit du roi, auquel ils appartiennent. Dijon en a fait autant.))

.1/. Voidel. Vous venez d'entendre parler d'un libelle intitulé : Lettre à l'auteur d'un journal trés-connu. Ce libelle est un manifeste des projets des conjurés de Lyon. En voici (pielijues phrases : « Lyon n'aura ((u'à parler pour redevenir florissant, [»om' faire lentrer les princes. Quand le peuple se sera fait justice de tous les incen-

562 (20 UÉCI'.MBKE 1790) assemblée NATiOISALE.

diaires (]Ln voudraient tout houleverser, quand les réverbèies in' serviront plus qu'à éclairer, alors tous les Fiançais expatriés se rendront en foule dans cette ville; le roi lui-même y viendra, et entraînera avec lui son assemblée nationale, puisqu'elle s'en est déclarée inséparable, etc... » Je continue de lire l'extrait des dépositions.

« Le 27 novembre, dit M. Bertbet, je me rendis chez M. Guilain. Après une conversation préparatoire, dans laquelle je réussis, en feignant, à m'attirer sa confiance. Il faut, me dit-il, que tu te mettes dans notre parti; as-tu des moyens? Je lui répondis que je connaissais une trentaine de crocheteurs sur lesquels je f)ouvais compter. Connais-tu Privât? — Oui. — Fais-le venir... Je connaissais le patriotisme de M. Privât; il me donna des conseils... J'allai deux fois chez M. Guillain; la première fois, je lui dis que je n'avais pas trouvé M. Privât; la seconde, qu'il m'avait répondu : Que M. Guillain m'écrive ce qu'il a à me dire. Mais celui-ci rejeta cette proposition, et je n'osai insister, crainte de me rendre suspect... Dans chaque conférence que j'eus avec lui, il me parla de soulever le peuple, de l'engager à demander une diminution de droits sur le pain et sur les vins, de lui promettre que si les princes étaient invités à venir, ils diminueraient les octrois... Un jour, sur le conseil de M. Privât, je fus dire à M. Guillain que le peuple demandait le renvoi du régiment de Lamarck : Non, me répondit-il, il ne partira pas; comptez sur M. Lacbapelle. Il me donna deux louis, et me chargea d'une distribution de libelles. »

Extrait de la déclaration de M- Jacob David. « — M. Monet me conduisit chez M. Terrasse, qui, dans deux entrevues que j'eus avec lui, me chargea de soulever le peuple, de l'exciter à demander les princes. « Le peuple, me dit-il, s'assemblera en armes sur la place de l'Hôtel-de-Ville, pendant qu'on présentera une pétition à la municipalité ; le brave Lacbapelle et moi nous nous mettrons à la tête; nous aurons 5,000 hommes pour aller ciierchor les princes. Sur ce que je lui observai que 5,000 hommes ne suffisaient pas, nous en aurons 5,000, 6,000 s'il le fdut; au surplus le même jour l'insurrection éclatera dans toute la France. Il laudra amener sur la place le plus de femmes que l'on pourra. Il ne faudra pas craindre le drapeau rouge; les troupes ne tireront pas sur le peiqjle; nous sommes sûrs d'elles. Vous serez présenté à M. d'Artois et, aux autres princes, qui récompenseront généreusement ceux qui les auront bien servis... »

gï Déclaration de M. Charot. « — Je trouvai M. Terrasse avec deux autres officiers, dont l'un était officier de chasseurs de cette ville. Il commença par me parler des malheurs de la révolution. Il faut

CONSPIRATION DI- LYOX. i2(j3

soulever le peuple, me dit-il ensuite, et taire revenir les princes. M. Lachapelle se mettra ù la tête du peuple. Dès le premier jour de l'arrivée des princes, les entrées diminueront ; le roi viendra ; s"il ne peut pas se dégager de son assemblée nationale, il remmènera avec lui, la constitution ira son train; mais nous surveillerons de près rassemblée... Je lui observai que si rassemblée n'était pas libre, ell(î pourrait bien se dissoudre. Tant mieux, reprit-il, nous aurons toujours le roi; Paris sera un désert, et Lyon deviendra la capitale... Il me donna quatre louis. »

M. Voidel. Vous qui conspirez contre votre patrie, et qui vous bercez de ridicules espérances, apprenez que dans cette ville, que vous comptiez trouver toute prête à l'exécution de vos projets, il ne s'est pas élevé une seule voix en votre faveur. Le peuple entier de cette ville a exprimé, par les plus vifs applaudissements, la joie (pi'il éprouvait d'avoir écliappé aux pièges que vous lui tendiez. (On applaudit.)

Après quelques observations, M. Yoidel présente un projet de décret tendant, 1" à ordonner la translation de MM. Guillain, d'Escarts et Terrasse, du cbàteau de Pierre-en-Cise, où ils ont été transférés après un interrogatoire à la municipalité, dans les prisons de Paris; "2° à faire prier le roi de faire remplacer M. Lachapelle, commandant à Lyon, ainsi que la garnison de cette ville ; 5° à ordonner à tous les Fi-ançais, fonctionnaires publics ou recevant des pensions iiu traitements quelconques de l'État, de rentrer dans le royaume dans le délai d'un mois, sous peine d'être suspendus de leurs pensions et traitements.

— Les conclusions de Voidel furent adoptées après une discussion très-vive, où il fut notamment question des princes de la famille royale réfugiés à Turin ainsi que de la sourde agitation qui régnait dans tout le midi de la France. Le 5 décembre, la société des Amis de la constitution de Perpignan avait été attaquée de nuit à coups de fusil. Hn présence de faits de ce genre, le public et surtout la presse révolutionnaire étaient loin de partager la sécurité de la niajorih'i de l'assemblée. La sanction du décret du 27 novembre pai' Louis XVI ne diminua po'mt les soupçons. On ne pouvait croire (pie la cour ne sût rien des projets dont la connaissance parvenait ainsi uccidentellcmenl au jiublic. On ne pouvait croire non plus que cetîe connaissance fût complète. L'espfit de défiance, qui était un des caractères de la révolution à cette époque, rendait incrédule, el le public avait raison dans son incrédulité.

11 se trouve, en effet, dans les mémoires royalistes, nolaniment dans ceuv de niadanie de (Sampan, qui étail alors allacliéc un scrvin^ dr

264 fDÉr.EMnnE 1790) assemblée nationai.k.

la cour, e( de rabbi' GuiUoii, Irès-iiiitiô aux intriguas conlre-ivvolutionnairos, des renseignements qui prouvent que Voidel et le cnmité des roclierclies n'avaient saisi que quelques fils d'un projet beaucoup plus étendu sur le Midi. L'abbé Guillon rapporte que ce plan avait été imaginé pour seconder un désir qu'avant même la l'édération du 14 juillet Louis XVI avait témoigné à ses conlidents les plus intimes et qui consistait à transporter sa cour dans Fime des grandes villes du royaume, où, environné de l'amour des habitants et de quelques forces militaires, il jouirait d'une plus grande liberté. On jeta les yeux sur Lyon. Une société de zélés royalistes de haut rang, formée à Paris sous le titre de Salon français, fit rédiger un plan par trois de ses membres, et ce plan fut porté, vers la lin de juillet, par M. le marquis de Laqueille et M. de Sabran, évèque de Luçon, à madame Elisabeth, qui le goûta fort. — L'abbé Guillon rapporte ensuite les mesures projetées pour l'évasion du roi et de la famille royale. Il s'agissait avant tout de s'assurer des dispositions de la ville de Lyon; il fallait aussi obtenir de Mesdames, tantes du roi, auxquelles on cachait ce projet, qu'elles partissent pour Rome, et s'assurer que IMonsieur et JMadame, qui ne le connaissaient pas davanlage, passeraient à l'étranger par la plus prochaine frontière. En attendant, le ministre envoyait des troupes nombreuses tenir garnison dans les villes de la Bresse, de la Bourgogne et du Beaujolais : c'étaient les chasseurs de Bretagne et d'Alsace, le régiment de la marine, celui de Bourgogne, les dragons de Penlhièvre, le régiment suisse de Steiner; le roi nommait commandant des troupes qui étaient à Lyon (6,000 hommes) le comte de Lachapelle, ancien capitaine aux gardes françaises et maréchal de camp, qui connaissait le projet et ne pouvait qu'en bien diriger l'exécution. Ce fut alors que madame Elisabeth « qui était l'àme de toute cette affaire » en écrivit au comte d'Artois et instruisit ainsi les Français émigrés à Turin. Quelques-uns proposèrent aussitôt de marcher sur Lyon avant que le roi y fût rendu. Ce pi'ojet fut combattu par d'autres, par la raison que le comte d'Artois ne serait pas reçu par la population comme le roi lui-même et que le roi de Sardaigne, qui ne voulait pas agir sans l'aveu de l'empereur d'Autriche, refusait de fournir des troupes. Pour s'assurer des dispositions de Lyon, travaillé déjà par des émissaires du Salon français, les princes y envoyèrent le marquis d'Escarts et le chevalier Terrasse. Mais déjà la conspiration s'ébruitait... Nous ajouterons à ces renseignements de l'abbé Guillon que le projet, arrêté enfin par les princes, de marcher sur Lyon avant l'arrivée du roi n'avait pu convenir à la cour, et ipie celle-ci était revenue ('(nn-

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