DÉPART DES TANTES DL ROI
Le 10, Mesdames demandèrent des passe-ports à la niiuiici[ialitH de Paris. La commune, fort embarrassée entre les exigences populaires et ses propres sentiments libéraux, fit en sorte de n'accorder ni de refuser ce qui lui était demandé ; elle déclara que, n'ayant pas le droit de défendre à un citoyen de se transporter où bon il lui semblait, elle n'avait pas le droit de l'autoriser, et en conséquence elle refusa des passe-ports.
Cependant, le ministre de l'intérieur, Delessart, écrivait, le 9 février, aux directoires de Seine-et-Marne, de l'Yonne, de Saône-el- Loire, de la Cùte-d'Or et de Rbône-et-Loire. — « Mesdames, tantes du roi, ayant, messieurs, formé le projet de voyager en Italie, et ayant insisté auprès du roi pour l'exécution de ce projet. Sa Majesté m'a cbargé de vous prévenir de leur passage, afin de vous mettre à portée de prendre des mesures convenables, et de donner les ordres nécessaires pour leur faire trouver toutes les facilités dont elles pourront avoir besoin. Le départ de Mesdames doit avoir lieu du 15 au 25 de ce mois, et elles iront par la route de l'ancienne province de Bourgogne à Lyon, d'oîi elles se rendront ou au Pont-de-Beauvoisin ou à Genève. »
Le département de Seine-et-Oise, les municipalités de Sèvres et de Meudon furent plus complaisantes que la conmiune de Paris. Elles prirent les mesmes les plus minutieuses pour assurer la liberté des deux princesses; jusqu'à cbargerun officier supérieur de voilier à la sécurité de leurs démarclies et à mettre toutes leurs forces militaires à leur disposition. Celte mission fut confiée à un bomme qui devait plus tard devenir célèbre comme cbef d'état-major de Napoléon, à Alexandre Bertlner, qui était alors commandant de la garde nationale de Versailles.
Pendant que de ce côté on disposait toutes clioses pour faire réussir ce voyage, on agissait à Paris dans le sens opposé. On trouve, à la séance de la comnume du 15 février, que « une dépulation des commissaires de la majorité des sections réunies aux Grands-Auguslins a été annoncée et introduite; elle a fait lecture de deux projets d'adresse. Tune au roi, l'autre à l'assemblée nationale, relatives au départ de Mesdames. M. le vice-président (l'abbé Mulot) a répondu que le corps municipal s'occuperait avec sollicitude de cet objet, et qu'il ferait connaître à MM. les commissaires le résultat de ses délibérations. » Une députation de la connnune à rassemblée nationale fut airêtée séance tenante, et le lendemain 14, elle alla demander, au nom de la Irancpiillité publique, une loi sur la résidence de la famille royale.
Ce jour même, Maral écrivait dans son joiuiial : « On assiue
406 (l'ÉVUlKU 17UJ) ASSAMBLÉE NA'liOÎNALIi.
que les tantes du roi t'ont le diable pour partir. Ce serait la plus laute imprudence de le leur permettre. En dépit de tout ce rpront dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont point libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la révolution : il faut garder ces béguiues en otage, et il faut donner triple garde au reste de la famille ; il est de la dernière importance d'écrire immédiatement une circulaire à toutes les municipalités, etc., elc. Observez bien, citoyens, que les tantes du roi en partant laisseraient 5 millions de dettes, et qu'elles emporteraient 12 millions en or, qu'elles ont accaparé en payant jusqu'à 29 livres cbaque louis; observez encore qu'elles doivent emmener avec elles le daupliin, et (ju'on laissera aux Tuileries un entant de même âge et de même ligure, qu'on élève depuis dix-buit mois avec lui pour consommer ce rapt prémédité. {L'Ami du Peuple, n" CCLXXI.)
Voici ce que publiaient, de leur côté, les constitutionnels r « Deux princesses, sédentaires par état, par âge et par goût, se trouvent tout à coup possédées de la manie de voyager et de courir le montle. Cest singulier, mais c'est possible, ! — Elles vont, dit-on, baiser la mule du pape. — C'est dalle, mais c'est édifiant! — Trente-deux sections et tous les bons citoyens se mettent entre elles et lîome. — C'est tout simple! — Mesdames, et surtout madame Adélaïde, veulent user des droits de l'bomme. — C'est tout naturel! — Elles ne partent pas, disent-elles, avec des intentions opposées à la révolution. — C'est possible, mais cest difficile ! — Ces belles voyageuses traînent à leur suite quatre-vingts personnes. — C'est beau! — Mais elles emportent 12 millions. — C'est fort laid. — Elles ont besoin de clianger d'air. — C'est fusage ! — Mais ce déplacement inquiète leurs créanciers. — C'est aussi l'usage! — Elles brûlent de voyager (désir delille est un feu qui dévore). — C'estl'usoge! — On brûle de les retenir. — C'est aussi l'usage! — Mesdames soutiennent qu'elles sont libres d'aller où bon leur semble. — C'est juste. {Chri nique de Paris.)
Malgré les plaisanteries, le peuple prenait la question au sérieux, et il avait raison ; car on lit, dans les Mémoires de madame de Campan, que le départ de Mesdames avait été jugé nécessaire pour laisser le roi libre dans ses démarcbes, lorsqu'il serait contraint de s'éloigner avec sa famille. « La constitution civile du clergé étant en opposition avec les principes de religion de Mesdames, l'on pensait que leur voyage à Rome ne serait attribué qu'à leur seule piété. » [Mém. cités, p. 155.) Les constitutionnels furent en effet dupes de ce prétexte.
Mesdames, profitant de l'indilTérence de l'assemblée, quittèrent à l'improviste les Tuileries, pour se rendre à Bellevue, où elles trou-