TOME IV
événement amené avec adresse, et de l'engager, par là, à se porter sur les lieux de la scène. Vers les dix heures du malin, plusieurs émissaires de l'état-rnajor se répandirent dans le faubouig Saint- Antoine, et y semèrent le biuit qu'on faisait de Vincennes une l'orleresse pour y enfermer le duc d'Orléans avec tous les bons patriotes, et qu'on avait déjà transporté des canons sur la terrasse.
« Bientôt l'alarme se répand, et vers midi, loO citoyens arrivent au château : ils y trouvent de vieux canons, environ 200 lits de < amp, douze étaux, des platines de fusils, et tdus les outils d'un atelier. Ils y voient beaucoup de petites chambres très-bien meublées; un émissaire ap(jsté leur dit qu'elles sont destinées à renfermer la famille du duc d'Orléans. A ces mots, transportés de colère, les cifctyens jettent les meubles par les croisées dans le fossé, et se mettent à démolir le donjon. Cependant, la générale, que Moitié faisait battre dans tout Paris, attirait, vers le lieu de la scène, un grand «•-oncours ; lui-même y arrive sur les trois heures, à la tète de la cavalerie; des chasseurs, bourgeois du faultourg Saint- Antoine, venus avant lui, se placent devant le château pour l'empêcher d"y [lénétrer; mais ils étaient en trop petit nombre pour résister longtemps. Moitié, apercevant le brave Sanlerre, lui dit : « Comment, monsieur, vous voulez faire tirer vos soldats sur moi et ma troupe ! — Cela n'est pas, monsieur, mais si je le leui' commandais, ils m' obéiraient. — Eh bien! retirez-vous, et si vous ne voulez pas m''obéir vous-même, je vais vous y forcer. » Puis, s'adressant à sa troupe : « Soldats! feu sur ce peloton! ce sont des vainqueurs de la Bastille! Comment! vous ne m'obéissez pas ! .le suis votre général, vous devez m'ohéir, la loi vous l'ordonne. — Vous êtes un traître! » se sont écriés plusieurs soldats, et il s'est entendu honnir par une nmllitude de citoyens, sur lesquels les alguazils à cheval ont foncé le sabre au poing, et plusieurs ont été blessés dangereusement. Cependant il faisait demander des ordres à la municipalité de Vincennes pour arrêter les citoyens qui démolissaient le donjon ; elle les refuse : « En ce cas, je prends cela sur moi, » a dit Moitié, et à l'instant il les a fait arrêter, puis conduire à la Conciergerie; en les voyant passer, les citoyens instruits s'écriaient avec indignation : // faut tirer sur les habits bleus, il n'est que trop l'rai qu'ils finiront par perdre la liberté. »
Telle est la version de Marat siu' les causes de l'émeute de Vincennes; mais il la mudilia un peu, dans un numéro suivant, lorsqu'il endit compte de l'affaire qui s'était passée aux Tuileries. Celte fois, ce n'était plus pour détourner l'atlenlion de ce qui se passait à l'asseiii!)|(''i' iKilionale iiuc Lafaveîlc avait soulevé |p fauboure ; c'était
AHAIUI; bE VINCE.NMCS '! )..
poiu' (léluiiiuer raltenlion lixée sur la personne du roi, et a(ia de iaciliter la fuite de la famille royale. Les ennemis de la révolution, lassemblés dan? le château, devaient, à la faveur de la nuit, égorger les sentinelles de garde. Mais, par un coup du ciel, s'écrie Marat, tout manqua : Lafayette, malgré sa volonté, ne réussit point à faire durer Témeute de Vincennes pendant un temps suftisanl; et, d'un autre côté, les conjurés furent découverts. La colère que Lafayette manifesta aux Tuileries était une colère feinte. L'article se terminait ainsi : « Le rassemblement clandestin de contre-révolutionnaires armés, dans les appartemenîsdu roi, offre une multitude de crimes réunis en un seul. On y voit trahison envers la patrie, injure à la garde nationale, et insulte au roi; trame odieuse de renveiser la constitution par renlèvement du roi, et projet d'allumer la guerr.civile par l'assassinat des sentinelles du château ; forfaits monstrueux, dignes du dernier supplice. En dévoilant cette conjuration, en écartant le général, et en n'appelant ce jour-là que les grenadiers soldés, il semblait que le ciel eût pris à tâche de rassembler sur le fer do ces braves guerriers le noir essaim des conspirateurs. Ils avaient droit de les massacrer, et ils le pouvaient impunément. Les "véritables amis de la liberté déploreront toujours qu'ils aient laissé échapper ime occasion si favorable, qui ne se retrouvera jamais ; l'Ami du Peuple surtout en est inconsolable. » [L'Ami du Peuple, n""* GCCXCUI, (XCXCIV.)
Malgré les préventions qui existaient dans le peuple e-n faveur de Marat, il est douteux que b'-aucoup de gens aient accueilli une si étrange interprétalion. (juoi qu'il en soit, il fut seul dans la presst^ de cet avis; et, comme on ne pouvait penser qu'il crtit lui-mèuie a une fable si extraordinaire et si parfaitement déraisonnable, ou lui supposa des motifs cachés. Voici ce que disait la Chronique de Paris, et qui semble à l'adresse de Marat, quoique écrit antérieurement au\ articles que nous venons d'analyser : «Il n'y a point de doute que des pervers cherchent à exciter des troubles; depuis quelque temps on remarque dans le peuple un esprit de fermentation toujours à craindre. Pendant que se passaient les événements de Vincennes, il s'en passait aux Tuileries qui pourraient bien avoir quelque liaison secrète avec les premiers. Citoyens ! il est évident qu'il se trame qu(;lque complot. On veut vous diviser ; ou veut vous armer les uns contre les autres. Défiez-vous des insinuati(nis perfides de ceux qui veulent nuireàl'oidre et prolonger les troubles. Sousquelque baniiière qu'il:; marchenl et (juelque masque qu'ils prennent, ce sont là vos véritables ennemis. Défiez-cous de ceux qui, sous le voile du patriotisme, calomnient tous les j(nirs ceux que vous avez honorés de vos suffrages,
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Apijrenez qu'il est tel de ces prétendus patriotes qui huerait tel homme élevé par vous, s'il en avait obtenu la place qu'il lui demandait en le menaçant de lui faire perdre sa popularité. Écoutez ceux qui vous prêcheront le respect pour la loi , l'amour de la constitution, l'attachement à l'ordre, à la paix, dont le retour est si nécessaire à votre bienêtre, et persuadez-vous bien que ceux qui veulent vous engager dans des émeutes, dans des soulèvements, ne peuvent avoir des vues honnêtes, et n'ont pour motif et pour but que des intérêts qui, à coup sûr, ne sont pas les vôtres. » {\Chronique de Paris, 2 mars 1791.)
Brissot, diins le Patriote français, exprima la même opinion qne la Chronique, et comliia d'éloges le général Lafayette.
Chap. III. — Paris. — Autorités administratives de cette ville. — Maladie du roi. — Installation du nouvel évèque. — Clôture du rlub monarchique.
L'agitation, dont les événements de février avaient été l'effet plutôt que la canse, se prolongea au delà des événements eux-mêmes. La source en était ailleurs. Elle se trouvait dans le sentiment malheureusement trop réel des mauvais vouloirs de la cour, de la noblesse et du clergé contre la révolution.
Cependant les autorités parisiennes faisaient tous leurs efforts pour ramener le calme. Elles venaient d'être complétées par de nouvelles élections qui avaient donné une grande force au parti constitutionnel. Les administrateurs du département de Paris avaient été nommés dans le cours de janvier et de février. C'étaient MM. Kersaint, Cretté*, Arnouet, Glot*, Daix*, Cérutti, du Tremblay, Lacépède, La Rocbefoucauld *, Fauconpré, Brousse, Desfaucherets, Talleyrand, Mirabeau ', Lefèvre d'Ormesson, Maillot, Brière de Surgy, Thouin, Inselin, Lefèvre, Trudon des Ormes, Danton, Gravier de Vergennes, Dumoiit, Anson % Sieyès *. Barré de Bry, Davoust *, Garnier*, Mautart, Alex. Lametli, Jussieu, Tbion d[' la Chaume, Charton, Vieillard, Treil de Pardailbone. — Les noms marqués d'un astérisque sont ceux des membres qui formèrent le directoire: — La Rochefoucauld, président; Pastoret, procureur général syndic ; Blondel, secrétaire.
L'administration municipale aussi venait de se compléter par quelques élections récentes. A la tête de cette administration étaient : Bailly, maire; Ikiuliemer (de la Martinière), procureur de la commune; Dejoly, greflier; Cahier et Desmousseau, substitut du procureur.
Ces fonctionnaires déployait'ut un grand zèle pour rétablir l'oi-