MOTIONS CONTRE LES CLLBS
cuiiféier entre eux, les jours où il n'y aurait pas de séance du soir, et s'éclairer sur les objets à traiter dans l'assemblée et sur la situation des différents départements du royaume. Pour effectuer cette réunion, ils ont cru qu'il n'y avait pas de local plus commode que la salle même de l'assemblée; en conséquence, je propose le projet de décret suivant :
« L'assemblée nationale décrète que, tous les jours où elle ne tiendra pas sa séance du soir, sa salle sera ouverte à tous les députés qui voudront s'y rassembler. »
On réclame l'ordre du jour.
M. Bazire. Je demande la question préalable sur le projet de décret, et je propose de la motiver.
Plusieurs voix. Fermez la discussion.
M. Ducos. Le projet de réunion proposé semble présenter la plus grande utilité; le projet de réunion dans cette salle paraît, d'un autre côté, susceptible des plus grands inconvénients ; cette question est donc très-importante, et veut être mûrement approfondie. Je demande que la discussion ne soit pas fermée.
M. Vergniaud. C'était avec une grande raison que je demandais à donner une explication avant que M. Mouysset présentât sa motion d'ordre, afin qu'on fût bien d'accord sur les principes de la motion d'ordre en général. Il ne peut y avoir de motions d'ordre que celles qui intéressent les travaux intérieurs de l'assemblée, toutes celles qui n'intéressent que les députés hors du sein de l'assemblée sont de véritables motions de désordre : or, la motion de M. Mouysset est dans ce dernier cas. Ceux qui ne vont pas aux comités sont bien aises d'avoir un lieu pour se rassembler ; si c'est comme individus, dès lors cette demande ne peut être portée à l'assemblée, qui n'a de police sur ses membres que comme représentants de la nation ; ils ne sont donc plus sous les lois de la police de l^ssemblée, mais sous les lois de la police ordinaire; s'ils veulent faire une association particulière, ils doivent être obligés d'en prévenir la municipalité. (On applaudit.)
Je suppose encore les représentants de la nation réunis ici au nombre de plus de deux cents; comme ils portent partout leur caractère, ils pourront, s'ils veulent, former l'assemblée. Je rends justice à la pureté des membres qui demandent cette réunion ; mais ils ne peuvent être garants des propositions qui leur seront faites, (juand ils seront ainsi réunis ; ils ne peuvent prévoir ce que l'enthousiasme est capable de leur faiie décider. (On applaudit. — Plusieurs voix. L'ordre du jour.) Je crois qu'il est évident, pour ceux qui sont de bonne foi, que cette réunion présente des dangers ; que TOME vu. 7
74 (23 FÉVRIER 1792) assemblée législative.
rassemblée n'a point de police sur ses membres hors de son sein. Je lui ferai observer que l'affaire des colonies est à Tordre du jour; que les rapports les plus intéressants sont à Tordre du jour, dont on les écarte par des motions incidentes; enfin, que la patrie est en danger: ainsi, pour Thonneur de Tassemblée, au nom de la patrie, je demande que Ton passe à Tordre du jour. (On applaudit.)
L'ordre du jour mis aux voix est rejeté. — On demande Tappel nominal.
M. Vaublanc, Je suis convaincu qu'en examinant avec tranquillité la question qui partage en ce moment cette assemblée, nous parviendrons sûrement à nous éclairer. Tout le monde convient de la nécessité d'une réunion fraternelle. {Plusieurs voix. Non, lion.) Et moi je déclare à ceux qui m'ont interrompu, que c'est un besoin pressant pour moi, un besoin pressant pour la majorité de cette assemblée. {Plusieurs voix. Oui, oui.) Je déclare que la France entière désire cette réunion fraternelle. (On applaudit.) J'appuie la proposition de M. Mouysset.
M. Grangeneuve. La proposition a successivement changé de face dans le cours de la discussion. D'abord on a demandé que trois cents membres, ceux qui ne sont pas des comités, pqssent se réunir dans la salle de Tassemblée nationale ; ensuite on a fait la proposition générale de conférences secrètes.
Les membres qui désirent lui donner, par le moyen de ces réunions, un nouveau degré d'intérêt, se trompent singulièrement, et rendent au contraire Tassemblée nationale infiniment moins intéressante pour le peuple. Croyez-vous que par toute la France on ne dira pas : L'assemblée nationale ne porte dans ses séances publiques que des avis déjà convenus, des décrets déjà délibérés dans des séances secrètes? (Les tribunes applaudissent. — Des murmures s'élèvent dans une partie de Tassemblée.) Je vous prie, monsieur le président, de rappeler à Tordre quelques personnes qui me troublent dans mon opinion, malgré la modération que je mets dans mes paroles, en me disant que j'apporte ici un esprit de parti, et que mon avis a été fait aux Jacobins. Permettez que j'observe à ce» messieurs que les séances des Jacobins sont publiques. (Les tri- ' bunes applaudissent.)
Aux termes de la constitution, les séances de Tassemblée nationale doivent être publiques, et une seule forme vous est indiquée pour les séances secrètes; cette forme doit être très-rarement employée ; c'est celle du comité général. Je vous prie de ne pas éluder la constitution, de consacrer votre temi s à des délibérations légales
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et constitutionnelles, et de passer à l'ordre du jour, (On applaudit dans une partie de l'assemblée et des tribunes.)
M. Merlin. Je fais une proposition, c'est que l'assemblée décrète qu'elle tiendra séance tous les jours matin et soir. (Une partie de l'assemblée et les tribunes applaudissent.)
M. Albitte. Je demande à rapporter un fait important. Nos ennemis d'outre-Rhin répandent avec profusion des pamphlets, par lesquels ils annoncent qu'ils ont trouvé le moyen... (Il s'élève quelques • murmures.)... Écoutez bien ceci : qu'ils ont trouvé le moyen de gagner quelques membres de l'assemblée nationale... (Il se fait un grand silence.) C'est sans doute une imposture infâme. (Plusieurs voix : Oui! oui.) Pour les convaincre de leur imposture, de leur noirceur, de leur crime, je demande que nous tenions séance tous les jours, et que tous nos moments soient donnés à la chose publique. (On applaudit.)
Sf. Mouysset. Je m'oppose à ce qu'il y ait des séances obligatoires et publiques tous les jours; je demande qu'il y ait, trois fois par semaine, des conférences amicales, où ne viendront que ceux qui voudront en profiter. Les uns iront aux Jacobins, les autres aux Feuillants. Mais je viendrai ici contempler Mirabeau... (On rit, on murmure. — On rit.) me pénétrer de ses grands principes, me pénétrer de la nécessité de combattre les factieux... (Quelques membres applaudissent.) jusqu'à la mort.
Plusieurs voix. Les factieux ministériels. Plusieurs membres demandent la parole pour des motions d'ordre. L'assemblée décide qu'ils ne seront pas entendus. Les débats s'élèvent sur les questions de priorité. La proposition de M. Merlin, appuyée par M. Lacroix, est mise aux voix. — L'épreuve paraît douteuse.
M. Merlin. Je réclame l'appel nominal, afin que tous les oiseaux de nuit soient mis à découvert.
Une grande partie de l'assemblée appuie la demande de l'appel nominal. Plusieurs membres demandent la parole pour des motions d'ordre. — Il s'élève un violent tumulte. — Après de longs débats, l'assemblée décide qu'ils ne seront pas entendus. M. le président lit l'article du règlement qui porte qu'en cas de doute on procédera à l'appel nominal. L'appel nominal a lieu sur la question de savoir si la priorité doit être accordée à la proposition de M. Merlin.
M. le président. Voici le résultat de l'appel nominal : sur 654 votants, 271 ont voté pour le owe, 265 pour le non. Ainsi, la priorité est accordée à la motion de M. Merlin, c'est-à-dire que je dois mettre aux voix s'il y aura séance tous les soirs... Urt
76 (25 FÉVRIER 1792) ASSEMBI.Ér LÉGISLATIVE.
moment... sur cette proposition on demande la question préalable, et ondemande encore l'ajournement de la proposition de M. Mouysset. (Il s'élève de violents murmures.) La motion que je viens.de résumer m'a été remise signée : cependant Je conviens que, puisque la priorité a été accordée à la motion de M. Merlin, cette proposition seule doit être mise aux voix.
L'assemblée décide qu'il y a lieu à délibérer sur la proposition de M. Merlin. Les tribunes applaudissent. M. le président se dispose à mettre aux voix la proposition de M. Merlin. M. Bazire interrompt la délibération pour demander l'ajournement.
M. Léopold. Je demande à faire un autre amendement. Il consiste à ce que tous les membres qui seront convaincus d'avoir présidé des assemblées populaires soient censurés et inscrits au procèsverbal.
Il s'élève de vifs applaudissements dans une partie de l'assemblée, et de violents murmures dans l'autre. Un grand nombre de membres se présentent en foule, soit pour appuyer, soit pour combattre l'amendement de M. Léopold. M. le président se dispose à mettre cet amendement aux voix.
M. Grangeneuve. Monsieur le président, je demande à parler contre vous, si vous ne me laissez jouir du droit qu'a tout membre lorsqu'il a obtenu la parole. Le décret que l'on propose est, en d'autres termes, une défense faite par l'assemblée à un député d'être, tel ou tel jour, dans un endroit déterminé. Vos pouvoirs sont limités par la constitution ; je ne reconnaîtrai jamais d'autre autorité, dans mes habitudes privées, que les lois communes à tous les citoyens. Vous pouvez faire des règlements pour l'intérieur de vos séances; mais au delà, vous n'avez pas plus de juridiction sur un de vos membres que sur tout autre citoyen.
M. Lacroix. Je répondrai à ce que le préopinant vous a dit pour éluder l'autorité de l'assemblée nationale. J'ai entendu dire souvent par M. Grangeneuve, que le devoir de tout fonctionnaire public était de rester à son poste. Or je demande h M. Grangeneuve quel est son poste, si ce n'est le lieu des séances de l'assemblée. Si un député manque à son devoir de député, je demande si l'assemblée n'a pas le droit de faire un décret pour l'y assujetlir.(Il s'élève quelques murmures. — M. Thuriot demande h faire une motion d'ordre.) Je ne parle point pour vous, monsieur Thuriot, je parle pour la saine partie de l'assemblée. (Il s'élève de violents murmures.)
M. Grangeneuve. Je demande que M. Lacroix soit rappelé ài l'ordre. (Il s'élève de violents murmures dans une partie de l'as-
MOTIONS r.OMRE LES CLUBS. H
semblée et des applaudissements dans l'autre.) Il n*y a pas de partie saine, ni de partie malsaine dans rassemblée.
}f. Lacroix. Je dis que nos commettants nous ont envoyés ici pour faire des lois, pour employer tout notre temps à la cbose publique, et nous devons tous être réunis ici lorsque l'on tient séance. On ne nous a pas envoyés ici pour être aux Jacobins ou aux Feuillants. ( Il s'élève des murmures. — Plusieurs voix. Ni dans les anticliambres des ministres.) Je dis, et je répèle, que toutes les fois qu'un membre s'arracbe à ses fonctions propres pour se livrer à des fonctions étrangères, il tombe, pour ainsi dire, en forfaiture avec ses commettants; d'après cela, je dis que l'assemblée a incontestablement le droit de rappeler à leurs devoirs ceux de ses membres qui s"en écartent; et pour cela, il faut qu'elle fasse un règlement. Ne serait-il pas bien extraordinaire d'entendre plusieurs membres demander qu'il y ait des séances de soir, tous les jours, et cependant refuser indirectement de s'y trouver? (On applaudit.) J'appuie donc l'amendement de M. Léopold, et je demande que ceux qui ne se trouveront pas aux séances ne soient pas payés.
M. Ramond. Lorsque les membres ne se trouvent pas à la séance de l'assemblée nationale, la présomption naturelle, la seule présomption légale qui puisse les justifier, c'est celle d'une maladie. La présomption cesse lorsqu'il est prouvé que les membres absents se sont trouvés dans des sociétés particulières. Je propose donc la rédaction suivante :
ce Tout membre qui, pendant la durée des séances, sera convaincu d'avoir été dans quelque lieu public que ce puisse être, sera inscrit au procès-verbal avec censure. »
M. Guadet et plusieurs autres membres demandent la parole pour des amendements. — L'assemblée ferme la discussion sur les amendements.
M. le président. Je vais mettre aux voix la proposition de M. Léopold, sauf rédaction. (Il s'élève des murmures. — On demande que la discussion soit continuée.) ,
M. ***. Je demande que l'assemblée déclare que M. Mouysset a mis le désordre dans l'assemblée.
L'assemblée décide qu'il y a lieu à délibérer sur l'amendement de M. Léopold. Des discussions s'élèvent sur la rédaction de cet amendement.
M. TJnpold. Je propose de ré(^iger mon amendement en ces termes :
« Tous membres de l'assemblée qui, au lien d'assister aux séances.
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seront convaincus d'avoir présidé, siégé ou assisté aux sociétés publiques, seront inscrits au procès-verbal avec censure. »
M. ''''*. Les Feuillants ne sont point publics; on pourra donc aller aux Feuillants?
M. le président. On demande qu'aux mois sociétés publiques^ il soit ajouté et particulières ; je vais donc consulter l'assemblée sur les amendements et sous-amendements.
Plusieurs membres se lèvent dans différentes parties de la salle pour faire de nouvelles propositions. — Un décret accorde la parole à M. Isnard.
M. Isnard. Je demande que la proposition soit rédigée en ces termes :
« Tous ceux qui seront convaincus d'avoir manqué aux séances de l'assemblée nationale, sans causes légitimes, seront censurés. » (On applaudit.)
La priorité demandée pour la rédaction de M. Léopold est mise aux voix. — Deux épreuves sont douteuses. — On demande avec chaleur l'appel nominal.
M, Girardin. Je demande qu'après six heures de débats scandaleux, nous passions enfin à l'ordre du jour. (On applaudit.)
Une grande partie de l'assemblée se lève et appuie la proposition de passer à l'ordre du jour. Un long intervalle se passe dans une très-grande agitation. — La voix du président est étouffée par le tumulte des altercations particulières. M. Moiiysset paraît à la tribune. Le tumulte redouble.
Un grand nombre de voiœ. A bas, à bas, à bas ! à l'Abbaye ! — M. Mouysset quitte la tribune.
M. le président. Il n'est pas un membre qui ne sente combien il est important que cette séance finisse avec calme. M. Mouysset demande la parole, et il me fait dire que c'est pour retirer sa motion. (Il se fait un grand silence.)
M. Mouysset, L'objet de la motion que j'avais faite était de resserrer de plus en plus les liens d'union et de fraternité qui doivent exister, et par sentiment et par nécessité, entre tous les membres de l'assemblée. Je vois avec peine que, par des motions incidentes, on a éloigné les bons effets de ma motion. Puisqu'on veut se décider ù tenir des séances tous les soirs, j'augure trop bien de mes collègues pour croire qu'ils n'y seront pas très-assidus. Je demande donc qu'on passe à l'ordre du jour.
L'assemblée passe à l'ordre du jour.
— Le numéro GXXXVIl des névolntions de Paris renferme un article intitulé : Coalition d'un côté de l'assemblée avec le pouvoir exé-^
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cutif, article dont nous placerons ici quelques extraits curieux, re^ latifs à quelques-uns des orateurs qui figurent dans la séance qu'on vient de lire. On verra qtie ce journal indiquait les divisions de rassemblée par d'autres dénominations que celles que nous avons notées précédemment. Nous acquerrons d'ailleurs la preuve dans les chapitres suivants que ses révélations, sinon quant aux détails et aux personnes, du moins sur les faits généraux, n'étaient pas tout à fait sans fondement.
« L'expérience nous prouve de plus en plus que la cause du peuple est trahie par un parti nombreux de l'assemblée nationale ; parti qui s'accroît tous les jours; parti qui, pour peu qu'il grossisse encore, va exposer l'empire à des convulsions affreuses et déchirantes. <( Voici quels oiit été les progrès du mal. Dès le moment de son installation, le corps législatif a jeté une première écume. Théodore Lameth, Jaucourt, Pastoret, Ramond, Ducastel et une centaine d'in-^ dividus de la même trempe, se déclarèrent ouvertement les champions de la cour. Peu à peu ils firent des partisans : les Girardin, les Lemontey, les Daverhoult, les Vaublanc, ne tardèrent pas à se joindre à eux; au point que le côté du roi, d'abord composé de cent membres, le fut ensuite de plus de deux cent cinquante.
« Le pouvoir exécutif ne s*arrêta pas en si beau chemin ; sûr de deux cent cinquante membres, il tâcha d'en accaparer d'autres, et il y réussit. Le côté du roi, tout couvert de son infamie, était devenu impuissant : on le réhabilita en achetant quelques, orateurs du côté du peuple, qui se vendirent suivant les proportions de l'ascendant qu'ils avaient acquis sur les bonnes gens de l'assemblée nationale. M. Isnard, qui avait été président des jacobins, qui avait appris par 'cœur et débité avec emphase quelques beaux discours, M. Isnard fut le premier marchandé ; tout le monde se souvient de l'accident qui lui est arrivé dans le commencement du mois de décembre. Un émissaire de la cour, trompé par une fausse adressé, aborde un matin chez un incorruptible Breton, qu'il prit pour M. Isnard. L'envoyé du roi fit de beaux compliments, vanta les talents de M. Isnard, témoigna le désir qu'on avait de faire "particulièrement sa connaissance, et enfin s'en alla, laissant, comme par inattention, une poignée dlassignats sur la cheminée du faux Isnard. Le député breton ne put se contenir, donna le mot du </u«proquo, et aussitôt le proxénète politique rengaina son compliment et ses assignats. La députation de Bordeaux, forte en talents et en patriotisme, fut attaquée ensuite. MM. Ducos et Vergniaud reçurent aussi des envoyés. C'est dans ce moment qu'on a vu avec regret ce dernier lire un projet d'adresse aux Français, qui se ressentait fu-
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rieusement du royalisme et de la liste civile; cependant, soit honte, soit remords, soit que l'instinct de la liberté ait été le plus fort, nous devons dire que M. Vergniaud, qui avait dévié un instant, est rentré dans le bon chemin.
« La cour a été plus heureuse auprès de M. Lacroix. Supérieur à la honte, ce député de Chartres n'a pas craint de voter publiquement pour les ministres; et lui, qui n'était pas content qu'il n'eût fait entendre vingt fois dans chaque séance'sa voix de stentor, le voilà à son tour devenu muet, aussi muet que M. Isnard. .. M. Lacroix a disposé de places et d'emplois ; il a fait des commissaires du roi, des officiers, et il continuera probablement d'en faire sur terre et sur mer, car il est constant qu'il reçoit tous les jours chez lui le ministre de la guerre et celui de la marine... Lui qui disait naguère à Camille Desmoulins qu'il se ferait jacobin aussitôt qu'il aurait été président de l'assemblée nationale. Le fourbe ! »
Il nous faut maintenant sortir de l'assemblée et laisser pour un moment la polémique qui se rattache à ses actes, afin de voir ce qui se passait autour d'elle. Avant de la quitter, nous mentionnerons toutefois quelques faits qu'il est utile de noter.
Le 20, le ministre des finances envoya la note des nouvelles monnaies fabriquées à cette époque. Il y avait pour 12 millions de pièces de i 5 et 50 sous fabriquées, et pour 5 millions 662,000 livres de monnaie de cuivre. Le bronze des églises avait produit 202,000 livres ; et le métal des cloches, 2 millions 441,000 livres.
Le 24 février, le maire de Paris et la nouvelle municipalité furent admis à la barre. On applaudit Pélion, lorsqu'il dit que le peupltî était là pour confondre ses ennemis et tous les conspirateurs.
Le 25 février, plusieurs femmes d'émigrés sollicitèrent, au nom de leurs enfants et de la liberté, les moyens de faire exécuter la loi constitutionnelle qui déclare le mariage un simple contrat civil. Quelques membres de l'assemblée soutinrent que la constitution avait permis le divorce, et ils demandèrent le renvoi de ces diverses pétitions au comité de législation.
LES PARTIS HORS DE l/ ASSEMBLÉE. Si
ChaP. III. — Les partis en dehors de rassemblée. — La bourgeoisie el le peuple.
— Le peuple s'arme. — Les piques; le bonnet rouge; les sans-culottes. — Lettre de Pétion. — Elections municipales. — Discussions de la presse. — Attaques contre Manuel, Danton, Carra et Brissot. — Carra accusé de vol. — Antécédents de Brissot. — Ses discussions avec Morande. — Brissol démasqué par Camille Désmoulins. — Article d'André Chénier contre les jacobins. — Scènes dans les théâtres. — Position de la cour. — Intrigues secrètes. — Corruption de membres de la légis'ative, — Clnb des jacobins. — Carra propose de placer sur le trône un prince anglais. — Tentative de corruption exercée contre lui. — La société renonce à l'usage du sucre. — Manuel. — Billaud-Yarennes.
— Mademoiselle Théroigne. — Barbaroux.
Il y avait dans le public comme dans l'assemblée un côté droit, un centre et un côté gauche, mais dans des conditions bien différentes de nombre et de position dont il est temps de parler; les événements appellent ce sujet. Nous mettons de côté les purs royalistes ou les vrais aristocrates, réduits en ce moment au Vole de conspirateurs, et les purs ministériels, réduils au rôle plus obscur encore d'agents secrets soldés; ces derniers d'ailleurs ne peuvent en aucune manière être considérés comme formant un parti. L'opinion du côté droit de l'assemblée n'était guère représentée au dehors que par un petit nombre d'hommes, éminents par leurs ri-~ chesses ou par les positions qu'ils avaient occupées, tels que ceux qui composaient la société des feuillants. Le parti comptait en outre un certain nombre de membres des administrations départementales et municipales, un certain nombre de magistrats, et il eût réuni plus d'adhérents si, comme le répètent Vaublanc et Matthieu Dumas dans leurs mémoires, il n'eût pas fallu un grand courage pour l'embrasser. Quoiqu'il n'y eût aucune similitude entre ce côté droit et celui de la constituante, on désignait ceux qui lui appartenaient par le nom d'aristocrates, titre qui suffisait pour les rendre odieux et suspects. Ainsi, le jour (20 février) où Vaublanc attaqua les sociétés populaires, on criait, le soir même dans les rues : Grande motion de l'aristocrate Vaublanc contre les jjatriotes.
L'opinion du centre, c'est-à-dire l'opinion purement constitutionnelle, avait beaucoup plus de partisans dans le public. A Paris, par exemple, on pouvait considérer comme lui appartenant tous les électeurs qui avaient voulu porter M. Lafayette à la mairie et dont une partie, dégoûtée par cet échec, s'abstenait en ce moment. On pouvait encore y ranger celte masse d'indifférents et d'hommes timides, dont on remarquait l'absence partout où il s'agissait de faire un acte politique. Si ces derniers eussent renoncé à leur apathie.
82 (février 1792) assemblée législative.
il paraît probable, comme Tont pensé les contemporains, que leur réunion aux constitutionnels eût donné au centre, dans les élections, la majorité dont il disposait dans le corps législatif. Mais il ne faudrait pas croire, lors même que cette union eût existé, qu'il en fût résulté quelques réactions contre-révolutionnaires; ce parti voulait la modération, l'ordre et la constitution ; il respectait le roi; mais il voulait aussi énergiquement la révolution et détestait les aristocrates.
Le côté gauclie avait, même parmi les électeurs, un parti considérable, puisqu'à lui seul, dans beaucoup de départements comme à Paris, il était en état de contre-balancer toutes les autres opinions, même en comptant parmi ses adversaires les indifférents et les timides. C'était une force redoutable ; car on y trouvait réuni tout ce qui donne la puissance à une opinion, le nombre, le dévouement, l'activité et l'énergie. Personne ici ne faisait défaut à sa cause ; tout le monde était toujours présent et prêt. Mais la force principale de la gauche n'était point encore là.
Jusqu'à ce moment nous n'avons parlé que des citoyens actifs^ de ceux auxquels le cens donnait le droit d'être électeurs et gardes nationaux, de ceux enfin qui formaient l'ancienne bourgeoisie ; il nous reste à compter les citoyens passifs, ceux que l'on désignait habi- -tuellement sous le nom de peuple, qui n'étaient ni électeurs ni gardes nationaux, et n'avaient d'autres moyens de témoigner leur opinion que les pétitions, les clubs et les émeutes. Ils formaient la grande masse de la nation. Or, partout où ils n'avaient pas pris parti pour la querelle du clergé, partout où leurs croyances religieuses ne les entraînaient point sur la voie de l'opposition contrerévolutionnaire, ces hommes étaient du parti de ceux qui attaquaient, d'une manière ou d'une autre, une organisation politique où l'on n'avait point voulu leur donner une place; ils étaient révolutionnaires, et n'étaient point constitutionnels. Au moment où nous sommes, ils ne voyaient aucune différence dans le côté gauche ; ils n'y apercevaient que des jacobins. Ils ne pouvaient ni apprécier, ni comprendre les motifs des divisions qui commençaient à s'y former ; de quelque prétexte qu'on colorât certaines dissidences, certaines démarches, il était impossible de les leur faire accepter; car ils n'avaient pour juger les hommes que le critérium de quelques convictions bien positives, c'est-à-dire le sentiment de la révolution et de la nécessité de la compléter, pour donner place à leurs droits; la haine et la défiance contre tous ceux que leur passé leur signalait comme ennemis du nouvel ordre de choses, c'est-à-dire contre les aristocrates, contre le roi, contre la cour et tous ceux qui la ser-
LES PARTIS HORS DE l' ASSEMBLÉS. SS
valent, qu'ils fussent orateurs, ministres, magistrats, généraux ou même simples gardes. Ce fut cette disposition qui fit incliner le peuple tout entier du côté des montagnards, le jour où le parti de Brissot ou de la gironde forma un ministère.
Le maire Pétion apprécia très-bien la force que l'accession du peuple donnait au côté gauche, ainsi que les motifs de cette accession ; mais il ne vit point que ces motifs mêmes pouvaient, dans certaines circonstances données, se tourner contre ses amis. Voici une lettre de lui à Buzot, qui fut insérée dans le Patriote français du 10 févrisr, et qui fut considérée, par toute la pressé, comme un manifeste jacobin.
Paris, le 6 février 1792, Caji Vide In liberté. — a Mon ami, vous m'observez que l'esprit public s'affaiblit, que les principes de la liberté s'altèrent, que parlant sans cesse de constitution on l'attaque sans cesse ; vous me dites que ses plus zélés défenseurs n'embrassent ni ne suivent aucun système général pour la soutenir, que chacun s'arrête aux choses du moment et de détail, repousse des attaques particulières ; qu'à peine nous songeons à l'avenir. Vous me demandez ce que je pense, quels sont les moyens que j'imagine pour prévenir la grande catastrophe qui paraît nous menacer ; je me bornerai, pour le moment, à vous en exposer un seul.
« Je remonte à des idées qui semblent déjà loin de nous, et je vais me servir d'expressions que la constitution a rayées de notre vocabulaire ; mais c'est le seul moyen de bien nous entendre. Ainsi, je yous parlerai de tiers état, de noblesse et de clergé.
« Qu'était-ce que le tiers état avant la révolution? Tout ce qui n'était pas noblesse et clergé; le tiers état avait une force irrésistible, la force de vingt contre un ; aussi, tant qu'il a agi de concert, il a été impossible à la noblesse et au clergé de s'opposer à ce qu'il a voulu. Il a dit : « Je suis la nation, » et il a été la nation. Si le tiers état était aujourd'hui ce qu'il était à cette époque, il n'y a pas de doute que la noblesse et le clergé seraient forcés de se soumettre à son vœu, et qu'ils ne concevraient même pas le projet insensé de se révolter ; mais le tiers état est divisé, et voilà la vraie cause de nos maux.
« La bourgeoisie, cette classe nombreuse et aisée, fait scission avec le peuple : elle se place au-dessus de lui ; elle se croit de niveau avec la noblesse qui la dédaigne, et qui n'attend que le moment favorable pour l'humilier.
« Je demande à tout homme de boft sens et sans prévention, quels sont ceux qui veulent aujourd'hui nous faire la guerre? Ne sont-ce pas les privilégiés? car enfin, lorsqu'ils disent vaguement
Si (FÉVllIJiR 1792; ASSEMBLÉE LÉtilSLATlVE.
que la monarchie est renversée, que le roi est sans autorité, ces déclamations ne signifient-elles pas, en termes très-clairs, que les distinctions qui existaient, n'existent plus, et que Ton veut se battre pour les conquérir?
« Il faut que la bourgeoisie soit bien aveugle pour ne pas apercevoir une vérité de cette évidence ; il faut qu'elle soit bien insensée pour ne pas faire cause commune avec le peuple. 11 lui semble, dans son égarement, que la noblesse n'existe plus, qu'elle ne peut jamais e.vister ; de sorte qu'elle n'en a aucun ombrage, qu'elle n'apeiçoit pas même ses desseins. Le peuple est le seul objet de sa défiance. On lui a tant répété que c'était la guerre de ceux qui avaient contre ceux qui n'avaient pas, que celte idée-là la poursuit partout. Le peuple, de son côté, s'irrite contre la bourgeoisie ; il s'indigne de son ingratitude ; il se rappelle les services qu'il lui a rendus; il se rappelle qu'ils étaient tous frères, dans les beaux jours de la liberté. Les privilégiés fomentent sourdement cette guerre qui nous conduit insensiblement à notre ruine.
tt La bourgeoisie et le peuple réunis ont fait la révolution ; leur réunion seule peut la conserver.
« Cette vérité est très-simple ; et c'est là sans doute pourquoi on n'y a pas fait d'attention. On parle d'aristocrates, de ministériels, de royalistes, de républicains, de jacobins, de feuillants; l'esprit s'embarrasse dans toutes ces dénominations, et il ne sait à quelle idée s'attacher, et il s'égare.
« Il est très-adroit, sans doute, de créer ainsi des partis sans nombre, de diviser les citoyens d'opinions et d'intérêts, de les mettre aux prises les uns avec les autres, d'en faire de petites corporations particulières ; mais c'est aux hommes sages à dévoiler cette politique astucieuse et à faire revenir de leurs erreurs ceux qui se laissent entrahier sans s'en apercevoir.
a 11 n'existe réellement que deux partis, et j'ajoute qu'ils sont les mêmes qu'ils étaient lors de la révolution : l'un veut la constilution, et c'est celui qui l'a faite ; lautre ne la veut pas, et c'est celui qui s'y est opposé. Il est quelques individus qui sont passés d'un parti dans l'autre; mais ce sont des exceptions. 11 est aussi quelques nuances dans les opinions.
« Ne vous y trompez pas : les choses n'ont point changé ; les préjugés ne s'efTacent point en un jour. On veut aujourd'hui ce qu'on voulait hier : des distinctions et des privilèges. Que l'on colore ces prétentions comme on voudra, lu forme n'y fait rien : voilà le tond.
u il est donc temps que le tiers état ouvre les yeu.v, qu'il se rallie.
Lts t^ÀktiS ilUKS Dt L ASSKMBLÊt. BS
OU bien il sera écrasé. Toujs les bons citoyens doivent déposer leurs petits ressentiments peisonnels, faire taire leurs passions particulières, et tout sacrifier à l'intérêt commun. Nous ne devons avoir qu'un cri : Alliance de la bourgeoisie et du peuple; ou si qn aime mieux : Union du tiers état contre les préjugés.
tt Cette fédération sainte détruit à l'instant tous les projets de l'orgueil et de la vengeance ; cette fédération évite la guerre; car il n'est point de forces à opposer à une si immense puissance. C'est alors qu'il est vrai de dire que vingt-cinq millions d'hommes qui veulent la liberté sont invincibles. Mais les rebelles, mais les puissances qui les soutiennent ne comptent pas aujourd'hui sur cette résistance imposante : ils croient ces vingt-cinq millions d'hommes divisés, et ce schisme les enhardit.
« Je ne puis trop vous le répéter, union du tiers état, et la patrie est sauvée. Elle le sera, je n'en doute pas : la bourgeoisie sentira la nécessité de ne faire qu'un avec le peuple, et le peuple senlira la nécessité de ne faire qu'un avec la bourgeoisie. Leur intérêt est indivisible, leur bonheur est commun.
« On a la perlidie de répéter sans cesse au peuple qu'il est plus malheureux que sous l'ancien régime. Je ne prétends pas dire que le peuple ne souffre pas ; mais tous les citoyens souffrent, et il est impossible qu'une révolution s'opère sans privations et sans douleurs. Le passage du despotisme à la liberté est toujours pénible. Eh! que n'ont pas souffert pendant six années entières ces généreux Américains manquant de tout, de vêtements, de subsistances; bravant Pintempérie des saisons, combattant sans cesse avec courage, avec opiniâtreté; rien n'a pu lasser leur persévérance : ils ont surmonté tous les obstacles, et ils sont aujourd'hui les hommes les plus libres et les plus heureux de la terre. Imitons ce grand exemple, et comme eux nous obtiendrons un bonheur solide et durable.
c< Voulons fortement, et nous sonnnes plus formidables que jamais. Ces ligues de puissances dont on veut nous menacer disparaîtront comme de vains fantômes ; le premier coup de canon sera le signal de notre réunion et de la mort de nos ennemis. — Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage ; portez-vous bien. Vale. Pétiox. »
« Le maire de Paris, répondit la Gazette universelle, journal du centre, prétend qu'il faut distinguer la bourgeoisie d'avec le peuple; il prétend que la bourgeoisie désire la noblesse et la contre-révolution. Si M. Pétion entend par la bourgeoisie ce que tout le monde doit entendre, savoir, tous les citoyens actifs, nous nions hautement sa distinction. Dans notre constitution ainsi que dans tous les États TOME vil. ^
86 (février l7U!â) ASSAMBLÉE LÉGISLATIVE.
plus ou moins républicains, on entend par peuple cette partie de la société d'où émanent les élections populaires. Cette partie étant composée de ceux qui, par une honnête industrie, sont admis au droit de citoyen, est certainement la plus nombreuse de la société ; c'est celle qui, composant la garde nationale, veille au maintien des lois et de Tordre.
« C'est donc une dangereuse et insigne calomnie que de supposer que cette grande masse du peuple soit disposée à détruire cette révolution, dont elle est le principal auteur. Si M. Pétion ne veut honorer du beau nom de peuple que les citoyens non actifs, il était inutile de proposer une alliance entre eux et la bourgeoisie. Que les agitateurs secrets d'une partie du peuple ne s'y trompent pas : sont-ils bien assurés de pouvoir diriger reffervescence qu'ils excitent? Qu'ils aillent prendre des leçons à la tragédie de Cdius Gracchus. On dit qu'à la vue du cadavre sanglant de ce tribun, victime de son prétendu dévouement pour le peuple, on a vu frémir plusieurs spectateurs, entres autres MM. Gouthon, Danton et Manuel. »
Quoi qu'il en soit des objections de quelques écrivains, un événement remarquable et caractéristique, qui eut lieu dans le mois où nous sommes, montra que la distinction entre le peuple et la bourgeoisie n'était point une fiction. Le peuple prit les armes. Quelle fut la cause de cette grande et redoutable manifestation ? Il paraît que plusieurs circonstances y concoururent en même tempis. Elle était d'ailleurs déjà préparée par quelques faits ou plutôt par quelques habitudes antérieures.
Après le 14 juillet 1789, lors(|u'il s'était agi d'armer la population de Paris, on avait fabriqué un certain nombre de piques ; mais la garde nationale ayant été organisée et régulièrement armée, les piques furent mises décote. Au 21 juin 1791, lors de la fuite du roi, elles reparurent ; mais elles étaient alors portées par les citoyens passifs, c'est-à-dire par ceux que le cens excluait des rangs de la garde nationale. Il y avait un grand nombre de piques dans le cortège qui accompagnait le retour du roi. On remarqua même que Santerre, qui commandait un bat^iillon du faubourg Saint-Antoine, avait enrôlé environ deux mille piquiers. Après TalTaire du champ de Mars on n'en vit plus ; mais elles se montrèrent encore, en petit nombre il est vrai, dans les patrouilles qui se faisaient en janvier à Toccasion du pillage de quelques magasins. Or, au moment où nous sommes, il courait des bruits alarmants.: on annonçait, comme nous l'avons vu et comme chose certaine, que le roi était sur le pf»int de fuir; on disait que les rassemblements (jui avaient li' "i