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tétaient, ainsi que ceux de l'année précédente, à la même époque, organisés par la cour pour détourner l'attention ; que la cherté des denrées coloniales en était le prétexte mais non la cause, etc. Peutêtre aussi faut-il tenir compte des bruits de guerre, dont les discussions parlementaires entretenaient le public. Dans cet état d'inquiétude et de défiance, le peuple éprouva les mêmes sentiments qu'à une époque analogue : il crut que ses forces étaient nécessaires au salut de la patrie ; ceux qui avaient des piques accoururent dans les rangs de la garde nationale. Depuis quelque temps, d'ailleurs, une partie de la presse patriote, celle qui appartenait particulièrement au parti de Brissot, pressait le peuple de s'armer. Quel était le but de cette partie de la gauche? était-ce d'avoir une force toute prête à ses ordres? était-ce d'effrayer la cour et les ministres? Quoi qu'il en soit, en décembre 1791, le Patriote français et les Annales patriotiques de Carra publièrent un article sur les piques, avec le modèle gravé de celles qui avaient servi en 1789. Mais en janvier 1792, il y eut une démarche plus positive.
Cliih électoral séant à l'évéché. — Le 31 janvier dernier, séance tenante, une lettre a été déposée sur le bureau. Cette lettre, lue par le président, portait la signature d'une citoyenne, patriote et mère de famille. Cette dame, animée de l'amour de la patrie, agitée de quelques craintes, mais soutenue par le courage, voyait, disait-elle, dans les dangers qui nous environnent, des besoins bien pressants. Le but de sa lettre était de soumettre à l'assemblée s'il ne serait pas possible que la commune fût convoquée, afin de proposer une collecte dont l'emploi serait destiné à la fabrication de piques dont on armerait des citoyens patriotes et bien connus. Par ce moyen, ajoute cette dame patriote, je suis certaine que Paris sei'ait armé en huit jours. Ces nouveaux soldats de la patrie passeraient en revue devant l'assemblée nationale ; elle verrait en eux de fiers soutiens de ses décrets, et la chute du veto. Cette dame enfin, joignant l'exemple au précepte, avait envoyé son offrande, et invitait l'assemblée à ouvrir sur-le-champ une souscription volontaire.
« Celte lettre a éiectrisé l'assemblée, et la plus grande partie des assistants se sont pressés autour du bureau pour faire leur offrande, qui s'est montée en un instant à 150 liv. Quand l'enthousiasme a permis de' délibérer, l'assemblée , après avoir donné de justes éloges à la mère citoyenne, a arrêté que les journalistes patriotes seraient invités à propager l'extrait et le résultat de cette lettre. Nous ne doutons point, disent les électeurs dans la note qu'ils nous ont fait remettre, que les sections ne répondent au vœu de cette excellente citoyenne, et que, par ce mmjen, on ne puisse compléter le
88 (février 1792) assembl^îe législative.
nombre de 7à),(}{)0 piques, qui^ ajoutées à celles qui sont déjà fabriquées dans les faubourgs Saiut- Antoine et Saint-Marceau, achèveraient d'armer les braves citoyens pour c^ui la liberté est un besoin. Que seraient alors ces 5,500 surnuméraires frè.ç-mcoNSTiTUTiON- KELS dont le roi de la coisstitvtio^ veut s'environner? Que seraient-ils, s'ils avaient jamais le projet d'agir contre la nation? Hélas ! les galons de leur livrée seraient une bien faible défense contre ces piques, maniées par des bras vigoureux et dirigées par des cœurs honnêtes. » [Courrier des (juatre-vingt-trois départements., 71^ du ^ février.) L'Orateur du Peuple, le Journal universel et les Révolutions de Paris, qui sont particulièrement dévoués aux montagnards, ne citent point celte note ; ils ne parlent des piques qu'après l'arrêté de la commune du 11 février {voir plus bas), mais il n'est nullement question dans leurs feuilles du club de Tévêclié.
Le 8 février, Gorsas publia l'article suivant : a Club électoral séant à l'évéché. — Des -piques! des piques! des piques! Le brave Goncbon, orateur des hommes du 14 juillet, s'est présenté hier à ce club à la tête d'une députation, pour offrir les flammes tricolores qui doivent voltiger au haut des piques qui se fabriquent dans lous les arsenaux de la capitale. Voici l'exorde et la péroraison de son discours : « La cocarde nationale doit faire le tour du globe ; elle a pris racine sur un bonnet de laine, elle prendra racine sur le turban. — Des piques! des piques et les flammes nationales! voilà nos moyens; ils suffiront pour fnire mordre la poussière aux traîtres, aux intrigants, et pour renverser tous les trônes des despotes.» — Il ne fut question de piques à la société des jacobins qu'à la séance du 7 février. Doppet présenta un serruiier qui désirait offrir au club quatre piques qu'il avait forgées; Rhéal ajouta quelques mots; un officier d'artillerie donna des avis sur la forme de ces armes, et la société nomma des commissaires pour arriver à la meilleure manière de les fabriquer. [Journal du Club, n" du 10 février.)
Cependant les journaux feuillants et les feuilles royalistes exprimaient, dès le commencement de février, de vives inquiétudes. Lorsque la lettre de Pétion à Buzot fut connue, les feuillants annoncèrent à la garde nationale que les piques étaient destinées à l'égorger.
« Depuis quelques jours on alTocte de promener une pique-modèle sur la terrasse des Feuillants, comme pour menacer le cliâleau des Tuileries. Qui commande ces piques? — Qui en fera la distribution? — A qui seront-elles livrées? — Quel sera l'elTet de celle armature nouvelle? Voici quatre questions importantes qu'il
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aurait fallu résoudre avaul ùe preudip un parti extrême. Un propos seul, tenu lundi dernier (Tuileries, fi fév.), fera connaître les espérances que certaines gens fondent snr ce nouvel arsenal. «Ah ! f..., s'écriait-on dans le groupe nombreux et tout rayonnant de joie qui entourait l'homme à la pique, si les bons patriotes du champ de Mars en avaient eu de pareilles, les habits bleus n'auraient pas eu si beau jeu! » Nous passons sur les commentaires plus ou moins patriotiques qui suivirent cette exclamation. Ce que mille gens peuvent attester, c'est que, dans la fureur belliqueuse à laquelle on se livre, les menaces ne s'adressent ni aux Allemands ni aux émigrés... Ainsi, bientôt nous aurons dans chaque ville deux classes de citoyens armés difléremment, c'est-à-dire, les gardes nationales et les hommes à piques, et la guerre civile, avec toutes ses horreurs, fera de la France une vaste boucherie. » [Gazette universelle du 41.) Le Patriote français du 15 répond ainsi aux questions de la Gazette: «Tandis que les ennemis du peuple se préparent contre lui, le peuple fait aussi ses préparatifs ; mais il les fait franchement, ouvertement. Les piques ont commencé la révolution, les piques l'acbèveront. Ce beau mouvement d'un peuple prêt à se lever dans toute sa force pour anéantir la diversion fatale qui devait précéder et accompagner la guerre extérieure, ce réveil du lion épouvante ceux qui comptaient sur son sommeil. — Où se porteront ces piques, disent-ils? — Partout où vous serez, ennemis du peuple! — On les promène sur la terrasse des Feuillants, comme pour menacer le château des Tuileries ; oseraient-elles se porter là? — Oui, sans doute, si vous y êtes, là! — Mais qui commande ces piques? — La nécessité. — Qui en fera la distribution? — Le patriotisme. — A qui seront- elles livrées? — Au courage. — Quel sera l'eflet de cette armature nouvelle? — L'anéantissement des ennemis du peuple. Je sais, ennemis du peuple, que vous voulez le diviser pour le vaincre ; je sais que vous voulez inspirer vos craintes et vos fureurs à cette portion du peuple à qui ses moyens permettent de servir la patrie avec un uniforme et un fusil. Mais cette portion du peuple sait bien que ses frères, moins fortunés, ont le même intérêt qu'elle ; que, comme elle, ils veulent combattre pour la liberté, pour l'égalité; que leurs ennemis sont les mêmes; que les baïonnettes doivent marcher sur la même ligne; enfin que ces piques ne sont pas destinées contre les baïonnettes , mais contre les poignards. » Le Courrier des quatre-vingt-trois départements, les Annales de Carra, et le Cmirrier^ Journal du club des jacobins, répétèrent cet article. Les journaux qui s'étaient prononcés contre la guerre d'attaque ne le transcrivirent pas.
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Le peuple, obéissant à ses défiances et aux conseils des journaux, travailla à se procurer des piques. Il semblait que, par Teffet de ce bon sens auquel on ose quelquefois donner le nom d'instinct, il comprît que le droit des armes est la même chose que le droit politique.
Le roi, alarmé de ces mouvements, manda Pétion aux Tuileries, Le même jour, la municipalité régularisa par un arrêté l'armement des citoyens passifs. Voici comment Peuchet raconte l'entrevue de Pétion et de Louis XVI : il rapporte à la suite l'arrêté municipal. (Moniteur du 15 février.)
' « Des dispositions alarmantes et des préparatifs d'un armement extraordinaire étant venus à la connaissance du roi, son premier soin a été de s'assurer dçs faits et de la situation des esprits dans la capitale.
« Le maire et le procureur de la commune (M. Desmousseaux, par intérim), invités par le roi, se sont rendus aux Tuileries le 11 , à neuf heures du soir. Sa Majesté leur a témoigné son extrême étoiniement sur les nouvelles qu'elle apprenait, sa sollicitude sur les effets nuisibles qu'elles pourraient produire en France et dans l'étranger; elle leur a marqué beaucoup de sensibilité sur les maux que toute démarche étrangère aux pouvoirs constitués pourrait faire éprouver au peuple, sur l'inquiétude qui en résulte dans les affaires et les opérations du gouvernement; elle a engagé la municipalité, représentée par ces deux magistrats, à éclairer le peuple sur ses véritables intérêts, à employer tout le pouvoir que la loi a remis entre leurs mains pour réprimer les attentats contre la tranquillité publique et la sûreté qu'on doit à tous.
« Le même jour, la municipalité a pris un arrêté conforme aux [irincipes de la liberté publique, aux obligations des citoyens, au serment des gardes armés par la loi, et au maintien de la paix publique. Nous rapporterons en entier cet acte important. Peuchet. »
Arrêté relatif aux piques, fusils, et autres armes ostert^bles, du samedi H février, Van quatrième de la liberté.
Le corps municipal, informé qu'il se fabrique, se vend et se distribue dans Paris une nombreuse quantité de piques ;
Considérant que ces armes, utiles entre les mains des bons citoyens, pourraient devenir les instruments du désordre et du crime dans celles de ces hommes suspects qui affluent de toutes parts dans la capitale, et qui ne peuvent y être attirés que par l'espoir du pillage, ou à l'instigation de ceux qui ne respirent que le renversement de la constitution, le troubîç et l'anarchie ;
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Considérant que, dans de semblables circonstances, où l'inquiétude publique se manifeste sous toutes les formes, ce serait, de la part des magistrats du peuple, une insouciance coupable que de négliger les précautions qui peuvent faire découvrir ces hommes dangereux et préserver les bons citoyens de leurs suggestions perfides ; V
Considérant que la raison et la prudence s'opposent également à ce que des particuliers suspects, ou inconnus aux citoyens, parcourent en armes les rues, places et lieux publics, et qu'ils puissent à leur gré se mêler aux défenseurs de la liberté ;
Considérant qu'il importe plus que jamais de distinguer les amis de la patrie d'avec ses ennemis ; que tous les bons citoyens, armés pour la défense de la constitution et des lois, jurée par les Français ; armés pour la conservation des personnes et des propriétés, et pour l'exécution des ordres émanés des autorités légitimes, ne doivent marcher que sous les mêmes chefs et les mêmes drapeaux ;
Le premier substitut adjoint du procureur de la commune entendu.
Arrête ce qui suit ;
i° Les citoyens non inscrits sur les rôles des gardes nationales, et qui se sont pourvus de piques, fusils ou autres armes ostensibles, pour défendre la patrie dans les jours de danger, seront tenus d'en faire leur déclaration au comité de leur section, sous huitaine pour tout délai, à compter de ce' jour ;
2° Il sera, à cet effet, ouvert, dans chaque comité, un registre sur lequel seront inscrites lesdites déclarations, qui porteront en même temps le nom, la demeure et la profession des déclarants. Il en sera délivré un extrait à chacun d'eux ;
3** Seront également tenus de faire leur déclaration ceux qui auraient dans leurs maisons un nombre de fusils ou de piques qui surpasserait celui des individus en état de porter les armes; seront exceptés néanmoins de cette disposition les marchands, fabricants et dépositaires publics ;
4° Tous ceux qui seront trouvés vaguants, soit de jour, soit de nuit, dans les rues, places et lieux publics, armés de piques ou de fusils, seront à l'instant désarmés et conduits, comme gens suspects, devant les officiers de la police correctionnelle;
5° Toutes personnes inscrites ou non inscrites ne pourront se former en patrouilles ou compagnies particulières, marcher sous d'autres drapeaux, obéir à d'autres ofliciers que ceux de la garde nationale ou des troupes en activité, et même se réunir sous le com- Hfiandement desdits officiers, sans leur consentement exprès ;
92 (février J792) assembler i.ï'(iisr atïve.
6° Nul ne pourra porter aiicim signe de ralliement autre que la cocarde et les couleurs nationales ;
7" Ceux qui négligeraient ou refuseraient de se conformer aux défenses portées aux deux articles précédents seront réputés former attroupement séditieux, et seront, au nom de la loi et conformément à sa teneur, dissipés par les agents de la force publique.
Le corps municipal enjoint au procureur de la commune, aux administrateurs et commissaires de police, de surveiller les hommes suspects qui abondent dans Paris, et de faire exécuter ponctuellement les dispositions du présent arrêté.
Mande expressément au chef de la légion, commandant généial de la garde nationale, et à tous autres officiers, de veiller également, en ce qui les concerne, à Texécution du présent arrêté, qui sera imprimé, affiché, envoyé aux quarante-huit sections et mis à l'ordre. — Signé, Pétion, maire; Royer (1), secrétaire-greffieradjoint.
Il paraît que cet arrêté parut insuffisant à la cour. Le roi crut que le meilleur moyen d'arrêter un mouvement redoutable était d'en détruire la cause. En conséquence il écrivit la lettre que l'on va lire.
n Municipalité de Paris, i5 février 4792. — Le corps municipal, étant assemblé, a reçu à dix heures du soir, une lettre du roi, en date de ce jour, écrite de sa main, et conçue en ces termes :
« J'ai parlé, messieurs, à plusieurs d'entre vous des bruits qu'on cherche à répandre sur. mon prétendu départ de Paris ; je croyais que ce que j'avais dit suffirait pour les faire tomber; mais, comme les gens mal intentionnés continuent de les propager, pour alarmer les habitants de Paris et calomnier mes intentions, je veux m'expliquer clairement sur ma façon de penser.
« .le connais les devoirs que m'impose la constitution ; je les remplirai toujours ; mais je connais aussi les droits qu'elle me donne, et je ne m'interdirai jamais le pouvoir d'en user. Rien ne me retient donc à Paris, que la volonté d'y être ; mais j'y vois ma présence nécessaire, et je déclare que je veux y rester, que j'y resterai, et que, quand j'aurai des raisons d'en sortir, je ne me cacherai pas.
«J'ajoute qu'à moins d'être totalement dépourvu de sens, ou profondément pervers, on ne peut élever des doutes sur mon inviolable attachement au bonheur de la nation et sur mon atfacbement aux liabilanls de Paris. — Signé, Loi is. »
« Le premier adjoint du procureur de la commune (c'était Desniousseaux) entendu, lecor|)s municipal arrête que celte lettre sera
il) Ce M. Royer, socrétaire-greffler de Pétion, est le même que M. Koyer-Collaril, l'un des principaux fondateurs de Yécole érieclitjne.
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insérée au procès -verbal, imprimée, ar(lchée et envoyée aux comilés (les quarante-lmit sections et aux soixante bataillons. Le corps municipal arrête, en outre, qu'il sera fait an roi une députation pour lui exprimer la vive et profonde sensibilité avec laquelle il a reçu les nouvelles assurances de l'inviolable dévouement de Sa Majesté au bonlieur de la nation et de son attacliement pour les liabitants de Paris. — Signé, Pï;tio>', maire; de Joly, secrétaire. »
D'après tout ce qu'on vient de lire, il paraît donc évident que ce grand mouvement, qui produisit une sorte d'armée populaire, eut pour cause première la crainte d'une nouvelle fuite du roi. Nul doute non plus que tout le parti jacobin, quoique n'ayant pas pris une égale part aux invitations à l'armement, ne le favorisât de toutes ses forces, lorsqu'il fut commencé. « Citoyens! disaient les Révolutions de Paris, du 18 février, citoyens de tous les départements et de toutes les professions, dans cinq mois le 14 juillet est de retour pour la quatrième fois ; qu'il vous retrouve tous comme vous étiez la première fois, c'est-à-dire, tous armés de piques. Jusqu'à ce que le plus pauvre d'entre vous puisse avoir son fusil et sache s'en servir, que chacun de vous possède au moins deux piques, l'une pour le repos de ses foyers, l'autre pour la sûreté publique. Que le 14 juillet, qui n'a pas été célébré l'an passé avec toute l'ardeur du patriotisme , reprenne cette année un nouvel éclat et inspire une terreur nouvelle. Jadis les gentilshommes ne sortaient pas sans suspendre une épée à leur hanche ; que le peuple aussi ait sa pique sans cesse à la main. » (N" CXXXYI.)
Malgré l'accueil que toute la gauche fit à cet armement du peuple, on ne peut s'empêcher de remarquer que les journaux qui étaient pour la guerre d'attaque, c'est-à-dire les amis de Brissot ou les girondins, furent ici en avant des journaux montagnards, 'c'està-dire des journaux qui étaient contre la guerre offensive. Les premiers proposèrent l'armement longtemps avant qu'il n'eût lieu; les seconds ne firent que l'approuver lorsque les circonstances l'eurent amené. Mais de ce que les montagnards furent en arrière dans cette affaire et de ce qu'ils ne prononcèrent pas, sur ce sujet, v,n mot aux Jacobins, faut-il en conclure que Robespierre et ses amis ne voyaient pas ce mouvement d'un bon œil? Faut-il croire qu'ils apercevaient quelque danger à partager la nation en deux camps, celui des piques et celui des baïonnettes? Rien ne l'indique. Quoi qu'il en soit, il fallait un uniforme à l'armée populaire. Ici, encore, les girondins furent les promoteurs de cette mode singulière, qui donna le bonnet rouge pour coiffure aux patriotes.
Depuis longtemps, comme nous l'avons dit, la coiffure des ou-
vriers des faubourgs, dans le travail, était un bonnet de laine grossière. Aussi, dans les mouvements, aussitôt que le peuple s'en mêlait, on voyait apparaître les bonnets de laine. De là, sans doute, ridée du bonnet rouge. Le Patriote français proposa aux patriotes de prendre cetle coiflure. Dans le numéro du 6 février, il s'appuie de l'opinion d'un certain pliilosopbe anglais, panégyriste du bonnet. « L'on ne peut, dit-il, disconvenir de la justesse des raisons qui doivent porter à changer les chapeaux en bonnets, w Voici les raisons ou philosophe pythagoricien : a Ce sont les prêtres et les despotes, dit M. Pigott, qui ont introduit le triste uniforme des chapeaux, ainsi que la ridicule et servile cérémonie d'un salut qui avilit l'homme, en lui faisant courber, devant son semblable, un front nu et soumis. Remarquez, pour l'air de tête, la différence entre le bonnet et le chapeau. Celui-ci triste, sombre, monotone, est l'emblème du deuil et de la morosité magistrale ; l'autre égayé, dégage la physionomie, la rend plus ouverte, plus assurée, couvre la tête sans la cacher, en rehausse avec grâce la dignité naturelle, et est susceptible de toutes sortes d'embellissement. » Ici le journaliste reprend la parole et analyse. « M. Pigott remarque que l'usage du bonnet est de toute antiquité, et qu'il a été honoré chez toutes les grandes nations, et par les hommes illustres. Les Grecs, les Romains, les Gaulois l'adoptèrent, pour se distinguer des peuples barbares, et en signe de triomphe sur leurs tyrans. Rousseau était le partisan du bonnet, comme le symbole de la liberté; Voltaire n'en était pas moins glorieux, et le portait toujours. M. Pigott présente encore d'autres bonnes raisons en faveur de son bonnet, et il faut avouer qu'il n'y a qu'une très-longue habitude qui puisse nous attacher à la bizarrerie de notre coiffure. » — Un mois après la publication de cet article, le bonnet était en pleine vogue ; mais pourquoi futil rouge? nous l'ignorons.
Continuons l'histoire de la nouvelle armée citoyenne. Après avoir reçu un uniforme, il lui fallait un nom. Les journaux brissotins se chargèrent encore de le lui offiir. Ils relevèrent le mol de smis^ culotte^ terme que les royalistes donnaient, depuis longtemps, par mépris, aux jacobins et à leurs partisans. La presse girondine rappela que les nobles brabançons, à l'époque de leur révolte contre Philippe II, s'étaient honorés du titre de gueux, et elle proposa aux vrais patriotes de suivre cel exemple, en prenant le nom, qui leur rappelait le plus vivement la haine que leur avaient vouée les aristocrates, le nom de sans-culottes. Le nom fut accepté. Les hommes qui portaient une pique et un bonnet rouge devaient bientôt le rendre redoutable.
Pendant (}ue le peuple s'armait ainsi de piques, une nouvelle émeute éclata, dans la soirée 15 février, à l'occasion des sucres, dans le faubourg Saint-Marceau. Le canon d'alarme fut tiré. On battit la générale; la garde nationale arriva avec les magistrats municipaux, et tout rentra dans Tordre. Un grand nombre de députés s'étaient réunis dans la salle des séances, et il est à remarquer que, pour la première fois à l'occasion d'une pareille affaire, l'assemblée législative se déclara en permanence. Elle ne se sépara qu'après avoir entendu le rapport du directoire de Paris, lui annonçant que tout était fini. Ce fait prouve, peut-être, que l'agitation populaire commençait à gagner l'assemblée. Quoi qu'il en soit, le Patriote français ne vit dans cette émeute qu'une manœuvre des aristocrates cherchant un prétexte pour s'opposer à la fabrication des piques. {Patriote du 17 février.)
Cependant on terminait les élecfious municipales. La nouvelle commune était organisée. Les vingt-quatre membres du corps municipal nommés par les sections étaient : MM. Dussaull, Clavière, Chambon, Thomas, Sergent, Boucher, Saint-Sauveur, Bidermann, Palris, Boucher-Réné, Mouchette, Osselin, Leroi, Mollard, Hû, Jurie, Ferai, Lefébure, Guyard, Guinot, Therein, Panis, Debourges, Dreue, Lemétayer. Dans le directoire de Paris, c'étaient les feuillants qui dominaient. Ici, au contraire, c'étaient les jacobins-girondins; la montagne était en minorité. Sergent et Panis sont à peu près les seuls qu'à l'époque où nous sommes on puisse ranger parmi les montagnards.
Nous avons fait connaître précédemment les noms des chefs de la municipalité. Là aussi la majorité appartenait au parti deBrissot. Le maire Pétion, et le procureur de la commune Manuel, doivent être Considérés comme girondins. Danton, premier substitut du procureur de la commune, était seul montagnard. Desmousseaux, second substitut, était du centre.
La presse des divers pailis s'occupa de tous ces personnages, que les élections venaient de mettre en évidence. Les journaux de la cour, les journaux feuillantins , reprochèrent en général aux élus d'être le produit d'une minorité. Le nombre des votants avait été, pour les 21 derniers élus, bien inférieur à celui même des électeurs. Le 11, il fut de 5,787; le 15, de 5,289 ; le 20, de 5,580. La presse n'épargna pas non plus les personnalités. Ces détails sont aujourd'hui dépourvus d'intérêt, toutes les fois qu'ils ne concernent pas des hommes qui ont joué plus tard un rôle. Nous ne nous en occuperons que sous ce dernier rapport.
Le Journal de Paris prit Manuel à partie sur une préface qu'il
00 FÉVRltll 170:^; ASStMiiLKli LÉ4ili>l,AÎlVIÎ.
iivait écrite dans une nouvelle édition des Lettres à Sophie (par Mirabeau). La préface était, sous tous les rapports, digne des lettres elles-mêmes, si ce n'est plus obscène encore. Les Révolutions de Paris^ à cette occasion, traitèrent durement Manuel, plus durement même que le journal feuillantin. « Ministre des mœurs publiques dans une grande ville, lui disaient-elles en terminant, que veux-tu qu'on pense de toi, et du choix que le peuple a fait de ta personne? » (No GXXXVIL)
On voit que les Révolutions ne ménageaient guère les bonnnes de leur parti, lorsqu'ils lui paraissaient mériter le blâme. Ainsi, quelque temps auparavant, voici ce qu'elles disaient de Danton : " M. Danton a pris sa place au conseil général de la commune. Il a prononcé à cette occasion un discours un peu long peut-être; mais on n'est jamais bref quand on parle de soi. M. Danton pouvait peutêtre s'exempter de cette tàclie. Le fait de son installation en disait assez à son avantage, et des phrases telles que la suivante purent paraître superflues, pour ne pas dire déplacées : « La nature m'a donné en partage des formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté. » (n° GXXXIV.)
Nous avons sous les yeux le discours de Danton. L'orateur fut, en effet, d'une emphase sur sa personne qui était fort ridicule, et si long que nous devons nous en tenir à la phrase que l'on vient de lire. Passons à d'autres.
Depuis longtemps la Gazette vniverselle menaçait Carra d'une révélation qui le couvrirait de honte. Elle imprima l'ampliation d'un arrêt du tribunal de Mâcon qui condamnait Carra à deux uns de prison pour vol avec effraction. Celui-ci répondit dans les Annales patriotiques; il avoua qu'il avait passé deux ans en prison, par suite de cet arrêt; mais prétendit qu'il n'était pas coupable et qu'il était d'ailleurs très-jeune alors. — Toute sa justification consiste à alléguer un alibi qui ne fut pas accepté, parce qu'il fallait un coupable au magistrat^ amant de la marchande de modes qui avait été volée.
On ne fit pas grande attention à lalîaire de Carra, parce qu'il n'était pas encore très en évidence; mais il n'en fut pas de même de tout ce qui se disait sur Brissot. Celui-ci était alors au nombre des hommes politiques qui attiraient le plus l'attention publique; il fui aussi un des hommes qui fut le plus en butte à la médisance ou à la calomnie. II s'en explique lui-même ùans ses Mémoires. Les attaques commencèrent h l'époque où il n'éti\it encore que candidat à la législative; elles roulaient prmci[)alemenl sur ce (ju'il avait fait dans les années antéiieures à la révolution. La vie de Ihissot avait été fort agitée. Elle avait été un peu celle d'un uvenlui ier lilléraire. Né
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il Chartres, vemi à l'aris pour apprendre le droit, il se jeta dans la littérature. Il se lia avec presque tous les écrivains fameux ou célèbres de cette époque; il travailla pour Linguet, il connut Marat. Son principal écrit, dans cette période, est une Théorie des lois criminelles, qui le fit remarquer comme un homme de talent. Un Anglais, nommé Swinton, lui proposa de travailler au Courrier de l'Europe, journal alors fort lu ; c'était pendant la guerre d'Amérique. Brissot, qui était dans la misère, accepta ; mais le journal ayant cessé, il se trouva de nouveau dans l'embarras. La pensée lui vint d'aller chercher fortune en Angleterre. Arrivé à Londres, il rencontra Morande. Desforges et Pelleport, qui y vivaient du triste métier de faire ces mauvais livres, ces brochures scandaleuses que la contrebande introduisait en France, qu'on y vendait, sous le manteau, au prix de l'or, et dont le titre porte uniformément ces mots : imprimé a Londres. Leur commerce ne se bornait pas à faire des livres ; il consistait aussi à menacer d'en faire. Ainsi, connaissait-on un personnage qui craignît pour sa réputation ; savait-on quelque histoire scandaleuse, dont le coupable ou la victime devait craindre la révélation : on menaçait d'une brochure, on mettait son silence à prix d'or, et ordinairement on se procurait de bonnes sommes. Brissot affirme [Mémoires] qu'il ne participa jamais à ces infamies; mais on l'en accusa. Il assure qu'il imagina, pour vivre, de fonder un lycée et un journal ; mais il est certain que son projet ne reçut jamais qu'un commencement d'exécution. Brissot revint à Paris, il y fut arrêté et mis à la Bastille.
« Le troisième jour de ma détention, raconte Brissot, je reçus une visite de M. Lenoir. Il me demanda, comme à l'inquisition, le crime dont j'étais coupable... Il m'apprit que j'étais accusé d'avoir composé à Londres des libelles contre la reine. Il me cita une douzaine de ces libelles pour tâcher d'apprendre si j'en connaîtrais au moins les auteurs. C'était la Naissance du dauphin, dans lequel on avait l'infamie, disait-il, d'attribuer la paternité de ce royal enfant à un prince royal qui n'élait pas le roi; les Amours du vizir de Vergennes ; les Petits Soupers de l'hôtel de Bouillon ; les Réflexions sur la Bastille; la Gazette noire; les Rois de France jugés au tribunal de la raison; les Rois de France dégénérés, et enfin les Pa^setemps d'Antoinette, ouvrage dirigé contre la reine, et dont je lui racontai l'histoire telle que je la connaissais et en lui assurant que Pelleport, qui avait voulu le vendre, ne l'avait pas même composé. Quant aux autres libelles, j'en enteiidais le titre pour la premièi'e fois. » {Mémoires, tome II, page ôiC.)
Nous citons ce pas.sage parce qu'il contient une notice bibliogra-
é8 (FÉVRIER 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
phique assez inipoitante. Quelle que fût la croyance que l'intendant de police accorda à ses dénégations, Brissot sortit de la Bastille, non par le fait d'un acte de justice, mais par la protectionde madame de Genlis.
Lorsque Brissot, fondateur du Patriote français et candidat à la députation de Paris, devint un personnage politique, ii eut à subir les calomnies et les médisances auxquelles prêtait sa vie aventureuse. Marat l'accusa d'avoir été à la solde de Lenoir; mais Morande, qui s'était fait aussi journaliste à Paris, le poursuivit particulièrement avec un acharnement remarquable; il mit en doute sa probité; il l'accusa d'avoir détourné à son profit une partie des souscriptions destinées à la fondation de son lycée à Londres. Il produisit en effet contre lui deux lettres de M. d'Aspremont. Dans la première, d'Aspremont réclamait à Brissot i 5,555 livres, au nom de M. Desforges, bailleur de fonds pour le lycée, et le menaçait de le dénoncer comme propagateur de l'infâme libelle k Diable dans un bénitier; la seconde contenait Texécution de cette menace. D'Aspremont faisait usage de lettres, remises par Brissot à Desforges, qui émanaient d'un sieur Vingtain et prouvaient la participation de Brissot au commerce des libelles. Brissot ne parle pas de ces personnages dans ses Mémoires. A cette imputation, on enjoignit d'autres. Les journaux ministériels lui reprochèrent d'avoir soustrait quelques centaines de francs à la caisse d'une section dont il était président. Celte fois, comme les faits étaient dans sa main, Brissot fit taire les menteurs sous la menace de la justice. Mais, il ne put réduire au silence Morande, qui, au temps où nous sommes, reprenait de plus belle ses accusations. Il semblait qu'il tînt à faire plus de scandale à mesure que sa victime devenait plus éminente. Faisait-il, en cela, autre chose que son ancien métier?
Il n'en fut pas de même du nouvel adversaire qui prit en ce moment la plume contre Brissot. Celait Camille Desmoulins, dont les motifs étaient loin cependant d'être complètement désintéressés. Voici en eflet l'origine de la colère de Camille Desmoulins. Il avait défendu, comme avocat, un monsieur et une dame accusés de tenir une maison de jeu. Ceux-ci furent condamnés à la prison, et le jugement fut mis à exécution, quoique l'avocat en eût appelé. Desnioulins, ne sachant comment empêcher une si brusque exécution qui lui paraissait parfaitement injuste, recourut à la voie de l'excessive publicité permise à cette époque. Il fit apposer, sur les murs de Paris, une longue affiche, où il accusait les magistrats d'avoir violé la loi, et où il prenait les juges à partie. Le Patriote français ou plutôt Gircy-Dupré, qui, sous la direction de Brissot,