BRISSOT
rédigeait ce journal, répondit à Desrnoulins, dont il traita fort rudement les scandaletises déclamations. Desmoulins répondit par une brochure, sous un titre très-propre à allécher les curieux et les lecteurs : Jean-Pierre Brissot démasqué par Camille Desmoulins. Jamais cet écrivain n'eût osé attaquer de cette manière, et pour de pareils motifs, l'homme qui était alors le plus influent de la gauche, s'il ne s'était senti appuyé par le parti déjà nombreux des montagnards que la question de la guerre avait tournés contre Brissot. Jamais, non plus, le rédacteiy du Patriote n'eût songé à relever un pareil fait, s'il n'y eût trouvé une excellente occasion pour dépopulariser un adversaire. Ainsi, des deux parts, l'animosité était encore plus une affaire de parti qu'une affaire personnelle.
La brochure de Desmoulins est fort longue. Nous n'en donnerons que les passages les plus significatifs. L'auteur commence par se défendre lui-même ; puis, prenant l'offensive ': « En vous entendant, dit-il à Brissot l'autre jour, à la tribune des jacobins, vous proclamer un Aristide, et vous appliquer le vers d'Horace :
Integer vitœ scelerisque punis,
je me contentai de rire tout bas avec mes voisins de votre patriotisme sans tache et de l'immaculé Brissot. Je dédaignai dé relever le gant que vous jetiez si témérairement au miheu de la société ; car, loin de chercher à calomnier le patriotisme, je suis plutôt las de médire de qui il appartient. Mais puisque, non content de vous préconiser à votre aise et sans contradicteur à la tribune des jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun de nous deux à sa place.
« Honnête Brissot, je ne veux pas me servir contre vous de témoins que vous pourriez récuser comme notés d'aristocratie. Ainsi, je ne produirai, point l'envoyé extraordinaire de Russie, M. le baron de Grimm, dont le témoignage a pourtant quelque gravité, à cause du caractère dont il est revêtu, et qui, dans une lettre qu'il a publiée, s'exprimait ainsi sur votre compte : « Vous me dites que Brissot de Warville est un bon républicain ; oui, mais il fut espion de M. Le Noir, à 150 liv. par mois. Je le défie de le nier, et j'ajoute qu'il fut chassé de la police, parce que Lafayette, qui dès lors commençait à intriguer, l'avait corrompu et pris à son service. »
« Je ne vous citerai point non plus Morande, avec qui votre procès criminel reste toujours pendant et indécis, et qui va disant partout, assez plaisamment, à qui veut l'entendre : « Je conviens que je ne suis pas un honnête homme ; mais ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint, et Ambroise de La-
100 (février 1702) ASSFMBI.ftE I.Ér.fSLATIVE.
mêla, dovoiiu le frère Antoine, niéconiiaîlie son frère irarnies, el ne plus se souvenir de la caverne et de dame Léonarde. » En vérité, Jean-Pierre Brissol, pour voire honneur et pour celui de vos amis, vous devriez bien faire taire votre ancien collaborateur pai' une sentence qui fixât enfin Topinion.
« Je rie produirai pas même ici le témoignage de Duport-Dutertre, que je trouvai l'autre jour furieusement en colère contre vous, dans un moment où ma profession m'appelait chez lui. Il ne vous traitait pas plus respectueusement que ne fait Morande et me disait « que vous et G... étiez deux coquins (c'est le mot dont j'atteste qu'il s'est servi), qui aviez grand tort, pour votre compte, de le rappeler à son troisième delà rue Bailleul; que, s'il n'était pas ministre, il révélerait des choses... » Il n'acheva pas; mais il me laissa entendre que ces choses n'étaient pas d'un saint, ni surtout d'un jacobin.
« Dites que M. Duport est antijacobin, récusez son témoignage, j'y consens. Cependant, Jean-Pierre Brissot, pour prétendre asservir tout le monde à vos opinions; pour décrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme vous faites, vous et votre cabale, depuis six semaines ; pour vous flatter de déraciner, dans l'opinion publique, ses amis, de dépit de n'avoir pu seulement l'y ébranler; pour vous ériger en dominateur des jacobins et de leurs comités; vous m'avouerez que ce n'est pas un titre suffisant que l'honneur d'être traité d'espion^ de fripon et de coquin, par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et qu'il n'y a pas de quoi être si fier de voir votre nom devenu proverbe.
« Je laisse de côté ces différents certificats; je ne produirai d'autre témoin contre vous, que vous-même. Je ne remonterai pas non plus au delà de l'ère de notre liberté; j'accorde volonliers aux autres une amnistie (dont je n'ai pas besoin) pour les temps antérieurs, oii c'était une nécessité pour tout Français de vivre enclume ou marteau. L'insurrection des enclumes, le 14 juillet, a fait refondre ensemble toute la masse de la nation ; et je ne distingue plus l'ancienne forme du métal ; je ne connais que celle qu'il a prise dans la refonte. C'est donc sur votre conduite dans ces derniers temps, Jean-Pierre Brissot, que je vais jeter rapidement un coup d'œil : on verra que, parmi les écrivains révolutionnaires , vous avez été de la plus mauvaise foi, un vrai tartuffe de patriotisme et un traître h la patrie, selon la définition qu'en donne Démosthène, comme nous le rapportait Pierre Manuel : Un traître est celui qui ne pense pas comme il parle. »
Camille Desmoulins demande alors romiite à Brissot de son lios-
ARTICLE n' ANDRÉ CHÉNIKR. 101
lilité contre Barnave lorsque tout \o inonde consid«^rait celiii-c »?oïnme la colonne des jacobins; il lui demande compte de son amitié et de ses relations avec Lafayette, lorsque tout le monde attaquait ce général. Il parcourt la suite des accusations que les jacobins avaient lancées contre le chef de la garde nationale, et trouvant que Brissot Favait toujours défendu, il le somme de dire enfin pourquoi il Tavait défendu. « J'ai cru, disait-il en terminant, devoir à mes concitoyens de leur présenter le tableau de vos opinions et leurs résultats. J'ai dit les faits. En vous écrivant, le mépris a pris insensiblement la place de l'indignation. J'ai ri, me voilà désarmé; et je doute si je dois conclure de tout ceci pour la perfidie ou Timpéritie de votre part. Je ne conclus point; mais je vous défie de nier vous-même que, dans les deux cas et à coup sûr, vous n'ayez été le plus grand tueur de tous nos médecins politiques. »
Pendant que les hommes de la gauche se disputaient ainsi, les journaux royalistes et ceux du centre ou plutôt ceux du ministère ne manquaient pas non plus de les attaquer. L'article critique qui fit le plus de bruit était un écrit signé André Chénier. Celui-ci ne contenait point de personnalités; mais il était dirigé contre les jacobins en masse. En voici les passages les plus remarquables.
« Il existe à Paris une association nombreuse qui s'assemble fréquemment, ouverte à tous ceux qui sont ou passent pour être patriotes, toujours gouvernée par des chefs visibles ou invisibles qui changent souvent et se détruisent mutuellement, mais qui ont tous le même but, de régner, et le même esprit, de régner par tous les moyens... Cette société en a produit une infinité d'autres : villes, bourgs, villages, en sont pleins.
« Ces sociétés délibèrent devant un auditoire qui fait leur force : et si l'on considère que les hommes occupés ne négligent point leurs affaires pour être témoins des débats d'un club, on jugera facilement quels doivent être les habitués, qui composent cet auditoire. On jugera de même quel langage doit être propre à s'assurer leur bienveillance.
« Une simple équivoque a suffi à tout. La constitution étant fon- <lée sur cette éternelle vérité, la souvrrainoté du peuple, il n'a fallu que persuader aux tribunes du club qu'elles sont \e peuple.
« Cette définition est presque généralement adoptée par les publiristes, faiseurs de journaux. Et quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle, ou quelques troupes de bandits qui pillent des boutiques, sont effrontément appelés le peuple.
« Comme Tapparence du patriotisme est la seule verlu qui leur
102 (février 1792) assemblée législative.
soif, utile, quelques hommes, qu'une vie honteuse a flétris, courent y faire foi de patriotisme par l'emportement de leurs discours, fondant Poubli du passé et l'espérance de l'avenir sur des déclamations turbulentes et sur les passions de la multitude, et se rachetant de l'opprobre par l'impudence.
« Là se manifestent journellement des sentiments et même des principes qui menacent toutes les fortunes et toutes les propriétés. Sous le nom d'accaparements, de monopoles, l'industrie et le commerce sont représentes comme des délits. Tout homme riche y passe pour un ennemi public. L'ambition et l'avarice n'épargnent ni honneur, ni réputation ; les soupçons les plus odieux, la diffamation effrénée s'appellent liberté d'opinions. Qui demande des preuves d'une accusation est un homme suspect, un ennemi du peuple.
« Là, toute absurdité est admirée, pourvu qu'elle soit homicide ; tout mensonge est accueilli, pourvu qu'il soit atroce. Des femmes y vont faire applaudir les convulsions d'une démence sanguinaire. c( La doctrine que toute délation, vraie ou fausse, est toujours une chose louable et utile, y est non-seulement pratiquée, mais enseignée au moins comme ce que les jésuites appelaient une opinion probable. Un homme fait un discours rempli d'invectives et d'imputations diffamantes ; dans l'allégresse générale, on en décide l'impression ; puis, interrogé pourquoi il ne l'a pas publié tel qu'il l'avait prononcé, et pourquoi il a supprimé quelques-unes de ces brillantes délations qui en avaient fait le succès, il répond, avec une franchise qui ne l'honore pas moins que ceux dont il était alors le président, qu'au fond, il n'était pas sûr que tout ce qu'il avait dit fût bien vrai, et qu'il a mieux ainié ne pas s'exposer à un procès criminel.
« On y attaque aussi quelquefois des coupables, et on les y attaque avec une férocité, un acharnement, une mauvaise foi, qui les font paraître innocents.
« Là se distribuent les brevets du patriotisme. Tous les membres, tous les amis de ces congrégations sont de bons citoyens ; tous les autres sont des perfides. La seule admission dans ce corps, comme le baptême de Constantin, lave tous les crimes, eflïice le sang et les meurtres. Les monsires d'Avignon ont trouvé là des amis, des défenseurs, des jaloux.
« Ces sociétés, se tenant toutes par la main, forment une espèce de chaîne électrique autour de la France. Au même instant, dans tous les recollas de l'empire, elles s'agitent ensemble, poussent les