ARTICLE D* ANDRÉ CHÉNIER
mêmes cris, impriment les mêmes mouvements, qu'elles n'avaient certes pas grand'peine à prévoir d'avauce.
« Partout les juges, les administrateurs, tous les officiers publics qui ne sont pas leurs agents et leurs créatures, sont leurs ennemis, et ^n butte à leurs persécutions. Usurpateurs même des formes de la puissance publique, ici, ils se transportent à un tribunal et en suspendent l'action; là, ils forcent des municipalités à venir chez eux recevoir leurs ordres; dans plus d'un lieu, ils ont osé entrer de force chez les citoyens, les fouiller, les juger, les condamner, les absoudre. La rébellion aux autorités légitimes trouve chez eux protection et appui. Tout homme se disant patriote, et qui a outragé les lois et leurs organes, vient s'en vanter parmi eux. On en a vu se faire gloire, non-seulement de leurs délits, mais des actes judiciaires qui les avaient justement flétris. Tout subalterne renvoyé et calomniateur est une victime de son patriotisme ; tout soldat séditieux et révolté peut leur demander la couronne civique; tout chef insulté et assassiné a eu tort. Au moment où une horde de rebelles fugitifs, secondés de la malveillance des étrangers, semble nous annoncer la guerre, ils désignent les généraux à l'armée comme des traîtres dont elle doit se défier. Quiconque veut exécuter les lois est dénoncé chez eux, et par eux dans les places publiques, et par eux à la barre nlême de l'assemblée nationale, comme un mauvais citoyen et contre révolutionnaire...
« Ils ne laissent pas de se plaindre aussi eux-mêmes de l'inexécution des lois ; ce gouvernement, dont chaque jour ils embarrassent la marche, ils Taccusent chaque jour de ne point marcher. Chaque jour ils invoquent la constitution ; chaque jour leurs discours et leur conduite l'outragent; et chaque jour s'élancent du milieu d'eux des essaims de pétitionnaires qui vont faire retentir de violentes inepties contre la constitution les voûtes mêmes sous lesquelles la constitution a été faite.
« Ils reçoivent, à la face de la France entière, des députations qui, comme s'il n'existait ni assemblée législative, ni tribunaux, ni pouvoir exécutif, s'adressent à eux pour obtenir ou une loi, ou la réparation de quelque tort, ou un changement d'officiers publics.
« Et quand l'indignation et la douleur soulèvent tous les esprits, ils crient eux-mêmes plus que personne contre les désordres qu'ils ont faits et qu'ils entretiennent; ils accusent de leur ouvrage tous ceux qu'ils oppriment; et, levant tout à fait le masque, ils arment au milieu de Paris, sans dissimuler leurs préparatifs de guerre. . {( Les procès-verbaux de toutes les administrations, ceux de l'asoemblée nationale, tous les journaux, et ceux principalenient qui
lO-i {février 179i2) assemblée législative.
sortenl. du soin mémo, i\o toutes ces soriétés, la notoriété publique, les yeux et la conscience de la Fiance entière, attesteront que ce tableau hideux n'est que fidèle. Voilîi dans quel chaos ils ont jeté cet empire qui a une constitution ; voilà comment, soit par la terreur, soit par le découragement, ils ont réduit les talents et la probité au silence ; et Tbomme dont le cœur est juste et droit (car celui-là seul est libre), étonné entre ce qu'on lui annonçait et ce qu'il voit, entre la constitution et ceux qui se nomment ses amis, entre la loi qui lui promet protection et des hommes qui parlent plus haut que la loi, rentre en gémissant dans sa retraite, et s'efforce d'espérer encore que le règne des lois et de la raison viendra enfin réjouir une terre où l'on opprime au nom de l'égalité, et où l'efflgie de la liberté n'est qu'une empreinte employée à sceller la liberté de quelques tyrans, etc.. »
Cet article, inséré dans un supplément du Journal de Paris, était fait pour produire le scandale qu'il excita. Beaucoup de gens, confondant les deux Ghénier, crurent qu'il était de Marie-Joseph, l'auteur de Charles IX, de Gracchus, etc. De là, une lettre où celui-ci se sépara de son frère ; de là une polémique où les deux frères, tout en se ménageant, constatèrent leur opposition aux yeux du public.
L'animosité qui régnait dans la presse agitait aussi les réunions consacrées aux tranquilles plaisirs de l'esprit. Les représentations théâtrales étaient fréquemment troublées par la brusque explosion des passions politiques. Rien ne prouve mieux, selon nous, à quel point et dans quel sens étaient les préoccupations de la population.
Paris, 21 février. — « Hier la reine était aux Italiens; on donnait Renaud d'Est, précédé des Événements imprévus. Ce n'était pas un événement imprévu pour les laquais, valets, pages, satellites de la cour, et pour les prostituées de tout rang et de tout prix ; car les loges et galeries étaient chargées de tonte la canaille qui remplit ordinairement les antichambres de la cour et de Paris. On avait même posté dans le parterre quelques hommes à grosses voix, à fortes poitrines et à larges mains. A peine virent-ils paraître la reine, que des cris de : Vive la reine! partirent de tous les côtés, et furent répétés avec fureur ; à un signal, un homme à grosse voix cria : A bas les jacobins! qu'il n'y ait ici que d'honnêtes gens! Et tous les honnêtes gens d'applaudir et de faire chorus. Les Événements imprévus leur fournirent les allusions les plus abjectes, et toutes furent relevées avec une lâche affectation. Dans un duo entre un valet et une suivante, l'un chanlait J'aime mon maître; l'autre : J'aime ma maîtresse. Leur maitresse savouiait à longs traits ces hommages grossiers ; mais le triomphe ne fui pas long : rafferla-