MORT DE LÉOPOLD
prête-nom d'une autre puissance; et cette puissance quelle estelle? le roi? non; les ministres? non; les aristocrates de Coblentz? non : — tout ce qui existe en France d'ennemis de l'égalité, d'ennemis de la révolution, d'ennemis du peuple, voilà ceux qui déclarent la guerre aux jacobins. — Gardez-vous bien, dans ce moment où l'on cherche à ranimer contre vous tous les ennemis de l'égalité, gardez-vous bien de donner prise par quelque imprudence ! écartez ce qui pourrait blesser d'honnêtes gens, mais peu éclairés ; écartons ce mot de républicains (bravos). Le mot républicain n'est rien, ne nous donne rien des avantages que présente la chose, que nous assure notre constitution; je crois qu'il nous convient, dans les circonstances actuelles, de déclarer tout haut que nous sommes les amis décidés de la constitution, jusqu'à ce que la volonté générale, éclairée par une plus mûre expérience, se prononce pour un bonheur plus grand. Je déclare, moi, et je le fais au nom de la so- . ciété, qui ne me démentira pas, que je préfère l'individu que le hasard, la naissance, les circonstances nous ont donné pour roi, à tous les rois que l'on voudrait nous donner. » (Applaudissements universels.) [Journal du Club du 4 mars.)
Mais, dans ce moment même, Léopold cessait de vivre. Reprenons la narration des Mémoires d'un homme d'État.
« Résolus enfin d'agir militairement contre la France, Léopold et Frédéric-Guillaume s'étaient décidés à concourir à un nouveau plan de concert, par l'emploi d'une armée de cinquante mille hommes chacun, au delà des forces qui se trouvaient déjà réunies en Westphalie et dans les Pays-Bas. Il s'agissait de répartir cent quatre-vingt mille combattants sur l'immense ligne qui s'étend depuis Bâle jusqu'à l'embouchure de l'Escaut. A la mi-février, ce plan n'était encore qu'ébauché entre les deux souverains ; mais, d'accord sur les bases, Léopold avait ordonné au conseil aulique de guerre de hâter les préparatifs ; de son côté, Frédéric-Guillaume venait d'appeler à Berlin le duc de Brunswick, à l'effet de conférer avec ce prince, auquel il destinait le commandement général de ses troupes. Le 16 février, le roi eut avec le duc, à Potzdam, une longue conférence, à l'issue de laquelle fut tenu un conseil secret, en présence même du roi. Le duc de Brunswick, le ministre d'État Schulenburg et le baron de Bischoffswerder furent les seuls qui y assistèrent. On y aL'ita les points suivants : mettre les troupes sur le pied de guerre, négocier avec la Saxe pour l'entraîner dans la coalition, et arrêter avec la cour de Vienne un plan de campagne approprié aux circonstances politiques. Le même jour, un courrier extraordinaire fut expédié pour cette capitale, et des circulaires furent adressées
16G (1er MARS 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
à tous les régiments. Des dispositions relatives aux approvisionnements et à l'artillerie ayant été immédiatement ordonnées, il fallut toucher au trésor.
« Le surlendemain, le général-major Bischoffswerder partit pour Dresde, porteur des ouvertures du roi destinées à la cour électorale ; de là il devait se rendre à Vienne. Il trouva l'électeur de Saxe peu disposé à faire cause commune autrement qu'en sa qualité de prince d'empire. Poursuivant sa route, l'envoyé extraordinaire de Prusse arriva, dans la nuit du 27 au 28 février, à Vienne, espérant obtenir dès le lendemain une audience de l'empereur. S'étant présenté à l'hôtel du chancelier de cour et d'État, de bonne heure, le prince de Kaunitz vint à sa rencontre, l'accueillit par des embrassements ; mais, avec l'accent que donnent l'inquiétude et le trouble, il lui apprit que l'empereur, tombé malade inopinément, était hors d'état de le recevoir en audience. Le prince de GoUoredo lui fit la même réception, et lui parla avec anxiété de l'indisposition subite de l'empereur. Mais on était loin de soupçonner Léopold en danger; et, hors de l'enceinte de la cour, son état de maladie était à peine connu. On l'avait vu, deux jours auparavant, donner audience à l'envoyé turc, et jouir en apparence d'une santé parfaite. C'était le 27 seulement que le mal s'était déclaré; mais en proie, dès le 28, le jour même de l'arrivée de l'envoyé extraordinaire de Prusse, à de vives douleurs d'entrailles, ses médecins, croyant avoir à combattre une pleurésie, eurent recours aux saignées pour éteindre l'inflammation. Pendant la nuit, ses entrailles se gonflent, il ne peut jouir d'aucun repos, les forces l'abandonnent, les vomissements convulsifs se déclarent. Réunis en consultation, les médecins, baron de Stœrck, Lagusius et Schreibers, changeant d'opinion sur la nature du mal et se disposant à essayer d'autres remèdes, s'abusent sur le danger ; ils quittent l'empereur à deux heures après midi. A trois heures, des symptômes plus alarmants surviennent, et ce malheureux prince, dans une crise de vomissements convulsifs et inutiles, n'ayant autour de lui que deux valets de chambre, expire, le 1^' mars, pour ainsi dire dans les bras de l'impératrice, accourue éplorée et toute tremblante.
« A l'instant môme, les cris : L'empereur est mort ! l'empereur est mort! retentissent dans les appartements du palais, et y jettent I« désordre et le désespoir. Quel spectacle que celui de toute cette famille impériale, éperdue, plongée dans la désolation ! Tout le reste du jour, à peine distingue-t-on les augustes maîtres de leurs serviteurs, également au désespoir, tant les sentiments de surprise et de douleur se confondent ! Le bruit de la mort de l'empereur ne