MINISTÈRE GIRONDIN
Ver, et on lui a fait entendre que si la cour allait composer un mi- '"nistère bizarre, et qui ne fût pas tout à fait celui qu'on désire, ce serait encore une dynastie ministérielle qu'on aurait bientôt abattue.
« L'on a parlé du cas oij le roi différerait trop la nouvelle nomination, et Ton est convenu qu'alors on le ferait presser par une pétition relative à l'urgence des affaires politiques; d'où l'on tirerait l'induction que la cour et ses conseillers ont le projet, par cette inertie, de laisser le champ libre à la cour de Vienne pour les négociations dont elle doit être occupée en ce moment. On préfère Lacoste à Kersaiiit pour la marine. Quant à nous, nous pensons que le dernipr vaut mieux pour les circonstances, ce qui n'est pas difficile à comprendre, puisque ceci est une espèce d'entreprise qu'on propose au roi, et dont le succès ou le blâme doivent nécessairement retomber sur les entrepreneurs. Le ministère anglais ne se compose jamais d'une autre manière.
« Au surplus, pour l'hommage que la vérité mérite, on ne peut s'empêcher de dire que ces messieurs sont tout différents en chambre de ce qu'ils sont à la tribune. Nous les avons trouvés accessibles à de bons raisonnements, ils veulent un gouvernement qui marche ; ils disent que, si le but de leurs vœux est obtenu dans ce momentci, l'assemblée presque entière, la majorité des jacobins même, deviendront ministériels; qu'ainsi tous les ressorts de l'administration recevront un mouvement salutaire, et qu'enfin, le roi connaîtra qu'ils sont bien éloignés des idées républicaines qu'on leur prête. Ils ajoutent que les mauvaises têtes, en petit nombre, seront appréciées et reléguées dans une minorité muette, d'où ils n'oseront pas se montrer. — Signé^ Saixte-Foy. »
D'après ces rapports il ne peut rester de doutes sur la fraction de l'assemblée avec laquelle s'entendaient les agents de la cour ; non-seulement parce que tous les noms cités, sauf un seul, sont ceux d'hommes connus pour appartenir au parti de la gironde ; mais encore parce qu'il fut de notoriété publique, parmi les contemporains, que Brissot et ses amis avaient été les promoteurs du ministère que nous allons voir paraître. Il est probable que nous posséderions . beaucoup plus de preuves sur les relations des girondins avec k cour, si, lors de la découverte de l'armoire de fer, après le 10 août, les papiers qui y étaient enfermés n'étaient pas restés quelque temps entre les mains de Roland, alors ministre. Tous les contemporains, et entre autres M. Lafayette dans ses mémoires, l'ont accusé d'en avoir soustrait ce qui aurait pu compromettre ses amis ^ Quant à Dumouriez, dont il est parlé dans la première des pièces
1^1 TOMR YII. 19
218 (mars 1792) assemblée législative.
que nous venons de citer, il était lié depuis longtemps avec Sainte- Foy, ainsi qu'avec Talon et Dufresne Suint-Léon. Une lettre du 14 juin 1792, de Sainte-Foy au roi, commence ainsi : « Lorsque j'ai pris la liberté d'exprimer auprès de Votre Majesté mon opinion sur M. Dumouriez, je le connaissais assez pour être sûr de ce qu'il deviendrait, et j'avais par devers moi des preuves personnelles qu'il devait être un vrai serviteur de Votre Majesté. — J'ai la douleur aujourd'hui de voir qu'il n'a suivi, dans le détail^ aucun de mes conseils. » Les rapports d'affaires et de plaisirs entre Dumouriez et ces personnages subsistèrent même après le 10 août. (Armoire de fer^ n°« 90-94.) Dans une lettre sans date (n" 83), mais adressée à Dumouriez, général des armées françaises, Talon recompiande à celui-ci M. Park, pour une fourniture de draps, bonnets, bas et couvertures. Il ajoute : « L'ami que je te recommande est un bon jacobin; il envoie à mon oncle des échantillons que l'on te mettra sous les yeux. Adieu, mon ami, tu m'obligeras et toi aussi. Ton ami. Signé, Talon. » Dumouriez était également lié intimement avec Laporte, administrateur de la liste civile, auquel il envoya, sans doute vers le commencement de 1792, un mémoire au roi. Dans ce mémoire il conseillait d'ailleurs à Louis XVI d'entrer franchement dans la voie constitutionnelle et révolutionnaire. Il demandait en même temps à être employé. (Armoire de fer, n°^ 31, 32 et 84.)
Dans les pièces précédentes, il n'est point question de Roland, que nous verrons cependant figurer dans le nouveau cabinet. La proposition de ce personnage pour le ministère eut-elle lieu par une voie pareille à celle que nous venons de découvrir, ou fut-elle faite par ses collègues? Pendant que Roland avait en ses mains les papiers de l'armoire de fer, fit-il disparaître particulièrement les pièces qui le concernaient? Nous l'ignorons. Voici ce que l'on trouve dans les mémoires de madame Roland (1).
« L'un de nos amis nous apprit, vers la mi-mars, que la cour, intimidée, cherchait, dans son embarras, à faire quelque chose qui lui rendit la popularité, qu'elle ne s'éloignerait pas de prendre des
(1) Les mémoires de madame Roland n'ont point été rédigés par cette dame, ' mais par un de ses amis, qui se sertit des notes et des lettres qu'elle avait laissées. C'est de M. Xav. Audouin, gendre de Pache, que nous tenons ce fait; il nous a cité le nom du rédacteur, qui était un employé du ministère de la guerre, mais nous l'avons oublié. Ces mémoires cependant , quoiqu'ils renferment des phrases qu'une femme n'aurait jamais écrites, contiennent des renseignements qui ont tout le caractère d'authenticité désirable et qu'il n'est pas permis de négliger.
MINISTÈRE eiRONDIN. 119
ministres jacobins... Il ajouta que quelques personnes avaient songé Roland... Le 21 du même mois, Brissot vint me trouver un soir, le répéta les mêmes choses d'une manière plus positive, me demandant si Roland consentirait à se charger de ce fardeau... La réponse (affirmative) de Roland fut rendue à Brissot le lendemain... « La première fois que Roland parut à la cour, la simplicité de B|on costume, son chapeau rond, et les rubans qui nouaient ses sou- ^liers, firent Tétonnement et le scandale de tous les valets, de ces êtres qui, n'ayant l'existence que par l'étiquette, croyaient le salut de l'empire attaché à sa conservation. Le maître des cérémonies rapprocha de Dumouriez d'un air inquiet, le sourcil froncé, la voix lasse et contrainte, montrant Roland du coin de l'œil : « Ah ! monieur, point de boucles à ses souliers ! — Eh ! monsieur, tout est srdu ! » répliqua Dumouriez avec un sang-froid à faire éclater de re. »
Maintenant écoutons Dumouriez racontant lui-même comment il mtra au ministère. Nos lecteurs jugeront eux-mêmes de Texactiiude ou plutôt des inexactitudes de son récit.
« Gensonné prônait à tout ce parti (Brissot, Condorcet et la gironde) le général Dumouriez, depuis son retour de la Vendée, et voulait le voir ou général d'armée ou ministre (1). Delessart eut l'air de lui demander des conseils ; mais il était livré aux Lameth, Duport, Beaumetz, et plusieurs autres des anciens législateurs qui ne semblaient se tenir à Paris que pour tourner en ridicule la nouvelle assemblée. Ils étaient les chefs du club des feuillants, qui, dans l'assemblée, était le parti de l'opposition, hors de l'assemblée, le parti du roi contre les jacobins. Dumouriez, à cette occasion, et dès l'année précédente, avait souvent dit à son ami Laporte : Si j'étais roi^ je me ferais jacobin pour déjouer tous les partis. »
Dumouriez raconte ensuite la chute et l'arrestation de Delessart. Le lendemain, 9 ou 10 mars, continue-t-il, à minuit, le ministre de la guerre (Degrave) arrive chez lui, et lui dit que le roi l'a choisi pour ministre des affaires étrangères, mais à condition qu'il n'acceptera que par intérim, parce que Delessart, devant incessamment avoir des juges et n'étant pas criminel, reviendra bientôt d'Orléans et reprendra ses fonctions. Il répond qu'il ne veut du ministère ni par intérim ni sans intérim. Degrave insiste, et Dumouriez persiste dans son refus. Louis XVI, depuis la révolution, s'était fait l'habitude de charger l'ancien du conseil de lui proposer les remplace-
(1) Dumouriez commandait en Vendée dans le temps oîi Gensonné y remplissait la fonction de commissaire civil.
2â0 (19 MARS 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
rncnts. Degrave, ministre depuis dix jours, était l'ancien du conseil. Il était lié avec Pétion et le parti de la gironde, et Gensonné avait invité le comité diplomatique à diriger son choix. Les anciennes liaisons de Dumouriez avec le comte de Broglie, le mémoire diplomatique qu'il avait lu aux Jacobins et dont on fit alors une seconde édition, sa conduite prudente en Vendée, engageaient ia pluralité des membres de rassemblée à désirer qu'on lui donnât cette place. Degrave en avait parlé au roi , le roi à Laporle, qui lui avait conseillé de le nommer.
« Le jour suivant. Cahier de Gerville, ministre de l'intérieur, vient chez Dumouriez l'engager à prendre la place... Il le prie de l'excuser auprès de Sa Majesté; il ne prendra jamais ce ministère par intérim... Cahier de Gerville retourne chez le roi, et revient lui donner l'ordre d'accepter la place sans intérim. Il le fit par pure obéissance... 11 entra au ministère le 13 mars au matin, et fut présenté au roi; il assista au conseil le soir. Ce conseil n'était composé que de trois ministres : Degrave, Cahier de Gerville et Dumouriez. » [Mémoires de Dumouriez, tome II, p. 156.)
Les journaux girondins, et particulièrement le Patriote français, applaudirent à la nomination de Dumouriez, et révélèrent, en les appuyant vivement, les autres candidatures. Ils nous apprennent, en même temps, qu'on faisait courir le bruit de l'abdication du roi. « Les ennemis du bien public ont fait courir le bruit aujourd'hui que le roi avait abdiqué, et que la reine allait être dénoncée. — On ne veut que diviser et troubler; la ruse est trop grossière. » [Patriote français du 16.)
. Dumouriez, possédant le portefeuille, ne manqua pas d'agir selon le précepte qu'il avait proclamé : Il faut se faire jacobin pour dominer les partis. Il se rendit au club des Amis de la constitution.
Séance des jacobins du 19 ma.rs. — « En l'absence de M. Mailhe, M. Doppet, secrétaire, occupe le fauteuil. Après la lecture du procès-verbal de la dernière séance, un citoyen, dont la mise annonce la plus grande pauvreté, vient remettre au bureau un portefeuille qu'il vient de trouver à la porte, et que l'on reconnaît, par la carte qu'il contient, appartenir à un membre de la société. Après plusieurs motions, toutes tendantes à témoigner à ce citoyen l'approbation que la société donne à sa conduite, on se fixe h celle de M. Santerre : une contribution volontaire dont le produit sera employé à lui procurer sur-le-champ de meilleurs vêtements.
ft M. Real fait lecture de l'extrait de la correspondance. Pendant cette lecture, quelques applaudissements, étouffés aussitôt,
DLMOURIEZ AUX JACOBINS. 221
ont fait remarquer M. Duraouriez, ministre des affaires étrangères, ntrant dans la salle; il a été s'inscrire pour prendre la parole après Real.
a II monte à la tribune, et se conforme à Tusage adopté depuis quelques jours par les orateurs de la société : il se coiffe du bonnet rouge. Cette action excite les plus vifs applaudissements de toutes les parties de la salle.
f M. Dumouriez. « Frères et amis, tous les moments de ma vie
vont être consacrés à remplir la volonté de la nation et le choix du
roi constitutionnel. Je porterai dans les négociations toutes les forces
*un peuple libre, et ces négociations produiront sous peu une paix
olide ou une guerre décisive (applaudi) ; et, dans ce dernier cas, je
riserai ma plume politique, et je prendrai mon rang dans l'armée
our venir triompher ou mourir libre avec mes frères. J'ai un fort
grand fardeau et très-difficile à soutenir. Mes frères, j'ai besoin de
conseils : vous me les ferez passer par vos journaux. Je vous prie
e me dire la vérité, les vérités les plus dures; mais repoussez
a calomnie et ne rebutez pas un zélé citoyen que vous avez tou-
ours connu tel. » (Applaudissements universels.)
M. le président. « Des nuages obscurcissaient notre horizon politique; mais la liberté a porté ses rayons lumineux jusque dans les antres oij Tintrigue tramait ses manœuvres funestes. En vous voyant
la tète du département qui traite de nos relations avec les autres euples, la nation française se flatte d'avance que les temps où on voulut l'humilier sont passés. Homme libre, ministre nommé dans lin instant où il s'agit de montrer à l'univers trompé la sublimité de notre constitution, le peuple français compte sur un frère aussi plein de talents et de civisme que vous l'êtes, pour faire reconnaître la souveraineté du peuple. La société se félicite de vous voir dans son sein, et se fera toujours gloire de vous compter parmi ses membres. »
« L'impression du discours du ministre et de la réponse du président est demandée avec énergie. M. Legendre demande à parler contre l'impression. Il a peine à obtenir la parole, et lorsque, pour raison de s'opposer à cette mesure, il objecte la dépense qu'elle ocpasionnerait, des cris horribles (partant toujours du côté de lu
rte) l'empêchent de motiver cette opinion, et il descend de la .tribune.
M. Collot'd'Herbois. « J'avais demandé la parole pour une réîlexion bien simple. J'applaudis de tout mon cœur aux sentiments 1^ énoncés pur le minirslre et à la réponse de M. le président; mais je
dis à M. le président qu'il n'y avait pas de réponse à faire. Ou le ministre est monté à la tribune comme membre de la société, ou il y est monté comme un individu étranger. Si c'est comme membre, car je crois que le ministre s'honorera toujours d'être membre de cette société, il n'y avait rien à lui répondre. Certes, la chose publique serait dans une situation bien alarmante, s'il fallait répondre à tous ceux qui parlent à cette tribune avec quelque patriotisme. — Si c'est à un ministre que l'on a répondu, un ministre ne doit pas venir ici pour s'entendre dire qu'on se fera gloire de le compter au nombre de la société. Dans tout ce qu'a fait le ministre, ou plutôt dans ce qu'a dit M. Dumouriez, il a agi comme tout membre de la société doit agir, il s'est mis au niveau de vos opinions. Il n'y avait qu'une réponse à faire, et lui-même devait se la faire : « J'agirai a comme j'ai parlé. » Pour moi, je l'espère. »
t( M. Dumouriez lève la main.
M, Robespierre, n. S'il n'avait été question que de la première demande à laquelle a donné lieu le discours de M. Dumouriez et la réponse de M. le président, je n'aurais point élevé la voix. Maintenant ce sont les principes de la société qui se trouvent en cause. 3e ne suis point de ceux qui croient qu'il est absolument impossible qu'un ministre soit patriote, et même j'accepte avec plaisir les présages heureux que nous offre M. Dumouriez. Quand il aura rempli ces présages, quand il aura dissipé les ennemis armés contre nous par ses prédécesseurs, et les conjurés qui dirigent notre gouvernement, malgré l'expulsion de quelques ministres, alors, seulement alors, je serai disposé à lui décerner tous les éloges dont il sera digne; alors néanmoins je ne penserai point qu'un bon citoyen de cette société ne soit pas son égal, et que tout membre qui montera à cette tribune pour s'élever contre l'impression du discours d'un ministre, quel qu'il soif, puisse être réduit à la quitter par des cris et des clameurs confuses. C'est par amour pour la liberté, c'est par respect pour les droits du peuple, qui seul est grand, qui seul est respectable à mes yeux, et devant lequel s'évanouissent les hochets des puissances ministérielles, que je rappelle la société à ses principes. C'est pour la société, c'est pour le ministre même, que je demande que l'on n'annonce pas à son arrivée la décadence de l'esprit public. Que des ministres viennent ici pour unir leurs efforts à ceux de tous les bons citoyens qui composent cette société, qu'ils viennent demander des conseils, qu'ils en reçoivent et qu'ils les pratiquent, qu'ils méritent l'amour de la nation ; c'est à ces conditions seulement que leur présence peut être utile dans cette société, et s'il faut des conseils aux ministres, je promets pour ma part de