LK BONNET ROL'GK
l'opinion. Les ennemis de la liberté n'osent pas en prendre un dif-
Éférent; n'y aurait-il pas dès lors une souveraine imprudence à donner l'exemple d'un signe nouveau? Bientôt vous verriez des bonnets verts, des bonnets blancs; que ces bonnets de couleurs diverses se rencontrent, alors une guerre ridicule et sanglante s'engage ; Tordre public est troublé, la paix intérieure est altérée, et peut-être la liberté compromise.
« J'abandonne ces idées à votre méditation, et avec d'autant plus de conliance, que, si elles ne vous paraissent pas fondées, mes intentions vous paraîtront toujours pures et fraternelles. »
I Signé, Pétion.
Après la lecture de cette lettre, Robespierre monta à la tribune. M. Robespierre. « Je respecte, comme le maire de Paris, tout ce qui est l'image de la liberté; mais nous avons un signe qui nous rappelle sans cesse le serment de vivre libres ou de mourir, et ce signe, le voilà ! (Il montre sa cocarde.) En déposant le bonnet rouge,
»les citoyens qui l'avaient pris par un patriotisme louable ne perdront rien. Les amis de la liberté continueront à se reconnaître sans peine au même langage, au signe de la raison et de la vertu, tandis que tous les autres emblèmes peuvent être adoptés par les aristocrates et les traîtres.
a II faut, dit-on, employer de nouveaux moyens pour ranimer le
I peuple. Non, car il a conservé le sentiment le plus profond de la patrie. C'est lui qui attend constamment le jour du bonheur commun, retardé par les perfides intrigues de ceux qui ont voulu le mettre dans les fers. Le peuple n'a pas besoin d'être excité, il faut seulement qu'il soit bien défendu. C'est le dégrader, que de croire qu'il est sensible à des marques extérieures. Elles ne pourraient que le détourner de l'attention qu'il donne aux principes de liberté H et aux actes des mandataires auxquels il a confié sa destinée. B ^^ J6 vous rappelle, au nom de la France, à fétendard qui seul en impose à ses ennemis, le seul qui puisse rallier à vous tous ceux que l'intrigue a trompés. Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier votre dignité, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livrés à un esprit de faction. Vous devez donc vous décider Ià ne conserver que la cocarde et le drapeau sous les auspices desquels est née la constitution. — J'appuie les propositions de M. Pétion, et je demande que la société ordonne l'impression et l'envoi de sa lettre à toutes les sociétés afliliées, comme exprimant nos vrais principes. »
— « La société adopte cette proposition, en y ajoutant que M. Tallien sera invité à en faire le sujet d'une de ses affiches. »
226 (19 MARS 1792) assemblée législative.
Tous les journaux parlèrent de cette séance. On lit dans le Jl/oniteur du 23 :
(( Dans les premiers jours de la semaine dernière, l'usage du bonnet rouge s'était introduit parmi les membres delà société des Amis de la constitution. Le président, les secrétaires, les orateurs à la tribune, en étaient coiffés. Ce signe éclatant de Tégalité se répandait déjà dans les promenades et aux spectacles. Mardi 20, au Théâtre-Français ou de la Nation, après la représentation de la Mort de César ^ on apporta sur la scène le buste de Voltaire, on lui mit sur la tête le bonnet rouge^ et il resta ainsi exposé aux yeux des spectateurs pendant Tentr'acte et la seconde pièce. Mais une lettre de M. Pétion, lue à la société le lundi, 19 de ce mois, et dans laquelle il prouvait non-seulement l'inutilité, mais le danger de cette innovation, Ta fait disparaître en un instant. Tel est le pouvoir de la conliance en un magistrat estimé et chéri, qu'avant la fin même de la lecture de sa lettre, tous les bonnets étaient rentrés dans la poche de ceux des membres de la société qui avaient été les plus empressés à le porter. M. Dumouriez, ministre des affaires étrangères, et M. Degrave, ministre de la guerre, assistaient à cette séance. »
Carra, qui disait, le jour même, dans les Annales patriotiques : a Hier dimanche, des milliers de patriotes se sont promenés dans les rues, dans les jardins publics et dans celui des Tuileries, avec le bonnet de la liberté et de l'égalité sur la tête. Les bonnets et les piques, cet appareil imposant, sera utile à nos ennemis mêmes, s'il peut les rendre assez sages pour se soumettre enfin à la volonté générale, » — disait le lendemain : « La lettre du vertueux Pétion, le discours de M. Robespierre, et l'arrêté des Amis de la constitution, supprimant le bonnet rouge, seront imprimés et envoyés à toutes les sociétés correspondantes. »
Le Patriote français du 21 s'exprime ainsi sur cette séance. «Depuis quelques jours, plusieurs patriotes avaient paru avec des bonnets rouges. Cette coiffure symbolique, outre qu'elle rappelait une idée bien chère, celle de la liberté, leur plaisait encore, parce que, abandonnée jusqu'ici à la partie la moins fortunée du peuple, et adoptée ensuite par des patriotes de tout état et de toute fortune, elle semblait détruire la plus injuste, la plus avilissante des aristocraties, celle des richesses. Ce que n'ont pu, ni les plaisanteries fades des bouffons aristocrates, ni les graves raisonnements des philosophes ministériels, une simple lettre de M. Pétioal aux Jacobins, et quelques observations de M. Robespierre, l'ont opéré. Ces deux patriotes ont fait sentir qu'il y aurait quelque in-
MINISTÈRE GIRONBIN. ^1
convénient à adopter un nouveau signe de patriotisme; ils ont pensé que la cocarde nationale et la devise : Vivre libre ou mourir, devaient suffire aux Amis de la constitution. Ces réflexions ont été vivement applaudies, et la société a invité ses membres à s'abstenir de porter le bonnet rouge en public.
« Tandis que la froide raison proscrivait ainsi le bonnet rouge aux Jacobins, l'ardent enthousiasme le faisait triompher au théâtre de la Nation. On donnait la Mort de César. Le délire le plus touchant transportait toutes les âmes. Après la représentation, le buste de Voltaire a été couronné du bonnet rouge ; c'est sans doute la plus glorieuse de ses couronnes. »
Cependant Dumouriez était encore le seul des ministres présentés par Brissot et ses amis, qui eût reçu sa nomination. Aussi les journaux de ce parti contiennent chaque jour quelques phrases qui témoignent de leur impatience.
Du mercredi, 21 mars. — « Point encore de ministre nommé. — On parle de M. Clavière pour les contributions publiques; de MM. Dietrich, Roland de Laplatière, Collot-d'Herbois pour les affaires intérieures. Quant à la justice, on cite M. Garnier, avocat et auteur d'ouvrages féodaux; Abrial, commissaire du roi; Loyseau, Chauveau, etc. — Quel que soit le choix, il paraît que le ministère actuel ne veut pom' collègues que de vrais patriotes. Nous devons donc tout espérer. » [Patriote français du 22.)
Vendredi 25. — « Le roi a nommé M. Clavière au ministère des contributions publiques, et M. Roland de Laplatière à celui de Tintérieur. Les noms de ces deux ministres doivent faire concevoir les plus heureux augures pour la restauration de la prospérité et pour le maintien du gouvernement populaire. Ce sont deux fervents jacobins qui, tous deux, réunissent lumières, activité, patriotisme et caractère bien prononcé. — 11 ne faut pas confondre M. Roland-Laplatière avec M. Laplatrière, auteur d'une galerie de grands hommes. Le premier est un officier municipal de Lyon, écrivain connu par des ouvrages intéressants, ingénieux et utiles, et entre autres par le dictionnaire des arts et métiers de l'Encyclopédie. Il a depuis longtemps fait ses preuves de patriotisme, et ce journal en a cité quelques-unes. Il a été employé pendant plus de trois ans dans l'inspection des manufactures, et à voyager dans les États étrangers, de sorte que les détails de ce qui contribue à la prospérité des empires lui sont très-familiers. — Les patriotes doivent espérer que ces deux ministres suivront invariablement la ligne de la liberté, et qu'ils sauront quitter le ministère au moment où il faudra s'en
écarter; différant de ces hypocrites qui ne singent le patriolismc que pour parvenir et rester dans leurs places malgré le peuple. » [Patriote français du 24.)
Tous les noms qu'on vient de voir cités sont ceux de girondins. On ne pourrait en excepter que celui de Collot-d'Herbois; mais à cette époque il s'était rapproché de ce parti : il s'était, avec eux, prononcé pour la guerre otîensive.
Le 24 mars, l'assemblée nationale fut officiellement instruite de l'élection des deux nouveaux ministres.
Paris^ 24 mars. Je vous envoie, monsieur le président, une note dont je vous prie de faire part à l'assemblée. Signé Louis.
« Profondément touché des désordres qui affligent la France, e* du devoir que m'impose la constitution de veiller au maintien dft l'ordre et de la tranquillité publique, je n'ai cessé d'employer tous les moyens qu'elle met en mon pouvoir pour faire exécuter les lois. J'avais choisi pour mes premiers agents des hommes que rhonnêteté de leurs principes et de leur opinion rendait recommandables. Ils ont quitté le ministère; j'ai cru devoir les remplacer par des hommes accrédités par leurs opinions populaires. Vous m'avez si souvent répété que ce parti était le seul moyen de parvenir au rétablissement de l'ordre et à l'exécution des lois, j'ai cru devoir m'y livrer, afin qu'il ne reste plus de prétexte à la malveillance de douter de mon désir sincère de concourir à la prospérité et au bonheur de mon pays. J'ai nommé au ministère des contributions M. Clavière, et au ministère de l'intérieur M. Roland. La personne que j'avais choisie pour ministre de la justice m'ayant demandé de faire un autre choix, lorsque je l'aurai fait, j'aurai soin d'en informer l'assemblée nationale. » Signé Louis.
En définitive, le nouveau ministère se trouva ainsi composé : Dumouriez, aux affaires étrangères ; Roland, à l'intérieur ; Clavière, aux finances ; Lacoste, à la marine. Degrave garda le portefeuille de la guerre ; Duranthon, avocat à Bordeaux, reçut celui de la justice, et remplaça Cahier de Gerville ; mais il n'arriva à Paris que le 14 avril. L'intérim de la justice fut occupé par Roland.
Dumouriez nous apprend qu'on les appela les ministres sans-culottes, et lui, le ministre bonnet rouge. Il croit que ce fut à cette occasion que fut appliqué, pour la première fois, le mot sans-culottes, ou au moins c'est la première fois qu'il l'entendit. Il faut ajouter ^ que c'est avec l'autorisation du roi qu'il avait été aux Jacobins, lui avait annoncé qu'il considérait comme nécessaire pour les nouveaux ministres appartenant à cette société, d'y aller siéger, au^
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moins une fois, afin qu'on ne les accusât pas d'aristocratie. Cepen- K dant il paraît que Roland et Glavière, qui, comme lui, faisaient par- Htiedu club des jacobins, ne jugèrent pas que la précaution fût in- ^dispensable. Ils ne s'y rendirent pas.
Les journaux royalistes accueillirent le nouveau ministère par les attaques les plus vives; les journaux révolutionnaires, de la couleur des Révolutions de Paris, ou plutôt les journaux montagnards gardèrent le silence ; mais les journaux feuillants, et entre autres le Journal de Paris, qui s'étaient tus d'abord, laissant là les ministres, s'attaquèrent à celui que tout le monde désignait comme leur promoteur. Ce dernier journal alla fouiller dans les œuvres littéraires de la jeunesse de Brissot. Sous le titre de Doctrine de J.-P. Brissot, sur les droits de l'homme, il reproduisit des passages de la Biblio- IJ^thèque du législateur, imprimée par ce dernier en 1782. En voici ""quelques passages :
« La propriété est la faculté qu'a Tanimal de se servir de toute la matière pour conserver son mouvement. Cette conservation est le
I point central de ses besoins. Ses besoins sont donc en même temps le but et le titre de sa propriété. » (Page 274.) « Le besoin étant le seul titre de notre propriété, il en résulte que lorsqu'il est satisfait , l'homme n'est plus propriétaire. » (Page 526.)
« Deux besoins essentiels résultent de la constitution de l'animal, la nutrition et l'évacuation. » (Page 280.)
« Le droit de propriété, fondé sur le besoin de nutrition, s'étend à tout. La faim, voilà le titre : Citoyens dépravés, montrez-en un plus puissant! vous avez acheté, payé, dites- vous... malheureux! qui avait droit de vous vendre? (Page 522.) IK « Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables ? Un seul ■^mot résout cette question, et ce mot est dicté par la nature même : les êtres ont droit de se nourrir de toute matière propre à satisfaire leurs besoins. — Si le mouton a droit d'avaler des milliers d'insectes qui peuplent les herbes des prairies; si le loup peut dévorer le mouton, si l'homme a la faculté de se nourrir d'autres animaux, pourquoi le mouton, le loup et l'homme n'auraient-ils pas également imle droit de faire servir leurs semblables à leurs appétits? » (P. 515.) I^V Théorie du besoin d'évacuation. — « C'est dans l'animal une fois IBdéveloppé que naît ce besoin terrible : l'amour, besoin de l'homme comme le sommeil et la faim, que la nature lui ordonne impérieusement de satisfaire. (Page 282.) — Le taureau vieux et usé, qui ne sent plus l'aiguillon de l'amour, combat-il encore pour des génisses
Bu' il ne saurait satisfaire? Non, la nature dit à ces animaux comme TOMij vn. 20
2S0 (iffÀRS 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
à l'homme sauvage : Ta propriété finit avec ton besoin ; mais l'homme social n'écoute point la nature, il étend sa propriété au delà de ses besoins, il se cantonne, il s'isole, et il a l'audace d'appeler cette propriété sacrée. » (Page 522.)
« Homme de la nature, suis son vœu, écoute ton besoin : c'est ton seul maître, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes veines un feu secret à l'aspect d'un objet charmant? éprouves-tu ces heureux symptômes qui t'annoncent que tu es homme? La nature a parlé, cet objet est à toi, jouis; tes caresses sont innocentes, tes baisers sont purs. L'amour est le seul titre de la jouissance, comme la faim Test de la propriété. » (Page 284.)
Conclusion. — « La société civile ne peut forcer ses membres à renoncer à la propriété primitive naturelle, à moins, ou qu'elle ne supprime les besoins de l'homme, ou qu'elle ne lui donne un moyen d'y satisfaire, aussi sacré, aussi invariable que sa propriété primitive. Une pareille renonciation est nulle, antinaturelle, et personne n'est tenu de l'observer. » (Page 551.)
Une telle attaque ne pouvait rester sans réponse. Ce fut le Patriote français qui se chargea de la faire. Il ne nia point le fait ou récrit, mais il se rejeta sur la date du livre, sur l'âge de l'auteur, etc. Le Journal de Paris répliqua à son tour, et de là une polémique assez longue, mais sans intérêt pour l'histoire, où revinrent cependant prendre place une partie des accusations adressées au chef de la gironde, dont il a été fait mention précédemment.
Toute cette polémique n'empêcha pas Brissot et ses amis d'user de Tinlluence que leur donnait la part prise à la formation du nouveau cabinet. Us se firent distributeurs de places. Leur protection fut toute-puissante et comme indispensable dans la plupart des carrières où les choix étaient à la discrétion des ministres. Les girondins, en un mot, prirent les allures d'une coterie, et on ne larda pas non plus, parmi les révolutionnaires, à concevoir d'eux cette opinion. En môme temps les ministres acquirent, auprès du corps législatif, des facilités qu'ils n'avaient jamais eues. Ainsi l'assemblée accorda à Dumouriez 6 millions pour les dépenses extraordinaires et secrètes de son département, en le dispensant de rendre compte de cette somme. Dumouriez affirme, il est vrai, dans ses Mémoires, qu'il avait fait de cette allocation une condition de son entrée au ministère.
Mais quel motif avait pu déterminer le roi à accepter un ministère si opposé de vues et de pensées à l'ancien cabinet? Nous ne possédons à cet égard aucun renseignement direct. Si l'on doit en croire Dumouriez dans ses Mémoires, il réussit à détruire les imventions