‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 27 sur 69 · MINISTÈRE GIRONDIN · texte numérisé non relu

MINISTÈRE GIRONDIN

que le roi avait conçues à son égard. Mais ce prince se borna à lui (lire {( qu'il voulait la constitution, et qu'il espérait être content de son travail. » Madame de Campan nous apprend que Dumouriez eut une entrevue avec la reine; il s'était jeté à ses pieds; il lui avait parlé avec une chaleur extrême ; il avait baisé sa main en lui criant : Laissez-vous sauver! a La reine, continue madame de Campan, me dit que l'on ne pouvait croire aux protestations d'un traître ; que le plus sage était de ne pas s'y fier; que d'ailleurs les princes recommandaient essentiellement de n'avoir confiance à aucune proposition de l'intérieur ; que les forces du dehors devenaient imposantes ; qu'il fallait compter sur leur succès et sur la protection que le ciel devait à un souverain aussi vertueux que l'était Louis XYI et à une cause aussi juste (i). » {Mémoires, t. Il, p. 201.)

Il y aurait à conclure de ce passage, que l'on n'attendait rien des nouveaux ministres et qu'on plaçait ses espérances ailleurs. La lettre citée plus haut, du roi à l'assemblée, prouve, en effet, que le roi était profondément attristé d'avoir été obligé d'abandonner l'ancien cabinet. Néanmoins, dans la pensée préconçue que la mise en action de la constitution en prouverait l'imperfection, peut-être avait-on calculé que l'appel des girondins au pouvoir désorganiserait la gauche, en leur donnant pour ennemis ceux qui avaient voté pour eux, et que, de cette manière, toutes les fractions violemment révolutionnaires seraient détruites l'une par l'autre. Au reste, un passage des Mémoires de madame Rolland prouve que le roi consultait un autre conseil que celui de ses ministres. Nous allons le citer tout de suite quoique ce soit anticiper, environ d'un mois, sur l'époque oh nous sommes.

« Les conseils, dit madame Rolland, se tenaient d'une manière qui pouvait passer pour décente en comparaison de ce qu'ils sont devenus depuis ; mais puérilement, eu égard aux grands intérêts dont on devait s'y occuper. Chacun des ministres qui avait à faire signer des bons ou autres choses semblables, toutes déterminées par la loi, particulières à son département, et sur lesquelles il n'y avait pas de délibérations à prendre, se rendait chez le roi au jour fixé, avant l'heure du conseil, pour ce petit travail particulier. Tous se rendaient ensuite à la salle de conseil ; là, on sortait du portefeuille les proclamations sur l'objet desquelles il fallait discuter ; le ministre de la justice présentait les décrets à la sanction, et enfin la délibération s'établissait ou devait s'établir sur la marche du gouvernement, l'ordre intérieur, les relations avec les puissances, la paix

(1) La reine venait de faire ses pâques. Elle les fit secrètement, dans la chapelle du château, à cinq heures du matin. [Mém. de mad, Campan, t. II, p. 199.)

â52 (mars 1792) assemblée législative.

ou la guerre, etc. Quant aux proclamations de circonstance, il ne s'agissait que d'examiner le décret et l'occasion de l'appliquer; c'était toujours rapide; le roi laissait traiter ses ministres, lisait la Gazette pendant ce temps-là, les journaux anglais dans leur langue, ou faisait quelques lettres, La sanction des décrets obtenait son attention. 7/ ne la donnait pas aisément^ sans refuser jamais ; n'acceptait point à une première présentation^ et remettait au conseil suivant ; alors il venait avec une opinion faite, mais avait l'air de la laisser former par la discussion. Quant aux grands objets de politique, il en éludait souvent l'examen en détournant la conversation sur des sujets variés ou particuliers à chacun. A l'occasion de la guerre, il parlait des voyages; à propos d'intérêt diplomatique, il citait des mœurs ou faisait des questions sur les localités du pays dont il s'agissait ; si l'on examinait l'état de l'intérieur, il appuyait sur quelques détails d'agriculture et d'industrie; il questionnait Roland sur ses ouvrages, Dumouriez sur ses anecdotes, et ainsi du reste; le conseil n'était plus qu'un café oIj l'on s'amusait à des bavardages ; il n'y avait pas de registre de ses délibérations, ni de secrétaire pour les tenir ; on sortait de là au bout de trois ou quatre heures de séance, sans avoir rien fait que quelques signatures ; et c'était ainsi trois fois par semaine. » {Mémoires cités.)

Au reste, lors de la formation du nouveau ministère, le roi disposait d'une force militaire suffisante pour assurer sa sécurité personnelle. Outre les trois bataillons suisses de son ancienne maison, il avait enfm sa garde constitutionnelle. Celle-ci était complètement organisée. Elle avait prêté, le 16 mars, à l'hôtel de ville, le serment qui lui avait été imposé par la loi, et le même jour elle avait commencé son service au château, conjointement avec la garde nationale.

Chap. IV. — Situation de la France vis-à-vis des diverses puissances. — Mort de Gustave, roi de Suède. — Rapport de Ramond sur l'Espagne. — Assurances pacifiques de la cour de Turin. — Arrestation de Sémonville par ordre de cette cour. — Rupture avec l'Autriche. — Note du 18 mars, qui devient V^dlimatum de cette puissance. — Dépêches de Dumouriez. — Réponses et démission de Noaiilcs. — Séance du 14 avril. — Décret d'accusation porté contre Noailles. — Séan e du 19; dernière conférence avec l'Autriche; le décret porté contre Noailles est révoqué. — Séance royale du 20. — Le- roi propose de déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie. — Malgré les réclamations de Becquet et de Bazire, l'assemblée décrète cette proposition à la presque unanimité. — Mesures prises en vue de la guerre pendant cette période. — Mémoires des généraux. — Discours de Carnot sur la discipline militaire.

On s'attendait à voir le ministère nouveau imprimer une grande activité aux affaires. Sachant de quel parti il sortait, on s'attendait

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surtout à une prompte conclusion dans la question diplomatique et ^dans celle de la guerre. Tel était aussi le projet du ministre des Bèffaires étrangères. Voici quelle était alors, selon lui, notre situation à l'égard de l'Europe : les États de l'Italie, quoique montrant tous une aversion décidée pour la révolution française, ne manifestaient, à l'exception de la Sardaigne, aucune intention directement hostile contre la France. Les bonnes relations subsistaient avec la Suisse, qui, par la sagesse des cantons de Berne, Zurich et Appenzell et par l'énergie du colonel Weiss, avait résisté à la fougue de deux ou trois cantons et à l'influence du comte d'Artois, dont la présence n'avait même pu produire une déclaration, « malgré les griefs que la Suisse prétendait avoir contre la France, griefs fondés sur le désarmement du régiment d'Ernest et l'amnistie des soldats de Ghàteau-Vieux. » L'intérêt de l'Angleterre était de rester neutre, et malgré la répugnance extrême du roi contre la nation française « la cour de Saint-James se conduisait avec sagesse (1). » L'intérêt de la Hollande était la paix ; « elle aurait donc dû se tenir dans une stricte neutralité, et c'est ce qu'elle ne faisait pas. » Cette neutralité était parfaitement observée par le Danemark, qui, suivant Dumouriez, pouvait être présenté comme le modèle de la conduite qu'il fallait tenir avec la nation française. (Dumouriez, Mémoires cités.)

11 en était tout autrement de la Suède, ainsi qu'on l'a déjà vu. Mais au moment même où Gustave III allait entraîner la Suède dans une guerre contre la France, il fut frappé par un membre de B l'aristocratie suédoise. Ce prince fut assassiné par Jacob Ankarstroëm, au milieu d'un bal masqué, le io mars 1792. Longtemps on a accusé les jacobins d'avoir conduit le bras du meurtrier. Aujourd'hui cet événement est parfaitement éclairci , et il est hors de doute qu'Ankarstroëm ne voulut venger que la noblesse suédoise, dont Gustave avait détruit la puissance. — Cette nouvelle arriva à Paris dans les premiers jours d'avril. Les patriotes s'en réjouirent;

(l) Une collision accidentelle venait d'avoir lieu entre des navires des deux nations. La frégate française la Résolue, escortant deux bâtiments de commerce, avait refusé de laisser visiter ces bâtiments par deux frégates anglaises; un combat s'en était suivi, et la frégate française, désarmée, avait été conduite dans un port anglais. Dumouriez rendit compte de ce fait à la séance du 11 avril. «Milord Gord, dit-il, a mis, dans ses explications, toute la franchise qui convient entre les ministres de deux nations libres et amies... J'ai consuUé moi-même les traités de commerce, les articles 26 et 27 : j'avoue que je les ai trouvés concluants en faveur des officiers anglais. » M. Dubayel répondit qu'il croyait de son devoir de justifier la conduite du capitaine de la Résolue, blessé mortellement; qu'autre chos était de visiter un vaisseau non escorté et de visiter une frégate au pavillon de U nation. L'assemblée ordonna le renvoi des pièces au'comilé diplomatique.

25^ (27 MARS 1792) assemblée législative.

ils rapprochèrent cette catastrophe de la mort toute récente de Léopold, et ils n'étaient pas éloignés de voir, dans ce double événement, l'effet d'un décret de la Providence, qui voulait abattre les deux ennemis les plus acharnés de la France.

La Russie montrait aussi une animosité très-grande, mais elle ne menaçait pas directement, comme la Prusse et TAutriche. — L'Espagne avait pris diverses mesures qui manifestaient des intentions hostiles; cependant un changement de ministère venait d'y avoir lieu : Aranda venait d'être replacé à la tête des affaires. On pouvait donc espérer que la politique de cette puissance prendrait une direction plus libérale. Voici les principaux passages du rapport que Ramond fit à l'assemblée législative, dans la séance du 27 mars, sur les difficultés qui étaient survenues avec cette puissance.

Rapport de Ramond. — Depuis l'ouverture de la session actuelle, l'attention de l'assemblée nationale a été plusieurs fois appelée sur la conduite que le gouvernement espagnol a tenue à l'égard des Français, soit domiciliés en Espagne, soit livrés, par leurs relations commerciales ou par le hasard des événements, à son action ou à son influence. Nous avons successivement reçu les plaintes de la municipalité de Saint-Jean-de-Luz sur les traitements qu'un capitaine français a essuyés dans le port de la Deva ; celles de plusieurs citoyens de Marseille à l'appui des griefs exposés par quatorze capitaines en rade à Cadix; celles de la chambre du commerce de la même ville, relativement aux insuites souffertes à Barcelone par un autre capitaine naufragé à Saint-Salvador. Les officiers nmnicipaux de Marseille nous ont dénoncé l'expulsion de 80 Français qui avaient refusé en Espagne le serment exigé par la cédule du 20 juillet 1791. Le ministre de l'intérieur a sollicité la munificence nationale pour un grand nombre de Français réduits h la même condition, et que le consul de Cadix a pris sur lui de faire transporter dans leur patrie aux frais de l'État.

Un de nos concitoyens nous écrit du fond des prisons de Cadi] Un autre réclame l'intervention du gouvernement français pour sau-' ver sa fortune, exposée par la rigueur avec laquelle il a été traité ù Madrid.

Nous apprenons que deux des agents de notre marine et de notre commerce ont été éloignés de leur résidence sans le concours de notre ministère, pour avoir manifesté sur la révolution française une opinion qui a alarmé le gouvernement espagnol ; et de toutes parts la voix publique s'élève pour nous dénoncer une foule d'au-

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