COUR DE TURIN
menaçante encore que l'Espagne : c'était le roi de Sardaigne. « Depuis le commencement de la révolution, ditDumouriez, la cour de Turin s'était montrée trop partiale. Les deux frères du roi avaient épousé les princesses de Savoie; leur sœur était mariée au prince de Piémont. Le comte d'Artois s'était retiré à cette cour, et, quoiqu'il eût un peu gâté ses affaires par la légèreté de sa conduite et de celle de ses courtisans, il était très-naturel que la cour de Turin fit des vœux pour des parents aussi proches, d'autant plus que leur succès devait la débarrasser de ces hôtes incommodes.
« La Savoie n'avait jamais été bien contente de ses souverains ; la liberté avait fermenté dans la tête de ces montagnards. Quelque médiocres que fussent leurs impôts, ils pesaient beaucoup sur ces peuples pauvres, qui dépendaient pour leur existence des Français leurs voisins. La cour de Turin avait pris le mauvais parti de vouloir s'assurer de leur fidélité par la force : elle avait renforcé ses garnisons, et déployé une autorité militaire très-rigoureuse contre les novateurs. Ceux-ci s'étaient réfugiés dans l'asile commun des séditions de tous pays, dans la société des jacobins, qui non-seulement s'étaient empressés de les accueillir, mais avaient envoyé des missionnaires pour faire fructifier ce germe d'insurrection.
« C'était de Turin et du comté de Nice qu'étaient sorties toutes les conjurations mal conduites et toujours éventées des émigrés qui agitaient le midi de la France. Il s'y était tramé, pendant le séjour du comte d'Artois, des complots contre Marseille, Toulon, Antibes, Lyon, et diverses places du Dauphiné. Tous avaient été découverts. La cour de Turin affectait de regarder Louis XVI comme prisonnier, avait retiré sans bruit son ambassadeur, et, traitant froidement le comte de Choiseul, ambassadeur de France, l'avait contraint à demander sans éclat son rappel. Depuis son départ, elle ne paraissait pas pressée de lui voir nommer un successeur.
« Non-seulement Nice, la Savoie et le Piémont étaient remplis d'émigrés, mais dans le comté de Nice ils étaient ouvertement enrégimentés. Le roi de Sardaigne sollicitait publiquement les Suisses à une ligue, sous le prétexte de lui garantir ses États transalpins. On disait qu'il avait formé un grand rassemblement d'artillerie en Savoie, et comme c'était de l'artillerie de siège, on ne pouvait pas alléguer que ce ne fût que dans des vues défensives. 11 était bien plutôt à présumer que c'était pour être tout prêt à tomber ou sur Lyon, ou sur le Dauphiné. Tous les départements du Dauphiné et de la Provence jetaient continuellement l'alarme par leurs adresses à l'assemblée nationale, qui fit un décret pour que le roi exigeât une explication franche des intentions du roi de Sardaigne. »
238 (avril 1792) assemblée législative.
n fut rendu compte de l'exécution de ce décret dans la séance du 5 avril.
Séance du 5 avril. — M. le ministre des affaires étrangères. Le courrier que j'avais envoyé à Turin, par Tordre du roi, est arrivé avec la réponse à la dépêche dont je l'avais chargé pour M..., ministre de France auprès de la cour de Sardaigne. Comme notre politique ne doit plus rien avoir de mystérieux, je demande à l'assemblée la permission de lui lire d'abord la dépêche, ensuite la réponse.
A M..,^ chargé des affaires de France auprès de la cour de Turin^
le 21 mars.
(f. J'aurais désiré, monsieur, trouver plus d'intérêt dans votre correspondance, mais je ne puis m'en prendre à vous, puisque depuis le départ de M. Ghoiseul vous n'avez reçu aucun ordre sur les démarches que vous aviez à faire auprès de la cour de Turin. Le roi veut que vous consultiez le ministre sur les dispositions de cette cour, parce que la nation française ne doit plus être incertaine sur le nombre de ses ennemis. Les intentions du roi, à l'égard de Sa Majesté sarde, sont très-amicales; mais les rassemblements des troupes qui se font dans le Piémont, dans le Milanais, le transport d'un gros train d'artillerie en Savoie, sont des circonstances sur lesquelles vous pouvez demander des explications franches et promptes. Il n'est pas possible que la France voie sans inquiétude un train d'artillerie aussi considérable aux portes de Lyoji. Ce train est inutile pour contenir les habitants, quelle que soit l'agitation des esprits, puisque des garnisons sont entretenues dans les villes. Il ne peut donc annoncer, de la part du gouvernement de Sardaigne que des intentions hostiles, surtout lorsque l'on voit que les émigrés français se rassemblent à Nice, non pas comme dans un asile, mais comme dans un cantonnement, où ils font des enrôlements, achètent des armes, forment des magasins, et qu'ils sont soutenus par la cour de Turin. Le roi a déjà fait expliquer les électeurs de Trêves ctdeMayence sur des dispositions semblables, et ces deux princes lui ont fait des réponses satisfaisantes. Il doit à la confiance de la nation de prendre les mêmes mesures à l'égard de Sa Majesté sarde, et de lui demander les mêmes explications.
(( Vous déclarerez au ministre, 1" que la nation française désire de conserver la paix avec tous ses voisins, et surtout avec la Sardaigne, son alliée; 2" qu'elle espère la môme réciprocité de sentiments de Sa Majesté sarde ; 5" que le roi , chargé particulièrement de veiller sur la sûreté extérieure du royaume, demande à Sa
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Majesté sarde des explications brèves sur le bruit qui s'est répandu que des troupes étaient disposées à entrer dans le Piémont; ce qui exigerait, de la part de la France, un rassemblement de forces équivalent ; 4" le roi espère que, pour la sécurité de la France, Sa Majesté sarde s'empressera de faire repasser dans le Piémont le gros train d'artillerie qui a été envoyé en Savoie, où il est inutile, à moins qu'on ne médite une invasion ; qu'elle ordonnera que les attroupements des émigrés français, du côté de Nice et près des frontières, seront dissipés ; que leurs magasins seront éloignés, et que tout rassemblement hostile leur sera interdit; que pour cela il leur sera ordonné de s'éloigner à une distance telle, qu'ils ne puissent plus porter le trouble dans les départements méridionaux, ni menacer la sûreté des frontières. Le roi vous charge de demander, sur tous ces points, des réponses promptes et catégoriques. Il n'est pas possible qu'un roi qui est regardé comme le père de son peuple veuille entreprendre une guerre sanglante, dans le dessein de soutenir des émigrés qui n'invoquent son secours que pour porter le fer et la flamme dans leur patrie. C'est au cœur du roi que s'adressent ces demandes, qui n'ont toutes pour objet que de maintenir l'harmonie qui a subsisté jusqu'ici entre les deux nations. »
Réponse du chargé des affaires de France près la cour de Turin j au ministre des affaires étrangères.
« Les dépêches dont vous m'avez honoré, datées du 21 mars, et qui m'ont été remises le 27, par un courrier extraordinaire, exigent de moi une si prompte exécution des ordres du roi, que je ne me suis permis aucun retard. Je me suis rendu, le lendemain 28, chez le ministre, à qui j'ai lu ces dépêches; mais l'événement fâcheux dont j'ai eu l'honneur de vous faire un récit succint, et qui est arrivé ce même jour, a nécessairement interrompu la marche des atîaires, et le cœur paternel de Sa Majesté sarde en a été profondément affligé, sans cependant en être abattu. Le lendemain, le calme ayant été rétabli, j'ai sollicité une réponse ; le ministre m'a dit qu'il n'avait pas encore pris les ordres du roi. Dans la discussion que j'ai eue avec lui, je ne me suis jamais écarté de l'esprit de la dépêche. J'ai demandé une réponse pour le vendredi suivant ; mais le conseil s'étant ce jour-là prolongé fort tard, je n'ai pu l'obtenir que le lendemain. Le 51 au matin, le ministre m'a dit qu'il était autorisé, par le roi son maître, à me donner les réponses suivantes sur les quatre articles contenus dans la dépêche, réponses, a-t-il ajouté, qu'on doit d'autant plus regarder comme franches, loyales et catégoriques, qu'elles portent sur des faits connus.
240 (AVIUL 1792) assemblée LfXjISLATIVE.
liéponses.
d» Le roi ne peut que recevoir avec plaisir les assurances que Sa'^ Majesté Très-Chrélienne lui a fait remettre de son désir de concourir à tout ce qui peut assurer la prospérité des deux États, et le bon voisinage qui doit régner enlre eux.
2° Sa Majesté se Halte d'avoir donné assez de preuves de la réciprocité de ses sentiments, pour qu'on ne puisse douter de sa sincérité; elle désire qu'on prenne en France les mêmes soins qu'elle a pris dans ses États pour le maintien de la paix.
5° Quoique le roi de Sardaigne ne puisse être tenu à des explications sur des demandes qui ne sont fondées que sur des bruits faussement répandus de rassemblements prétendus, formés à Nice et dans les États voisins, il s'empresse de donner les explications demandées sur tous les faits qui sont à sa connaissance. Les troupes du Milanais sont beaucoup au-dessous du pied de paix; Sa Majesté ne leur a donné d'autre destination que celle de la garde de ses États. Il est notoire et public qu'il n'existe et n'a jamais été envoyé dans la Savoie aucun train d'artillerie, que même les bataillons qui y ont été envoyés en garnison n'ont pas emmené avec eux leur contingent de petites pièces de canon.
4° Sa Majesté sarde s'étant constamment conformée au principe de ne souffrir, aucun rassemblement d'émigrés dans ses États, et ayant eu le soin de dissiper ces rassemblements, sans attendre aucune réquisition, ayant même récemment donné des ordres pour que les émigrés se retirassent dans l'intérieur du pays, loin des frontières, et pour qu'ils s'y tinssent même en petit nombre, il n'y avait pas lieu à donner de nouveaux ordres à cet égard ; que le fait des enrôlements n'était pas plus fondé, puisqu'on n'a jamais toléré rien de semblable; que les ordres donnés antérieurement ayant été loyalement exécutés, il ne peut donc plus y avoir de nouvelles dispositions.
D'après ces explications franches et catégoriques, le roi voudra bien faire aussi que, de sa part, il ne soit porté aucune atteinte aux lois de bon voisinage par des moyens ouverts ou cachés...
Tel est le résumé des réponses que m'a données le ministre... Dans les conférences que j'ai eues avec lui, il m'a paru que le roi son maître était faussement soupçonné de vouloir rompre l'harmonie qui existe entre les deux États; il m'a rappelé les achats de grains autorisés en Savoie et en Piémont pour la France, et il m'a paru que le roi de Sardaigne était uniquement occupé de la conservation de la paix dans l'intérieur de ses Étals