‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 3 sur 69 · ÉTAT DES PARTIS · texte numérisé non relu

ÉTAT DES PARTIS

en changer les noms. Le fauteuil du président, qui était d'abord en face de la tribune où se plaçaient les orateurs, avait été transporté derrière cette tribune, en sorte que ce qui était sa droite était devenu sa gauche. Ce changement, opéré dans le cours de décembre, fut considéré comme la conséquence d'un misérable calcul ; mais, nous le répétons, il ne déplaça ni les côtés extrêmes, ni les noms qu'ils tenaient de leurs sièges primitifs.

Nous avons indiqué, dans le commencement et dans le cours du volume précédent, quelles étaient en général les dispositions des députés; elles étaient telles que tout le monde doutait de l'avenir de la constitution. Les uns la regardaient comme insuffisante pour assurer la révolution et ne voyaient dans la royauté qu'une superfétation; ceux-là avaient formé la gauche. D'autres croyaient que la constitution ne pourrait se maintenir parce qu'elle exagérait la démocratie ; ils avaient formé le côté droit. D'autres enfin s'attendaient à une lutte entre les opinions extrêmes dont il vient d'être parlé; ils s'assirent entre les deux partis et formèrent le centre. La cour pensait comme le côté droit sur la constitution ; elle croyait que l'expérience en montrerait l'insuffisance et prouverait la nécessité d'une correction. Le ministère, imbu des mêmes idées, avait pris le parti de paraître, selon son langage, aussi constitutionnel que possible, c'est-à-dire de renoncer à toute initiative dans l'administration et de n'agir que lorsqu'il ne pourrait faire autrement. Selon les habiles, c'était le moyen de faire arriver le plus vite l'anarchie que la constitution devait produire, et par suite de mettre en évidence, dans le terme le plus court, les défauts du nouvel ordre politique. Mais les succès du côté gauche dans l'assemblée, ses progrès dans l'opinion, ses attaques contre les ministres déroutèrent cette tactique. L'inertie du ministère concluait en outre à un résultat bien différent de celui que l'on se proposait, il concluait à l'anéantissement du pouvoir exécutif. En effet, moins on agissait, plus l'assemblée était obligée d'entreprendre; et il arrivait par suite que le pouvoir législatif remplissant la fonction du pouvoir exécutif, celui-ci apparaissait comme inutile. Ainsi les calculs ministériels tournaient contre l'intention qui les avait inspirés. Narbonne fut le promoteur d'un système tout opposé. 11 apporta le projet de se saisir de l'initiative administrative et de créer des circonstances qui, en la rendant nécessaire, permissent d'en disposer avec une certaine vigueur. « Il faut, disait-il, tâcher d'obtenir la popularité ; mais à la condition de la dépenser un jour. » Aussi, dans le moment où nous sommes, le ministère était divisé entre deux hommes, Bertrand de Molleville, qui persistait dans la pre-

4 (DÉCRMBRB n9i) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

mière tactique et ne voulait rien faire, et Narbonne qui voulait qu'on se mit en position de tout faire.

Un fait bien petit mais bien signiKcalif, qui venait de se passer à rassemblée, était de nature à justilier la tendance de Narbonne. Le côté gauche venait de réussir dans une question d'étiquette absolument analogue à celle où il avait échoué trois mois auparavant, lorsqu'il avait voulu supprimer les titres de Sire et de Majesté. Dans la séance du 51 décembre, les administrateurs du département de Paris vinrent demander à présenter leurs hommages à l'occasion du renouvellement de l'année. Le président annonça cette dépulation.

M. Pastorel. Je demande que l'assemblée détruise un usage vicieux. Le seul hommage que nous ayons à recevoir, le seul compliment digne de nous, c'est la satisfaction et le bonheur du peuple. (On applaudit.)

L'assemblée abroge, à l'unanimité, toutes les félicitations de vive voix et par écrit, au sujet du renouvellement de l'année. (On applaudit.)

M. Goupilleau. Je demande aussi que l'assemblée décrète qu'elle n'ira point faire de félicitations.

Quelques voix. L'ordre du jour !

M, Fauchet. J'appuie la proposition de M. Goupilleau.

L'assemblée décrète qu'elle n'ira point faire de félicitations. (On applaudit.)

Ainsi le jour de l'an il n'y eut point de députation de l'assemblée chez le roi, selon l'usage en quelque sorte consacré par la constituante. Le corps administratif du département, le maire et la commune de Paris allèrent rendre la visite habituelle ; mais Louis XVI, blessé de la nouvelle position que l'assemblée prenait à son égard, les reçut très-froidement ou assez mal ; c'est l'unique remarque faite par quelques journaux révolutionnaires sur une cérémonie qui, les autres années, les avait occupés davantage.

Je ne sais de quel œil les ex- constituants, conseillers secrets de la cour, considérèrent l'espèce de dédain antimonarchique que contenait cette décision ; mais il est certain qu'ils sentaient la nécessité de changer de système, puisqu'ils avaient poussé Narbonne, c'est-à-dire un homme qu'ils pouvaient considérer comme l'un d'eux; et que celui-ci, dès son début, avait adopté une conduite toute différente de son prédécesseur et de ses collègues. Ainsi, au lieu de n'avoir, comme eux, des rapports qu'avec l'assemblée, il en établit avec les comités et s'appliqua à se mettre bien avec eux ; il se lança vivement en avaut pour réaliseï- le projet conçu par Bar-

BERTRAND DE MOLLEVILLË. fi

nave, d'une grande armée sous des chefs constitutionnels ; et enfin, dans le sein même du comité ministériel, comme nous le verrons, il entrait en lutte avec Bertrand de MoUeville qui persistait dans l'ancien système.

Au reste le ministre de la marine ne se trouvait pas toujours aussi bien de sa tactique qu'il Teùt voulu. En voici quelques exemples qui prouvent que, depuis longtemps déjà, son inaction calculée n'échappait pas toujours à l'esprit défiant des membres du comité. Bertrand de MoUeville raconte qu'un jour il fut informé qu'on devait le lendemain présenter un décret d'accusation contre lui. ft Je connaissais trop bien les dispositions de l'assemblée à mon égard, dit-il, pour ne pas appréhender que les conclusions de ce rapport ne fussent adoptées avant qu'on ne m'eût entendu. Le décret d'accusation une fois passé, il eût été très-difficile d'en obtenir le rapport. Il était donc plus prudent d'empêcher que le rapport du comité ne fût fait; j'en vins à bout facilement. J'écrivis sur-le-champ une lettre au président de l'assemblée, dans laquelle je me plaignais amèrement qu'on n'eût encore rendu aucun des décrets, sans lesquels il m'était impossible de terminer l'organisation du département de la marine, quoique je les eusse indiqués dans un discours prononcé à la fin d'octobre, et quoique l'assemblée eût reconnu qu'il élait indispensable de les rendre avant de faire aucun changement dans cette partie. Je terminai ma lettre en représentant que ce retard m'exposait aux reproches de négligence de la part de tous ceux qui ne connaissaient pas cette circonstance particulière de mon ministère. »

L'auteur ajoute que cette lettre couvrit de ridicule les membres du comité. Quoi qu'il en soit de ce fait, dont l'auteur n'indique pas la date, le ministre jugea à propos de se justifier devant l'assemblée elle-même avant qu'aucune accusation eût été portée à la tribune. On lui reprochait en effet sa lettre au Moniteur du 14 novembre (voyez t. VI, p. 95 et 218), et diverses réclamations adressées à l'assemblée étaient venues des ports, notamment de celui de Brest. Voici les principaux passages d'un discours de justification qu'il prononça le 5 décembre.

M. le ministre de la marine. On m'a accusé d'avoir annoncé qu'aucun officier de marine n'avait quitté son poste. A l'époque du décret qui ordonne la radiation des pensions, aucun officier n'était absent du royaume. Depuis, il e&t probable que le décret a été exécuté, puisqu'il a été ordonné au trésorier de ne payer les appointements que .uir des certificats de résidence... M. Salles et le chevalier de la Benlinaze (Violents murmures), j'ai voulu dire M. La

6 (DÉCEMBRE 1791) ASSEMBLÉE LÉGISLÀTITE.

Benlinaze... Ces officiers ayant voulu passer en pays étranger, après avoir refusé de prêter le serment, le ministre de la marine a proposé au roi [de les rayer de l'état de la marine. Depuis le 22 juin, le ministre a fait expédier des congés pour les officiers revenus de la mer et pour ceux qui avaient des motifs légitimes d'absence. On ne peut regarder que comme l'effet d'un zèle inconsidéré la demande de ceux qui ont réitéré leurs instances pour obtenir la suspension de tout payement aux officiers absents ; cette demande ne peut avoir pour objet de frapper ceux qui sont absents du royaume, puisque déjà on ne paye que sur des certificats de résidence. Elle ne pourrait donc avoir pour objet que de punir ceux qui ont des congés légitimes. Plusieurs officiers de la marine ont, à la vérité, abusé de leurs congés pour sortir du royaume ; mais aucun n'a renoncé à ses fonctions, aucun n'a quitté son poste. Les officiers de marine ne sont pas toujours de service, les capitaines de vaisseau servent à tour de rôle, et lorsque leur service est fini, ils sont autorisés à retourner chez eux sans congé. La loi du 22 juin porte qu'ils ne sont pas tenus de résider dans les départements ; si tous les officiers portés dans les états de la marine ne sont pas présents dans les ports, c'est parce qu'il ne doit y avoir que le nombre nécessaire au service. » — Le ministre se justifia ensuite d'avoir nommé M. Lajaille.

Sur l'observation de Cavellier, que le comité de marine devait présenter le lendemain un rapport, l'assemblée passa à l'ordre du jour.

— A la séance du 7 au matin, on lut la lettre suivante, adressée par le conseil général du département du Finistère.

« Nous dénonçons le ministre de la marine pour avoir trompé votre religion, en assurant que les officiers de son département étaient à leurs postes. Cent quatre sont absents par congé, deux cent soixante-onze sans congé ; vingt-huit demandent leur retraite. Nous dénonçons le ministre pour avoir confié à des hommes tarés dans l'opinion publique les secours destinés aux colonies. Les citoyens de Brest y ont vu arriver avec horreur M. Lajaille. Peut-on sans scélératesse remettre à des mains criminelles le salut de l'empire? Les troubles ont été apaisés par les soins de M. Labourdonnais. Nous vous le jurons, jamais, non jamais nous ne serons tranquilles si vous vous reposez sur les agents du pouvoir exécutif! ils vous ont trompés, ils trompent encore la France entière. »

Le môme jour, à la séance du soir, Cavellier fit son rapport au nom du comité de marine.

M* Cavellier rappelle les pétitions adressées des ports de mer à

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