MOUVEMENTS POPULAIRES
d'une situation dont chacun souffrait dans Tintimité même de sa famille.
Cependant la commune de Paris prenait une mesure qui fut vivement appuyée par les journaux jacobins, et qui annonçait la volonté d'appeler Tœil du public sur des séances qui, jusqu'à ce jour, y avaient été soustraites. Après de longs débats, il fut décidé que, de même que les délibérations du conseil général de la commune, celles du corps municipal seraient publiques à l'avenir. On devine sans peine le motif de cette mesure : il s'agissait d'accroître l'autorité morale du conseil municipal et de faire taire certaines oppositions par la crainte de la publicité. Les premières séances offrirent d'ailleurs peu d'intérêt : on s'y occupa des gardes françaises et des mesures à prendre pour assurer leur sort. Les sections furent même convoquées pendant le mois de mars, pour délibérer sur cette question, et à la lin d'avril, Pétion vint demander à l'assemblée qu'on réintégrât ces gardes en un corps avec les hommes du 14 juillet. La municipalité prit aussi un arrêté pour permettre aux théâtres de jouer pendant la semaine sainte ; mais il paraît que ceux-ci n'usèrent pas de cette permission. Enfin le procureur général syndic du département, Rœderer, remplissait les journaux de réclamations contre les contribuables retardataires. Il publia également à cette époque la première liste du jury.
La plupart des actes que nous venons d'énumérer auraient certainement suffi pour démontrer qu'on était encore loin d'un temps d'administration calme et régulière ; mais on en avait une autre preuve dans le spectacle qu'on rencontrait souvent : c'étaient des banquets patriotiques ; c'étaient des députations accompagnées d'un long cortège qui parcouraient les rues ; c'étaient, dans les détails même de la vie intime, des nouveautés quelquefois bizarres, mais qui témoignaient de la présence de l'esprit révolutionnaire. L'article suivant du Patriote français offre un exemple de faits de cette nature : « Hier (25 mars), il y eut un banquet civique auquel se trouvèrent un grand nombre de vainqueurs de la Bastille, d'habitants du faubourg Saint-Antoine, de forts de la halle, de membres de l'assemblée nationale et de la société des Amis de la constitution. Le rendez-vous était à la Halle neuve; on s'est rendu de là aux Champs-Elysées, lieu du repas, au son des tambours et de la musique, et précédés du bonnet de la hberté porté sur une pique aux couleurs nationales. Une gaieté franche et vive, un abandon fraternel, ont présidé à cette fête, qu'aucun désordre n'a troublée. Un grand nombre de testes patriotiques ont été portés, et Ton u'v a pas oublié les citoyens de couleur, dont Tas-
semblée nationale venait de reconnaître les droits. Les forts poUY la patrie (c'est le nom qu'ont pris les forts de la balle et qu'ils soutiendront toujours avec gloire), les forts pour la patrie ont lu un discours où respirait le civisme le plus pur et le plus ardent. La présence de M. Pétion a jeté un nouvel intérêt sur la fin du repas ; il a été reçu comme un bon père à un banquet de famille. Un vainqueur de la Bastille, se livrant à son enthousiasme, a juré, au nom de ses camarades, fidélité au maire chéri. « Citoyens, s'est écrié M. Pétion, ce n'est pas à un homme que vous devez jurer fidélité, c'est à la nation, c'est à la constitution. » Il s'est ensuite retiré au milieu des applaudissements et des bénédictions d'un peuple immense. Après le repas, on a été à la société des Amis de la constitution. »
t( On annonce, dit le Journal des Débats des Amis de la Constitution^ numéro du 27, le faubourg Saint-Antoine réuni aux forts de la halle. La musique qui précède leur marche se fait entendre. Toute la société, chapeau bas, témoigne, par des applaudissements cadencés, le plaisir de voir ses frères au milieu d'elle, marcher au son de l'air favori Ça ira.
« M. Santerre est à leur tête; arrivé en face du bureau, il prononce le discours suivant : « Les vainqueurs de la Bastille et les forts de la halle se sont réunis aujourd'hui pour la première fois. Leur fête était incomplète : il leur manquait la présence de la société des Jacobins. Nous sommes fâchés de vous avoir interrompus, mais notre plaisir est au comble. »
« L'air Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille, joué par la musique, exprime le sentiment de la société et des membres qui composent cette marche civique, qui défilent au milieu des acclamations universelles. On remarque, parmi les forts de la halle, M. de Saint-Hurugues, avec un chapeau blanc; et parmi les vainqueurs de la Bastille, on applaudit à M. l'évêque du Calvados et à M. le procureur de la commune de Paris, qui en font partie. »
Le Patriote français ajoute : « La femme d'un tambour du faubourg Saint-Antoine était accouchée la veille. Le mari se trouvait à la fête; on n'a cru pouvoir mieux la terminer qu'en assistant au baptême de l'enfant. C'était une fille. Elle a été baptisée par M. Fauchet; elle a été tenue sur les fonts baptismaux par M. Thuriot, député, l'un des vainqueurs de la Bastille, et par mademoiselle Calon, fille de M. Calon, député. La petite fille a été nommée Pétion-Nationale-Pique; et son père a prêté le serment civique en son nom. Un drapeau de la Bastille et le bonnet de la liberté étaient sur les fonts, et des airs patriotiques ont été joués pendant toute la