‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 40 sur 69 · FÊTE DE CHATEAU-VIEUX · texte numérisé non relu

FÊTE DE CHATEAU-VIEUX

« Certes, Ton n'a jamais entendu rien d'aussi insensé que ce raisonnement. Pour faire pièce à un mauvais gouvernement qu'on détruit, inventer des extravagances capables de détruire toute espèce de gouvernement ! récompenser l'insurrection contre la tyrannie par des honneurs accordés à la rébellion contre les lois! et célébrer le refus que firent des soldats de fusiller des citoyens français de Paris, en couronnant ces mêmes soldats qui ont fusillé les citoyens français de Metz! Je ne crois pas que la folie elle-même puisse atteindre à un plus haut degré de déraison, d'absurdité, de délire.

« On dit que, dans toutes les places publiques oii passera cette pompe, les statues seront voilées. Et, sans m'arrêter à demander de quel droit des particuliers qui donnent une fête à leurs amis s'avisent de voiler les monuments publics , je dirai en effet que si cette misérable orgie a lieu, ce ne sera point les images des despotes qui doivent être couvertes d'un crêpe funèbre, c'est le visage de tous les hommes de bien, de tous les Français soumis aux lois, insultés par les succès des soldats qui s'arment contre les décrets et pillent leur caisse militaire. C'est à toute la jeunesse du royaume, à toutes les gardes nationales, de prendre les couleurs du deuil, lorsque l'assassinat de leurs frères est parmi nous un titre de gloire pour les étrangers. C'est l'armée dont il faut voiler les yeux pour qu'elle ne voie pas quel prix obtiennent l'indiscipline et la révolte; c'est à l'assemblée nationale, c'est au roi, c'est à tous les administrateurs, c'est à la patrie entière à s'envelopper la tête pour n'être pas de complaisants ou de silencieux témoins d'un outrage fait à toutes les autorités et à la patrie entière. C'est le livre de la loi qu'il faut couvrir, lorsque ceux qui en ont déchiré les pages à coups de fusil reçoivent des honneurs civiques.

« On dit que cette procession ira purifier le champ de Mars, où le sang des patriotes a coulé. Il est vrai que le sang des patriotes a coulé au champ de Mars. Il est vrai que de braves citoyens se rendant à leur poste et à leurs drapeaux, pour faire triompher la loi et défendre la liberté de Paris et de l'assemblée nationale, furent lâchement assassinés par des scélérats furieux. Si c'est à ce sang qu'on offre des sacrifices expiatoires, je n'y vois rien de répréhensible que le choix des sacrificateurs, et la mémoire des gardes nationaux parisiens tués au champ de Mars sera mal honorée par la présence de ceux qui ont tué les gardes nationaux de Metz. Mais ce sont les gardes nationaux parisiens eux-mêmes que l'on nous représente ici comme des ennemis et des meurtriers, pour avoir retardé, au moins de quelques mois, le règne des fanatiques et des

310 (avril 4792) assemblée législative.

fripons ; pour avoir, au nom de la loi, appelés par leurs chefs et par leurs magistrats, repoussé les violences d'énergumènes qui, le matin, s'étaient souillés de deux meurtres, et qui, interprètes des volontés d'un Brissot et d'autres personnages semblables, avaient affiché, avec menace, le dessein de changer la constitution et la forme du gouvernement, et de soumettre l'assemblée nationale et la France à l'empire des clubs et de cinq ou six Démosthènes des halles. Quel est le citoyen qui n'est pas imbécile, et qui peut avoir oublié tout cela?

« Si c'était véritablement une juste et louable horreur pour l'effusion du sang humain qui excita cet enthousiasme, d'autres soldats suisses offraient une occasion de le manifester d'une manière non équivoque. Les soldats de Chàteau-Vieux, révoltés contre leurs chefs, rebelles à toutes les lois, ont fait feu sur les citoyens français armés par et pour la loi. Les soldats d'Ernest ont été observateurs de la discipline et soumis à leurs chefs, jusqu'à déposer leurs armes, dès qu'ils en ont reçu l'ordre, devant des agresseurs armés malgré la loi. N'eût-il pas été plus sage et plus utile de consoler ces braves militaires d'un injuste affront, et de les récompenser de leur civique et douloureuse obéissance par des honneurs qui seraient à la fois un hommage à l'humanité, et une leçon à tous les citoyens armés, de savoir quelquefois sacrifier même une sorte de gloire, pour en chercher une plus belle dans la soumission aux lois?

« Citoyens de Paris, qui formez le plus grand nombre, hommes honnêtes, mais faibles, il n'en est pas un de vous, qui, interrogeant son âme et la raison , ne sente la force de ces vérités, ne sente combien la patrie et combien lui, son fils, son frère, sont insultés par ces outrages faits aux lois, et à ceux qui les exécutent, et à ceux qui meurent pour elles. Gomment donc ne rougissez-vous pas qu'une poignée d'hommes turbulents, qui semblent nombreux parce qu'ils sont unis et qu'ils crient, vous fasse faire leur volonté, en vous disant que c'est la vôtre, et en amusant par d'indignes spectacles celte curiosité puérile et vaine qu'on vous reproche justement?

« Dans une ville où un patriotisme sage et un véritable esprit public auraient donné aux citoyens le juste sentiment de leur dignité, une pareille fête ne trouverait partout devant elle que silence et que solitude ; partout les rues et les places publiques abandonnées, les maisons fermées, les fenêtres désertes; partout le mépris et la fuite des passants feraient du moins connaître à l'histoire quelle part les hommes de bien auraient prise à cette scandaleuse bacchanale.

PÈTE DE CflÀTEÀU -VIEUX. SU

«En lisant, en écoutant quelques-unes des apologies de cette fête, je n'ai pu m'empêcher de plaindre leurs auteurs, et de me dire à moi-même : Heureux Thomme droit et sage qui, méprisant tout esprit de corps, repoussant toute association à un parti quelconque, ne connaît d'autre lien parmi les hommes que la justice et les lois ! Ne voulant arriver aux emplois et aux honneurs que par l'étude de la vertu, il n'aura jamais à servir l'ambition de personne pour satisfaire la sienne. La reconnaissance ou l'espoir ne lui imposeront jamais le sacrifice de sa conscience et la nécessité de soutenir des absurdités par des mensonges, et des turpitudes par des sophismes. — André Chénier. »

Collot-d'Herbois répondit à Chénier ; comme dans cette réponse, il ne fit que discuter les accusations dirigées contre les soldats de Château-Vieux, et que nos lecteurs sont suffisamment instruits de cette affaire (voir t. IV, p. 14 et suiv.), nous n'avons pas besoin de la transcrire. Marat (1) prit la question d'un autre point de vue :

«Oui, s'écrie- t-il [Ami du Peuple du 22 avril), les soldats do Château-Vieux étaient insubordonnés à des officiers fripons qui les

(1) Marat avait suspendu son journal le 15 décembre 1791, il le reprit le 12 avril 1792. Il y fut invité par un arrêté des Cordeliers. Voici cet arrêté, imprisaé en tête des six premiets numéros de la reprise.

Club des Cordeliers, — Société des Amis des Droits de l'homme et du citoyen. — extrait du procès-verbal du 7 avril 1792, l'ati IV de la liberté.

« La société des Droits de l'homme et du citoyen a témoigné à VAmi du Peuple, au sévère et courageux Marat, le désir qu'elle avait qu'il reprît son journal.

« Toujours dévoué à sa patrie, cet écrivain s'est décidé à reprendre la plume, fortement acérée par les nouvelles manœuvres du crime et de la tyrannie. Plus que jamais, Marat va percer le vice au cœur, soutenir les amis de la liberté, encourager, éclairer le peuple, étonner les esclaves, faire pâlir les méchants.

«Qu'il fut douloureux pour l'ami.du peuple de fuir sur une terre étrangère, lorsque, ses jours proscrits, sa perte jurée par les assassins de la cour et de La Fayette, il laissait i^ans défenseur des milliers de victimes, frappées du même coup que lui ! Mais qu'eût-il pu faire dans ces temps d'horreur, quand la plupart des écrivains populaires étaient lâches ou vendus? Eût-il servi la cause de l'humanité en continuant son journal, lorsque le plus tranquille citoyen ne pouvait proférer le nom de VAmi du Peuple sans être traîné dans les cachots!

Aujourd'hui que les Catilina n'infestent plus que par intervalle cette cité,... aujourd'hui que d'autres se forment peut-être,... mais qu'il est encore temps de conjurer l'orage,... Marat va reprendre la plume!... Chez un peuple récemment libre, les écrivains patriotes ne doivent point laisser de masque aux ambitieux. Ils doivent verser à filetnes mains l'infamie sur les traîtres ; ils doivent dénoncer impitoyablement tous les mandataires déhontés qui se prostituent sans pu(ïeur au pouvoir exécutif, ou qui insultent à la majesté du peuple en méconnaissant ses droits.

« Le club des cordeliers s'empresse de faire connaître aux sociétés patriotiques les intentions de VAmi du PeupUy afin qu'elles le secondent et l'aident à affer-

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opprimaient, pour It-s piller plus ti leur aise, et à des cliefs atroces qui les poignardaient, pour les punir de ce qu'ils ne voulaient être ni volés ni opprimés.

« Oui, les soldats de Château-Vieux ont résisté à un décret barbare qui allait les livrer au fer d'une armée d'assassins, s'ils refusaient de se soumetire à leurs chefs tyranniques.

« Oui, les soldats de Château-Vieux se sont mis en défense contre les aveugles satellites qui s'avançaient sous les ordres d'un conspirateur sanguinaire, pour les asservir et les massacrer.

« Oui, les soldats de Château-Vieux ont fait mordre la poussière à quinze cents assassins féroces, saltllites coudoyés et volontaires nationaux, qui accouraient pour les égorger.

a Que leur reproche t-on? d'avoir violé quelques décrets iniques d'un législateur corrompu. Mais c'était pour obéir aux plus saintes lois de la nature et de la société, devant lesquelles toute autre doit fléchir.

a Pour l'homme, la première des lois de la nature est le soin de sa propre conservation, et la première des lois de la société est le salut public; toute loi qui leur est opposée est, par cela même, folle, injuste, barbare, tyrannique, et le premier devoir du citoyen est de la fouler aux pieds. C'est ce qu'ont fait les soldats de Château-Vieux. Loin de leur faire un crime de leur courageuse résistance à leurs oppresseurs, à leurs assassins, on doit leur en faire un mérite. Toutes les lois naturelles et humaines les y autori- Sdient. L'assemblée constituante avait consacré ce droit fondamental de la constitution : tt même après les a\oir lait barbarement périr par le fer des assassins et par le fer des bourreaux, elle n'a pu se dispenser de faire amende honorable de sa lâche cruauté, quelque prostituée qu'elle fût d'ailleurs au despote (1).

« C'est ce qu'ont fait pareillement les gardes nationaux de Metz, blessés à Nancy par les solda 's de Château-Vieux, en veran^. reconnaître leur erreur (2) et en sollicitant l'honneur d'être

mir la constitution sur les bases indestructibles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

« Tous les citoyens sont donc prévenus que c'est véritablement Marat qui reprend la plume.

« l.e club des cordeliers a nommé, pour porter le présent arrêté dans les sociétés, MM. Vincent, Dubois, Salbert, Baron, Berger et Mâchant.

« Signé HÉBERT, président. — Naud, tecrélaire. •

(\) C'est ce qu'elle a fait, en arrêtant toute poursuite ultérieure contre la garnison de Nancy, et en jetant un voile sur tout ce qui s'était passé. [N. de Marat.)

(2) Ils ont déclaré hautement qu'ils avaient été indignement trompés par Bouille et par Moitié. [Note de Maraf.)

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admis à la fête donnée à ces victimes de l'amoar de la patrie. Après cela, quel làclie scélérat aurait encore l'audace de faire un crime à ces braves soldats de leur rcsi.^tance à l'oppression? LAmi du Peuple^ qui, le premier, éleva la voix pour plaider leur cause contre la tyrannie devant le public abusé, fonda toujours leur défense sur ces principes d'éternelle vérité. Seul encore contre tous, il ose préconiser les soldats de Château-Yieux comme les citoyens les plus judicieux et les patriotes les plus courageux qui se soient montrés depuis la prise de la Bastille.

« Aux yeux de tout homme de cœur, ils méritent les éloges dus aux héros de la liberté. Non, je ne leur reprocherai jamais d'avoir fait couler le sang des assassins; mon seul regret est qu'ils aient versé le leur.

« Combien il est douloureux que les régiments du Roi et de Mestre-de-Camp ne se soient pas réunis à eux pour soutenir le siège, après avoir député à toutes les garnisons voisines, pour demander secours! Combien il est fâcheux qu'ils n'aient pas passé au fil de l'épée l'exécrable Bouille, avec tous ses officiers et tous ses satellites, qui auraient refusé de mettre bas les armes ! Combien il est malheureux qu'ensuite ils ne soient pas venus dans la capitale punir de mort le despote et tous les pères conscrits qui avaient trempé dans l'horrible conspiration ! Une conduite aussi héroïque en aurait fait les sauveurs de la France.

« Ici, j'entends crier à la barbarie; mais c'est par humanité que je forme ces regrets. Calculez et voyez s'il n'eût pas été à désirer que la garnison de Nancy eût pensé comme moi : cinq à six mille scélérats auraient été retranchés du nombre des vivants, soit; mais cent mille patriotes, dès lors égorgés traîtreusement, seraient encore pleins de vie ; et la France entière ne serait pas depuis si longtemps en proie aux désordres de l'anarchie, aux horreurs des dissensions civiles; elle ne serait pas épuisée de misère, menacée de famine, et prête à être livrée aux fureurs de la guerre civile.

« La sainte doctrine de la résistance aux mauvais décrets peut seule sauver l'État. L'Ami du Peuple la prêchera-t-il donc à des sourds?» (N" DGXXXVII.)

On pourrait composer un volume de tout ce qui fut écrit pour et contre la réhabilitation des Suisses. Le Journal de Paris seul nous fournirait plus de vingt articles, les uns anonymes, les autres pseudonymes, les autres signés Bayard, Boucher, Chéron, Naudeville, Gudin, Chénier. La capitale fut tapissée des injures que se renvoyèrent les feuillants et les jacobins. 11 y eut de nombreuses altercations pour des affiches arrachées; les citoyens armés de pi-

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ques et la garde nationale furent bien souvent à la veille d'en venir aux mains. Ce fut au Palais-Royal que ces scènes offrirent le plus de tumulte et d'animosité. Collot-d'Herbois avait pris Ten— gagement, à la tribune des jacobins, de poursuivre devant des juges, le poëte Roucher. Celui-ci répondit {Journal de Paris du 14 avril) par une lettre pleine de sarcasmes, dans laquelle il rappelait à Collot-d'Herbois sa pièce du Bon Angevin : « Ce personnage de roman comique, qui, des tréteaux de Polichinelle, va sauter sur un char de victoire, s'est élancé vers moi comme pour me frapper de la rame que ses Suisses lui ont rapportée des galères. » Roucher dit ensuite dans une note ce que c'était que le Bon Angevin. « C'est le titre d'une pièce de théâtre de la façon de Collotd'Herbois, histrion de son métier, à Angers, 1775. A cette époque, l'Anjou faisait partie de l'apanage de Monsieur; et Collot, à qui rien ne disait alors qu'il pourrait y avoir un jour des patriotes en France, usait sa vie à parler, à penser, à écrire comme un esclave, qui, pour être aperçu du frère de son maître, se prosterne devant lui et rampe. »

Cette polémique n'occupa pas seulement les journalistes : elle s'attaqua aussi aux autorités de Paris, et émut tout le monde. Le 5 avril, Aclocque, commandant général du mois, transmit au directoire une lettre de Bayard, commandant du 5® bataillon de la 2^ légion, lettre dans laquelle Bayard dénonçait un plan de la fête de Château-Vieux, parlant de tableaux allégoriques destinés à humilier la garde nationale. Aclocque et lui déclaraient au procureursyndic Rœderer que l'honneur était plus cher à la garde nationale que la vie, et ils le priaient « de vouloir bien peser cette observation. » Il leur fut répondu par les administrateurs du directoire : « Nous ne pouvons croire que ce projet existe ; mais si quelque entreprise contre-révolutionnaire allait attaquer cet honneur si précieux, la répression de cette entreprise serait à la fois, pour nous, un besoin et un devoir. » {Journal de Paris du 3 avril.)

Pour faire cesser ces inquiétudes, Pétion publia une lettre adressée à ses concitoyens^ dans laquelle il démentait les projets injurieux pour la garde nationale que l'on prêtait aux ordonnateurs de la fête. Attaqué vivement par les feuillants, notamment par Dupont de Nemours, Pétion, qui partageait l'engouement des jacobins pour les soldats de Cliàteau-Yieux, répondit à plusieurs reprises (1). Le

(1) Nous extrayons les deux professions de foi suivanle* des articles publiés a ce sujet :

Dupont de Nemours, « Je ne suis point prophMc, je ne suis qu'un citoyen à la foi» intrépide él paisible ; mais j'ai lu l'histoire et je connais le cœur humain : la

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