‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 46 sur 69 · FÊTE DE CHATEAU-YIEUX · texte numérisé non relu

FÊTE DE CHATEAU-YIEUX

îlief-licii du poste, pour recevoir les citoyens. On a exécuté la londe nationale., et, après la Ronde, le peuple et les gardes se sont )ressés dans les bras les uns des autres. La Ronde a été également îhantée devant riiôpital militaire. Comme il était fermé, les malades témoignaient leurs regrets de ne pouvoir participer à la fête, ^et en même temps l'intérêt qu'ils y prenaient en suspendant leurs bonnets à travers les grilles, et en les agitant. Dans toute la route le peuple chantait et dansait avec enthousiasme. Mais c'est surtout au champ de Mars que la fête a pris un caractère capable de faire éprouver à tous les patriotes les transports les plus vifs et les sensations les plus délicieuses.

« Le champ et l'autel de la patrie étaient couverts de citoyens et de citoyennes qui attendaient avec impatience l'arrivée du corjtége. Bientôt de vifs applaudissements, de nombreuses acclamations l'annoncèrent, et il s'avança majestueusement vers l'autel auguste, où fut juré le pacte fraternel qui unit tous les Français. La table de la Déclaration des droits y fut déposée ; on rassembla à l'entour tous les signes, tous les emblèmes, tous les drapeaux qui ornaient la marche ; des parfums furent brûlés. Le char de la Liberté fit le tour de l'autel, et les airs retentirent des louanges de cette unique divinité des Français. La nuit mit fin à cette cérémonie : alors commencèrent des danses et des farandoles, égayées encore par des chants civiques ; puis chacun s'en retourna tranquillement chez soi.

« Pendant cette longue fête, l'on ne vit pas paraître une seule baïonnette ; il ne se commit pas le moindre désordre ; il y régna toujours la police de la liberté et cet ordre qui résulte de l'harmonie des espiits et des cœurs.

« Ah ! rien n'est plus beau qu'une grande masse d'hommes animés des mêmes sentiments de patriotisme et de fraternité ; rien n'est plus beau que les élans de ces âmes qui n'ont pas appris l'art de dissimuler ou de compasser leur joie ; rien n'est plus beau que le peuple abandonné à lui-même; rien n'est plus beau que la modération de ce peuple, représenté par ses ennemis comme une canaille vile et féroce ; de ce peuple qui, contrarié pendant si longtemps pour la fêle qu'il préparait, ne s'est vengé de ses calomniateurs que par le mépris le plus absolu. Ah! cette fête qui a donné au peuple un nouveau sentiment de ses forces (l'aristocratie était morte) ; cette fête, célébrée avec une affluence, une allégresse, un ordre, une paix, une effusion franche de bienveillance et de joie populaire, doit laisser un souvenir bien doux dans l'àmc de tous les patriotes, et un sentiment do confusion dans celle des

S28 (i5 AVRIL 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

ennemis impuissants du bien public, et un regret cuisant dans !e cœur de ces écrivains qui ont opposé à cette fête une contradiction aussi absurde qu'opiniâtre et déshonorante. Amis de la liberté, amis du peuple, soyez contents, le peuple que vous aimez est digne d'être libre : livré à lui-même dans Tessor d'un triomphe qu'on lui a disputé, il a su tout à la fois s'y livrer et se conlenir. Il était là dans toute sa force, et il n'en a point abusé. Pas une arme pour réprimer les excès, mais pas un excès à réprimer, pas une rixe, même particulière; pas une désobéissance à la volonté* générale, qui était la concorde et le bonheur de tous. Et vous, sages administrateurs, donnez souvent de ces fêtes au peuple; répétez celle-ci chaque année, le 15 avril ; que la fête de la Liberté soit notre fête printanière ; que d'autres solennités civiques signalent le retour des autres saisons de l'année.

<i Autrefois le peuple n'avait de fêtes que celles de ses maîtres : elles ne faisaient que le dépraver et l'avilir. Donnez-lui-en qui soient les siennes : elles élèveront son âme, elles adouciront ses mœurs, elles développeront sa sensibilité, en affermissant son courage ; elles en feront, disons mieux, elles en ont déjà fait un peuple nouveau. Les fêtes populaires sont la meilleure éducation du peuple. »

Les honneurs décernés aux soldats de Château-Vieux étaient une condanmation complète du parti constitutionnel et de tout son passé. Aussi, comme nous venons de le voir, se défendit-il avec énergie dans ses journaux et à la tribune. QuoicfTie le côté gauche n'eût obtenu qu'une faible majorité, ce succès fut considéré par beaucoup de monde comme le gage de son triomphe définitif. Le parti constitutionnel, en effet, avait usé dans la lutte de tous ses moyens et de toutes ses ressources, comme dans une question où il voulait définitivement juger les forces respectives des deux partis opposés. Aussi, après sa défaite, il perdit en quelque sorte l'espoir. Il ne douta pas que beaucoup de membres timides du centre ne dussent se rallier à l'avenir aux hommes qui, dans un engagement en quelque sorte désespéré, avaient obtenu la supériorité. «Cette séance, dit Vaublanc, parlantde celle que l'on a lue plus haut, celte séance fut ignominieuse et dégradante. Elle pénétra les âmes généreuses d'un dégoût mêlé d'horreur impossible à décrire... Les membres les plus courageux étaient alors dans une sorte d'abattement... Ils étaient dans la cruelle position de ces valeureux régiments qui, ne pouvant se défendre et environnés de toutes parts, versaient de généreuses et d'impuissantes larmes et enterraient leurs drapeaux à Hochstet. » {Mém. cit., t. I, p. 390.)

Chap. III. — Les jacobins. — Discussion entre Giiadet et Robespierre sur l'existence de Dieu. — Dénonciations de CoUot-d'Herbois, Chabot et Tallien contre Rœderer, Brissot et la députation delà Gironde. — Révélations sur des projeta de protectorat. — Vive discussion. — Réconciliation momentanée. — Articles de la presse sur cette discussion. — Jugement de Marat sur Robespierre.

Cependant les jacobins, selon leur habitude, continuaient à suivre la tribune de la législative. Ils reprenaient et traitaient à leur manière les questions portées devant rassemblée nationale. Leurs séances étaient un reflet ordinairement très-pâle, au moins à en juger par leur journal, de celles du corps législatif. Aussi n'offrent-elles, sous ce rapport, aucun intérêt. Mais on y voit se manifester et grandir la scission, dont nous avons signalé les premiers symptômes, entre Robespierre et ses amis, d'un côté, Brissot et les girondins, de l'autre . C'est là ce qu'il est important de recueillir. Brissot ne paraît plus aussi isolé qu'au commencement de la querelle : la députation de la Gironde et une partie de celle de Paris se sont ralliées à lui. Quoique Robespierre ait de nombreux partisans, les noms des présidents pendant les mois de mars et d'avril prouvent que la majorité ne lui est pas encore acquise. Ces présidents, en effet, furent Tliuriot, Mailhe, Vergniaud, Lasource.

La dissidence se manifestait en toute occasion et sur toutes choses; c'était toujours à propos de la guerre que la discussion commençait. Mais, dans la séance du 26 mars, elle atteignit une nouvelle question; elle se couvert t en un débat entre les matérialistes et les spiritualistes qui composaient le club. Robespierre était venu proposer et lire une adresse aux sociétés affiliées sur ce sujet de la guerre, dont il était constamment préoccupé. Il y parlait, à plusieurs reprises, de la Providence qui protégeait la révolution contre les intrigues et l'aveuglement des hommes. Il fut violemment attaqué, à cette occasion, par Guadet. Il est probable, d'ailleurs, que ce ne fut pas la passion du matérialisme qui excita particulièrement cet orateur ; il est à supposer, au contraire, que celui-ci se proposait surtout de détourner l'attention de la société d'un sujet dangereux pour son parti, et de faire ajourner le projet d'adresse. Quoi qu'il en soit, la discussion fut vive ; elle dut même revêtir une violence qui n'était pas ordinaire, à en juger par la trace qu'elle a laissée dans le journal où les débats des jacobins sont ordinairement si superficiellement et si incomp'étement reproduits.

Le journal des débats des jacobins ne contient que la première partie de l'adresse lue par Robespierre. Voici les fragments qui donnèrent lieu aux objections de Guadet.

530 (mars 1792) assemblée législative.

« Frères et amis, une conspiration formidable se tramait dès longtemps contre noire liberté et était prête à éclater. La guerre civile s'allumait, la guerre étrangère menaçait Tempire. Les prêtres secouaient les torches du fanatisme et de la discorde; des directoires perfides soutenaient les complots de tous les ennemis de la révolution; des traîtres occupaient dans Tarmée les grades les plus considérables; la cour nous trahissait. Des cris de guerre se faisaient entendre, mais on n'avait pris aucune mesure certaine, soit pour la faire avec succès, soit pour la prévenir. On ne songeait ni à soulager le peuple, ni à protéger les soldats patriotes, chassés, persécutés par le ministre de Narbonne, ni à forcer ce ministre audacieux à donner des armes aux gardes nationales, ni à pourvoir à la sûreté des frontières. D'un côté, la faiblesse et l'ignorance, de l'autre, le despotisme, l'hypocrisie et la haine de la vérité, semblaient obscurcir le génie de la France.

« Sans le courage inébranlable des citoyens, sans la patience invincible du sublime caractère du peuple, il était permis à l'homme le plus ferme de désespérer du salut public, lorsque la Providence, qui veille toujours sur nous beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant Léopold, paraît déconcerter pour quelque temps les projets de nos ennemis. Ce délai suffit pour que la liberté puisse écarter à jamais les fléaux dont elle est menacée.

« Nous tenons dans la main la paix ou la guerre ; nous sommes les maîtres de notre destinée et de celle du monde, pourvu que nous ne retombions pas encore une fois dans notre léthargie ordinaire; pourvu que nous ne nous lassions pas d'entendre la voix de la prudence et de la raison; que, mettant à profit l'occasion unique qui nous est offerte, nous forcions les choses à prendre une tournure franche et plus sincère que la politique de nos tyrans ; que nous mettions dans l'impuissance de nous insulter à l'avenir ceux qui nous trompent. Craignons, sans cela, de lasser la bonté céleste, qui jusqu'ici s'est obstinée à nous sauver malgré nous.

« On répète que les nouveaux ministres sont jacobins. A

Dieu ne plaise que j'attende de quelques hommes la destinée de la nation, qui est immortelle. La liberté repose sur des bases plus fermes et plus élevées : elle repose sur la justice et la sagesse des lois, sur l'opinion publique, la force souveraine, parce qu'elle est la lumière du peuple; sur la défiance même des amis de la constitution, justifiée dès longtemps par ce qui s'est passé; sur la défiance, seule égide de la liberté jusqu'à ce que la révolution soit terminée, jusqu'à ce que tous vos ennemis soient confondus. Au reste, louer le nouveau ministère serait une flagornerie d'autant

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