‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 53 sur 69 · DÉNONCIATION DE CHABOT · texte numérisé non relu

DÉNONCIATION DE CHABOT

la suite, celui-ci ne dénonça pas seulement Fauchet et Vergniaud, mais aussi Guadet et Brissot, et toute la députation de la Gironde.

Séance du 25 avril. — Ce jour même, Rœderer avait écrit à Collot-d'Herbois la lettre suivante ; tous les journaux la publièrent :

« J'ai beaucoup dit, monsieur, en public et en particulier, que vous étiez un honnête homme; vous avez dit et vous persistez à dire que je ne le suis pas. Comme je suis très-sûr de ma probité, vous nvavez réduit à douter de la vôtre ; et comme le bien que j'ai dit de vous donne du crédit au mal que vous diles de moi, et que je me crois aussi bon à garder pour la chose publique que vous, je vous cite au tribunal, et je vous y accuse cl être un calomniateur. Vous recevrez demain l'exploit de citation. — Signé Roederer. »

M. Collot-d'Herbois. — « Un jacobin doit se trouver trop heureux de professer devant l3s tribunaux l'opinion qu'il a énoncée à cette tribune. C'est devant eux que me cite M. Rœderer; eh bien ! je ne m'intimide pas, quoique mon adversaire ne soit que le prêlenom de la coalition que je méprise. Depuis six mois je marche au milieu des assassins; mais tous les bons citoyens se rallient autour de moi, et puisque j'ai été assez heureux pour me charger utilement de la défense des autres, peut-être me défendrai- je bien moimême. »

M. Fauchet. « Ce n'est pas devant les tribunaux que je veux poursuivre mon dénonciateur. Ce n'est pas un homme comme M. Collot-d'Herbois auquel j'ai affaire. Mon dénonciateur m'a accusé d'avoir été gagné par M. de Narbonnc. Jamais je n'ai mis les pieds chez lui. Je me suis chargé avec répugnance du rapport de son affaire ; il a été rédigé et présenté avec l'approbation de dixhuit membres du comité. Il est vrai que M. Chabot n'y était pas, mais c'est sa faute. Cet homme, unique par sa turpitude, ose attaquer une femme respectable, une femme dont l'âme est la plus belle et la plus honnête que je connaisse. Il vient vous tenir des propos orduriers qui se disent à peine dans les tavernes, et qui no sortent que de la bouche des ivrognes. Je vous demande justice d'un tel homme qui déshonore la cause du patriotisme ; je vous le iK demande, non pas pour moi, mais pour la société. » IB « (M. Chabot demande à répondre. L'ordre de Tinscription pour la parole portait M. Brissot; M. Rœderer insiste pour celui-ci. (Plusieurs voix : Aux tribunaux! aux tribunaux!) L'épreuve, répétée doux lois, paraît douteuse; enfin M. Brissot cède la parole

Ià M. Chabot.) »

M, Chabot. « Et moi aussi je demande que l'on fasse justice; et

344 (25 AVRIL 1792) assemblée législative.

si les faits que j'ai dénoncés sont faux, je veux que Ton m'expulse de cette société. Je n'ai pas dit que le complot dont j'ai parlé eût été concerté entre MM. Guadet et Brissot. J'ai dit que M. Guadet avait eu tort d'opiner pour que M. de Narbonne se rendît aux frontières avant l'apurement de ses comptes. J'ai dit que M. Vergniaud avait dit que M. Grangeneuve était comme une belle dont on n'obtient pas facilement les faveurs. Quant à M. Fauchet, qu'il dise que son projet de protectorat n'a pas été dénoncé au comité, je lui prouverai le contraire quand il voudra. »

M. Fauchet. « J'ai dit que le département de la Gironde pourrait se mettre à la tête de la chose publique, mais que ces coalitions ne valaient rien. Jamais il n'a été question ni de M. Guadet ni de M. Vergniaud. Si vous citez d'autres faits, vous avez grand tort. » (Tumulte.)

M. Chabot. « Je parle d'une dénonciation qui fut faite avant la chute de M. de Narbonne : je parle du protectorat. Madame Canon a dit à M. de Narbonne qu'il n'était pas fait pour rester dans un ministère, et qu'il devait viser à de plus hautes destinées ; à quoi M. de Narbonne répondit par un sourire et une inclination de tête. J'en appelle à M. Merlin, ici présent. »

M. Lecointre. « Je propose de renvoyer cette affaire à un comité. »

M. Mirlin. « Je suis appelé en témoignage. Voici les faits dont j'ai connaissance. Nous étions au comité de surveillance ; nous avions vu le matin M. Béthune-Charost, qui m'avait déclaré son projet d'exciter la guerre dans le Brabant. Je dis que M. Béthune- Charost n'aimait pas la liberté comme nous; qu'il voulait conserver les prêtres et les nobles, et établir un protectorat. A cette occasion, M. Fauchet nous dit que M. de Narbonne l'avait fait pressentir par une certaine dame, pour lui dire que, si la constitution s'écroulait, il serait l'homme du peuple. Pour moi, j'opinerais pour une assemblée d'électeurs des quatre-vingt-trois départements, si des circonstances critiques l'exigeaient. »

M. Fauchet. « Il n'a jamais été question d'élever M. Narbonne au protectorat. Je voulais savoir quelles seraient ses dispositions ; nous lui avons demandé quel parti il prendrait si le roi s'en allait ; il a répondu : Celui du peuple. Ce n'est qu'ensuite que nous avons vu qu'il portait ses vues plus loin.»

M. Brissot, « J'ai été dénoncé à celte tribune, je viens m'y défendre. En commençant ma justification, je n'éprouve qu'un embarras, c'est de bien connaître et de bien fixer les crimes dont on m'accuse. Si j'en crois les récits que l'on fait, je vois des déçla-

mations, des injures, des fureurs, mais pas un fait, pas une preuve, pas même le plus léger indice.

«'Quels sont mes crimes? J'ai fait les ministres, dit-on ; j'entretiens une correspondance avec Lafayette et Condorcet ; je veux faire un protecteur du premier, et j'ai travaillé pour cela avec le second. Certes, ceux-là m'accordent un grand pouvoir, qui pensent que de mon quatrième j'ai pu dicter des lois au château des Tuileries. Mais quand il serait vrai que j'eusse fait les mini^tns actuels, depuis quand serait-ce un crime d'avoir confié aux nuins des amis du peuple les intérêts du peuple? — Ce ministère va, dit-on, corrompre ; il va jeter toutes ses faveurs sur des jacobins. Est-ce bien dans cette tribune que ce langage s'est fait entendre ! ne conviendrait-il pas plutôt aux Feuillants? Ah ! plût au Ciel que toutes les places ne fussent occupées que par des jacobins ! »

Un censeur. « Il est impossible d'assister à cette séance et d'entendre les propos infâmes que tient ici M. Desmoulins. Il est affreux, après avoir employé tous les moyens d'honnêteté pour le faire cesser, de lui entendre crier à tue-tête que l'orateur qui est à la tribune est un coquin. » (Tumulte. — Plusieurs voix : A la porte Desmoulins ( I ) ! )

3/. Brissot. « Le mal ici n'est donc pas que quelques places dans les bureaux soient remplies par des jacobins, mais bien de ce qu'elles ne le sont pas encore toutes. PlCit au Ciel que tout fût jacobin, depuis le fonctionnaire assis sur le trône, jusqu'au dernier commis des bureaux des ministres.

« La dénonciation est l'arme du peuple : savez-vous quels sont SCS plus cruels ennemis? ce sont ceux qui la prostituent. Voulezvous la rendre utile? forcez les dénonciateurs de signer les dénoncialions, et de ne point remettre leurs preuves au lendemain. Couvrez du plus profond mépris celui qui dénonce et ne prouve pas. Voilà le secret de condamner les dénonciateurs au silence, et de rassurer les bons citoyens; voilà ce que je ne cesse de deman-

(I) Desmoulins raconte ainsi cette scène dans une noie de la Tribune des Patriotes, no I, p. 21 : « J'ai dit que Brissot était un écrivain médiocre; je lui dois une réparation d'honneur. Justifiant hit-r, devant les jacobins, les ministres, à qui on faisait le reproche de se servir des emplois qu'ils avaient à distribuer pour se faire un parti dans la société: « Est-il pi ssib'.e, s'écriait-il, que l'on fasse ici un a reproche au ministère de donner des places aux jacobins? Plut au ciel, mes- « sieurs, qu'on pût vous en donner à tous ! etc. » On juge de l'effet que dut faire ce souhait. Je ne pus m'empêcher d'admirer l'orateur, et, me penchant vers l'oreilie de mon voisin Duhem : « Je ne connais, lui dis-je, dans Cicéron ni dans Dé- « mos'.hènes, aucun morceau plus propre à exciter l'iniérél ! Que d'art! le coquin!» A. ce mot, quoique le cri fût d'admiration, je vis le moment où j'allais être traité par mes frères les brissotins comme Panthée le fut par les Mépades. >

346 (25 AVRIL 1792) assemblée législative.

der à mes adversaires : des preuves ! des preuves ! Ils me prêtent des correspondances avec Lafayette et Narbonne. J'ai déclaré et je déclare que je n'ai pas vu M. Lafayette depuis le 23 juin i791, et que je n'ai eu avec lui aucune liaison directe ni indirecte depuis cette époque. Que deviennent les historiettes de déjeuners et de soupers avec M. Narbonne, que je ne connais point, et avec madame de Staël, dont je ne connais pas même la figure, et dont J6 déteste les principes impurs? Que deviennent les calomnies soufflées par les amis du roi, réchauffées par les amis même de la constitution et entretenues par des hommes qui veulent se venger de ce que je n'épouse pas leurs fureurs ou leurs vues personnelles ?

« Depuis quelque temps, ils parlent de protecteur et de protectorat. Je dois déclarer que j'étais étranger à toute l'histoire de protectorat et de tribunat dont on vient de vous entretenir. Ils veulent «ffrayer les esprits par ces mots de protectorat, et les accoutumer à celui de tribunat; ils ne voient pas que jamais le tribunat n'existera. Qui oserait détrôner le roi constitutionnel? Qui oserait se mettre la couronne sur la tête? Qui peut s'imaginer que la race des Brutus est éteinte, et qui ne sait pas qu'à défaut d'un Brutus, quand la nation serait assez lâche pour laisser longtemps la vie à un usurpateur, je vous le demande, où est l'homme qui ait dix fois le talent de Gromwell? Croyez-vous qu'il eût réussi dans une révolution comme la nôtre! Il avait pour lui deux avenues terribles qui n'existent plus : l'ignorance et le fanatisme.

« Vous qui croyez voir dans Lafayette un Gromwell, vous ne connaissez ni Lafayette, ni votre siècle, ni le peuple français. Cromwell avait du caractère; Lafayette n'en a pas. On ne devient point protecteur sans caractère. Quand même il aurait du caractère, cette société renferme une foule d'amis de la liberté qui périraient plutôt que de le soutenir. J'en fais le premier le serment : ou l'égalité régnera en France, ou je mourrai en combattant les protecteurs et les tribuns; car les tribuns, messieurs, sont une autre classe d'ennemis bien plus dangereux pour le peuple. Les tribuns sont des hommes qui flattent le peuple pour le subjuguer, qui tyrannisent les opinions sous le nom de liberté, et qui jettent des soupçons sur la vertu, parce qu'elle ne veut point s'avilir. Rappelez-vous ce qu'étaient Aristide et Phocion : ils n'assiégeaient pas toujours la tribune, mais ils étaient à leur poste, au camp ou dans les tribunaux. Rappelez-vous qu'ils ne dédaignaient aucun emploi, quelque mince (ju'il fût, quand il était donné par le peuple; qu'ils ne parlaient jamais d'eux-mêmes; qu'ils parlaient peu,

mais qu'ils faisaient beaucoup. Rappelez-vous qu'ils ne flattaient jamais le peuple, mais qu'ils l'aimaient. Rappelez-vous que s'ils étaient ardents à dénoncer, ils ne dénonçaient jamais sans preuves, parce qu'ils étaient justes et philosophes. Les calomniateurs n'épargnèrent pas Phocion : il fut victime d'un flatteur du peuple, lors même qu'il voulait le sauver. Ah! ce trait me rappelle l'horrible calomnie élevée contre M. Condorcet. C'est au moment même oii ce respectable patriote, luttant contre une maladie cruelle, et se livrant aux travaux les plus opiniâtres pour terminer le plan d'instruction publique, c'est au moment où il apprend aux puissances étrangères à respecter les peuples libres, c'est au moment où il épuise sa santé dans des calculs immenses pour régler les finances de l'empire, c'est alors que vous calomniez ce grand homme ! Qui êtes-vous, pour avoir ce droit? Qu'avez-vous fait? Où sont vos travaux, vos écrits? Pouvez-vous citer comme lui tant d'assauts livrés pendant trente ans, avec Voltaire et d'Alembert, au trône, à la superstition, au fanatisme parlementaire et ministériel? Croyez-vous que si le génie brûlant de ces grands hommes n'eût embrasé petit à petit leurs âmes, et ne leur eût fait découvrir le secret de leur grandeur et de leur force, croyez-vous qu'aujourd'hui la tribune retentirait de vos discours sur la liberté? ce sont vos maîtres, et vous les calomniez lorsqu'ils servent le peuple !

« Vous déchirez Condorcet, lorsque sa vie révolutionnaire n'est qu'une suite de sacrifices pour le peuple ! Philosophe, il s'est fait politique; académicien, il s'est fait journaliste ; noble, il s'est fait jacobin ; placé par la cour dans un poste éminent, il l'a quitté pour le peuple. Il a consacré au peuple ses travaux et ses veilles ; il a ruiné sa santé pour le peuple. Et cependant, qui le déchire au* milieu de ses immortels travaux? Ce sont des hommes qui disent aimer le peuple et la liberté. On a pu perdre un homme de génie, mais on ne perdra jamais ses talents patriotes. Il marche toujours sur la même ligne, et le peuple est juste enfin. Le monument le plus ferme de votre révolution, c'est la philosophie. Voyez celles qui ont manqué, elles n'étaient pas fondées sur la philosophie. Le patriote par excellence est philosophe. Voilà comme le bon homme Richard et Franklin furent toujours les amis du peuple. On le taxe d'être froid, parce qu'il travaille dans le silence ; d'être ennemi du peuple, parce qu'il n'obsède pas sans cesse la tribune du peuple.

ft Prenez-y garde, vous suivez vous-mêmes les impulsions de la cour. Que veut en effet la cour? faire rétrograder les lumières du peuple. Que veulent les philosophes? ils veulent que le peuple

s'éclaire, qu'il apprenne à se passer de protecteurs et de tribuns. C'est ce que craignent également et les aristocrates et les agitateurs. Leur conduite est la même. Gomme les amis de la cour, les agitateurs dénoncent et cherchent à décrier les patriotes; comme les amis de la cour, ils crient contre la guerre, lorsque la guerre est voulue par la majorité des patriotes. {Ah!... ah!... ah!... — Applaudissements.)

« Certes je n'imiterai point la facilité de mes adversaires à calomnier; je n'appuierai pas sur des on dit qu'ils sont payés par la li.>te civile; je ne dénoncerai pas sur des on dit qu'ils ont un comité secret pour influencer celte société; mais je dirai qu'ils tiennent la même marche que les partisans de la guerre civile. Je dirai que, sans le vouloir sans doute, il font plus de mal aux patriotes. Dans quel moment viennent-ils jeter la division dans cette société? dans le moment où nous avons la guerre extérieure, et où la guerre intérieure nous menace. Ah! messieurs, pourquoi cherche-t-on ici, depuis plusieurs mois, à détourner l'ordre du jour? Les questions les plus importantes réclament votre attention : lorsque toutes les sociétés du royaume attendent que vous soiliciiiez une foule de décrets favorables au peuple, et dont la sanction est facile dans l'état présent du ministère, vous laissez échapper une occasion qui peut-être ne se présentera jamais. Il est temps que vous vous occupiez de la discussion des obje!s qui intéressent l'assemblée nationale, que l'on veut vous faire perdre de vue. Je demande à la société de lui donner des explications là-dessus, et je conclus à ce que, vouant au mépris les dénonciations que j'ai réfutées, on passe à l'ordre du jour. »

« ( M. Robespierre monte à la tribune, et comme il n'est point inscrit dans Tordre de la parole, il la demande pour une motion d'ordre. M. Guadet la demande également pour une motion d'ordre et l'obtient. M. Robespierre descend de la tribune.) »

M. Guadet. « Il y a quarante-l)uit heures que le besoin de me justifier pèse sur mon cœur : il y a seulement quelques minutes que ce besoin pèse sur le cœur de M. Robespierre; je demande à qui est due la priorité. (Applaudissements. — La parole est conservée à M. Guadet.)

a II ne me reste qu'un seul fait à éclaircir, et si l'on pouvait encore douter de mon aversion pour le protectorat, je déclare qu'un protecteur, un tribun et moi n'existeront jamais ensemble. Je suis accusé d'avoir demandé à l'assemblée nationale que M. de Narbonne eût la faculté d'aller à son poste avant que ses comptes fussent rendus ; mais j'observe qu'un citoyen ne devait pas souffrir de

Page 1