DISCOURS DE GUADET
retard de la négligence d'un comilé : ce serait prononcer une peine contre l'intention de la loi. Au surplus, j'ai pensé, comme M. Lecointre, que M. de Narbonne pouvait rejoindre l'armée, sauf sa responsabilité. Je combats la motion de M. Brissot, et je demande que, sur toutes ces dénonciations, on ne passe pas à l'ordre du jour. Je finis en vous observant que vous devez vous tenir en garde contre ces orateurs empiriques qui ont toujours à la bouche les mots liberté, tyrannie, conjuration... (huées des tribunes); qui mêlent toujours à leur éloge personnel des flagorneries pour le peuple; je demande que la société fasse justice de ces hommes. »
« (M. Fréron demande la parole pour une motion d'ordre. Ne pouvant l'obtenir, il la réclame contre M. le président (Lasource), et, sous ce prétexte, il fait la motion que M. Guadet soit rappelé €^ Tordre, pour avoir lancé un trait indirect, mais satirique, contre M. Robespierre, sous la dénomination û'orateur empirique. — Le plus grand tumulte suit celte motion; des chapeaux se lèvent au bout des cannes, surtout dans les tribunes, au milieu de très-vifs applaudissements et de fortes huées.) »
M. le président. « L'opinant m'ayant demandé la parole pour parler contre moi, en a abusé pour parler contre M. Guadet : je maintiens la parole à ce dernier, et je rappelle à l'ordre M. Fréron. »
M. Guadet. « J'observerai qu'il y a quelques jours, ayant combattu à cette tribune l'opinion de M. Robespierre avec toute l'honnêteté qui convient à un citoyen dont on admire les sentiments, je fus, en sortant de cette séance, insulté et traité de scélérat. Je crois bien avoir le droit de dire que le peuple était égaré sur mon compte. (Plusieurs voix des tribunes : Non! non! — Tumulte.)
« Je reviens à mon sujet, et je conclus à ce que la société ne passe pas à l'ordre du jour. M. Robespierre ayant promis de dénoncer ufi plan de guerre civile, formé au sein même de l'assemblée nationale, je le somme de le faire. Moi, je lui dénonce un homme qui met sans cesse son orgueil avant la chose publique ; un homme qui, parlant toujours de patriotisme, abandonne le poste où il était appelé (allusion à sa démission récente de la place d'accusateur public). Je lui dénonce un homme qui, soit ambition, soit malheur, est devenu l'idole du peuple. (Grand tumulte.) »
M. Robespierre. « Par ces interruptions et le tumulte qu'elles excitent, on me met dans Timpossibilité d'entendre mon dénonciateur, et on m'ôle les moyens de me défendre. Oui, messieurs, je déclare que je regarde comme préparés et dirigés contre moi tous ces murmures. Je prie donc d'écouter M. Guadet dans le plus TOME vir. 50
profond silence; c'est une grâce que je crois avoir le droit de demander. »
M. Guadet. « Je continue, et je dénonce à M. Robespierre un homme qui, par amour pour la liberté de sa patrie, devrait peutêtre s'imposer à lui-même la peine de l'ostracisme : car c'est servir le peuple que de se dérober à son idolâtrie. — Je lui dénonce un homme qui, ferme au poste où sa patrie l'aura placé, ne parlera jamais de lui, et y mourra plutôt que de l'abandonner. Ces deux hommes, c'est lui, c'est moi. »
M. Robespierre. « Le discours de M. Guadet a rempli tous mes vœux : il renferme à lui seul toutes les inculpations qu'accumulent contre moi les ennemis sans nombre dont je suis entouré. En répondant à M. Guadet seul, j'aurai réfuté tous mes adversaires.
« Sans doute, il existe dans celte société, comme dans toute la France, des orateurs empiriques, qui, sous le masque du patriotisme, cachent leur désir de parvenir aux places; qui, à défaut de vertus, ont sans cesse dans la bouche les noms de peuple, de liberté et de philosophie.
« Quant à l'ostracisme auquel M. Guadet m'invite à me soumettre, il y aurait sans doute un excès de vanité à moi de me l'imposer : car c'est la punition des grands hommes, et il n'appartient qu'à M. Brissot de les classer.
« On me reproche d'assiéger sans cesse cette tribune; mais que la liberté hoit assurée, que le règne de l'égalité soit affermi, que tous les intrigants disparaissent, et vous me verrez empressé à fuir cette tribune et même celle société. Alors, en effet, le plus cher de mes vœux serait rempli. Heureux de la félicité de mes concitoyens, je passerais des jours paisibles dans les délices d'une douce et sainte intimité : serait-ce à moi qu'on reprocherait de briguer les places, les honneurs, moi qui ne suis passionné que pour la liberté? (Applaudissements.)
« Les membres qui ont occupé cette tribune avant moi ont consumé tout le temps de la séance; les développements que j'aurais â donner pour ma justification exigent plus de temps qu'il ne nous en reste : je vous prie, monsieur le président, de vouloir bien me conserver la parole pour la prochaine séance. »
M. Albitte. vl II est temps que cette désolante discussion finisse. Je demande que MM. Brissot, Guadet, Robespierre et autres se ra'^semblent et se fassent part de leurs griefs. S'ils tombent d'accord, tout sera terminé; si quelques-uns d'entre eux ne donnent pas des explications satisfaisantes, alors ils seront démasqués. Je
demande, de plus, que chaque partie s'adjoigne six patriotes, qui serviront, pour ainsi dire, de jurés dans cette affaire.
M. Boursault. « Ce clioc d'opinions est très-utile pour nous qui sommes de muets spectateurs : il sert, au milieu des passions, à nous faire connaître Tesprit et les vues des différents individus. »
M. Robespierre, a Je développerai un système suivi de conspirations. C'est par des rapprochements que j'y parviendrai : car des discours, des phrases lâchées à propos, de sourdes intrigues, sont les moyens employés pour détruire l'opinion publique et miner la liberté. Je vous ferai voir par quelles trames on me rend Tobjet des plus affreuses persécutions. »
M' Bazire. « J'engage M. Robespierre à ne pas prolonger davantage une discussion dont il est très-difficile de suivre le fil dans une assemblée aussi nombreuse, du moment qu'il ne s'agit pas de faits à prouver, de pièces à déposer, mais d'un système qui, pour être développé, a dit M. Robespierre, a besoin d'un grand nombre de rapprochements, toujours difficiles à saisir au milieu du tumulte qui naît nécessairement du choc d'intérêts aussi violemment sentis, que nous avons pu nous en apercevoir dans cette séance. Je le répète, j'engage M. Robespierre à choisir quelques journaux pour l'arène de la lutte qu'il veut soutenir, ou à faire imprimer tous les reproches qu'il croit avoir à faire à ses adversaires. »
— Ici un membre de l'assemblée nationale s'élève contre la proposition de M. Bazire. Il dit que M. de Robespierre avait promis de dévoiler un plan de guerre civile conçu dans le sein de l'assemblée nationale, et il le somme de tenir parole.
M. Robespierre. « Le seul objet que j'aie proposé de traiter dans la séance de vendredi est de dévoiler des manœuvres qui tendent à faire de celte société un instrument d'intrigues et d'ambition ; et c'est là ce que j'appelle un plan de guerre civile. Au surplus, ce plan est tracé dans un projet de décret présenté à l'assemblée nationale, et je le dévoilerai.
« Mes plus ardents adversaires ne sont pas MM. Guadet et Brissot. Les opinions que j'ai énoncées contre M. Lafayette m'ont valu la haine d'un bataillon entier, qui m'écrit pour que je donne des preuves, ou me prévient qu'il me traduira devant les tribunaux comme calomniateur. Voilà le plan qu'adoptent mes ennemis. Je dénonce un système tendant à pervertir l'esprit public : je ne puis fournir pour preuves que des inductions, que des rapprochements, et ils veulent que, sur les faits que j'ai imputés à Lafayette, je le poursuive devant les tribunaux, sous peine de passer pour un intrigant dangereux.
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« La Chronique, dans Tarticle rédigé par M. Condorcet, le Patriote, le Journal général, imprimé chez M. Baudouin, presque tous les journaux me dénoncent comme payé par le comité autrichien : ils me disent d'accord avec les Lameth. Il ne me reste donc que cet'e tribune et le peuple qui m'entend, pour me justifier. Cependant, rendant justice aux vues qu'a proposées M. Bazire, je les adople, et je ferai imprimer, sans m'interdire pour cela la faculté de dévoiler tous les mystères. »
« (Les membres de la société se retirent en foule, l'heure étanf fort avancée. Cependant la voix de M. Simon, de Strasbourg, en retient un grand nombre dans la salle.)
M. Simon. « Dans les départements des Haut et Bas-Rhin, les patriotes et les prêtres constitutioimels sont livrés aux persécutions les plus terribles. Déjà plus de cinquanle d'entre eux ont été égorgés; soixante de leurs maisons ont été pillées et renversées; leurs champs sont ravagés, leurs jardins dévastés. Dans les endroits reculés, on attend les conformistes pour les assassiner. Et quels sont ceux qui sont ainsi traités? Ce ne sont pas des gens qui flagornent le roi, comme j'en ai vu dans cette assemblée, ce sont les amis les plus sincères de la révolution. Le directoire du département refuse de faire exécuter la loi : la société du Miroir le dénonce. La motion est faite de suivre l'exemple des Marseillais, de faire marcher les corps constitués dans le sens de la révolution, et d'opposer une digue au fanatisme et aux efforts de nos cruels persécuteurs. Eh bien! messieurs, un des auteurs de cette motion, Charles Lavaux, est décrété de prise de corps; il est arrêté sans aucune des formalités prescrites par la loi. Deux autres membres ont aussi été décrétés, mais ils ont échappé aux poursuites de leurs ennemis.
« Je demande qu'il soit présenté à l'assemblée nationale une pétition tendante à obtenir la suspension des administrateurs de l'arrondissement où se commettent ces horreurs. Je dois vous observer qu'il ne renferme pas plus de huit à dix lieues carrées; c'est sur ce petit espace que le fanatisme déploie toutes ses fureurs... Je vous demande, messieurs, d'ajouter quelques observations.
«M. Guadet a énoncé une opinion indécente lorsqu'il a appelé peuple quelques polissons qui l'ont insulté dans la rue. J'appelle peuple tous ceux qui sont vertueux : ils valent mieux dans mon esprit que ceux qui ont du talent. Je passe à quelques faits.
« M. Brissot est allé chez M. Rœderer pour concerter avec lui les moyens d'opérer la réunion des sociétés de Strasbourg. Il a dit que les jacobins seraient toujours fort heureux de compter parmi eux un maire de Strasbourg (M. Diétrich).
« M. Brissot a tronqué la lettre feuillantine qui lui avait été écrite au sujet de la scission : je le défie de la produire telle qu'il l'a insérée dans un numéro de son journal. Il en a supprimé les grosses sottises contre les jacobins, et par ce retranchement il a servi la cause des feuillants ; car le ton modéré qu'il est parvenu à donner à cet écrit ne le rend que plus dangereux.
« Je finis par demander aux tribunes si elles ne se croient pas bien unies aux jacobins, quoiqu'elles ne délibèrent pas dans leurs séances. {Oui! oui! oui!) Je demande que mes propositions soient présentées à la prochaine séance. » Accordé. {Journal du Club, n° CLXXXIV et Supplément.)
Séance du 28 avril. — La séance s'ouvre au milieu du tumulte. On réclame vivement l'ordre du jour pour Robespierre, à qui la parole a été réservée. Daubigny vient annoncer que le club électoral de la Sainte-Chapelle a triomphé dans l'élection du remplaçant de Robespierre. L'ex-ministre Duport-Dutertre a été promu à la place d'accusateur public. Daubigny raconte que Duport, étant de garde aux Tuileries, le 15 avril, jour de la fête, avait été invité à dîner par le commandant du poste, et qu'il avait tenu ce propos : « Cette fête est fort belle, elle est très-nombreuse : eh bien ! qu'au milieu de cette canaille quelques polissons viennent seulement à se donner quelques coups de poing, vous verrez que tout est prêt pour les rappeler à l'ordre. » (Cris d'indignation.) « C'est, dit-on dans plusieurs parties de la salle, c'est à M. Robespierre que nous avons l'obligation d'avoir M. Duport pour accusateur public. »
M. Robespierre. « Au moment oii le préopinant terminait son discours, j'ai enlendu des voix s'élever avec véhémence, qui m'accusaient de la nomination de M. Duport-Dutertre. Le choix de quelques fonctionnaires publics n'est pas ce qui doit le plus vous alarmer; c'est le plan général de conspiration formé contre la liberté que vous devez surtout chercher à déjouer; car à ce projet funeste tiennent toutes les nominations qui se font à présent. Je demande que, sur celte dénonciation, vous passiez à l'ordre du jour, et que la parole me soit accordée en vertu de l'un de vos précédents arrêtés : le salut public, mon honneur outragé, les considérations les plus importantes doivent me la faire obtenir. »
Le président annonce que les députés sont appelés à l'assemblée nationale; il prie quelqu'un de le remplacer au fauteuil.
Un grand nombre de voix. « M. Danton ! M. Danton ! »
M. Legendre. « Un des soutiens de la liberté à l'assemblée con-
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stituante, M. Prieur est ici. Je pense que M. Danton le verra comme nous avec plaisir à la présidence. » (Plusieurs voix : Oui! oui ! )
M. Prieur. « Je suis venu dans cette capitale pour me pénétrer du véritable esprit de la liberté. Le premier jour que j'ai été à rassemblée nationale, j'ai entendu les voûtes de la salle retentir du cri de la guerre. Je me suis dit : Tous les despotes vont trembler, car c'est fait d'eux et de leurs suppôts. Déjà le fanatisme se trouble ; les citoyens égarés de tous les départements commencent à se rallier contre l'ennemi commun sous les drapeaux de la patrie. (Des voix : A l'ordre du pur l) J'abuse, il est vrai, des moments de cette société ; mais si quelques-uns de ses membres ne ' m'eussent appelé par mon nom, je me serais condamné au silence. Cependant j'ai cru qu'il était toujours à Tordre du jour de parler de la liberté... L'ordre du jour, c'est de rétablir la paix entre les patriotes. (Applaudissements universels.) L'ordre du jour, c'est que Robespierre soit moins entier dans ses opinions : car je le connais, Robespierre ; c'est qu'on juge moins légèrement des députés à l'assemblée nationale, qui se sont bien conduits jusqu'à présent. Je désire qu'il n'existe dans cette société que des amis de la constitution; j'aime à croire qu'il n'en existe pas d'autres. »
Sur le refus de Prieur, Danton prend le fauteuil.
M. Robespierre. « Le véhément discours que vous venez d'entendre ne change rien à ma détermination, messieurs; il ne doit pas m'empecher de prononcer le mien, parce qu'il ne peut pas faire que les vérités utiles que j'avais à vous mettre sous les yeux ne soient pas des vérités ; parce qu'il ne peut pas faire que je n'aie pas le droit de repousser les inculpations qui m'ont été faites dans cette tribune. Ce que j'ai à dire importe à l'intérêt public, il importe à mon honneur personnel. Je réclame donc la parole qui m'a été accordée : je crois, monsieur le président, que vous ne pouvez pas vous dispenser de me la maintenir. (Applaudi.) Je commence :
« Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de l'intérêt de quelques individus ni du mien ; c'est la cause publique qui est l'unique objet de toute cette contestation. Gardezvous de penser que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes; gardez-vous de redouter le choc des opinions et les orages des discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement de la liberté. Celte pusillanimité, reste honteux de nos anciennes mœurs, serait l'écueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les crimes. Élevons-nous, une fois pour toutes, ù 1î\
hauteur des âmes antiques, et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever celte grande révolution.
« Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne la manière dont j'ai été personnellement attaqué ; et, si je parle avec énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix et à la seule union qui conviennent aux amis de la patrie.
« Ce n'est pas moi qui ai provoqué la dernière scène qui a eu lieu dans cette société ; elle avait été précédée d'une diffamation révoltante dont tous les journaux étaient les instruments, et répandue surtout par ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux députés à l'assemblée nationale, connus par leur civisme intrépide, et le défenseur de Ghàteau-Yieux, avaient articulé des faits contre plusieurs membres de cette société. Sans m'expliquer sur cet objet, et même sans y mettre autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommément qui que ce soit, j'ai cru devoir éclairer la société sur les manœuvres qui, dans ces derniers temps, avaient été employées pour la perdre ou la paralyser ; j'ai demandé la permission de les dévoiler à cette séance ; j'avais annoncé en même temps que je développerais dans un autre temps des vérités importantes au salut public; le lendemain, toutes les espèces de journaux possibles, sans en excepter la Chronique ni le Patriote français, s'accordent à diriger, contre moi et contre tous ceux qui avaient déplu à mes adversaires, les plus absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot, prévenant le jour où je devais porter la parole, vient dans celte tribune, armé du volumineux discours que vous avez entendu.
a II ne dit presque rien sur les faits allégués par les trois citoyens que j'ai nommés ; il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir une autorité trop grande entre les mains des patriciens; se livre à une longue dissertation sur le Iribunat, qu'il présente comme la seule calamité qui menace la nation ; nous garantit que le patriotisme règne partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes les intrigues et de toutes les conspirations; loue la dénonciation en général, mais prétend que cette arme sacrée doit rester oisive, par la raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors : il va jusqu'à nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est pas question de cela, et que nous n'en avons jamais parlé que pour proposer les moyens ou de prévenir en même temps la guerre étrangère ou la guerre civile, ou au moins de tourner la première au profit de la liberté. Enfin, au panégyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose le
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portrait hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses étendards ; il présente tous les dénonciateurs comme des hommes exagérés, comme des factieux et des agitateurs du peuple ; et, dans ses éternelles et vagues déclamations, il m'impute l'ambition li plus extravagante et la plus profonde perversité. M. Guadet, que je n'avais jamais attaqué en aucune manière, trouva le moyen d'enchérir sur M. Bris^sot, dans un discours dicté dans le même esprit.
« Le même jour, un autre membre de cette société, pour s'être expliqué librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du déparîement, dans la fête de la Liberté, reçoit de la part de ce dernier l'assurance qu'il va le Iraduire devant les tribunaux, et devant quels juges ! Sera-ce devant les jurés que le procureur syndic a lui-même choisis? Et ce procureur-syndic est membre de cette société, et, après l'avoir prise pour arbitre d'une discussion élevée dans son sein, il décline son jugement pour la soumettre à celui des juges. Il récuse le tribunal de l'opinion publique, pour adopter le tribunal de quelques hommes.
« Je n'ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux dénonciations faites ici par MM. Gollot, Merlin et Chabjt ; je les en atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent ; et, je le jure par la patrie et par la liberté, mon opinion sur tout ce qui tient à cet objet e;t indépendante, isolée; ma cause ni mes principes n'ont jamais tenu ni ne tiennent à ceux de personne. Mais j'ai cru que, dans ce moment, la justice, les principes de la liberté publique et individuelle, m'imposaient la loi de faire ces légères observations sur le procédé de M. Rœderer, avant de pailer de ce qui me regarde personnellement.
Avant d'avoir expliqué le véritable objet de mes griefs, avant d'avoir nommé personne, c'est moi qui me trouve accusé par des adversaires qui usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours à la France entière dans des feuilles périodiques, de tout le crédit, de tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment aciuel. Je suis calomnié à l'envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi. Je ne m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs ; j'aime bien que l'on m'accuse ; je regarde la liberté des dénonciations, dans tous les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes plaintes à d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique; mais il est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment souverain, en répondant devant lui i mes adversaires. Je le dois d'au-
tant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d'attaques sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les principes qu'elles défendent. Chef de partie agitateur du peuple, agent du comité autrichien, payé ou tout au moins égaré, si l'absurdité de ces inculpations me défend de les réfuler, leur nature, rinfluence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une réponse.
« Je ne ferai point celle de Scipion ou de Lafayette, qui, accusé dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèse-nation, ne répondit rien. Je répondrai sérieusement à cette question de M. Brissot : Qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle de mes amis? 11 est vrai que, tout en m'interrogeant, il semble lui-même m'avoir fermé la bouche en répétant éternellement avec tous mes ennemis que je sacrifiais la chose publique à mon orgueil ; que je ne cessais de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai jamais parlé de moi que lorsqu'on m'a forcé de repousser la calomnie et de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accusa d'avoir exercé un métier lâche, ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et par des procès scandaleux ; mais on m'accusa de défendre avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les forcer à être justes par pudeur ; d'avoir immolé à l'innocence outragée l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire, ecclésiastique.
« J'ai fait, dès la première aurore de la révolution, au delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler à ma place, dans ce moment oi!i l'on met en question si je suis un ennemi de la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier : ils vous diraient que, membre d'un très-petit tribunal, je repoussais par les principes de la souveraineté du peuple ces édits de Lamoignon auxquels les tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes. Ils vous diraient qu'à l'époque des premières assemblées, je les déterminai moi seul, non pas à réclamer, mais à exercer les droits du souverain. Ils vous diraient qu'ils ne voulurent pas être présidés par ceux que le despotisme avait désignés pour exercer cette fonction, mais par les citoyens qu'ils choisirent librement.
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Ils vous diraient que , tandis qu'ailleurs le tiers état remerciait humblement les nobles de leur prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageais à déclarer pour toute réponse à la noblesse artésienne que nul n'avait droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait. Ils vous rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussèrent le lendemain un courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois ordres, qui les honora de sa visite pour les ramener à des procédés plus polis. Us vous diraient que je déterminai l'assemblée électorale, représentative d'une province importante, à annuler des actes illégaux et concussionnaires que les états de la province et l'intendant avaient osé se permettre. Ils vous diraient qu'alors comme aujourd'hui, en butte à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d'un procès criminel, le peuple m'arracha à la persécution pour me porter dans le sein de l'assemblée nationale : tant la nature m'avait fait pour jouer le rôle d'un tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du peuple! Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées éveilla dans mon cœur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes les froides formules de serment inventées par les lois; je vous dirai que je compris dès lors cette grande vérité morale et politique annoncée par Jean- Jacques : que les hommes n'aiment jamais sincèrement que ceux qui les aiment ; que le peuple seul est bon, juste, magnanime, et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous ceux qui le dédaignent. Je compris encore combien il eût été facile à des représentants vertueux d'élever tout d'un coup la nation française à toute la hauteur de la liberté. Si vous me demandez ce que j'ai fait à l'assemblée nationale, je vous répondrai que je n'ai point fait tout le bien que je désirais, que je n'ai pas même fait tout le bien que je pouvais. Dès ce moment, je n'ai plus eu aflaire au peuple, à des hommes simples et purs, mais à une assemblée particulière, agitée par mille passions diverses, à des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de tromper, qui, cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne pouvais prétendre qu'aux succès qu'obtiennent le courage et la fidélité à des devoirs rigoureux ; il n'était point en moi de rechercher ceux de l'intrigue et de la corruption ; j'aurais rougi de sacrifier des principes sacrés au frivole honneur d'attacher mon nom à un grand nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets favorables à la liberté, j'en ai repoussé beaucoup de désastreux, j'ai forcé du moins
la tyrannie à parcourir un long circuit pour approcher du but fatal où elle tendait; j'ai mieux aimé souvent exciter des murmures honorables que d'obtenir de honteux applaudissements ; j'ai regardé comme un succès de faire retentir la voix de la vérité, lors même que j'étais sûr de la voir repoussée ; portant toujours mes regards au delà de l'étroite enceinte du sanctuaire de la législation, quand j'adressais la parole au corps représentatif, mon but était surtout de me faire entendre de la nation et de l'humanité : je voulais réveiller sans cesse, dans le cœur des citoyens, ce sentiment de la dignité de l'homme, et ces principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c'est un sujet de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune ; si Phocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me condamne ; mais voilà mon excuse. Quoi qu'il en soit d'Aristide et de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable, que vous me reprochez éternellement, a constamment méprisé la cour et ses faveurs ; que toujours il s'est révolté contre toutes les factions, avec lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la nation; que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune.
« On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre.
Les personnages dont j'ai parlé, dans le temps où je fus nommé accusateur public du département de Paris, firent éclater hautement leur dépit et leur fureur; l'un d'eux abandonna même brusque ment la place de président du tribunal criminel; aujourd'hui, ils me font un crime d'avoir abdiqué ces mêmes fonctions qu'ils s'indignaient de voir entre mes mains ! C'est une chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs à gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher, dans une démarche de cette nature, des motifs lâches ou criminels ! Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirigée contre moi. Ainsi, quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au reste, je dois sur ce point, à mes concitoyens, une explication, et je remercie mes adversaires de m'avoir euxmêmes présenté cette occasion de la donner publiquement.
Ils feignent d'ignorer les motifs de ma démission ; mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils les connaissent trop bien, quand je ne les aurais pas d'avance annoncés très-claire-
ment à celte société et au public, il y a trois mois, le jour même de rinstallation du tribunal criminel; je vais les rappeler. Après avoir donné une idée exacte des fonctions qui m'étaient confiées, après avoir observé que les crimes de lèse-nation n'étaient pas de la compétence de Taccusateur public, qu'il ne lui était pas permis de dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se bornait à donner son avis sur les affaires envoyées au tribunal criminel, en vertu des décisions du jury d'accusation; qu'il renfermait encore la surveillance sur les officiers de police, le droit de dénoncer leurs prévarications au tribunal civil, je suis convenu que, renfermée dans ces limites, celte place était peut-être la plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai déclaré que, dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et de l'univers, je connaissais un devoir encore plus sacré que d'accuser le crime ou de défendre l'innocence et la liberté individuelle, avec un titre public, dans les causes particulières, devant un tribunal judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de rimmanité et de la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l'univers et de la postérité; j'ai déclaré que je ferais tout ce qui serait en moi pour remplir à la fois ces deux lâches, mais que si je m'apercevais qu'elles étaient au-dessus de mes forces, je préférerais la plus utile et la plus périlleuse; que nulle puissance ne pouvait me détacher de cette grande cause des nations que j'avais défendue, que les devoirs de chaque homme élaient écrits dans son cœur et dans son caractère, et que, s'il le fallait, je saurais sacrifier ma place à mes principes, et mon intérêt particulier à l'intérêt général. J'ai conservé cette place jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettrait pas de donner aucun moment au soin général de la chose publique ; alors je me suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son bouclier, pour combattre plus facilement les ennemis du bien public ; je l'ai abandonnée, je l'ai désertée, comme on déserte ses retranchements pour monter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, cl me faire pardonner peut-être, par les ennemis de la révolution, une inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime. J'aime mieux conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le sa'ut public, et je dévoue ma tête aux fureurs des Sylla et des Glodius. Jai usé du droit qui appai tient à tout citoyen, et dont lexercice est laissé à sa conscience; je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et à la dignité du citoyen; si c'est un crime,
je fais des vœux pour que Topinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir.
« Ainsi donc, les actions les plus honnêtes ne sont que de nouveaux aliments de la calomnie î Cependant, par quelle étrange contradiction feignez-vous de me croire nécessaire à une place importante, lorsque vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen? Que dis-je? vous me faites un crime d'avoir abandonné des fonctions publiques, et vous prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appelez l'idolâtrie du peuple, je devrais me condamner moi-même à l'ostracisme ! Qu'est-ce donc que cette idolâtrie prétendue, si ce n'est une nouvelle injure que vous faites au peuple? N'est-ce pas être aussi trop défiant et trop soupçonneux à la fois de paraître tant redouter un simple citoyen qui a toujours servi la cause de l'égalité avec désintéressement, et de craindre si peu les chefs de factions entourés de la force publique, qui lui ont déjà porté tant de coups mortels?
« Mais quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir? Si elle est nécessaire pour vous rassurer cont-e moi, parlez : je m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel. Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les principes de la constitution et les droits du peuple? De quel front oseriez-vous me le proposer? Est-ce un exil •volontaire, comme M. Guadet l'a annoncé en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel est le peuple où je trouverai la liberté établie? et quel despote voudra me donner asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée ! on ne la fuit pas, on la sauve ou on meurt pour elle. Le Ciel, qui me donna une âme passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des tyrans; le Ciel, qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la roule qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté ; j'accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée. Exigezvous de moi un autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore, je l'offre à ma patrie : c'est celui de ma réputation. Je vous la livre; réunissez-vous tous pour la déchirer; joignez-vous à la foule innombrable de tous les ennemis de la liberté ; unissez, multipliez vos libelles périodiques ; je ne voulais de réputation que pour le bien de mon pays : si, pour la conserver, il laut trahir par un coupable silence la cause de la vérité et du peuple,
56Sr (28 AVRIL 1792) assemblée législative.
je vous rabandonne ; je l'abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que Timposlure peut égarer, à tous les méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés ; appuyé sur elle et sur la vérité, j'atr tendrai le secours tardif du temps, qui doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés.
« Voilà mon apologie : c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en avais pas besoin. Maintenant il me serait facile de vous prouver que je pourrais faire la guerre offensive avec autant d'avantage que la guerre défensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération. Je vous offre la paix aux seules conditions que les amis de la patrie puissent accepter. A ces conditions, je vous pardonne volontiers toutes vos calomnies; j'oublierai même cette affectation cruelle avec laquelle vous ne cessez de défigurer ce que j*ai dit, pour m'accuser d'avoir fait contre l'assemblée nationale les réflexions qui s'adressaient à vous, cette artificieuse politique avec laquelle vous vous êtes toujours efforcés de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres préventions contre moi à ceux de ses membres pour qui j'ai marqué plus d'égards et d'estime. Ces conditions, les voici :
« Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits de l'humanité. Vous me parlerez tant que vous voudrez du comité autrichien; vous ajouterez même que je suis son agent involontaire, selon l'expression familière de quelques-uns de vos papiers. Moi qui ne suis point initié dans les secrets de la cour, et qui ne puis l'être, moi qui ignore jusqu'où s'étendent l'influence et les relations de ce comité, je ne connais qu'une seule règle de conduite, c'est la déclaration des droits de l'homme et les principes de notre constitution. Partout où je vois un système qui les viole constamment, partout où j'aperçois l'ambition, l'intrigue, la ruse et le machiavélisme, je reconnais une faction, et tonte faction tend, de sa nature, à immoler l'intérêt général à l'intérêt parliculier. Que l'on s'appelle Coudé, Cazalès, Lafayette, Dnport, Larnelli ou autrement, peu m'importe : je crois que sur les ruines de toutes les factions doivent s'élever la prospérité publique et la souveraineté nationale; et dans ce labyrinthe d'intrigues, de pertldies et de conspirations, je cherche la route qui conduit à ce but : voilà ma politique, voilà le seul lll qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la liberté. Or, quels que soient le nombre et les nuances des différents partis, je les vois tous ligués contre l'égalité et Ja constitution ; ce n'est qu'après les avoir anéanties qu'ils se dispute-
ront la puissance publique et la subslance du peuple. De tous ces partis, le plus dangereux, à mon avis, est celui qui a pour chef le héros qui, après avoir assisté à la révolution du nouveau monde, ne s'est appliqué jusqu'ici qu'à arrêter les progrès de la liberté dans Tancien, en opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir ; dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce chef! Vous, Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le nier, que ce chef était le plus dangereux ennemi de notre liberté ; qu'il était le bourreau et l'assassin du peuple ; je vous ai entendu dire, en présence de témoins, que la journée du champ de Mars avait fait rétrograder la révolution de vingt années. Cet homme est-il moins redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée? Non.
«Hàtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation qu'il a abusée ; déployez le caractère d'un véritable représentant ; n'épargnez pas Narbonne plus que Delessart. Faites mou^voir horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les têtes des grands conspirateurs ; si vous désirez de nouvelles preuves de leurs crimes, venez plus souvent dans nos séances, je m'engage à vous les fournir. Défendez la liberlé individuelle attaquée sans cesse par cette faction ; protégez les citoyens les plus éprouvés contre ses attentats journaliers; ne les ca'omniez pas, ne lespersécu- ^Hez pas vous-même ; le costume des prêtres a été supprimé ; effacez ^f toutes ces distinctions impoliliques et funestes par lesquelles votre général a voulu élever une barrière entre les gardes nationales et 1^ la généralité des citoyens; faites réformer cet état-major qui lui ly est ouvertement dévoué et auquel on impute tous les désordres, toutes les violences qui oppriment le patriotisme. Il est temps de montrer un caractère décidé de civisme et d'énergie véritable ; il est temps de prendre les mesures nécessaires pour rendre la guerre utile à la liberté. Déjà les troubles du Midi et de divers départements se réveillent; déjà on nous écrit de Metz que depuis cette époque tout s'incline devant le général ; déjà le sang a coulé dans le département du Bas-Rhin. A Strasbourg, on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Dietrich, l'ami de Lafayette, est dénoncé comme l'auteur de ces vexations. Il faut que je vous le dise : vous êtes accusé de protéger ce Dietrich et sa faction, non par moi, mais par les Amis de la constitution de Strasbourg. Effacez tous ces soupçons ; venez discuter avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie; prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre civile et terminer heureu-
364 (29 AVRIL 4792) assemblée législative.
sèment la guerre étrangère ; c'est à la manière dont vous accueillerez cette proposition que les patriotes vous jugeront ; mais si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la patrie de remplir leur devoir. » [Défenseur de la constitution, n" I.)
« Un grand nombre de voix : L'impression! l'impression! — Elle est arrêtée, ainsi que la distribution aux tribunes. » {Journal du club, n° GLXXXV.)
A la séance du 29, Pétion fit un discours dans le but d'opérer une réconciliation générale. Il s'appuya principalement sur des motifs tirés des circonstances difficiles où la France allait s'engager, il parla longuement de concorde. Il termina en disant : « Soyons indulgents pour les hommes et inflexibles pour les choses. J'espère que la malignité n'empoisonnera pas ma démarche ; qu'on ne pensera pas que j'aie eu en vue telle ou telle personne : des deux côtés je vois mes amis. Je demande qu'on passe à l'ordre du jour. » L'impression de ce discours fut arrêtée, ainsi que la proposition du maire de Paris.
Peut-être allait- il en résulter une trêve, sinon une paix durable, entre les girondins et les montagnards, lorsque Brissot et Guadet firent imprimer leurs discours avec des préambules et des variantes, où ils avaient, disait-on, étrangement augmenté le chapitre des injures contre Robespierre et dénaturé le caractère de la polémique soutenue devant la société. Enfin Brissot inséra dans le Patriote français un article profondément hostile contre son adversaire, où il insinuait que Marat, qui avait demandé un dictateur dans un de ses derniers numéros [(i), entendait désigner
(I) Voici comment Brissot avait signalé cette proposition dans le Patriote français : « C'est une marche employée par les conspirateurs, d'accuser ceux dont ils redoutent la fermeté et les lumières des complots qu'ils trament eux-mêmes. La secte d'agitateurs qui veut tout renverser pour régner au moins sur un chaos, fait retentir les tribunes populaires, qu'elle déshonore, de dénonciations forcenées contre les patriotes les plus intègres, et leur impute un système absurde de protectorat ou de dictature dont elle ne produit pas la preuve la plus légère. Eh bien! ouvrons le journal avoué de cette secte, ouvrons Maral, qui parait avoir l'approbation du club des Cordeliers, dont nos turbulents démagogues sont les meneurs : nous y lisons, no DCXXXIII, pag. 7 et 8, ces mots que nous transcrivons fidèlement : « Que le peuple n'a-t-il assez de sens pour sentir la nécessité de choisir un dictateur suprême, dont les pouvoirs soient circonscrits de manière que, sans autorité pour dominer, il en ait une illimitée pour abattre les chefs des conspirateurs désignés par la voix publique, pour forcer le législateur corrompu à mettre à prix la tête des rois, des princes et des généraux qui viendront en armes contre nous! etc. » Nous ne discuterons pas ces abominables lignes où l'extravagance le dispute à l'atrocité. Mais qu'il paraisse donc, ce nouveau Mazanitl, ce tribun
Robespierre. En conséquence, la guerre recommença. La séance du 50 avril fut plus orageuse encore que les précédentes.
Séance du 30 avril. Doppet, se fondant sur les scènes affligeantes auxquelles les dénonciations ont donné lieu, propose de former un comité qui recevrait les dénonciations, soit verbales, soit par écrit, et ne ferait part à la société que de celles qui seraient appuyées de preuves.
M. Robespierre. « .Te m'oppose à cette mesure. Il serait désormais impossible d'élever la voix en faveur de la liberté, s'il était permis à quelques individus de substituer l'intérêt particulier à l'intérêt public, et l'esprit d'intrigue à l'esprit général. (Applaudissements.)
«Réfléchissez bien sur l'état oij vous a placés l'influence qu'exerce sur vous une faction. Maintenant, vous dit-on, tout ce qui s'est passé doit être oublié ; et pour empêcher de pareilles dénonciations à l'avenir, il faut établir un comité revêtu d'une dictature suprême. Et moi, je vous dis maintenant : Par la situation que l'on
^P vous a faite et que l'on veut aggraver, ceux qui témoigneront ici leurs craintes sur les dangers de la liberté seront traités de factieux et de tribuns. (Plusieurs voix : A l'ordre du jour l)
■p M. Robespierre. « 11 n'y a que les scélérats qui puissent le demander.
M. Merlin. « Si c'est être tribun que de dénoncer les ennemis
B-de la liberté, je déclare que je veux être tribun : car, moi aussi, j'aime le peuple.
Jf. Robespierre. « Je déclare qu'à mon avis aussi, le zèle d'un bon citoyen doit avoir des bornes; mais si celte société doit arrêter qu'il me sera défendu de répondre à tous les libellistes conjurés contre moi, je déclare aussi que je la quitte pour me renfermer dans la retraite. (Murmure général. — Quelques voix de femmes dans les tribunes : ISous vous suivrons ! )
« Je déclare encore que je veux m'en tenir aux limites fixées par M. Pétion ; je demande seulement si la démarche de paix qu'il a faite ici n'a pas été empoisonnée par des libelles dirigés contre lui, contre moi, contre cette société, contre le peuple.
désiré; qu'il lève entièrement le masque; que, du haut de sa tribune sanglante, il demande les têtes de^. conspirateurs désignés par la voix publique, c'est-à-dire par la voix de ses complices et de quelques imbéciles adorateurs qu'il a égarés. — Patriotes éclairés, vrais amis de la liberté, ces images vous effrayent : rassurezvous, vos tribuns présomptifs sont aussi lâches qu'atroces, aussi stupides qu'ambitieux. Les poignards de la calomnie sont les seuls qu'ils emploient, et ils ne massacreront que des léputatioos. » (27 »vri1^ xxo du 2^.)
566 (30 AVRIL 1792) assemblée législative.
« On m'empêche d'établir les preuves de ce que j'avais avancé et après avoir entendu les plus violentes dénonciations portées contre moi à cette tribune, on étouffe ma voix. Qui voudra désormais se charger de défendre la cause du peuple? C'est une chose déplorable que l'on soit parvenu à subjuguer la majorité de cette société pour la rendre l'instrument d'une cabale. Je déclare que j'approuve tout ce qui s'est passé, mais que je désapprouve qu'on tourne cette arme contre les amis de la liberté. Or, la démarche de M. Pétion a été aujourd'hui tournée contre nous et surtout contre moi. Je sais qu'il a horreur des trames ourdies pour me perdre; son cœur s'est répandu dans le mien. 11 ne peut voir sans frémir les horribles calomnies qui m'assaillent de toutes parts. Eh bien ! voici ce que dit un article inséré dans un journal {le Patriote français) : « Nous l'invitons (M. Robespierre) surtout à détruire une impression qui devient chaque jour plus profonde; c'est d'apostropher, dans chacun de ses discours, le peuple ; c'est ce que disent ses ennemis et même beaucoup de patriotes. » Oui, il faut se défendre de prononcer le nom du peuple, sous peine de passer pour un factieux, pour un tribun. On me compare aux Gracques : on a raison de me comparer à eux; ce qu'il y aura de commun entre nous, peut-être, sera leur fin tragique. Mais continuons, car c'est ici qu'est tout le venin : « C'est que le libelle connu sous le nom de Marat, ce libelle qui ne prêche que cruauté, sang et carnage, c'est que ce libelle enfin désigne M. Robespierre pour tribun. » Oui, messieurs, ce libelle est dirigé contre moi. Ai-je jamais professé des principes pareils à ceux qui s'y remarquent? Dois-je être réputé coupable de l'extravagance d'un écrivain exalté? Mais s'il était faux que Marat eût prononcé mon nom ; s'il était faux qu'il eût tenu le langage qu'on lui prête! eh bien! tous ces illustres patriotes savent certainement qu'il n'y a pas un mot de tout cela dans le numéro de Marat que l'on cite. » Plusieurs voicc : « C'est vrai. » (Applaudissements.) M. Robespierre, a De ce que tout cela est absurde pour ceux de la capitale qui ne sont pas égarés par l'intrigue, s'ensuil-il que dans les départements ces bruits ne fassent pas un grand tort à la chose publique?
tt Le jour où M. Pétion est venu ici, un de mes adversaires a répandu avec profusion un discours en tête duquel se trouve un avant-propos où il me déchire. »
— M. le président (Lasource) veut parler. (Tumulte.) M. Robespierre, a Vous m'interrompez, monsieur le président, avant de savoir ce que je veux dire.
M. le président. « Je n'ai point interrompu M. Robespierre quand il n'a parlé que d'objets postérieurs au discours de M. Pélion ; mais quand il a voulu remonter au discours de M. Brissot... (D'un côté on applaudit.) Au reste, messieurs... [A l'ordre du jour !) au reste, messieurs... (bruit) à présent, messieurs... (bruit) maintenant, messieurs, si la société veut que M. Robespierre porte ses regards sur le passé, je vais le mettre aux voix. (Tumulte.)
M. Merlin. « Est-ce que la paix jurée hier ne doit lier qu'une des parties? Sera-t-il permis à Taulre de semer impunément la calomnie? Eh bien ! messieurs, au moment oii cette paix se jurait, le Patriote français me plaçait au nombre des feuillants. (Tumulte.)
.¥. le président. « Il m'est permis aussi quelquefois de dire ce que j'ai fait. Ce qui prouve que je travaille à ramener la paix, c'est que je n'ai pas fait part à la société qu'un de ses membres a été entraîné avec violence hors de l'assemblée. »
(On passe à l'ordre du jour. 11 s*élève beaucoup de tumulte; quelques membres s'emportent contre le président.)
M. le président, ce Je demande s'il est permis de m'insulter.
M. Legendre. « Monsieur le président, je suis forcé de demander la parole contre vous. Je demande la parole contre le despotisme du président. »
(M. Robespierre quitte la tribune, s'approche du bureau, parle au président avec des gestes violents. 11 règne un long tumulte; tout le monde se lève.)
M. le président. « M. Robespierre déclare qu'il avait à parler sur certain fait. Au moment oij cela se passait, plus de douze membres demandaient l'ordre du jour; alors le règlement veut qu'il soit mis aux voix : c'est ce que j'ai fait. Maintenant je vais savoir si M. Robespierre aura la parole. » — 11 est arrêté que M. Robespierre a la parole.
M. Robespierre. « Je le répète, ce n'est point pour moi que je parle. Je le répète, j'adopte tout ce qui s'est fait. Ce dont je veux vous entretenir est postérieur à ce qui s'est passé hier : c'en est une violation, c'est une calomnie.
<( Hier, au moment où M. Pétion parlait dans cette tribune, on répandait contre moi la plus infâme calomnie, un écrit qui doit circuler dans les départements, un écrit revêtu des signatures d'hommes qui ont quelque réputation de patriotisme.
Une voix. v. Imprimez.
M. Robespierre. « Je n'ai pas la liste civile, ni le couvert des ministres.
M. '^** « Des tribunes des femmes on vient de nous appeler coquins. (Tumulte.)
M. Tallien. « Je demande qu'aux termes du règlement, le membre qui a interrompu M. Robespierre soit nominativement rappelé à l'ordre. » — La société passe à Tordre du jour.
M. Robespierre. « Voici quelques passages de l'avant-propos dont j'ai parlé : « Il est évident pour tout homme qui a suivi cette séance orageuse, que M. Robespierre a un parti, non pas dans la société, car je crois que la majorité y est saine, mais dans les tribunes, que lui et ses aides de camp dirigeaient ouvertement. Il est évident que la faction dont M. Robespierre sert les projets cherche à semer les troubles et les divisions dans la société, etc. » Ainsi, toutes les fois que celui qui a écrit ceci trouvera des improbateurs, le peuple sera un ramas de brigands, de factieux î II est certain que depuis trois ans, je n'ai pas été exposé à des atrocités pareilles.
« Je me plains de ce que M. Brissot a imprimé son discours d'une manière très-différente de celui qu'il a prononcé dans celte tribune. Je me plains de ce qu'au discours de M. Guadet on a ajouté ces mots : « Je lui dénonce un homme qui, après s'être opposé à la guerre, etc. » Gela est faux : il ne l'a pas dit. D'ailleurs, jamais je ne me suis opposé à la guerre ; mais j'ai dit qu'il fallait la faire après nous être assurés de nos ennemis intérieurs. Plus loin, il est dit, dans le discours de M. Guadet : « Je lui dénonce un homme qui cherche à affaiblir la confiance du peuple dans la majorité de ses représentants. » Jamais je n'ai insulté l'assemblée nationale. — Maintenant, messieurs, je n'ai voulu qu'exposer les faits; je laisse à votre probité, à votre loyauté, à prononcer entre mes calomniateurs et moi. » (Applaudissements redoublés.) — Lasource va à l'assemblée nationale. Dufourny prend le fauteuil.
M. Simon. «Il circule chez les marchands de nouveautés des écrits calomnieux contre M. Robespierre; ils pèchent, ces écrits, par le fond, en ce qu'ils sont dénués de toute vérité ; par la forme, en ce qu'ils paraissent après la paix jurée.
« Mais pourquoi les intrigants s'acharnent-ils contre M. Robespierre? parce qu'il est le seul homme qui s'élevât contre leur parti, s'il venait à se former. Oui, messieurs, il faut dans les révolutions de ces hommes qui, faisant abnégation d'eux-mêmes, ne s'occupent que des^ moyens de démasquer les factieux ; qui s'occupent dans la retraite de la régénération des mœurs et do l'esprit public. Le peuple doit les soutenir dans leur pénible carrière. Vous les avez trouvés, ces honmies : ce sont MM. Pélion et Robespierre; car il ti'y a pas d'individus qui aient figuré comme eux dans vos fastes
révolutionnaires. Pouvez-vous vous dissimuler que ceux qui les poursuivent sont des intrigants? {Non! non!)
M. le président. « Je propose d'arrêter que la société ne reconnaît, dans Tavant-propos du discours de M. Brissot, aucun des sentiments professés par M. Robespierre. {Bravo! bravo! — Tous les chapeaux se lèvent en signe d'approbation.)
M. Fréron. «M. Brissot a dit plusieurs fois dans cette tribune qu'il a pour M. Lafayette le plus profond mépris ; mais quand on le met au pied du mur, jamais il ne s'explique franchement. Il a eu soin de faire disparaître ce mot de son discours imprimé. » {Journal du club, n° CLXXXVII.)
— La proposition du président fut convertie en motion par un autre membre. La société vota, en conséquence, un arrêté que ne donne point le Journal du club, dirigé alors et rédigé dans l'esprit girondin ; il se contente de mentionner l'arrêté. Nous en empruntons le texte à la Tribune des patriotes, n" I, p. 48 :
« Sur la motion d'un membre qui a représenté que les calomnies répandues contre M. Robespierre dans deux discours distribués hier et aujourd'hui, sous le nom de MM. Brissot et Guadet, dans le sein de cette société, à l'assemblée nationale et dans le public, commentés par les journaux, exigeraient que la société démentît cette diffamation et rendît témoignage à la vérité, aux principes et à la conduite de M. Robespierre;
« La société a arrêté de déclarer qu'elle regarde la manière dont ces écrits rendent les faits qui se sont passés dans son sein, comme contraires à la vérité, et les inculpations dirigées contre M. Robespierre, comme démenties par la notoriété publique autant que par sa conduite constante; la société a arrêté également, à l'unanimité, que cette déclaration serait imprimée et envoyée à toutes les sociétés affiliées. — Lasource, président; Ghoudieu, Ducos, Pérez, Pépin, secrétaires. »
— Les journaux révolutionnaires ne gardèrent point le silence sur ces querelles. Les Révolutions de Paris en parlèrent d'une manière fort impartiale : elles donnèrent tort à tout le monde. Le journaliste, discutant d'abord les reproches énoncés de part et d'autre à la tribune des Jacobins, déclare qu'il n'y a rien de valable, rien de positif, rien de certain, si ce n'est la faute commise par Robespierre et Gollot-d'Herbois, en donnant sans preuves Brissot comme un chef de conspiration.
(( Nous croyons, continue-t-il, que la guerre doit au moins suspendre les spéculations civiques de ceux qui, comme nous, voudraient atteindre à la liberté indéfinie, et nous regardons momen-
570 (avril 1792) ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
tanément comme des agitateurs dangereux ceux qui voudraient aujourd'hui changer la forme d'un gouvernement que nous n'aimons pas. Avant de cherclier le mieux, occupons-nous du soin exclusif de conserver ce que nous avons. Ces principes posés, ou les ministres actuels veulent la constitution, ou ils ne la veulent pas. S'ils ne la veulent pas, dénonçons-les, faisons-les traduire à la haute cour nationale ; mais apportons les preuves de nos imputations. S'ils veulent la constitution, malgré qu'il en coûte à un patriote d'agir de concert avec les agents du pouvoir exécutif, il faut cependant que les patriotes se serrent à eux dans Its circonstances présentes, pour imprimer à la force publique un tel mouvement qu il effraye tous nos ennemis. Qui, mieux que nous, doit sentir l'amertume de louer un minisire, un homme nommé parle roi! Mais si les nominations actuelles sont bonnes, si Ton ne peut rien reprocher de grave au ministère actuel, faut-il, pour le plaisir de déclamer contre lui, s'exposer à le faire remplacer par un ministère qui mettrait peut-être la France en combustion?...
« Il est bien à désirer de voir mettre lin à cet orage. Si Robespierre est un ambitieux (s'il aspire au tribunat, comme le dit Guadet), qu'on le précipite du roc tarpéien. Si les autres sont dos intrigants, qu'on les fasse rentrer dans la poussière ; mais que le peuple ne perde pas de vue que toute agitation, en ce moment, est dangereuse, qu'elle peut devenir funeste, et qu'avec des généraux suspects, accostés d'une conspiration éternelle séante aux Tuileries, le vrai peuple, le souverain, celui qui a fait la révolution, qui a juré la constitution, doit, quant à présent, se borner à la maintenir. Flatter la royauté et le roi, vouloir ressusciter l'ancienne idolâtrie, caresser bassement l'ancienne idole : voilà le plus grand crime que puisse commettre un Français. Le second serait de prétendre à sa destruction entière dans le temps que tous les autres faux dieux de l'Europe sont ligués pour la maintenir. Peuples ! son socle est ébranlé ; laissez faire la main du temps, et bientôt la liberté seule aura un culte parmi vous. » [Révol. de Pariai, n« CXLVI.)
Dans un numéro suivant, le môme journal insérait une sorte il'adresse ù Robespierre, oij il s'appuyait de quelques passages du Prospectus du Défenseur de la constitution que celui-ci venait de publier :
(( A Maximilien Bobcspierrc. — Robespierre, un homme que .vous aimez, et que vous ne désavouerez pas sans doute, a dit :
«Le patriotisme... sans concert... s'agite péniblement et sans « fruit, ou seconde quelquefois, par une hnpéluosité aveugle, les
« funestes projets des ennemis de notre liberté. » [Prospectus du (nouveau) Défenseur de la constitution, p. 2 et 3.
« Robespierre, rappelez- vous que ce même iiomme, au sortir de la dernière séance de rassemblée constituante, fut porté plutôt que reconduit en sa maison par le peuple.
« Rappelez-vous qu'au bas des images de ce même homme, le peuple écrivit en caractères informes, mais qui n étaient pas mendiés : r Incorruptible.
« Rappelez-vous que d'une seule voix ce même homme fut appelé au ministère le plus redoutable de la justice.
« Et dites-nous comment il se fait que ce même homme, sur lequel il n'y avait qu'un sentiment, soit devenu un problème, même aux yeux d'un assez grand nombre de patriotes.
« La cour avait frissonné à votre nomination d'accusateur public, et le choix de celui qu'elle vient de désigner au club de la Sainte- Chapel'e pour vous remplacer peut vous donner de Tamourpropre, mais aussi doit exciter en vous des remords. Vous serez comptable envers la patrie de tout le mal qui se fera au poste que vous quittez, avant d'avoir justitié l'attente de vos concitoyens.
« Incorruptible Robespierre, l'irréprochable Phocion compta plus d'un ennemi, comme vous, et fit plus d'un ingrat ; mais il ne quitta le fardeau de la chose publique que pour boire la ciguë. Rendsnous Phocion tout entier, nous en avons besoin; mais jusqu'à ce que tu en sois venu là, souffre qu'on te dise la vérité avec le même courage que tu l'as dite aux ennemis puissants de ton pays, avec la même âprete que tu l'as dite à tes adversaires dans la tribune des Jacobins.
« Robespierre, vous vous êtes vu pendant trop longtemps la seule colonne de la liberté française. Inébranlable sur la base de la décliîi'ation des droits de l'homme, on a cherché à vous abattre. Le peuple, dont vous vous êtes déclaré le défenseur imperturbable, vous a défendu à son tour contre toutes les atteintes. Votre nom était comme l'arche sainte : on ne pouvait y loucher sans être frappé de mort. H n'est pas étonnant ni suspect que vous invoquiez souvent le témoignage du peuple; vous faites cause commune. On croit voir, dans ce sentiment de reconnaissance, de vanité, si l'on yeut, l'intention de devenir un jour tribun : on a tort ; vous devez vous connaître trop bien pour aspirer à ce titre qui n'a plus de sens. Quoique le talent de la parole puisse mener à tout dans un gouvernement démocratique, il ne suffit pas; et vous ne pouvez vous dissimuler que vous n'avez point reçu de la nature en partage ces dons extérieurs qui donnent de l'éloquence aux paroles qui en
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sont le plus dénuées. Vous savez bien que vous n'avez pas non plus assez de cette supériorité de génie qui dispose des hommes à volonté ; et quoique vous paraissiez vous en flatter, n'espérez pas avoir les mêmes succès dans la tribune de l'univers (1) que dans celle du sénat français ou des Jacobins.
«t Votre présence assidue dans les clubs profita beaucoup à ces établissements dont ne peut plus se passer une nation qui s'est faite et qui veut rester libre. Vous avez soufflé au citoyen qui les hante cet esprit de défiance qui met en garde contre les entreprises plus ou moins suspectes des hommes en place. Vous rendîtes peutêtre plus de services à la chose publique dans l'assemblée des Amis de la constitution, qu'au sein même de l'aréopage; mais les clubs ne vous ont point été aussi profitables : la vapeur de l'encens qu'on y brûla pour vous vous pénétra par tous les pores ; le dieu du patriotisme devint homme et partagea les faiblesses de l'humanité.
« Quand on eut le secret du défaut de votre cuirasse, on ne désespéra plus de vous entamer. Le patriote intact ne fut point inaccessible aux pièges tendus autour de lui, sous l'appât de la louange employée à forte dose. Estimable jusque dans vos chutes, ce n'est pas avec le vil motif de l'intérêt qu'on put vous amener à des démarches inconsidérées ; il fallut mettre en œuvre des moyens plus relevés. Le sentiment de ce que vous valez, exalté par vos ennemis plus fins que vous, servit à vous conseiller des écarts d'imagination qui firent quelquefois tort à votre judiciaire, et le guide du troupeau divagua lui-même.
« A l'époque du 17 juillet 1791, votre gloire fut à son apogée, et, il faut bien vous en avertir, de ce moment la déclinaison de l'astre devint sensible. Que n'en êtes-vous re^té à l'adresse à vos commettants et à vos discours contre la guerre ! Que ne vous êtesvous enveloppé de votre manteau, quand vous vîtes vos concitoyens, non pas ingrats, ils ne l'ont jamais été envers vous, mais entraînés par la force irrésistible des choses, rester sourds à vos conseils prophétiques! C'était le moment de vous préparera votre grande mission d'accusateur public ; mais vous persistez à vouloir être publiciste et législateur des nations. Vous avez cru, non pas indigne de vous (votre égoïsme serait du plus mauvais caractère), mais au-dessous de ce que vous êtes capable pour la patrie, de remplir le poste où le peuple vous avait établi sa sentinelle.
«Robespierre! vous ne rendez pas justice au peuple : il sait mieux vous apprécier que vous-même, et met plus de sagesse dans
(1) Prospectus du Défenseur de la coMliiution, p. 3.
sa conduite envers vous que vous n'en mettez dans la vôtre envers lui. Votre véritable place était là où il vous avait nommé : que ne vous y êtes-vous rendue l'heure où commençait votre consigne! Nous ne serions pas aujourd'hui les spectateurs navrés de combats que nos maîtres en patriotisme se livrent avec une dignité féroce, comme les gladiateurs à Rome, qui, en tombant, conservaient encore assez de vanité pour affecter de tomber avec grâce.
« Robespierre ! les patriotes n'aiment pas que vous vous donniez en spectacle. Le peuple voit avec peine que vous ne faites point assez de cas de l'estime qu'il vous porte. Quand il se presse en foule autour de la tribune où vous montez, ce n'est pas pour entendre des personnalités qui l'affligent et n'amusent que ses ennemis et les vôtres ; ce n'est pas pour flatter votre orgueil qu'il vous a environné de sa considération : c'est pour mieux le servir, c'est pour plaider sa cause avec plus de confiance et de succès. Il vous a dit : Puisque tu as refusé d'être l'homme de la cour, sois celui du peuple ; nous te donnons en garde l'opinion publique, ne mets jamais la tienne à la place ; puisque tu ne t'es pas encore laissé entamer, sois le bouclier du peuple ; lu as soutenu le parti de la guerre défensive, on ne te verra point agresseur.
« Robespierre! est-ce ainsi que vous répondez au vœu du ptup'e? Ce n'est pas tout de n'être point vénal : il y a de l'amour-propre à se laisser marchander et à ne se vendre jamais; mais il est plus beau d'être fidèle aux bons principes par amour de l'ordre, par esprit de justice, et non pour la gloire qui peut en revenir. Quelque bon patriote que vous vous soyez montré jusqu'ici, croyez qu'il en est de plus patriotes encore : ceux, par exemple, qui le sont autant que vous, et qui ne s'en vantent point.
« Eh quoi! vous tenez dans les mains le fil d'une grande conjuration, il ne s'agit de rien moins que d'une guerre civile, et vous nous entretenez de vous, de petites provocations dont vous êtes l'objet! Vous n'appréhendez donc pas qu'on dise de vous ; Parce ^ qu'il est menacé, il voit la patrie en péril ; il se croit le seul palla- ^^fdium de la liberté ? Les patriotes qui vous veulent le plus de bien, qui vous estiment, et qui vous aimeraient si votre orgueil n'opposait
Iune barrière entre eux et vous, ne peuvent s'empêcher de dire : Quel dommage qu'il n'ait pas cette bonhomie antique, compagne ordinaire du génie et des vertus! Robespierre est parfois éloquent; il abonde en idées grandes et en beaux sentiments; il a d'heureux mouvements. S'il pouvait s'oublier un peu davantage!... Qu'il est triste de l'entendre dénoncer depuis Lafayette jusqu'à la Chronique ! Le défenseur de la liberté s'érige en inquisiteur de l'opinion,